LE SAUVETAGE 3 I I
Il Si nous avions à apprécier la traduction française comparée au teste anglais, nous dirions que Us observations et les erreurs de l'américanisme sont présentées souvent d'une manière moins répugnante et plus atténuée dans celle-ci que dans celui-là fi]. »
Après l'obscur M. Coppinger vint l'illustre M. Brunetière. Le directeur de la Revue des Deux Mondes était un des convertis du mouvement néo-chrétien et, comme les néo-chrétiens et le Père Hecker, il avait été ramené vers l'Eglise romaine par des considérations utilitaires, politiques et sociales qui se résument
(i) Cii'iltà CattoHca, du i5 mars 1899, ariicle doni la Semaine religieuse de Nancy a reproduit de copieux extraits.
Voici un exemple de la manière dont la traduction française atténue les passages délicats. Le P. Hecker jugea la situation de TEgliseen 1875. Texte anglais » A small minority of anti- Christians was allowed cntire conlrol of Italy and France, and exhlbiieii in the governcment of the forcjnost Catholic commonwealths a pagan terocity against cverything sacred ; and this was met by n timid lisllesness 0 on the part of the Catholic majority. Thèse latter evaded the accusation of eriniinal cowardice by an extravagant dlsplay of devotional religion, a {Life, p. Sijî). — Traduction française (p. 3yi)) : .< Une faible minorité d'antichréiiens fait la loi en Italie et en France, et, dans ces anciens foyers du catholicisme, déploie, contre tout ce qui est sacré, une férocité païenne; il semblait au P, Hecker qu'elle ne rencontrât chez les catholiques qu'une timide indifférence, une lâcheté coupable, dont ils croyaient s'innocenter en accumulant les pratiques dévolieuses. Il — M. Coppinger reprit la défense du P. Hecker dans la Vie Catholique des 5, jet n avril 1899.
H. BRUNETIKRE
SOUS le nom de gouvernement et d'autorité (i). Comme il proclamait l'impuissance de la recherche rationelle (2) et que ce scepticisme philoso-
(r) A propos du P. Hecker, M.
plus puissants motifs, l'un des moiifs déterminants de sa conversion définitive au catholicisme fut la satisfaction et le frein, le frein et la satisfaction, que le catholicisme lui semblait seul capable de donner à ses instincts populaires ei démocratiques. Il avait commence par être ouvrier boulanger. Ce dur apprentissage de la vie m'a été épargné. Mais^ comme lui. je n'ai trouvé que dans le catholicisme le frein et la satisfaction des ménies instincts ou du mêms idéal. » Les raisons actuelles de croire, dans Discours de Combat, 2' série, p. 46. 11 y a cependant quelque différence de conceptions entre le P. Hecker et M. Brunetière. Le P. Hecker sortit du protestantisme avec la haine des doctrines de Calvin sur la perversité de la nature humaine [Voyez Vie, p. t5i, ii5, 341) et M. Brunetière dît: 0 De toutes les doctrines de Calvin, je n'en sache guère, pour ma part, de plus profondes et de plus vraies — dans les limites de l'orthodoxie — que celles qui répugnent le plus à ce que l'on appelle les exigences de l'esprit contemporain. Par exemple, je lui sais infiniment gré des fortes expressions dont il a toujours usé pour dénoncer la perversité foncière de l'humaine nature et notre incapacité de nous élever au-dessus de notre bassesse naturelle, sans un secours d'en haut qui nous en tire. i> Ibid. p. r3o. La thèse d'Hecker est: 0 L'homme est et ne peut être que bon, doue de la raison, qui tend au vrai, et de la liberté qui tend au bien; si la volonté goûte le
on l'afHrmeouon
Tie à l'immortalité
Mgr d'HuIst ayant
répondit : « Quelle
ion philosophique, je
l'immortalité de l'âme
de Pascal, c'était éga-
H. BRUNETIÈRE 3l3
phique est condamné par l'Eglise, un bon catholique était donc tenu de Juger que les raisons actuelles de croire de M. Brunetière ne valaient pas mieux que celles qu'antérieurement il pensait avoir de ne pas croire. Quant à l'étendue de ces croyances, on ne l'a jamais bien sue. Comme il est difficile de dire d'un académicien qu'il a la foi du charbonnier, il semble que, pour son cas, il faille employer l'expression théologique de " foi implicite ». A ceux qui le tâtaîent sur ce sujet, il répondit : Allez le demander à Rome (i). Rome ne s'est guère prononcée qu'une fois sur les matières théologiques traitées par M. Brunetière depuis sa conversion et ce n'a pas été dans le sens de son américanisme.
La conversion de M. Brunetière n'en a pas moins causé une grande consolation à l'Eglise de France. C'était une recrue qui promettait.
lement l'opinion de Kant ; et j'ai bien le droit de me o trompern avec eux ! Il faut maintetiir les droits de ce que l'on appelait autrefois la n conscience errante a. On croit parce que l'on veut croire, pour des raisons de l'ordre moral, parce que l'on sent le besoin d'une règle, et que ni la nature ni l'homme n'en sauraient trouver une en eux. Mais le difficile ou l'impossible c'est de se donnera soi-même le sentiment de ce besoin et c'est en ce sens qu'on ne se donne point la foi. u La Science cl la Religion (iSgS), p. 59-61. La position d'un a' mouvement néo-chrétien, M. P, Bourget, est Ou'lre-mer, II, p. 3^4 et L'Etape, p. 21. (i) Discours de combat. 2° série, p. 43,
ivC.tH>^le
3l4 M. BRUNETIÈRE
Un vénérable dignitaire du clergé le saluait avec enthousiasme :
« C'est surtout, dîsait-îl, à l'avenir de M. Brune-
lière qu'il convient de songer. Car il est superflu de faire observer, je pense, que ce lutteur infatigable n'adoptera pas une forme de piété indolente et passive, La seule question qui se pose est de savoir sur quel terrain il transportera la lutte. Nous nous tournons vers lui, avec une curiosité exempte d'inquiétude et nous lui demandons : Tu es qui ventures es? Etes-vous l'homme providentiel chargé de conduire les catholiques à une pleine indépendance d'abord, puis à la conquête pacifique de ces peuples immenses qui, en Asie et en Afrique attendent la lumière de l'Evangile ? Ou bien éies-vous simplement son précurseur ?<ih n/iMm CApec/aniMS?,,. Il est certain, en effet, que le tempérament autoritaire de M. Brunetière le désigne comme chef de la grande croisade moderne que les croyants ont entreprise contre l'irréligion (i). »
M. Bruoetière n'a jamais part] vouloir évan-
géliser les peuples d'Asie ou d'Afrique, mais il a essayé de confirmer ceux, des Etats-Unis dans l'américanisme, et de défendre ce système dans le vieux monde. Le i'^'' novembre 1898,11 venait rejoindre M, Klein k la tête de la grande croisade moderne pour l'adaptation de l'Eglise.
(0 Article de M. C. Delfour, chanoine titulaire de Ntraes, Keviw du clergé français. i5 janvier lyni, p, 34H.
ivC.tH>t^le
M, BHONETIÈHE 3l5
Personne n'en fut surpris. Dans un de ses voyages ad limina, M. Brunetière avait été invité à dîner par Mgr O'Connell. Le cardinal Vincenzo Vannutelli avait présidé ce banquet auquel assistaient les archevêques Keane et Kain{i). Le cardinal avait porté un toast à M. Brunetière et M. Brunetière un toast à Mgr Keane.
M. Brunetière était donc au mieux avec les chefs du mouvement. Il est tout naturel d'ailleurs de penser que la religion dont les raisons de croire avaient conquis sa sympathie était le catholicisme vivant des Etats-Unis, et non point le catholicisme étiolé dont la majorité des hommes de France s'éloigne sans cesse davantage.
L'article de M. Brunetière parut dans la Revue des Deux Mondes; il débutait ainsi;
" Parmi les phénomènes les plus caractéristiques de cène fin de siècle, je n'en connais guère de plus intéressant, de plus significatif à tous égards, ni, en vérité de plus paradoxal que le développement du catholicisme aux Etats-Unis. Comment ceux qui n'étaient, il y a cent vingt-cinq ans, qu'un peu plus du centième de la population du l'Union, — 3o ou 40.000 âmes sur 3 millions d'habitants, — en sontils devenus le septième, — 9 ou 10 millions sur un chiffre qui n'atteint pas encore tout à fait 65 millions ? »
([) Archevêque de Sainl-Louis, mort le r3 octobre igo?.
ivC.(.H>t^le
3l6 LE SAUVETAGE
Le développement du catholicisme aux Etats- Unis n'a rien de phénoménal ni de paradoxal. Il n'est glorieux et consolant que quand on le compare à la situation du catholicisme dans les pays latins et, pour l'apprécier, il ne faut le considérer ni avec les illusions d'un néophyte ni la virtuosité d'un littérateur. M. l'abbé Maignen l'a parfaitement démontré contre M. Bruneliére(i).
L'article de M. Brunetière fit assurément plus d'effet à Rome que n'aurait produit un paquet de lettres d'évêques. Néanmoins malgré le brevet d'orthodoxie et les témoignages de satisfaction délivrés par le célèbre académicien, les affaires de l'américanisme y suivirent leur cours.
En France on sentait que la cause était battue. Charitablement et peut-être officieusement averti par Rome qu'il ferait bien d'abandonner le P. Hecker et de retirer son livre, M. l'abbé Klein répondit que, prêt à s'incliner devant un devoir de discipline, si cela devenait nécessaire, il ne pouvait pas régler ses idées ni son attitude sur
([) Voy. l'article de M. Maignen dans la Revue canonique de janvier- février 189g, reproduit en appendice à Nouveau catholicisme. Dom Chamard félicita M. Maignen par une lettre datée du 2 février et publiée dans la même Revue, n* de mars. — M. Brunetière est revenu sur le «tijet dans sa conférence sur le progrès religieux dans le catholicisme, prononcé le 8 avril igoî (Discours de combat, 2* série, p. 366-367),
LE SAUVETAGE Siy
de simples considérations d'opportunité. Il se borna à éclaircir dans une 7* édition de son livre deux passages qu'on avait le plus incriminés.
Nombre d'admirateurs du P. Hecker montraient moins de fermeté, même quelques-uns de ses premiers et de ses plus chauds partisans le désavouaient. Dès le mois d'août 1898 l'association des « Prêtres de Saint- François de Sales » forçait un de ses membres, M. Dufresne, à se dégager d'une affaire si compromettante (i). Chaque jour quelques-uns de ceux là mêmes qui n'avaient pas jugé qu'il y eût motif d'exprimer de grandes réserves sur la vie du P. Hecker découvraient des dangers plus profonds dans l'américanisme. Dom Laurent Janssens le déclarait : « le principe protestant de l'inspiration personnelle, mis au service du libéralisme total et des aspirations saxonnes, jalouses de l'influence latine et romaine « (2).
Les laïques d'âge mûr qui avaient célébré la conversion et révolution du clergé devenaient honteux de cette polémique. Les jeunes ne ca-
(i) Sur la position de M. Dufresne par rapport au P. Hecker, voy. ses soui'enirs personnels publiés à la fin de rédition anglaise; un article dans la Revue du clergé français du 1" mars i8g8. et la Vérité Française du 14 novembre i8<j8.
(3) Revue bénédictine, décembre 1898.
3l8 LE SAUVETAGE
chaient plus leurs sentiments et se rappelaient avec étonnement l'enthousiasme que leur avait causé l'encyclique du 16 février 1892. Les uns, ceux qui s'appelaient eux-mêmes a les désabusés du mouvemement néo-chrétien », répétaient chaque jour « l'Encyclique a menti ». Les autres qui devenaient de moins en moins nombreux répondaient «.l'Encyclique a dit vrai (i) » ; et ils continuaient à lire leurs docteurs, les Gibbons, les Ireland, les Keane, les Schell, les MuUer, attendant sans crainte disaient-ils, le jugement de Léon XIII, le pape libéral, le pape des temps modernes.
(r) M. Boudin, L'Américanisme, p. 19, — M. Georges Grappe restait parmi ceux qui conservaient leurs espérances; voy. son article public dans la Revue des Deux Fronces, janvier 1899 (article écrit en novembre 1898).
La lettre Testem Benevolentiae.
Un petit Syllabus.
Vers la fin de 1898 le bruit s'était répandu qu'un document pontifical tranchait la question de l'américanisme. Les tenants de l'opinion nouvelle, tout comme leurs adversaires pouvaient croire que la lettre leur serait extrêmement favorable. Ils avaient le droit de se fonder les uns et les autres sur des paroles également autorisées. On lisait dans un journal progressiste, !a Vie catholique^ du 29 décembre, le fiiet suivant :
« Rome vient de prendre une décision qui exercera sur notre mouvement ei Ja Vie catholique une profonde et lointaine répercussion. Malgré les coalitions les plus puissantes, Léon XIII a refusé de prononcer une condamnation contre le P. Hecker et l'américanisme. Le cardinal Gibbons, ayant envoyé au pape une lettre importante sur ce sujet délicat, le
hyGoo>^le