PLAINTES DBS ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES
on ne pensait pas encore à étendre le suffrage au delà. Celte mesure semblait juste. Pourquoi, en effet, un planteur de la Virginie aurait-il joui d'une influence plus grande qu'un manufacturier de Ne«v-York? Si les noirs étaient 'considérés comme des mineurs incapables d'exercer aucun droit politique, ce n'était pas une raison pour accorder au maître qui les avait opprimés le droit de les représenter devant le pays çt de voler à leur place, de sorte que la voix d'un seul des grands propriétaires du Sud pût annuler celle de cent cinquante ou deux cents citoyens du Nord.
Enfin, pour détruire tout ferment de révolte et veiller à l'abolition effective de Tesclavage, le Congrès nomma des gouverneurs provisoires chargés d'administrer les États rebelles jusqu'à ce qu*ils fussent également rentrés dans le sein de l'Union.
Ces actes provoquèrent une explosion de murmures. Accepter pour base de la représentation nationale le nombre des votants, c'était, de la part du Sud, accepter la déchéance politique. « Nous nous sommes loyalement ralliés à l'Union, disaient les planteurs, nous avons renoncé à l'esclavage, mais nous ne souscrirons pas à des conditions qui mettraient le sceau à notre abaissement. Nous réclamons l'exercice des droits que la Constitution nous a reconnus, et dont vous ne pouvez nous dépouiller sans déchirer vous-mêmes le pacte fédéral. »
L'envoi de gouverneurs choisis par le Congrès ne souleva pas moins de réclamations. En Amérique, chaque État nomme lui-même son chef, ses officiers publics ; les sudistes se plaignirent d'être les victimes d'une rigueur illégale ; leur ressentiment s'accrut encore quand les administrateurs provisoires, soutenus par des régiments venus du Nord, s'occupèrent de réorganiser les munici-
palités, les tribunaux, et appelèrent les nègres au scrutin pour r élection des. magistrats particuliers des différentes communes.
Cette dernière décision, il faut bien l'avouer, avait été inspirée, non par un sentiment philanthropique, mais par la défiance et Thostilité qu'inspiraient encore les vaincus, insoumis malgré la défaite. Les défenseurs des noirs étaient fort peu convaincus de la capacité politique de leurs protégés ; ils les regardaient comme des êtres ignorants et déchus, fort inférieurs aux citoyens de la libre Amérique ; la justice ordonnait de les mettre à Tabri de Foppression, c'était tout.
D'ailleurs, aux États-Unis, chacun est pénétré de cette vérité que l'instruction est la meilleure garantie du suffrage universel : pour donner un vote avec discernement, il faut avoir les moyens de connaître les hommes et les choses. Lorsqu'il s'était agi de reconstituer l'Union, le parti républicain avait songé d'abord à limiter le nombre des électeurs à celui des citoyens sachant lire et écrire. Ce furent les résistances du Sud qui l'amenèrent à prendre une voie différente. Dans les États rebelles, les seules personnes ayant quelque éducation étaient précisément celles qui, au prix de leur vie et de leurs biens, avaient soutenu la tentative séparatiste, et qui, après avoir rendu les armes, gardaient une sourde colère contre le gouvernement fédéraLLeur laisser le privilège dénommer les autorités locales en éloignant du scrutin les nègres et les blancs pauvres, eût été remettre le Sud au pouvoir des ennemis de l'Union. Une loi, dictée par les circonstances, investit, sans distinction aucune, toute la population mâle du droit d'élire les fonctionnaires particuliers de chaque État.
Ainsi tombait l'oligarchie que les planteurs s'étaient flattés de maintenir après l'abolition de l'esclavage. La