‹ L'Amérique actuelleChapitre 8 sur 12 · PLAINTES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES · texte numérisé non relu

PLAINTES DES ANCIENS ÉTATS A ESCLAVES

démocratie absolue, l'égalité complète étaient brusquement implantées sur un sol peu préparé à les recevoir. Les grands propriétaires, qui avaient concentré dans leurs mains toute la vie politique du pays, voyaient leur pouvoir à jamais détruit : leur vote ne pesait pas plus que celui des blancs pauvres ou même des nègres, et ces derniers avaient pour eux la puissance du nombre. « On nous traite en peuple conquis, s'écriaient les planteurs avec amertume; on nous envoie une armée d'occupation, on nous impose des institutions qui ne sont pas les nôtres, et l'on couronne ces mesures arbitraires en nous donnant pour maîtres nos anciens esclaves. »

Les plaintes du Sud trouvaient un écho dans les sympathies du président Johnson et de quelques nordistes. La conduite du Congrès, sage peut-être au point de vue politique, était en effet directement contraire au texte de la Constitution, et l'on sait le culte des Américains pour ce pacte fondamental. Vainement les républicains répétaient qu'il fallait s'attacher à l'esprit, non à la lettre; que les planteurs avaient abusé des droits des États pour fouler aux pieds les droits de la patrie et de l'humanité, intérêts sacrés que la Charte avait pour but spécial de garantir ; les amendements proposés parle Congrès Complétaient l'œuvre des premiers législateurs et ne la défiguraient pas. Bien des doutes cependant restaient dans les esprits : une foule d'hommes impartiaux se demandaient si le Nord pouvait, en bonne justice, s'ingérer dans les affaires des États rebelles, porter atteinte à leur autonomie. Le parti des démocrates gagnait du terrain, et, si\ n'eût été compromis par la protection maladroite du président, par la violence de quelques-uns de ses membres, peut-être eût-il remporté une victoire morale qui aurait compensé son échec militaire.

Tandis qpe ces problèmes s'agitaient, Tanarchie et la misère dévastaient le Sud. Des milliers d'homqies mouraient de faim, des scènes de pillage ensanglantaient les campagnes. Les nordistes s'émurent, des souscriptions furent ouvertes dans toutes les grandes villes, et le Congrès vota un million de dollars pour venir en aide aux familles les plus pauvres. Palliatif bien insuffisant, qui ne pouvait guérir tant de blessures ! Les planteurs regardèrent comme un grief de plus l'aumône qu'ils étaient obligés de recevoir, de la main même de ceux qui les avaient ruinés. Des sommes immenses, que le Nord appauvri était incapable de fournir, auraient d'ailleurs été nécessaires pour proportionner les secours aux besoins ; encore le soulagement eût-il été momentané, les causes de souffrance subsistant toujours.

C'était à la racine du mal qu'il fallait s'attaquer ; les Américains le comprirent, et des efforts sérieux, dont nous allons dire quelques mots, ont été faits dans ce sens. Nous n'avons point cherché à déguiser ce que la situation a de difficile, mais elle est loin d'être sans issue. Les États du Sud subissent en ce moment une crise terrible; ils en sortiront régénérés et plus forts, car ils ont. renoncé à une institution qui était à la fois un crime *de lèse-humanité, une honte sociale et une entrave au progrés du pays ; enfin leur désastreuse défaite a du moins eii ce résultat, de les amener à introduire chez eux les grands principes qui sont l'âme de la vie moderne.

Lorsque Tesclavage fut aboli en Amérique, bien des périls se dressaient devant la société nouvelle qui devait s'organiser sur les ruines de Tancien état de choses. Le nègre était réputé impropre à la liberté, dépourvu de tout sentiment moral, ennemi de tout travail; de plus, il avait à craindre la malveillance des sudistes , dont le mépris pour la race opprimée s'était changé en une irritation profonde, depuis que le Nord avait pris sa défense. La requête d'un vainqueur e^t rarement bien accueillie ; les droits civils des noirs, quoique établis en principe, étaient souvent niés en fait.

Voir leurs anciens esclaves devenir leurs égaux semblait aux planteurs monstrueux, étrange, impossible J aussi la plupart d'entre eux ne firent d'abord qu'en rire : il suffisait, pensaient-ils, d'énoncer une proposition pa-

reille pour qu'elle tombât sous le ridicule. Les esprits étaient, en effet, peu préparés à une révolution aussi complète, dans ce Sud dont lun des organes les plus accrédités, Alexander Stephens, vice-président des États confédérés, écrivait en 1861 : « L'esclavage est la condition naturelle, normale du nègre... Je ne doute pas que cette vérité ne finisse par être reconnue chez tous les peuples doués de lumières et déraison... Le système esclavagiste est encore dans Tenfance. »

Cet arbre, qui devait s'étendre par toute la terre, a cependant été arraché du sol : non-seulement le noir n'est plus une marchandise, il s'appartient, il peut avoir une famille, mais encore il participe à la vie politique de la nation.

Dès le premier jour, les planteurs affirmèrent que cette dignité nouvelle était peu de son goût. « Sambo ne se soucie pas d'être citoyen, disaient avec dérision les propriétaires du Sud. A tous les droits que le Nord lui accorde, il préfère la liberté d'avoir plusieurs femmes et l'assurance de manger une bonne soupe. Que lui parlezvous de conscience et de responsabilité ? Vous n'en obtiendrez rien que par la force. »

Que le nègre fût loin de posséder toutes les vertus désirables, cela se conçoit sans peine : abruti dès sa naissance, élevé sans idée morale, sans notion religieuse, il était ce que l'esclavage l'avait fait. Comment aurait-il eu le sentiment de la famille, lorsqu'on séparait de lui ses enfants, lorsqu'on les vendait au marché ainsi qu'un vil bétail? Comment la pensée du devoir se serait-elle éveillée dans son cœur, lui à qui on ne parlait jamais que de contrainte, envers qui on n'employait d'autre argument que le fouet? Un grand nombre de noirs étaient donc portés au mensonge, à la paresse, au vol, et leurs anciens

maîtres, loin de songer que la responsabilité de ces vices devait retomber sur eux-mêmes, y voyaient au contraire un sujet de triomphe, la justification de leurs doctrines impies. Après leur affranchissement, les nègres se rendirent coupables de plus d'un délit, Topinion publique était contre eux, ils furent punis avec la dernière rigueur.

Dans une ville du Sud-Ouest, un mulâtre, la tête échauffée par le vin, avait embrassé une ouvrière blanche sur la place publique et fait mine dé Tentraîner. Aux cris de la jeune fille, la foule se rassemble; on saisit Taudacieux, on l'accable de coups, mille cris de mort s'élèvent contre lui. Mais quel supplice pourra égaler le forfait? Le malheureux est enduit de goudron et couvert d'une couche de plumes à laquelle on met le feu. Cependant on s'aperçoit qu'il respire encore ; on le jette dans une futaille, puis on le porte au milieu de la forêt pour y être dévoré par les loups et les vautours. Les. juges appelés à instruire cette affaire prétendirent que la multitude avait agi sous l'empire d'un irrésistible sentiment de colère, et qu'ils n'avaient rien à y voir.

Si les offenses des nègres étaient réprimées avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie, la partiahté pour les blancs ne se montrait pas d'une façon moins révoltante. Se rendaient-ils coupables envers les noirs de violences ou même de meurtre, les tribunaux les acquittaient toujours. Bientôt les affranchis, exaspérés des injustices dont ils étaient victimes, s'arrogèrent le droit de représailles. Une guerre de race, avec toutes ses horreure, était sur le point d'éclater. Les haines sociales s'avivaient encore* des haines politiques : des nordistes fougueux embrassaient la cause des nègres et faisaient appel aux plus mauvaises passions.

Ce fut dans ces circonstances que le Congrès, pour

rétablir l'ordre, décida roccupalion militaire du Sad. Hais cela ne suffisait pas, il pensa que la tranquillité publique devait ayoir une autre garantie que la force des armes, il Toulut moraliser cette population de noirs qui, corrompue et ignorante, était un danger de tous les instants.

11 établit donc dans cbaque ville un Bureau des affranchis, chargé de défendre les nègres, de les guider» de répandre parmi eux les bienfaits de l'éducation. Les sudistes prétendirent que le Congrès n'avait pas le droit d'intervenir chez eux pour réglementer leur administration intérieure; mais, si les Etats rebelles refusaient de travaillera la réhabilitation morale des nègres, si, au lieu d'aider leur faiblesse, ils les condamnaient à croupir dans la misère et le vice, n était-ce pas rétablir en quelque sorte l'esclavage ? Le patriotisme et l'humanité prescrivaient au Nord de prendre en main la cause des affranchis : c'était sou devoir de laver la tache qu'une injustice séculaire avait imprimée à la nation, et de mettre les noirs en état de se racheter du mépris qui pesait sur eux. Les circonstances politiques poussèrent, nous lavons vu, les unionistes plus avant dans cette voie qu'ils ne le voulaient d'abord.

• Le préjugé contre les hommes de couleur, dit une feuille américaine ^, était assez puissant aux Etats-Unis pour faire échouer tous les projets de réforme, si ces projets n'avaient été attaqués avec fureur par les ennemis de la nation et de l'ordre public. En face de ces violences, le pays reconnut que l'intérêt de sa sécurité lui ordonnait d'oublier ses préventions et de se montrer équitable. Les adversaires de la liberté humaine n'avaient besoin, pour

^ Mlamtic MontMy, janvier 1869.

réussir, que d*un peu de modération et de prudence, mais ces qualités ne sont pas le caractère distinctif des gens qui défendent Tœuvre du mal. La Providence se servit de leurs fautes pour relever une race injustement proscrite. »

Le Nord n'avait donc pas lui-même une confiance entière dans Fœuvre qu'il voulait accomplir; ce fut l'hostilité des sudistes qui stimula ses efforts, et bientôt le succès dépassa son attente. Il est permis de croire que la race nègre justifiera en Amérique les espérances conçues par ses défenseurs les plus enthousiastes; elle a jusqu'à présent tiré le meilleur parti possible des situations diverses où elle s'est trouvée placée; les affranchis sont avides de s'instruire, patients au travail ; ils ont, pendant la guerre civile, fait d'excellents soldats; le générai Grant, bon juge en ces matières, vante leur discipline et leur courage. En môme temps, leurs aspirations religieuses, leur humeur sociable, leur facilité à recevoir des impressions nouvelles, ouvrent un large champ à l'amélioration.

Dans la Nouvelle-Angleterre, malgré les préventions qui leur rendent encore toutes les carrières difficiles, quelquesuns, à force d'énergie, sont devenus riches et savants : ils plaident au barreau , enseignent dans les églises, exercent avec succès d'autres professions libérales. L'intelligence déployée en mainte occasion par ces hommes que l'on prétendait rabaisser au niveau de la brute, est vraiment remarquable, et rien ne prouve mieux combien ils sont susceptibles de développement, que la manière dont ils ont accueilli la création des écoles dans les États méridionaux.

Le Bureau des affranchis avait pris l'initiative de ce mouvement civilisateur; par ses soins, de nombreux

établissements d'instruction publique furent ouTerts aux hommes de couleur de tout âge. Le croirait-on? Ses efforts pour tirer les nègres de leur ignorance devinrent Tun des principaux griefs que les sudistes élevèrent contre lui.

« Que font les envoyés du Nord pour leurs protégés, disaient les planteurs? Ils s'occupent de leur apprendre à lire. Us leur inculquent, de la sorte, l'idée fausse et dangereuse que la nécessité suprême de la vie n*est pas le travail, mais l'éducation ; ils renversent l'ordre des choses, plaçant au premier rang ce qui n'a qu'une importance secondaire. Pendant que le nègre suit l'école, la culture des champs est suspendue, la misère croît chaque jour. A quoi, d'ailleurs, aboutit cette instruction si vantée? A inspirer aux noirs l'ambition de devenir commis ou marchands, à leur ôter le goût des occupations manuelles. »

On voit que les adversair'es de l'enseignement public ne brillent pas par l'imagination, et que, dans tous les pays, leurs arguments sont à peu près les mêmes. Le Nord ne se laissa pas arrêter par ces murmures. Une longue expérience lui avait appris que l'éducation donnée à une partie seulement de la société peut bien avoir pour effet d'éveiller les ambitions malsaines, mais qu'elle cesse de produire ce résultat quand, au lieu d'être le privilège de quelques-uns, elle devient le partage de tous. Il savait aussi que l'homme ne vit pas seulement de pain, que la base de la prospérité des nations se trouve dans rintelligence qui dirige le travail, bien plus que dans l'action machinale qui Faccomplit. « Tant vaut l'ouvrier, tant vaut l'œuvre, » dit la sagesse populaire* D'ailleurs, dans le^ États du Sud, ce n'étalent pas les bras qui manquaient à l'agriculture^ c'étaient les capitaux et

Tesprit d'entreprise. Les plantations restaient en friche, parce que les propriétaires n'avaient point d'argent pour payer le salaire des ouvriers, pour rétablir l'appareil indispensable à l'exploitation. Fidèles à ce principe, que les écoles sont la véritable sauvegarde de la société, les nordistes s'occupèrent donc activement d'en ouvrir partout pour les nègres.

« Nous invoquons la môme justice pour tous, dit à ce sujet l'un des surintendants du Bureau des affranchis, nous réclamons les droits inaliénables que Dieu, d'après la déclaration des illustres fondateurs de notre république» a donnés à tous, sans distinction de race et de couleur ; c'est en sauvegardant ces droits pour ceux dont nous sommes chargés de diriger l'éducation, en déracinant leurs habitudes vicieuses, en formant leur cœur par l'instruction et en leur apprenant à goûter la vertu, que nous imprimerons à la société ce caractère essentiel de moralité qui est la garantie de l'ordre public. »

L'armée fédérale avait déjà établi, sur les différents points où elle avait stationné, des écoles pour l'éducation des soldats de couleur qu'elle comptait dans son sein. Ces établissements furent maintenus et ouverts à toute la population nègre; un plus grand nombre encore furent créés par les sociétés de bienfaisance du Nord. Enfin quelques États du Sud, animés d'un généreux esprit de conciliation, en instituèrent plusieurs. Le Bureau des affranchis encouragea ces tentatives, les aida de ses dons et de ses conseils, mais il s'appliqua surtout à stimuler l'énergie individuelle de la race émancipée. L'Amérique possédait le self-government; elle voulut introduire, dans les États du Sud et parmi les nègres, la self-education^ c'est-à-dire l'éducation par le peuple et pour le peuple. /- ,

Les noirs se prêtèrent admirablement à cette innovation ; ils comprirent, avec une promptitude d'intelligence qui eût fait honneur à des blancs civilisés, combien il était important pour eux de s'instruire; et Ton vit ces pauvres gens, chez qui Ton devait s'attendre à trouver la torpeur morale produite d'ordinaire par l'oppression, s'imposer les plus grands sacrifices pour contribuer à la fondation des écoles. Ainsi, dans le Texas, la population de couleur créa, par ses seuls efforts et avec ses seules ressources, 26 écoles du jour et du soir; c'est elle encore qui, en Géorgie, prit l'initiative des premiers établissements d'instruction publique destinés à ses enfants. Dans plusieurs autres États, ses subventions personnelles contribuèrent puissamment à aider l'œuvre du Bureau.

Nulle part les résultats ne furent aussi remarquables que dans la Louisiane. L'autorité militaire, dépassant peut-être le mandat qui lui avait été donné par le Congrès, avait organisé sur une vaste échelle l'enseignement public. On avait déclaré solennellement que TËtat serait tenu de mettre l'instruction à la portée des noirs, et des impôts avaient été levés à cet effet. Mais une réaction violente éclata. Il fallut supprimer les taxes établies en faveur des nègres.

La nouvelle de cette mesure causa parmi les affranchis une véritable consternation. Pendant le court intervalle où l'accès des écoles leur avait été ouvert, 50,000 d'entre eux avaient appris à lire; des milliers d'autres se disposaient à suivre leur exemple. Ces germes féconds allaient-ils être étouffés? l'avenir et le développement intellectuel de la race seraient-ils compromis? Les noirs se réunirent pour chercher un remède au mal. Déjà, depuis leur émancipatioii, ils payaient.

LÀ QUESTION NË6RE. iOl

en qualité de citoyens, une part de la taxe générale prélevée pour l'instruction publique ; mais ces fonds étaient employés tout entiers à soutenir les écoles destinées aux blancs, et ils en étaient exclus. Malgré cette injustice, malgré leur état d'indigence, ils prirent la noble résolution de demander à fournir une contribution spéciale pour l'éducation de leurs enfants, sans être déchargés néanmoins de l'impôt commun.

Une multitude de pétitions, couvertes de croix représentant la signature des parents qui ne savaient pas écrire, sollicitèrent le bienfait de l'instruction pour la caste déshéritée ; les postulants ajoutaient qu'ils supporteraient eux-mêmes la dépense. On ne pouvait rester sourd à cet appel ; des écoles furent ouvertes aux élèves de couleur, et les nègres employés à différents travaux par le Bureau des affranchis prirent, sur leur modeste salaire de chaque jour, la somme nécessaire pour la location du local et le traitement des professeurs.

Partout une soif ardente d'instruction se manifeste chez les esclaves émancipés ; au seuil des plus pauvres demeures, on rencontre de petits enfants feuilletant leur abécédaire ; des hommes que l'âge a déjà courbés s'efforcent de suppléer, par l'énergie de la volonté, aux facultés de la jeunesse, et ils viennent s'abreuver à cette science qui leur était autrefois interdite.

Suivez ces nègres qui, le soir, parcourent d'un pas rapide les rues des grandes villes ; les uns se dirigent vers de misérables mansardes, les autres vers des soussols malsains : c'est là que sont établies les écoles, car l'argent est rare et les besoins nombreux. Quelques bancs, des tables grossières, un petit nombre de livres, voilà tout l'ameublement. Nous sommes loin de ces magnifiques établissements du Nord aux proportions architecturales,

m L'AMÉRIQUE ACTUELLE.

de ces classes spacieuses, richement pourvues du matériel scolaire. Regardons bien pourtant, et nous découvrirons dans ces humbles asiles une beauté que le dénûment extérieur rend encore plus touchante. Nous verrons, penchés sur leurs pupitres, des vieillards aux cheveux blanchis, s'essayer d'une main inhabile à tracer des caractères ; près d'eux sont des hommes dans la vigueur de l'âge, des enfants auxquels le désir d'apprendre fait, malgré l'heure avancée, oublier le sommeil. Tous les visages expriment l'attention, nul bruit n'est entendu que celui du travail ; et cependant il n'y a ici aucun des moyens d'émulation qui s'adressent à Tamourpropre. Point de récompenses publiques, point de cérémonies pompeuses, rarement des visites d'étrangers ; le seul mobile qui agisse sur ces esprits, c'est le désir de se régénérer en puisant la force intellectuelle aux mêmes sources que l'homme blanc.

« Ces cinq millions d'esclaves soudainement émancipés, dit M. Alvord, inspecteur général de l'enseignement public dans le Sud, sont une nation née en un jour. La guerre a été pour eux une excellente école d'idées, de réflexions et de progrès. Cette multitude se lève à la fois et demande à s'instruire. Par l'éducation, les affranchis doivent monter sur l'échelle sociale ; sans éducation, ils descendraient rapidement dans le gouffre de l'ignorance et du vice ; se croyant libres de faire ce qui ledr plaît, entourés d'exemples dangereux, ils se laisseraient entraîner dans toutes les voies mauvaises. Mais quel est le fait étonnant qui nous frappe, et remplit d'une douce surprise la philanthropie elle-même? Un million au moins sur ces cinq millions d'affranchis, et principalement la génération nouvelle, sont prêts à embrasser l'étude. »

Les témoins les plus prévenus ont rendu justice aux

efforts des nègres pour se relever de leur abaissement moral. Un voyageur anglais fort imbu des préjugés de races, le docteur Zincke, commence par affirmer hautement ses convictions personnelles : « Je ne suis pas, écrit-il dans un récent ouvrage*, je ne suis pas de ceux qui croient que Tintelligence de la race la plus civilisée, la plus développée du monde, doive être l'égale de celle d*un peuple qui n*a jamais eu la moindre lueur de civilisation ; en d'autres termes, que les hommes qui ont manifesté leur intelligence d'une manière éclatante, soient au même niveau que ceux qui ne Tout jamais montrée en quoi que ce soit. »

Malgré la sévérité de cet arrêt, la vue d'une école nègre lui arrache un aveu qui, sorti d'une bouche aussi peu bienveillante, prend une valeur parliculière.

a En raison même de mes opinions, continue- t-il, je me regarde comme obligé de tenir compte de tous les faits qui semblent les contredire. J'avouerai donc mon étonnement extrême à la vue de la vivacité d'esprit de ces quatre cents enfants de couleur. En fort peu de temps, ils avaient acquis une somme de connaissances véritablement remarquable. Jamais, dans aucune école d'Angleterre, et j'en ai visité beaucoup, je n'ai trouvé chez les élèves autant de promptitude à comprendre le sens des leçons lues devant eux, jamais je n'ai entendu de questions aussi judicieuses et montrant une aussi claire intelligence du texte. »

Notre voyageur termine, il est vrai, en insinuant que ce développement rapide s'arrête bientôt, et que la nature condamne le noir à vieillir dans une perpétuelle enfance. Hais il était au milieu des planteurs, et, sans

* Last Wintev in the Unilcd Stalcs.

doute à son insu, il s*imprégnait de leurs rancunes. S'il eût visité l'université d'Oberlin, par exemple, où les nègres concourent avec les blancs pour les mathématiques, Tastronomie, les sciences naturelles ; s'il fût entré seulement dans quelques-unes de ces écoles de la Virginie ou de la Caroline, si habilement dirigées par des maîtres de couleur, son système ethnologique eût reçu un choc dont il se serait difficilement relevé.

Les sudistes qui professent le plus de dédain pour la race noire, montrent eux-mêmes, par leur conduite, qu'ils sont médiocrement sûrs de son infériorité. Les mesures prises par le Bureau pour l'éducation des affranchis ont rencontré partout chez les blancs une opposition acharnée ; des écoles ont été saccagées, réduites en cendres; des instituteurs ont été l'objet de persécutions odieuses. Pourquoi cette haine, pourquoi ces violences? Si les nègres sont incapables de progrès, quel meilleur moyen de le prouver que de laisser aux philanthropes pleine carrière pour entreprendre l'œuvre impossible de leur amélioration? L'expérience eût fait justice de la chimère. Après s'être épuisés en vains efforts, les amis de la race africaine eussent été obligés de reconnaître l'illusion de leurs espérances. Hais les sudistes craignaient tellement de voir leurs anciens esclaves acquérir par l'éducation influence et autorité, ils étaient si bien convaincus de leur aptitude à s'instruire, qu'ils cherchèrent par tous les moyens à entraver la fondation des écoles. <i Vous aurez plus de peine à lutter contre l'alphabet, disait un officier à un planteur, que vous n'en avez eu à combattre Grant et Sherman. » Ce mot résume la situation.

Les blancs pauvres ne se montrent pas moins hostiles que les grands propriétaires ; ils éprouvent une insur-

montable jalousie contre les nègres qui, disent-ils, vont bientôt faire à leur travail une concurrence désastreuse. Au lieu de trouver dans cette pensée un motif d'émulation, ils suivent le conseil de leur colère et s*opposent par la force aux essais tentés en faveur des affranchis. Dans quelques districts, le mauvais vouloir des sudistes se manifeste si ouvertement qu*on n*a osé ouvrir aucune école ; celles qui, malgré ces obstacles, sont parvenues à s'établir, ont dû avoir recours à la protection de Tarmée; dès qu*on retirait les troupes, les désordres recommençaient.

« Les institutions placées sous la tutelle du Bureau, écrit dans un de ses rapports M. Alvord, sont Tobjet d*une animosité incroyable. Pendant que je visitais TÉtat du Mississipi, deux professeurs furent envoyés dans une grande ville où il n'y avait pas de force militaire. Le lendemain de leur arrivée, on leur signifia Tordre de partir, et, sur leur refus, on les menaça de mort. Ils durent se soumettre. Cette malveillance éclate souvent au grand jour, mais, plus souvent encore, elle se cache pour porter ses coups; elle suscite des tracasseries, s'abaisse à mille intrigues afin d'empêcher qu'on trouve un emplacement pour l'école projetée. »

a II serait difficile, dit un autre rapporteur, le général Howard, de donner une idée de la haine qui poursuit dans le Sud tout homme assez dévoué pour prendre courageusement en main l'éducation des affranchis. Sans la fermeté du Bureau, un grand nombre d'écoles, qui donnent les meilleurs résultats, seraient supprimées par l'influence des blancs. )>

Hâtons-nous toutefois de le reconnaître, il est, parmi les planteurs, des hommes dont l'esprit équitable et chrétien proteste contre les injustices dont les nègres sont

victimes. Avant même que la guerre eût éclaté, quelques établissements d'instruction publique avaient été créés à Gharleston pour les enfants de couleur. Ce retour vers les idées philanthropiques s'accentue chaque jour davantage ; la classe éclairée commence à s'apercevoir qu'elle doit organiser l'enseignement, le rendre populaire, si elle ne veut être débordée et humiliée dans la lutte ; on cherche à répandre l'éducation parmi les blancs pauvres et, malgré leur résistance, ils profiteront autant que les nègres de la réforme inaugurée par le Nord.

En résumé, depuis la conclusion de la paix, bien des améliorations importantes ont été obtenues; les affranchis, au lieu d'opposer, comme on l'avait prédit, une résistanc passive et stupide aux intentions de leurs protecteurs, les ont secondées par le plus ardent concours. Les associations charitables ont pu étaWir un vaste système d'instruction ; leurs dons, joints aux taxes que les noirs se sont eux-mêmes imposées, ont suffi à l'entretien de plus de douze cents écoles fondées en deux ou trois ans dans les anciens États à esclaves. Le Bureau n'a eu d'abord à pourvoir qu'aux frais de transport des instituteurs et aux fournitures des classes; dans beaucoup d'endroits, des maisons abandonnées par les rebelles avaient été mises à la disposition des professeurs qui, sous la protection des troupes, y réunissaient leurs élèves. Mais les anciens propriétaires revinrent prendre possession de leurs demeures, il fallut chercher d'autres locaux que l'hostilité sourde de la population blanche rendit fort difficiles à trouver, et d'un prix fort onéreux.

Dans cet embarras, le Congrès alloua une somme de 3 millions de dollars pour l'achat de terrains destinés aux écoles et aux orphelinats. De généreux Américains s'associèrent à la même pensée. M. Peabody, si

connu par ses largesses philanthropiques, offrit 1 million de dollars aux établissements d'instruction élémentaire. Les associations nordistes prirent à leur charge la construction des bâtiments, et 150,000 nègres purent recevoir les notions les plus indispensables, apprendre à lire, à écrire, entendre parler de religion et de morale.

C'était un magnifique résultat, si Ton considère Tabrutîssement profond oïl l'on avait trouvé les esclaves; toutefois ce chiffre de 150,000 écoliers, sur une population de 5 millions d'affranchis, laissait encore une large place au zèle des abolitionistes. Malheureusement, les professeurs manquaient; beaucoup d'entre eux, enrôlés volontairement dans les armées fédérales, avaient péri pendant la guerre; les éqples du Nord déploraient bien des vides, et cependant il leur fallait suffire, non-«eulement à leurs besoins, mais encore à ceux des établissements de l'Ouest, dirigés en grande partie par des maîtres venus de la Nouvelle-Angleterre.

Le Sud ne pouvait fournir aucune ressource, puisqu'il n'avait pas même d'instituteurs pour les enfants des riches. L'état de l'enseignement y était déplorable; les planteurs refusaient d'envoyer, comme ils l'avaient fait autrefois, leurs fils dans les collèges d'Yale, d'Harvard ou de Cambridge, et la jeunesse grandissait dans l'ignorance. Pour porter remède à une situation aussi fâcheuse, de nobles esprits se consacrèrent à la tâche de Téducation, trop longtemps négligée; les fils du général Lee, comprenant la nécessité de combattre chez leurs compatriotes les préjugés contre l'enseignement, n'hésitèrent pas à se faire maîtres d*école; c'était le plus éminent service qu'il fût possible de rendre au pays, et plusieurs jeunes gens appartenant aux familles aristocratiques suivirent cet exemple. Mais leurs efforts ne s'élen-

daient qu'à la population blanche, et môme à l'élite de cette population. Les nègres devaient attendre d'ailleurs l'assistance dont ils avaient besoin.

D'où le secours pouvait-il cependant leur venir? L'actit esprit de propagande des nordistes n'était parvenu à réunir que quinze cents professeurs ; encore leur titre à'yankees les exposait-il, dans le Sud, à l'aversion générale ; on les accusait de masquer sous de fausses apparences des visées politiques, d'inspirer aux affranchis la haine de leurs anciens maîtres; ils étaient donc souvent réduits à l'impuissance. De plus, pour distribuer le pain de l'intelligence à ces millions d'hommes affamés qui le demandaient, il eût fallu, non pas quinze cents, mais quinze ou vingt mille instituteurs. Comment résoudre ce problème?

Les commissaires du Bureau d'éducation regardèrent autour d'eux; ils virent une foule de nègres qui, ayant profité d'une manière admirable de l'enseigne* ment qu'ils avaient reçu, possédaient déjà une certaine instruction. On résolut de les prendre pour auxiliaires. Les noirs avaient aidé de leurs sueurs et de leur bourse à la construction, à l'entretien des écoles, ils durent maintenant apporter à cette œuvre un concours plus efficace encore. On choisit les plus habiles d'entre eux, on s'occupa de développer leurs connaissances, et, au bout de quelques mois, ils étaient eu état d'enseigner aux autres ce qu'ils savaient. « Je n'ai pas rencontré parmi les affranchis, écrivait en 186G M. Âlvord, un seul homme qui ait refusé de devenir instituteur. »

Ces écoles normales, tout élément^res qu'elles étaient d'abord, présentaient d'immenses avantages ; elles relevaient la race nègre aux yeux du peuple, fournissaient une pépinière de professeurs indigènes, ouvraient enfin

à la jeunesse une honorable carrière. On comprendra rimportance de ce dernier résultat si Ton réfléchit que, en dépit des lois nouvelles, Fôpinion publique exclut les noirs d'une foule de professions. Pendant la première moitié de 1867, le nombre des écoles s'accrut d'environ sept cents, celui des professeurs suivit une progression analogue, et presque toutes ces recrues étaient faites parmi la population de couleur. En même temps, l'enseignement s'élevait. Sur cette multitude d'élèves de tous âges qui naguère ne savaient pas lire, quarante-cinq mille apprenaient l'arithmétique, vingt-quatre mille la géographie et l'histoire, cinq mille arrivaient à l'étude des plus hautes branches d'instruction ; ce dernier chiffre quadruplait encore pendant les six mois qui suivirent, et tout fait présager que Téducalion des nègres sera prochainement organisée sur une aussi large échelle que celle des blancs dans les Etats du Nord.

De pareils faits peuvent se passer de commentaire. Voilà des hommes que l'esclavage avait dégradés, ils étaient tombés si bas qu'ils semblaient incapables de sortir jamais de leur avilissement; la liberté leur est rendue, et, tout à coup, ces parias de la civiUsation montrent les vertus qui font la gloire des peuples les plus avancés. Initiative, énergie j appréciation parfaite des intérêts intellectuels, ardeur à s'imposer de lourds sacrifices pour le bien commun, toutes les qualités mâles et fortes du citoyen libre se sont retrouvées chez les affranchis.

L'enseignement professionnel n'est pas l'objet d'une moindre sollicitude que celui des sciences. Cinq cents écoles s'appliquent à former de bons ouvriers dans les différentes branches d'industrie particuhères au Sud. Par malheur, là encore il y aura une lutte très-vive à soutenir.

Les blancs pauvres se révoltent à l'idée de se trouver dans les mêmes ateliers que les nègres; on veut confiner les noirs au travail de la terre, et encore, dans les endroits seulement où il est trop pénible, trop malsain pour les cultivateurs de race européenne. Si un entrepreneur admet dans son chantier, un manufacturier dans son usine, un seul ouvrier de couleur, tous les autres abandonnent aussitôt l'ouvrage, et ne consentent à le reprendre qu'après avoir obtenu le renvoi du malheureux affranchi dont le contact serait pour eux une souillure. Les patrons se voient donc obligés d'opter entre les deux races, et si, par un motif quelconque, ils choisissent les nègres, que d'oppositions, que de haines ne soulèvent-ils pas !

C'est à la religion qu'il appartiendra d'éteindre ces antipathies funestes. Plus encore que l'éducation, elle a le pouvoir de civiliser véritablement les hommes, en leur inspirant l'amour de la justice et du devoir. Sous ce rapportcomme sous les autres, il y avait bien des fautes à réparer, bien des maux à guérir; la plupart des nègres vivaient dans une ignorance complète des vérités divines ; trop souvent leurs maîtres semblaient croire qu'ils n'avaient point d'âmes et que le sang divin de la Croix n'avait pas été répandu entre eux. Aujourd'hui, une active propagande les initie au sentiment chrétien. « La moisson est grande, et il y a peu d'ouvriers; i> cependant l'œuvre accomplie permet d'avoir pleine confiance dans l'avenir. Les écoles du dimanche se multiplient rapidement; deux cent mille noirs de tout âge viennent y puiser l'enseignement religieux.

Mais le protestantisme ne satisfait qu'à demi aux besoins moraux de ces hommes, placés dans une situation si difficile, mal armés encore contre les dangers de toutes

sortes qui les entourent ; il leur faudrait une règle plus sûre, une direction plus puissante. Beaucoup d'esprits impartiaux le reconnaissent et se montrent disposés à favoriser auprès des nègres l'action des missionnaires catfioliques.

L'Eglise n'avait pas attendu cet appel pour comprendre quelle vaste carrière l'émancipation des esclaves ouvrait à sa charité. Lors du dernier concile national tenu à Baltimore, les évêques présents ont, d'une voix unanime, déclaré qu'il y avait urgence de multiplier les écoles paroissiales afin de répandre largement l'instruction religieuse, surtout parmi les nègres, dont le dénûment moral exige un prompt secours. En conséquence, les prélats proposèrent la création d'un système d'enseignement analogue à celui que le P. de Lasalle a inauguré en France au siècle dernier. Des religieuses et des frères de la Doctrine chrétienne, appartenant pour la plupart à la population de couleur, dirigent les établissements fondés par le zèle catholique, et se montrent pleinement dignes de la mission qui leur est confiée.

On n'a pas essayé de mêler dans ces écoles les enfants des nègres à ceux des blancs; le préjugé public est encore trop enraciné, le heurter eût été compromettre le succès de l'entreprise ; il importait d'assurer d'abord rinstruction, et, de l'aveu de tous, nul n'a rendu dans les États du Sud plus de services que le clergé catholique.

Pour les écoles ouvertes aux noirs, les Américains se sont écartés du principe suivi dans le Nord, et qui consiste à isoler d'une manière à peu près complète la religion de l'enseignement des sciences. Si le grand nombre des sectes qui se partagent le pays avait fait paraître cette séparation nécessaire, on savait du moins qu'on

ii^ L'AMERIQUE ACTUELLE.

pouvait se reposer sur la famille du soin d*inspirer aux enfants les idées chrétiennes. Chez les noirs, rien de semblable. Le père et la mère avaient eux-mêmes à s'instruire des premiers éléments de la foi ; les Américains comprirent qu'ils devaient rendre religieuse Téducation, sous peine de former une génération de matérialistes; or, aux Elats-Unis, on regarde les croyances comme la condition essentielle de la liberté; on est convaincu qu'un peuple d'incrédules ne saurait jamais être capable des vertus civiques. Puisqu'on admettait les noirs à faire partie de la nation, il fallait leur inculquer les grandes idées qui sont la force vitale du pays.

On s'appuya donc sur le christianisme et sur rinstruction pour élever réellement à la dignité d'hommes ces millions d'esclaves affranchis ; on leur enseigna la notion du devoir et de la responsabihté personnelle, on leur apprit à se respecter eux-mêmes, mais on se garda de leur rien imposer par contrainte. Le bien fut offert à leur libre choix, et l'on vit ces pauvres gens accourir de toutes parts à la source féconde qui venait de leur être ouverte.

L'admirable esprit de sacrifice et de sagesse qu'ils ont montré fera triompher définitivement la cause de l'émancipation morale et matérielle des nègres, non-seulement dans le sud de l'Union, mais dans le monde entier. C'est un légitime sujet d'orgueil pour le patriotisme américain que d'avoir su, en un temps aussi court, relever à ce point un peuple d'esclaves, de lui avoir fait si bien apprécier l'importance de la religion et de l'instruction, qu'il n'hésite pas à prélever sur sa misère l'obole qui doit permettre de construire l'église et l'école.

L'exemple est bon à méditer. Combien trouverait-on,

Ik QUESTION NÈGRE. 115

en France, de paysans disposés à de pareils sacrifices? Pourquoi cette indifférence et cette torpeur chez une des nations les plus intelligentes d'Europe? La raison en est simple. En Amérique, on apprend à chacun qu'il faut s'aider soi-même ; dans notre pays, on pense que TÉtat doit tout faire, j'allais dire qu'on le regarde comme une seconde Providence, si la Providence ne nous imposait robhgalion de répondre à ses vues par nos efforts, tandis que nombre de gens s'imaginent que l'autorité a pour mission de les dispenser d'agir, et que le bien leur viendra en dormant.

L'esprit du Nord vivifie la population noire du Sud, il lui communique son énergie, la prépare à ses nouvelles destinées. Mais une révolution aussi soudaine que celle qui s'est produite dans les Etats à esclaves ne s'opère pas sans déchirements, et la ruine des grandes exploitations agricoles ne frappe pas seulement les planteurs, elle prive de travail, c'est-à-dire de pain, un nombre considérable de familles nègres. Or, les affranchis, jetés pauvres et faibles dans la liberté, n'ont aucune ressource pour attendre des temps meilleurs, l'hostilité implacable des blancs du Sud les enveloppe et leur ferme toute issue. On ne peut penser sans frémir à la misère qui se serait appesantie sur eux, aux excès que peut-être la faim leur eût conseillés, si le Bureau ne leur fût venu en aide. Les agents nordistes reçurent du Congrès, dans une seule année, neuf millions de dollars destinés à soulager les souffrances les plus poignantes.

La charité privée ne resta pas non plus inactive, elle distribua d'abondantes aumônes. Mais on s'appliqua surtout à trouver du travail pour les bras inoccupés. A défaut de la culture des plantations, il y avait des villes détruites à reconstruire; Riclimond, Norfolk, Wilmington

étaient couvertes de ruines ; églises, magasins, édifices publics étaient devenus la proie des flammes; Charleston avait vu pendant trois ans Tarmée fédérale camper sous ses murs, la flotte bloquer son port, et, durant quatorze mois, les bombes pleuvoir jour et nuit dans son enceinte.

Grâce aux secours envoyés, aux travaux accomplis d'urgence, on réussit à faire face aux premières difficultés. Pendant ce temps, quelques plantations se relevaient, quelques capitalistes de la Nouvelle-Angleterre achetaient des domaines et employaient les affranchis à la culture. Par une disposition prévoyante et sage, plusieurs chefs d'exploitation prirent le parti de ne point payer leurs hommes en argent, afin de ne pas les exposer à la tentation de dépenser au jour le jour la totalité de leur salaire, sans rien réserver pour les frais de loyer ou les besoins imprévus. On leur donna des billets échangeables sur les lieux contre les objets en nature qui leur étaient nécessaires, puis, à la fin du mois, on solda en espèces sonnantes les bons qui représentaient leurs économies. Des tentatives semblables ont été faites dans la Floride; mistress Ilarriet Beecher Slowe, Tauteur de V Oncle Tom, est allée avec un de ses frères essayer de réaliser dans cet État ses plans de régénération morale du nègre; elle a créé une plantation de cannes à sucre, cultivée par le travail libre, et qui déjà promet de donner d'amples bénéfices.

Rien n'a donc été négligé pour mettre les noirs en état de traverser heureusement la crise d où dépend leur avenir; mais si Ton songe à l'immensité de la tâche, à ces millions d'hommes plongés, au physique comme au moral, dans l'indigence la plus profonde, on ne s'étonnera pas qu'en dehors de l'action bienfaisante du Nord, il y ait eu place pour le mal et le désordre. Des meneurs

ont profité des souffrances des nègres et de leur ignorance pour prêcher de coupables doctrines. Devant ces lerres en friche qui, mises en culture, suffiraient à nourrir une nation entière, on répète au noir qu'il doit réclamer sa part du sol américain, qu*il ne sera vraiment libre que le jour où il possédera le champ sur lequel il travaillait naguère comme esclave.

—Si vous ne voulez pas donner à nous des terres,disent les affranchis aux commissaires unionistes, soyez sûrs que les massas feront mourir pauvres nègres de faim.

Les planteurs, alarmés de ces tendances, s'écrient qu'une guerre de races est imminente, et que le Sud va devenir une seconde Jamaïque. Une pareille crainte n'a aucun fondement sérieux. La grande majorité des noirs ne demande qu'à l'inslruction M au travail les armes qui doivent lui permettre de lutter contre les blancs; quant à ceux qui pourraient se laisser égarer par de mauvais conseils, le sentiment de leur faiblesse les retiendra, car ils n'ignorent pas que, dans une guerre de ce genre, le Nord et le Sud se réuniraient pour les écraser.

Quelques esprits prévenus, persistant à croire aux périls d'une insurrection, avaient proposé de forcer, directement ou indirectement, les affranchis à chercher un refuge dans la Nouvelle-Angleterre, et de les remplacer par des émigrants d'Europe qu'on aurait attirés au moyen de primes et d'autres avantages. C'était, selon eux, la seule manière possible de reconstituer le Sud, car les nègres ne feraient jamais que de mauvais et indociles ouvriers, avec lesquels il serait impossible de réorganiser les plantations. Alors même que leur défiance contre leurs anciens maîtres ne les empêcherait pas d'accepter les propositions les plus équitables, jamais ils ne se résoudraient à travailler; le fouet du surveillant avait

lltf L'AMÉRIQUE ACTUELLE.

seul autrefois le pouvoir de les arracher à leur paresse native.

La vue de ces milliers de nègres qui, sans y être obligés d'aucune façon, se précipitent dans les écoles et ne se laissent rebuter ni par les difficultés matérielles, ni par laridité des premières études, suffirait à déiruire cette objection. Supposons néanmoins qu'elle soit fondée. Croit-on qu'en général les blancs travaillent uniquement parce qu'ils y trouvent du plaisir ? 11 y a des contraintes de diverses sortes. L*homme religieux ou éclairé travaille pour obéir à la loi du devoir, mais la masse du peuple, quelle impulsion la dirige? La nécessité de gagner le pain de chaque jour. Le nègre ne saurait-il, comme l'ouvrier d'Europe, être forcé à Taction par cette terrible alternative : (( se rendre utile ou mourir de faim? »

Depuis l'émancipation, le noir, loin de se refuser au labeur qui doit nourrir sa famille, a montré que la volonté personnelle est un mobile plus puissant quQ la crainte des coups; telle plantation, dont la culture demandait naguère les bras de cent esclaves, n'a plus besoin aujourd'hui que de quarante affranchis; il est vrai que, dans le premier chiffre, il entrait des femmes et quelques vieillards, mais l'avantage n'en reste pas moins incontestablement au travail libre.

La nature de son sol et de son climat ne permettait pas d'ailleurs au Sud de chasser la population nègre. Cette race, venue des tropiques, est plus propre que la nôtre à l'exploitation des champs de riz, de café, de cannes à sucre ; l'intérêt bien entendu des États méridionaux exige au contraire que l'on encourage les efforts des noirs. Déjà, plusieurs affranchis sont parvenus à devenir des fermiers qui cultivent pour leur propre compte ; malheureusement, les planteurs ne se prêtent qu'avec repu-

gnance à cette combinaison, qui serait cepcnaant avantageuse pour les deux parties, puisqu'elle faciliterait le travail et mettrait en rapport des terres aujourd'hui peu productives. Les propriétaires craignent de ne recevoir jamais le prix de la location, et d'avoir même ensuite beaucoup de peine à rentrer en possession des domaines qu'ils auraient affermés. Quelques-uns pourtant, dont les plantations semblaient ruinées complètement, se sont hasardés à prendre, faute de mieux, des tenanciers nègres et l'expérience ne leur a pas donné lieu de se repentir de l'ossar. Un exemple entre bien d'autres montrera ce que pourrait produire l'extension de ce système.

Un esclave, Henry Pierman, avait eu l'heureuse fortune d'être acheté par une famille virginienne, chez qui la noblesse des sentiments adoucissait la rigueur des lois. En dépit de la police et des ordonnances, sa jeune maîtresse lui avait appris à lire; elle était fille du gouverneur de Richmond, et, loin de redouter le juge, l'espiègle enfant répondait à ses menaces par un rire mutin. Dés qu'il sut assembler quelques mots, Henry se mit à étudier la Bible avec passion, et la parole divine, tombant sur celte âme simple, y jeta la semence des fortes vertus. Peu après, les fédéraux s'emparèrent de la Virginie. Pierman vit se réaliser le rêve qui faisait battre son cœur, depuis que les pages saintes lui avaient révélé la grandeur morale et le droit de toute créature humaine : il était libre; il lui était permis de fonder lui-même son avenir, celui de sa femme et de ses enfants. Un planteur, qui possédait au milieu des bois un domaine ravagé par la guerre, consentit à lui louer ce misérable terrain. Cependant, notre nègre n'avait ni argent, ni charrue, ni chevaux, ni provisions d'aucune sorte. Aussi la première année futeUe rude, mais il ne se laissa pas décourager. Levé de

bonne heuï*e et couché tard, faisant taire souvent les cris de la faim, il réussit à récolter quelques oignons, quelques tomates et un peu de blé. Il les vendit, et, réservant pour lui et les siens le strict nécessaire, il acheta les outils les plus indispensables. L*année suivante, il avait déjà mis en valeur 140 acres ; il lui fallut alors s'adjoindre deux autres noirs, qui s'établirent dans les baraques abandonnées par les soldats. Aujourd'hui, un quart des revenus qu'une intelligente culture tire de la terre suffit à payer le fermage ; le reste des bénéfices est partagé par portions égales entre Pierman et ses associés.

Une large carrière s'ouvre devant l'es hommes de cette trempe. Le temps n'est pas loin où la population de couleur possédera, elle aussi, des richesses, exploitera des mines, créera des banques. En ce moment, elle a déjà des écoles, des corporations, des fermes; une plantation située dans le Mississipi, près de Wicksburg, et appartenant à Joseph Davis, le frère du président rebelle, est louée à un ancien esclave nommé Montgomery, qui la cultive d'après le système coopératif.

Cet homme, réfléchissant à la situalion nouvelle faite aux nègres par l'affranchissement, comprit que l'association seule peut leur fournir les moyens de rivaliser avec les blancs. Dans la plupart des districts, l'exploitation agricole est fort dispendieuse, elle ne saurait s'établir sur une petite échelle ; comment les noirs, dont les gains sont si modiques, arriveront-ils jamais à être autre chose que des ouvriers soumis à l'influence de patrons européens, comment la race sortira-t-elle de cette position subalterne? En réunissant son travail et ses forces. Montgomery anima de sa résolution une centaine de nègres, obtint la location du domaine dont nous avons parlé, y installa sa colonie. Un conseil, élu par tous les sociétaires,

administre la plantation, une caisse de secours est organisée pour les malades et les vieillards, et Ton s'occupe de créer un fonds de roulement qui permette d'étendre Tentreprise.

Mais tous les nègres n*ont pas la vigueur morale que supposent de pareils efforts ; beaucoup ont besoin d'être dirigés. Les nordistes ne l'oublient pas, et Ton voit se former sous leurs auspices des entreprises agricoles exclusivement ouvertes, comme celle de mistress Beecher Stowe, au travail des anciens esclaves. Le zèle religieux ne reste pas en arrière, iiîalgré l'exiguité de ses ressources, le clergé catholique a résolu de créer, dans les îles qui bordent les côtes de la Caroline,. des plantations où les nègres, sous la surveillance pateKnelle de quelques ecclésiastiques, se façonneront au régime de la liberté.

La vie commence donc à circuler de nouveau dans les villes et dans les campagnes ; les cités détruites se reconstruisent, l'agriculture commence à sortir de sa torpeur, l'abolition de l'esclavage qui devait, disait-on, causer la ruine du pays, promet au contraire de lui être profitable en élevant le niveau moral de sa population et stimulant l'esprit d'initiative. Mais une concurrence re* doutable se prépare pour les noirs. Bien qu'on ait renoncé au projet de les expulser du pays, on ne néglige rien pour encourager Timmigration. Autrefois nul Européen ne songeait à chercher fortune dans le Sud. Qu'eût fait le colon allemand ou irlandais, qui n'avait pour toute richesse que ses bras, au miheu de cette contrée où le travail était méprisé de tous, du planteurj qui s'en déchargeait sur ses esclaves, du blanc pauvre, qui lui préférait la misère, du nègre lui-même, qui le considérait comme une malédiction ?

L'influence des idées yankees a changé cet état de choses; l'immigration désormais ne trouvera plus dans l'organisation sociale des États méridionaux une barrière qui l'arrête; ainsi, dans le Texas, des Anglais et des Allemands cultivent aujourd'hui le coton; dans la Géorgie et la Caroline du Nord, dont les districts montagneux sont favorables aux blancs, le nègre se voit disputer avec àpreté le travail; sa situation n*est guère plus favorable dans la Virginie ou le Tennessee. Partout où les émigrants se sont offerts, ils ont facilement remporté l'avantage sur ces affranchis, que le préjugé public poursuit encore.

Que les amis de la race noire se rassurent néanmoins. Dès que les capitaux et Tesprit d'entreprise se seront mis à l'œuvre pour exploiter les richesses de ces régions, il n'y aura pas à craindre que le labeur manque aux ouvriers, on sera obUgé de faire appel à tous les bras, sans regarder à la couleur de la peau.

D'ailleurs, en supposant que les nègres soient obligés d'abandonner certains États, il en est d'autres que la nature a pris soin de leur réserver; la Caroline du Sud, la Floride, leMississipi, la Louisiane ne sauraient prospérer sans eux; les noirs le savent et ils courent se réunir sur les points où ils n'ont pas à craindre de concurrence. Dans beaucoup de localités de la côte, ils sont en majorité, nomment les autorités municipales, possèdent l'influence poHtique. On essaye, à la vérité, de leur opposer le travail des Chinois, déjà des navires ont débarqué dans la Louisiane des centaines de coulis; toutefois, ces ouvriers nouveaux ne seront pas en assez grand nombre pour changer les conditions économiques des États du Sud. L'obstacle qui plutôt pourrait entraver les progrès

des nègres, ce sont les préventions fâcheuses de la population américaine; mais leur conduite depuis qu'ils ont rang de citoyens ramène peu à peu les esprits vers des sentiments plus équitables, et le temps achèvera de détruire les préjugés de race.

EéORGANISATION DU SUD.

Le rôle que les Étals méridionaux ont toujours eu dans les affaires de TAmérique, l'influence qu'ils exercent sur la prospérité générale du pays, faisaient de leur rétablissement dans une situation normale, de leur reconstruction, comme on dit de l'autre côté de FOcéan, une question de suprême importance. De vastes intérêts commerciaux sont engagés dans ce problème, et les conséquences politiques et sociales qui doivent résulter de sa solution, réagiront sans aucun doute sur la nation entière. Les produits qui alimentent les manufactures du Nord et entretiennent les transactions avec l'étranger sont récoltés dans le Sud; TOuest compte sut* les marchés de la Louisiane, de la Floride, de la Caroline, pour l'écour lement des grains en échange desquels il reçoit le sucre et les tissus ; enfin, l'avenir de l'Union dépend, dans une

gran e mesure, de la manière dont elle reconstituera les Etats rebelles : si elle les met en état de développer leurs richesses, de reprendre force et vigueur, ils contribueront à raffermir le crédit , ébranlé par la guerre, compromis par l'énorme élévation de la dette ; si, au contraire, elle les laisse en dehors de la vie nationale, ils seront pour elle une conquête coûteuse, ils absorberont ses ressources, deviendront une cause incessante d'inquiétude et de malaise.

Mais le Sud peut-il, séparé comme il Tétait naguère encore par son esprit et ses tendances, se fondre sincèmenl avec le reste de l'Union? Quels sont les moyens à mettre en œuvre pour arriver à un résultat si désirable ? Voilà les premières pensées qui doivent préoccuper le gouvernement nouveau, voilà l'œuvre ardue qui se dresse devant le général Grant. Le pays n'a pas voulu être mutilé par la ligue séparatiste, il ne souffrira pas davantage que les provinces conservées avec tant de peine soient comme un membre mort, qui devient inutile et même dangereux pour le corps vivant.

Aujourd'hui que la victoire des fédéraux a consacré l'unité de la nation, la fortune du Sud intéresse plus que jamais rAmérique entière. « Nous ne sommes plus désormais, écrit un publiciste virginien, une simple agglomération de parties distinctes, étrangères les unes aux autres, nous formons un tout indissoluble ; pour le bien comme pour le mal, pour la prospérité comme pour la ruine, une même destinée nous lie, nous sommes un seul peuple. »

Aux États-Unis, les partis ne cherchent point à survivre à leur défaite, ils cessent d'exister dès qu'ils croient la réalisation de leur programme devenue impossible. On n'entendrait pas aujourd'hui, dans toute l'étendue

des dislricts rebelles, une voix s'élever en faveur de la séparation, a Notre grande faute, disait un officier qui avait bravement combattu sous les ordres du général Lee, notre grande faute a été d'abandonner le drapeau américain ; nous aurions dû garder la vieille bannière nationale et nous abriter derrière la Constitution, nous aurions ainsi rallié l'Ouest à notre cause. »

Il est douteux que, même alors, le Sud eût réussi à faire prévaloir son système social, à garder son ascendant politique ; le courant des idées luj était contraire et devait rendre vains ses efforts. Quoi qu'il en soit, chacun est aujourd'hui convaincu de la nécessité de l'Union, c'est le cri de ralliement universel ; pas d'orateur qui ne l'ait à la bouche, pas de candidat qui ne le prenne pour devise. Les États méridionaux, épuisés, sans crédit, en proie à une désorganisation profonde, comprennent que leur seule chance de salut est de rentrer dans le sein de la grande patrie ; ils ont tout à gagner, rien à perdre, le gouvernement central peut seul leur donner la protection dont ils ont besoin.

Hais il ne suffit pas que les sudistes demandent l'oubli du passé; sur quelles bases doit s'effectuer la réconciliation, quelles mesures doivent être prises pour mettre la nation à l'abri de déchirements nouveaux? Deux plans se sont présentés, l'un et l'autre ont été défendus avec ardeur, et pendant quatre ans ils ont partagé le pays. Le premier, appuyé par le président Johnson et les démocrates, consistait à rétablir toutes choses sur le pied où elles étaient avant la guerre, moins l'esclavage ; il eût satisfait les vœux du Sud, en lui conservant ses droits politiques et son organisation particulière, mais il aurait laissé subsister l'antagonisme moral qui existait entre ses institutions et celles du Nord, il n'aurait pas conso*

lidé rUnion d'une, manière durable. Le second plan, d'une réalisation plus difficile, présentait des garanties meilleures. Il fallait introduire dans les États rebelles un esprit nouveau, changer leur caractère, les mettre en harmonie avec le reste de la nation, afin qu'il n'y eût plus pour eux le moindre motif de s'en séparer. C'était la seule manière de constituer l'unité véritable du pays, et le patriotisme du Congrès ne s'y trompa point. La tâche qu'il voulait entreprendre était semée d'obstacles, mais la force de ses convictions le soutenait ; sa campagne parlementaire contre le président fut une suite de victoires.

Les intérêts de la civilisation et de l'humanité n'étaient pas moins engagés dans le débat que ceux de l'Union américaine. Ce qui assura le succès du Nord, c'est que sa politique s'inspirait des nobles idées qui font la grandeur des sociétés modernes, sa cause se confondait avec celle de la liberté, de la justice et de la philanthropie. Plus il avançait, plus il devenait évident pour tous qu'il suivait la voie droite; de là, son assurance et l'unité de ses plans ; de là aussi, le trouble qui fit commettre tant de fautes à ses adversaires. Aujourd'hui, l'œuvre de la reconstruction politique est presque achevée.

L'égalité de suffrage est admise, au moins pour les blancs ; dans toute l'étendue des États-Unis, les nègres sont en possession des droits civils ; ils participent même à l'élection des législatures particulières et des autorités locales ; enfin le Congrès, pour achever la réforme poursuivie avec tant de vigueur, vient d'adopter un amendement qui modifie d'une manière importante la Constitution et la met en harmonie avec la Déclaration d'indépendance qui créa l'Amérique. « Tous les hommes sont égaux, disait cette proclamation célèbre, ils ont reçu du

Créateur des droits inaliénables, la Yie, la liberté, la cherche du bonheur. » Après avoir vu ces principes inscrits en tête du pacte fédéral, on s'étonne d*y trouver, quelques pages plus loin, ]a sanction de l'esclavage, la reconnaissance des privilèges injustes des planteurs. Ces anomalies vont disparaître. Le Congrès, usant du droit qu'il a d'amender la Constitution lorsque les deux tiers de ses membres le jugent nécessaire, a voté une loi ainsi conçue :

« il ne sera fait aucune distinction aux États-Unis entre les citoyens, soit pour l'exercice du suffrage, soit pour le droit de remplir des fonctions dans un État quelconque, sous prétexte de race, de couleur, de naissance, de propriété , d'éducation ou de croyance religieuse. »

A peine quelques voix se sont élevées contre cette mesure équitable et réparatrice ; toute tentative d'opposition s'est brisée devant l'accord imposant des deux Chambres. Mais pour que le décret nouveau entre en vigueur, il doit être ratifié par les législatures particulières des trois quarts des différents Etats qui composent l'Union ; leur nombre étant aujourd'hui de trente-sept, il faudra que vingt-huit d'entre eux adoptent l'amendement. LeKansas, la Louisiane, le Missouri, la Virginie occidentale ont les premiers donné leur adhésion ; le vote favorable des États de la Nouvelle-Angleterre n'est pas douteux: la plupart des législatures de l'Ouest sont également républicaines; quant à celles du Sud, élues en partie par les nègres, et sous l'inspiration du Bureau des affranchis, elles ratifieront certainement la loi.

L'extrême Ouest seul paraît disposé à faire quelque résistance. Lui aussi, quoiqu'il ne renferme ni noirs, ni esclaves, nourrit d'invincibles préjugés de race. Son orgueil jaloux frappe d'un rigoureux ostracisme les milliers

d'émigrants que le Céleste empire lui envoie chaque année. Â part la faculté de disposer de sa personne et de son travail, le Chinois n*est guère mieux traité dans la Californie que le nègre ne Tétait dans le Sud. Il n'a aucun . droit civil ou politique, ne peut exercer aucun emploi, son témoignage n'est pas reçu en justice, la plainte d'un blanc suffit à le faire condamner, et il ne saurait obtenir réparation des violences les plus flagrantes.

Or, d'après la teneur de l'amendement proposé par le Congrès, ce paria se trouverait tout à coup élevé au rang de citoyen, il serait mêlé aux affaires publiques, peutêtre môme, dans un prochain avenir, l'immigration incessante de ses compatriotes lui donnerait-elle la prépondérance. Les habitants de l'extrême Ouest redoutent l'effet que pourrait produire sur le pays l'infusion des mœurs et des idées d'un peuple asiatique. Us craignent que les Chinois, esclaves de la tradition, orgueilleux de leur passé, ne soient réfractaires â l'influence des institutions américaines; enfin ils leur reprochent leur indifférence religieuse, cette plaie des nations décrépites, incapables des nobles ardeurs et des courageux dévouements de la jeunesse. Ces dangers sont peut-être exagérés par l'esprit de parti; les Chinois, nous aimons à le croire, ne sont pas tellement morts au progrès, qu'ils ne puissent revivre au contact d'une jeune et forte civilisation. Dans tous les cas, il serait généreux de l'essayer. Que risqueraient les États-Unis à cette tentative? Si les émigrants venus de l'empire du Milieu sont susceptibles de s'imprégner de l'esprit américain, ils augmenteront la force du pays ; si, au contraire, ils s'enferment dans leur immobilité traditionnelle, ils se condamnent eux-mêmes à l'impuissance, et les blancs n ont rien à en craindre. Telles sont sans doute les considérations qui ont décidé

128 L'AMEllTQUE ACTUELLE.

[un des États de l'extrême Ouest, celui de Nevada, à voter la loi nouvelle. Cette victoire inattendue montre combien les sentiments de justice, de fraternité htimaii^^ se répandent chez les Américains; elle fait présager que les dispositions oppressives de l'ancienne législation ne tarderont pas à disparaître.

La population de couleur, si nombreuse aux États- Unis, va donc être armée des mêmes droits que les blancs. Dans le Sud, les nègres se forment à la liberté, ils s'instruisent, travaillent, exercent une influence réelle sur les affaires locales des Etats, en attendant que la Constitution les admette à intervenir dans Télection du président et des membres du Congrès.

L'esprit libéral du Nord pénètre peu à peu tout le corps social, l'accord des idées complète et assure l'unification du pays. Mais la transformation profonde des territoires esclavagistes a besoin, pour porter tous ses finiits, d'être guidée dans son développement ; aussi le Congrès a-t-il jugé, non sans raison, qu'il serait hasardeux encore de laisser les nègres à la seule direction des sudistes; il a maintenu l'institution du Bureau des affranchis pour sauvegarder les intérêts du travail libre et de l'enseignement, jusqu'à ce que la population de couleur soit en état de se protéger efficacement elle-même. Lorsqu'elle possédera l'arme du vote, elle tiendra dans sa main l'instrument de défense le plus puissant qui existe chez une nation démocratique ; le patronage et la tutelle du Nord ne lui seront plus nécessaires.

L'avènement à la présidence du général Grant a donné une garantie nouvelle aux réformes inaugurées par le Congrès. Depuis Washington, jamais élu de la nation n'inspira une confiance aussi universelle, ne rallia

aussi complètement les partis dans une admiration commune. Sa gloire militaire avait excité Tenthousiasme, le vainqueur de Lee pouvait compter sur les sympathies ardentes des unionistes ; le Sud même honorait en lui les qualités d*un habile capitaine et rendait justice à la modération qu'il avait montrée au moment du triomphe, lorsqu'il eut remis son épée dans le fourreau, l'estime publique dont il était entouré grandit encore. On le loue aujourd'hui d'avoir su conserver, au milieu des démonstrations les plus enivrantes, une modestie bien rare chez les favoris de l'opinion ; on apprécie le tact et la réserve dont il a fait preuve dans mainte circonstance difficile ; on vante sa justice, sa fermeté, ^ persévérance.

C'est le désintéressement du général Grant qui a conservé, augmenté son empire sur les esprits, car la nation, jalouse de sa liberté, se serait détachée bien vite de quiconque eût menacé de la compromettre. Le bon sens public préfère aux facultés brillantes les qualités solides, qui sont le meilleur gage de la prospérité 'd'un État.

Lors de l'élection présidentielle, les ennemis de Grant cherchaient à ruiner sa candidature en lui reprochant d'avoir l'intelligence lente, la parole peu facile.

— Tant mieux, répondaient ses défenseurs, nous n'avons pas besoin d'un génie éclatant ; il nous suffit d'un caractère honnête et courageux qui veille loyalement à l'application des lois.

L'abnégation des chefs, la vigilance, la fermeté du peu* pie rendent donc aux États-Unis la dictature impossible. Cet écueil, toutefois, n'était pas le seul que les institutions américaines eussent à éviter; le successeur du président Johnson avait à craindre de n'hériter que d'un pouvoir affaibli par les empiétements du Congrès, em-

piétemènts nécessairos, il faut le reconnaître, mais qui détruisaient l'équilibre des forces. En outre, le général Grant comptait parmi ses adhérents les plus fougueui les républicains extrêmes, connus sous le nom de radieaux, et il se trouvait exposé à subir l'influence de Tesprit de parti. Après avoir eu un président trop dévoué à la cause du Sud, à l'autonomie des États, rAmérique, par une imprudente réaction, pouvait être entraînée vers une centralisation excessive. On sait qu'une fraction de la majorité nordiste, se faisant Tapôtre des erreurs de Rousseau, veut absorber tous les droits particuliers, ceux des Etats comme ceux des citoyens, au profit d une grande unité, d'un pouvoir immenseet sans contrepoids, la souveraineté nationale, qui, ainsi comprise, devient le pire de tous les despotismes.

L'Union américaine a échappé au double péril qui la menaçait. Devant le prestige de Grant, devant l'estime méritée dont jouit son caractère, le Congrès n'a pas hésité un instant à rendre à la présidence toutes ses prérogatives. Le chef du pouvoir exécutif choisit, comme autrefois, ses ministres et ses fonctionnaires ; l'acte qui le dépouillait de ce droit important a été rappelé, rien dé« sormais n'entrave la légitime autorité qu'il doit avoir sur le pays.

Quant aux liens qui, disait-on, l'attachaient au parti radical, on sait aujourd'hui ce qu'il faut en penser. L'attitude qu'il a prise depuis sa nomination ne laisse pas le moindre doute sur ses intentions sages et conciliatrices; la plupart de ceux qu'il vient d'appeler auprès de lui sont des hommes nouveaux, libres de tout passé compromettant, et qui pourront se consacrer sans réserve à l'accomplissement des vues du chef de l'État. Quelques ambitieux désappointés ont accusé avec amertume le

nouveau président d'abandonner ses amis politiques ; ils oublient que Grant n'appartient plus maintenant à aucun parti, il est devenu le représentant de la nation, ce sont les intérêts du pays qui doivent le préoccuper uniquement.

A la faveur du désordre qui suivit la guerre, une foule d'abus s'étaient introduits dans la gestion financière de l'Amérique. Des hommes sans scrupule avaient envahi les emplois et se servaient de leur pouvoir pour faire en quelques mois des fortunes scandaleuses; l'énorme dette contractée pendant les discordes civiles menaçait de se perpétuer, malgré les avertissements des esprits sages qui signalaient le danger d'une pareille situation. Les Américains ne s'endorment pas facilen^ent, comme nous, sur l'oreiller des emprunts ; ils y voient non-seulement une cause de ruine, mais encore un péril pour la liberté. « Les dettes permanentes, disent-ils, favorisent les monopoles, enfantent l'aristocratie d'argent ; elles seraient fatales à nos institutions. »

Aussi nombre de gens, également effrayés de maintenir celte charge dangereuse, ou d'avoir à s'imposer des taxes excessives pour s'en délivrer, avaient proposé le moyen violent de la banqueroute, car on ne peut guère appeler d'un autre nom Texpédient qui eût consisté à ne payer les créanciers qu'en partie, et encore avec du papier-monnaie. Cette politique, dont le succès eût été une flétrissure pour la nation, prit naissance dans le Sud ; les planteurs appauvris ne pouvaient songer qu'avec colère à supporter les frais d'une lutte qui avait amené leur déchéance; ils employèrent tous leurs efforts à répandre le système de la répudiation de la dette. Ce fut une faute énorme. Dépourvus d'argent, ils avaient besoin de crédit, et ils le tarissaient dans sa source. Qui eût voulu

prêter à des débiteurs professant un pareil méph pour les engagements les plus impérieux?

L'un des premiers soins du général Grantà été de venger la morale publique outragée par ces théories, de rassurer Topinion et d'indiquer la marche qu'il comptait suivre. Jamais langage ne fut plus explicite et plus ferme.

« Nous estimons qu'il ne doit pas être répudié un seul cent de la dette publique. Pour sauvegarder Fhonneur national, chaque dollar emprunté par le gouvernement doit être remboursé en or, à moins qu'il n'en ait été stipulé autrement lors de la conclusion du contrat. »

Le principe est nettement posé ; l'autorité de cette parole fera taire toute résistance. Déjà le Congrès a voté le bill qui assure le payement intégral en espèces, mais quel moyen prendre pour liquider promptement une dette qui ne s'élève pas à moins de deux milliards sept cent millions de dollars ? Le président n'en voit pas d'autres que la sage gestion des deniers de l'État; un pays comme l'Amérique renferme d'immenses ressources, il ne s'agit que de les développer avec intelligence et de ne point les gaspiller : « une perception fidèle des revenus de l'État, une stricte comptabilité financière, l'économie la plus rigoureuse, » voilà les remèdes proposés pour fermer la plaie de la dette ; ils sont simples et ne demandent pas de combinaisons profondes ; l'application cependant, nous le savons par une triste expérience, n'en est pas facile, car elle suppose, ce qui peut-être se rencontre plus rarement que les dons brillants de l'esprit, elle suppose un sens droit, une énergique volonté, une appréciation prudente et sûre. Ces qualités, le général Grant les possède à un éminent degré. 11 est en outre soutenu dans la réforme qu'il entreprend par les sym*

pathies delà nation. En travaillant à rétablir le règne de Téconomie, à relever le crédit de TÉtat, il réalise les vœux de rÂinérique, qui' lui a confié le soin de la sauver de la ruine et de la démoralisation.

Cette politique devait exercer une action heureuse sur la prospérité du pays ; la confiance renaît, le commerce se ranime; le Sud est le premier à ressentir l'effet du changement qui s'opère dans la situation générale des Etats-Unis. Les capitaux du Nord commencent à lui donner une impulsion nouvelle, et, grâce à ce concours, grâce aussi à une récolte dont l'abondance a dépassé toute prévision, les anciens territoires esclavagistes voient luire devant eux des espérances que, depuis la guerre, ils n'avaient pas même osé concevoir.

Au découragement succède aujourd'hui une ardeur généreuse. Les passions s'apaisent ; on considère d'un œil plus calme l'avenir fait au pays par sa transformalion, et l'on s'aperçoit qu'on peut l'envisager sans frayeur. Le territoire des Etats méridionaux renferme des richesses capables, si l'agriculture et l'industrie savent les exploiter, de guérir toutes les misères actuelles. Les plages baignées par l'Océan et le golfe du Mexique, arrosées par le Mississipi, forment un domaine d'une rare magnificence et d'une fertilité prodigieuse. Depuis l'embouchure du Potomac jusqu'à celle du Rio del Norte, vingt rivières navigables fécondent le sol ; la bande de terre sablonneuse comprise entre Newbern dans la Caroline du Nord, et Mobile dans l'Alabama, est couverte d'une vaste forêt de pins qui fournit d'excellent bois pour les vaisseaux et les constructions de toutes sortes. Cette région jouit d'un climat salubre, offre de grandes facilités à l'exportation, et mérite de fixer d'une manière spéciale l'attention des spéculateurs. Le gouvernement n déjà re-

connu les avantages que présentent les cotes des États du Sud ; il a établi pour sa marine deux vastes chantiers à Portsmouth et à Pensacola.

Près de la riche ceinture de pins qui borde la plage, la grande zone du coton se prolonge entre le 32® et le 35® degré, jusqu'au pied des Alleghanys ; sa largeur n'est jamais moindre de 50 lieues, et elle atteint quelquefois 200. Elle a en général l'aspect d'une plaine unie, qui s'élève insensiblement du côté des montagnes. Rien n'est plus monotone que ces champs où croissent, à des intervalles réguliers de près de 2 mètres, des rangées d'nrbustes grêles à peine ramifiés, dépourvus de physionomie, si ce n'est au moment de la floraison.

Et pourtant cette plante chétive a créé d'immenses richesses, fait répandre^ des flots de sang; elle a exercé une puissante influence sur les institutions du Sud; c'est pour la cultiver que les planteurs ont introduit l'esclavage en Amérique. Elle sert à vêtir tous les peuples de la terre, des flottes nombreuses sont employées à son transport, elle alimente des milliers de manufactures ; sur elle repose la prospérité de plusieurs grands pays d'Europe, et surtout de l Angleterre; cnfln elle intéresse le commerce du monde entier, il n'est aucun point du globe qui puisse se soustraire à son empire.

Les basses terres des Etats méridionaux produisent le riz et la canne à sucre, les îles qui avoisinent les côtes donnent le précieux coton longue soie ; ces districts sont fertiles, mais la malaria y règne ; là surtout on rencontre les grandes plantations cultivées par les nègres qui impriment aux campagnes du Sud leur caractère particulier.

Au-dessus de la région cotonnière, se trouve Une série de collines et de vallées, entremêlées de pla*

teaux qui dominent d'urre grande hauteur le pays environnant. Les fruits, les céréales et même le tabac y réussissent à merveille; le pays est pittoresque et la salubrité de Tair y réunit la presque totalité de la population blanche.

Les montagnes abondent en minéraux; la houille et le fer, répandus presque partout, se trouvent, sur certains points, accumulés en grandes masses. Le cuivre et le zinc sont plus rares, cependant le Tennessee possède des mines considérables de ce métal. Pour donner une idée de la richesse du Sud, nous ne pouvons faire mieux que de décrire un district de TAlabama, situé à l'extrémité de la chaîne des Alleghanys :

Deux gisements houillers bordent à cet endroit une vallée longue et fort étroite; Tun, le Warrior, a une superficie de 250 lieues carrées; Tautre, le Cahaba^ en compte environ 60. Dans chacun de ces dépôts, le charbon, d'une excellente qualité, se trouve presque à la surface, par couches de plusieurs pieds d'épaisseur. A quelques pas plus loin, les mines de fer de la Montagne- Rouge s'étendent sur une longueur de 10 lieues, étalant à fleur de terre le métal dont les filons atteignent parfois 10 à 15 pieds de profondeur. Comme si la nature eût voulu réunir en ce lieu toutes les conditions propres à faciliter l'industrie, le sol de la vallée renferme une grande quantité de pierres calcaires et les collines environnantes peuvent fournir d'excellents grès pour la construction de hauts fourneaux.

La plupart des États du Sud renferment des gites non moins importants ; la Virginie a des mines d'une exploitation si facile que les Peaux-Rouges eux-mêmes en extrayaient des métaux ; elles sont aujourd' hui complètement abandonnées, quoique depuis deux cent cinquante

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ans les blancs soient en possession du sol. La culture» cette source féconde de la fortune du pays, pourrait, sous un meilleur régime, offrir de bien autres ressources qu elle n'en a créé jusqu'à ce jour.

L'esclavage, sans lequel le Sud croyait ne pouvoir vivre, avait au contraire entravé ses progrès d'une manière si frappante, qu'un instant de calme réflexion eût suffi pour montrer combien ce système était désastreux au point de vue économique. Tandis que, dans la Nouvelle-Angleterre, pas un mètre de terre ne reste sans emploi, qu'on aperçoit à chaque pas des champs cultivés, des maisons, des jardins; on est surpris de rencontrer partout, dans les États méridionaux, des plaines et des forêts à l'état sauvage.

Le sol cependant ne demanderait que du travail pour donner d'abondantes récoltes ; dans les endroits mêmes où il est le plus pauvre, il produit le coton, et pourrait nourrir une population nombreuse. Beaucoup de territoires du Sud comptent parmi les plus fertiles de l'Union. La Virginie, par exemple, possède un excellent climat; elle est sillonnée par un grand nombre de rivières ; elle a un des meilleurs ports de l'Atlantique ; la richesse de ses mines lui ouvre une brillante carrière industrielle. Pourtant, bien que son étendue soit égale à celle de l'Angleterre, elle ne renferme qu'un million d'habitants de race européenne ; sous le rapport agricole, elle est de beaucoup inférieure au Missouri et à l'Ohio, inférieure môme à des États fondés d'hier, tels que le Hichigan et riUinois ; un quart seulement de son sol est mis en valeur, et l'on ne peut se défendre, en parcourant le pays, de comparer avec tristesse l'aspect de ses campagnes avec celui qu'elles auraient dû avoir si la malédiction de l'esclavage ne les avait frappées.

L'agriculture, l'industrie, le commerce sont appelés à prendre dans le Sud un égal développement. Nous avons dit que des plantations avaient été achetées par des capilistes de la Nouvelle-Angleterre, d'autres, louées aux associations coopératives formées par les nègres ; l'exploitation des mines est aussi l'objet d'efforts sérieux. Quelques usines ont été fondées pour l'extraction du fer et de la houille; l'absence de voies ferrées les a d abord empochées de produire les résultats qu'on était en droit d'attendre ; mais de riches spéculateurs s'occupent aujourd'hui de l'entreprise, et des lignes de chemin de fer, des hauts fourneaux, des manufactures, changeront bientôt la face du pays. Les capitaux et les bras, trouvant un emploi avantageux, cesseront de se diriger exclusivement vers rOuest, pour porter dans les États méridionaux leur activité bienfaisante.

L'union étroite des intérêts sera une nouvelle cause de pacification. Les sudistes ont besoin de s'appuyer sur l'énergie et sur la richesse du Nord ; en dépit des antipathies politiques, les deux fractions de la famille américaine seront obligées de se tendre la main et de travailler ensemble à développer la grandeur commerciale du pays.

Les conditions de la vie moderne ne se prêtent point d'ailleurs aux longues haines; elles établissent de fréquents rapports, créent un échange de pensées continuel et contribuent ainsi puissamment à dissiper les préventions qui entretiennent la discorde. Autrefois il eût semblé impossible de fondre en un seul corps des éléments aussi opposés que le Nord et le Sud; chacune des sociétés rivales fût restée dans sa propre atmosphère, inaccessible il toute influence du dehors ; aujourd'hui, les chemins de fer, la télégraphie, la presse ont renversé les barrières

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qui les séparaient. L'esprit du planteur s'est ouyert aux idées générales qui sont Tâme de rOnion américaine; TYankee, de son côté, a pu comprendre les besoins du Sud ; le rapprochement des intelligences a préparé celui

des cœurs.

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