ORAISON FUNÈBRE
« Bénissons Dieu, dit avec raison Mgr l'évèque de Beauvais (1), qui nous a fait la grâce de naître dans une sociéié religieuse aussi fortement organisée que l'Eglise catholique.
« Dès qu'il s'élève quelque part une doctrine qui porte atteinte à l'iniégriié de la foi, aux règles delà discipline, le successeur de Pierre intervient avec une autorité décisive. Il condamne ce qu'il faut condamner ; il écarte ce qu'il faut écarter; ei l'Eglise continue sa marche toujours siire, toujours majestueuse, à travers les écueils, contre les tempêtes, sans jamais se détourner de la voie du salut.
a C'est l'action du Pontife romain qui maintient notre belle et bienfaisante unité religieuse; c'est elle qui ne lui permet pas de se briser en morceaux ni de se fractionner en mille sectes opposées, comme il arrive aux autres sociétés qui ne reconnaissent pas la primauté du pape. Proclamons-le hardiment. »
Pour un Américain, cette édifiante péroraison ne faisait point passer l'audace des accusations portées contre les catholiques des Etats-Unis. La contradiction ne se fit point attendre et dès le inois de juillet la même revue publiait, sous le pseudonyme de J. Saint-Clair Etheridge, un article si remarquable qu'il ne pouvait s'attribuer qu'à un éminent auteur. Il y a tout lieu de croire que cette réponse émane de Mgr Ireland
(1) Mgr Fuzel. Lettre au clergé de son diocèse, i
GENESE DE L AMERICANISME 4l5
en personne, et il est certain que s'il ne l'a pas écrite lui-même, il en a été le véritable inspirateur et qu'il a eu soin de ta faire traduire en français (i).
L'archevêque repoussait d'autant plus gaillardement les deux premières accusations que Mgr Péchenard ne les avait pas justifiées.
u Quant à la troisième, disait-il, elle se comprendrait si un seul exemple pouvait être donné de cette allégation n qu'ils diminuent les pratiques de la vie chrétienne ». Si Mgr Péchenard veut dire que l'on manque en Amérique de certaines dévotions que le Propagateur de Saint-Joseph offrait, il y a quelques années, aux intelligences de France — dévotions qui ne laissent pas de provoquer l'ironie — il y a évidemment alors place à la critique. Mais s'il entend avancer que les catholiques américains font fi, en quelque façon que ce soit, des dévotions essentielles du catholicisme approuvées par l'Eglise, cette accusation a Juste la portée des auires. La piété des catholiques américains est, comme leur orthodoxie, au-dessus de tout soupçon (2). n
Ceux qui ont lu, disait l'archevêque, l'oraison funèbre de l'Américanisme par Mgr Péchenard,
(1) Mgr Ireland avait déjà essayé de défendre l'américanisme en attaquant son adversaire, M, Périès. L'archevêque fit publier la fin du mémoire citée plus haut, p, i35, comme une tentative de « chantage ». [Vie Catholique, 4 juillet 1899, article de M. l'abbé Dabry.)
(2) La Genèse..., p. 26-37,
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« désireront sans doute entendre l'histoire de sa genèse; car comme le remarque Mgr Péchenard, P Américanisme a eu son histoire. Un tel supplément à l'article sur la mort de la dernière hérésie est nécessaire; aujourd'hui même les Américains savent très peu de chose sur un mouvement qui est considéré comme un des plus déplorables événements, dans l'histoire récente de l'Eglise catholique. La littérature de l'Américanisme est presque entièrement dans une langue étrangère et l'Américanisme lui-même était ignoré en Amérique jusqu'au moment où fut câblée de Rome la nouvelle de sa condamnation (i). )i
Pour Mgr Ireland, l'américanisme était un coup monté par les abbés Périès et Maignen, et l'archevêque traçait des principaux auteurs de la campagne un portrait qui suffisait à les discréditer devant le bon sens yankee. Voici comment il leur représentait M. l'abbé Maignen, la Civiltà cattolica^ Mgr Péchenard, les cardinaux Camille Mazzella et SatoUi, M. Tardîvel, le rédacteur de la Vérité de Québec qui avait mené au Canada une campagne anti-américanisme aussi vigoureuse que celle de la Vérité française.
(.) Op.cit.,y.-i.
M, «AlONEN '4.17
n M. Maignen, comme critique' et comme théologien, est un adepie sur tous les points, des chasseurs d'hérésie. Il pose sur le chevalet les pensées de rhonnéte prêtre qu'il poursuit et s'efforce, en les torturant dans tous les sens, d'en extorquer matière à condamnation d'inquisiteurs. Il soumet à la mécanique du syllogisme les méditations d'un cœur vraiment sacerdotal ; et avec le secours des distinctions et des sous-distinctions scolastîques, il prouve que de telles idées ne se trouveront pas dans les traités d'abstruse métaphysique dont on est redevable à Mgr Satolli, ni dans les sommes de théologie du moyen âge, au milieu desquelles il a passé sa vie. Il sépare des passages entiers de leur contexte pour en appuyer sa thèse, bien que ces soi-disant erreurs se trouvent réfutées au chapitre même d'où il les a tirées. Il attribue aux prélats américains toutes les divagations du libéralisme, telles qu'elle traînent dans d'obscurs journaux de l'Europe ; et avec une insolence et une impudence sans pareilles, il met nos évêques en demeure de désavouer des articles dont ils n'ont jamais entendu parler. Il juxtapose violemment à un discours de l'archevêque Keane, aussi orthodoxe que les canons du Concile de Trente, un article hérétique de la Contemporary Reviejf ; et avec une audace grotesque, i! fait tenir à un des prélats les plus pieux d'Amérique, le langage des Wel- Ihausen et des Harnack,
« Mieux encore M. Maignen a été, à plusieurs reprises convaincu de déloyauté. Il accuse le Père Hecker, un prêtre d'une haute piété au su de tous, de manquer aux dévotions essentielles de la religion catholique ; et quand on lui oppose d'admirables
ivC.(.H)i^lc
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pages OÙ celui-ci profère un hymne sublime en l'honneur du Verbe fait Chair, M. Maignen se renferme dans un silence rageur, mais impuissant. Bien plus, afin d'établir l'irrévérence du Père Hecker à l'égard du divin crucifié il compte le nombre de fois où dans sa biographie, revient le nom de Jésus ; alors il avance « que le nom adorable n'est peut-être pas prononcé cinq fois dans un volume de près de 5oo pages (i). »
« Or, un critique surmontant son dégoût pour cette argumentation sénile, a compté que le nom sacré ne se trouve pas répété moins de 35 fois dans ce livre (2), — c'est-à-dire beaucoup plus que dans nombre d'ouvrages célèbres de dévotion catholique, A ces témoignages de malhonnêteté, il faut ajouter un certain cas de maquillage si avéré qu'il suffirait à discréditer l'ouvrage entier de M. Maignen. Une des preuves en effet, qu'il met en avant pour montrer l'absence de pieté chez le Père Heciîer est la suivante: Le seul reproche raconté dans la vie du Père Hecker est celui qu'il aurait adressé à un jeune prêtre qui manquait de temps pour prier et à qui il conseilla d'aller « se sucer les pouces hors d'Amérique » [p. 142). Si l'on s'en réfère à la biographie du Père Hecker, on constate que cette histoire est racontée ainsi (p. 407) :
n L'anecdote suivante montre le mépris du Père
{1) Le P. Hecker est-il un saint? p. k^-
(2) La Vie Catholique, ly octobre 189g, article de M. l'abbé Pierre. Mgr Ireland ignore quel est le genre de piété cher à M. Maignen et que celui-ci est un des propagateurs des dévotions de la Saleiie, de sainte Philomène « la thaumaturge du XIX" siècle », et du drapeau du Sacré-Cœur,
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Hecker pour une dévotion indolente. Dans une mission un jeune prêtre, nouvellement revenu de Rome, exprimait le désir de retourner en Italie le plus tôt possible, disant : « Ici, je n'ai pas le temps de prier. » Le Père Hecker fut indigné de ce propos, car ce jeune prêtre ne lui semblait pas si occupé, « Ne soyez donc pas si enfant, lui dit-il. Regardez autour de vous, et voyez tout le bien que vous avez à faire ! Ne vaut-il pas mieux revaloir à Dieu — ici, dans noire pays — ce qu'il a fait pour vous, que d'aller sucer vos pouces à l'étranger ? a 0 Quel nom donnez-vous à ce genre de piété ?(i). »
« Un facteur plus important du mouvement qui nous occupe, c'est la Civiltà CattoHca, le principal organe des Jésuites. Cette revue italienne a fait le plus grand tort aux intérêts premiers de Ih religion ■ par l'étroitesse et l'intolérance de ses jugements. Sa bigoterie politique et théologique, ses méihodes truculentes de controverse, son irritation contre toute forme de liberté et de progrès ont contribué plus que quoi que ce soit à aliéner à l'Eglise l'élément intellectuel de l'Europe. Ce fut la Civiltà CattoHca qui mieux qu'aucun autre journal du continent rendit possible la plus retentissante supercherie du dixneuvième siècle. Il peut être nécessaire de rappeler aux lecteurs américains, que il y a quelques années,
(i) La Genèse, pp. i3-[4. —Voyez comment M.Coppinger, La polémique française, p. 49, rélève aussi une argumentation de M. Maigncn.
D,gn,-.rihyGOO^Ie
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Léo Taxii, un pseudo-converti au catholicisme fit, sur la Franc-Maçonnerie, des révélations si absurdes que seulement une crédulité et un fanaiisme enragés purent s'y laisser prendre. Une fabuleuse jeune femme, nommée Diana Vaughan était l'héroïne de cette invention :
« Initiée aux secrets de la maçonnerie dès Tàge le plus tendre et ayant eu plusieurs enirevues avec le diable lui-même à Charlestown, dans la Caroline du Sud, elle était admirablement qualifiée pour dévoiler le mystère d'une organisation vouée à l'adoration de la majesté satanique. Trois ans durant, dans une série d'ariicles qui sentaient leurihéologien, laCivi7(à Cattolica popularisa les révélations de Léo Taxil et proclama sa confiance en Diana Vaughan, que de braves gens, type Delassus, mentionnaient quoiidiennemeni aux internions de leurs messes. Même quand Diana eut annoncé qu'elle avait été mariée avec le diable, qu'elle l'avait trouvé beau et bien fait, la Civiltà Cattolica tint ferme dans sa crédulité. Les révélations de Diana Vaughan restaient pour la docte revue « des publications précieuses que rien n'égalait en exactitude et utilité ».
" De ceci, on peut facilement conclure combien la feuille des Jésuites était préparée à jouer un rôle dans FatFaire de l'américanisne. Les personnes qui croyaient que le diable était apparu régulièrement à Charlestown, avec ses cornes, sa queue, tout son appareil, et que cette délicieuse cité du Sud était « le souverain centre du culte de Satan » étaient bien disposées à se convaincre facilement que l'Amérique elle-même était le siège de quelque grotesque hérésie.
La Civiltà Cattolica a toujours été l'ennemie de
la démocratie et des institutions démocratiques, par conséquent de l'Amérique et des principes qu'elle représente. Il y a seulement quelques années elle publiait un long article, intitulé la u Scuola dei Equîvoci 1) et expliquait à l'Amérique avec force enihymèmes d'un lourd maniement que la véritable idée de la démocratie présente une contradiction dans les termes ; et finalement elle ridiculisait la loyauté des catholiques américains envers le drapeau étoile [ i ), n
" A M. J. Tardîvel appartient le privilège unique d'avoir démontré que Diana Vaughan était une créature en chair et en os. En un temps où tout le monde savait que Diana Vaughan n'avait d'existence que dans l'imagination de Léo Taxil, quand chaque homme de jugement s'étonnait de l'extraordinaire crédulité et du fanatisme de tant de catholiques, M. Tardivel assuma le « rôle » de détective et fît le guet à l'hôtel Mirabeau, rue de la Paix, à Paris. Pour empêcher toute décepiion, il prit avec lui un ami ei un fonctionnaire du tribunal civil de Paris. Un contrôle du registre permit de reconnaître que Diana Vaughan avait séjourné toute une semaine à l'hôtel et qu'elle avait mangé et bu comme tout le monde. M, Tardivel dressa immédiatement un procès-verbal, qui, dûment signé el scellé, devait convaincre l'univers que Diana n'était pas une fable. Depuis les trois années passées, à la suite de cette visite à l'hôtel
(ij Op. cit., pp. 16-17.