‹ L'Amérique actuelleChapitre 9 sur 12 · COMMENT LES AMÉRICAINS ENVISAGENT LA QUESTION · texte numérisé non relu

COMMENT LES AMÉRICAINS ENVISAGENT LA QUESTION

DE l'enseignement.

Parmi les causes qui contribuent 5 la grandeur ou à la ruine des Etats, il n'en est pas de plus puissante que Téducalion. C'est la valeur des citoyens qui fait la force véritable d'un pays. En vain aura-t-on de vastes territoires, des armées nombreuses, des institutions savamment combinées, si les caractères s'énervent et s'avilissent, la vie se retire du corps social, un sourd travail de décomposition s'opère en lui, et, par une loi sage autant qu'inflexible, ce cadavre est bientôt balayé pour faire place à des éléments jeunes et féconds. Cette vérité s'applique surtout aux peuples démocratiques. Dans une monarchie, l'énergique volonté, le génie d'un seul suffisent quelquefois pour imprimer au pays entier une impulsion généreuse ; ce n'est qu'une lueur passagère, mais elle peut éblouir et tromper le regard. 11 n'en est pas ainsi chez les

nations qui se gouvernent elles-mêmes. Comme rien ne s'y fait que par le consentement de tous, si nous voyons ces États accomplir de grandes choses, nous devons en conclure qu'ils possèdent une vitalité puissante, une vigueur incontestable.

A ce titre, le prodigieux développement industriel, politique et territorial acquis dans un si court espace de temps par les Américains est déjà en leur faveur un éclatant témoignage. Mais comment se forme et s'entretient cet admirable esprit public grâce auquel le pays a pu atteindre un tel degré de prospérité, et même traverser récemment une crise terrible sans en être affaibli? Par l'éducation excellente donnée à la jeunesse, a La vertu et l'intelligence des citoyens sont, dit Washington, les deux garanties indispensables des institutions républicaines. »

Dès qu'ils eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, les colons qui, plus tard, devaient fonder l'Union américaine comprirent que, pour créer dans ces lointaines solitudes des établissements durables, il fallait s'appuyer sur la base solide de l'instruction et des croyances religieuses. En 1647, vingt-cinq années seulement après leur arrivée dans la Nouvelle-Angleterre, ils votaient une loi dont les dispositions montrent la sagesse prévoyante de leur esprit. Hommes de foi autant que d'action, ils commencent par invoquer l'assistance divine ; ce qu'ils veulent, ainsi qu'ils le déclarent expressément, c'est « enlever à l'ennemi du genre humain les armes qu'il trouve dans l'ignorance des hommes, c'est empêcher la sainte lumière apportée d'Europe de s'obscurcir et de s'éteindre, » et ces considérations, inspirées par une piété profonde, donnent naissance au système d'éducation publique le plus large qui fut jamais. A une

époque où les nations occidentales regardaient encore l'instruction comme le privilège d'un petit nombre, les législateurs du Massachusetts ordonnent que, partout dans la colonie, des écoles soient ouvertes gratuitement à la jeunesse. Tout village renfermant cinquante habitations doit, selon le texte de la loi, entretenir à ses frais un maître chargé d'apprendre aux enfants les premières notions des sciences ; toute ville d'une importance double doit avoir une école dite de grammaire, où les élèves feront de solides études, capables de les mettre en état, s'ils le jugent convenable, d'entrer dans les universités.

Et non-seulement les facilités les plus grandes étaient ainsi accordées à chaque famille, mais encore les auteurs du décret, redoutant la négligence des particuliers, rendirent l'instruction obligatoire dans toute l'étendue delà colonie. Une amende de 5 livres sterling, que l'on porta plus tard à 50 et même à 40 livres, punissait les parents et les maîtres a assez barbares % pour refuser à leurs enfants ou à leurs apprentis une éducation qui était considérée comme le droit naturel de toute créature intelligente.

Cependant, le respect de la hberté individuelle, l'horreur des réglementations rendaient, en général, l'esprit public hostile à ces mesures rigoureuses, qui ne tardèrent pas à être mises en oubli. Mais les Américains n'en sentaient pas moins la nécessité d'éclairer le peuple; ils savaient que dans un pays où chaque citoyen participe à la souveraineté nationale, l'ignorance des masses peut entraîner les conséquences les plus désastreuses, et ils faisaient d'immenses efforts pour conjurer le péril.

Leur zèle ne s'est point ralenti de nos jours. Le gouvernement ne recule devant aucune dépense quand il s'agit de l'instruction publique ; ce budget passe avant celui de la marine et de la guerre, et Ton peut juger de

la libéralité avec- laquelle il est voté par ce fait que, dans quelques États, il absorbe à lui seul le tiers de l'impôt. Quant aux particuliers, non-seulement ils mettent un généreux orgueil à payer des taxes qui, en d'autres pays, sembleraient exorbitantes, mais encore ils fondent chaque jour de nouvelles écoles. Ils ne s'occupent point de rinstruction primaire, TÉtat y ayant pourvu, comme nous le verrons tout à l'heure, de la façon la plus cornplèle ; tous leurs efforts se concentrent sur l'extension de l'enseignement supérieur. Ici, un commerçant lègue 400,000 dollars pour la création de deux collèges destinés, l'un aux jeunes gens, lautre aux jeunes filles, de la ville de Cincinnati ; là, un brasseur de Poughkeepsie donne la même somme pour construire une académie où les femmes doivent être initiées aux plus hautes spéculations de la science ; ailleurs, un ouvrier, enrichi par l'industrie, fait présent à la ville d'Ithaca de 500,000 dollars pour établir une université.

Les déchirements de la guerre civile, les énormes dépenses nécessitées par les besoins de l'armée fédérale, la suspension ou le ralentissement des travaux pendant une lutte qui absorbait les forces vives du pays, semblaient devoir exercer une influence fâcheuse sur la prospérité des écoles pubhques. Il n'en fut rien. Jamais les villes ne votèrent d'allocations plus larges, jamais les donations ne furent plus nombreuses et plus considérables, jamais les citoyens ne montrèrent avec plus d'énergie la volonté de maintenir, et même d'étendre parmi le peuple cette instruction qui est la sauvegarde des sociétés démocratiques.

'< Sous un gouvernement comme le nôtre, dit Horace Mann, il est indispensable que l'éducation mette chaque citoyen en état de rempUr ses devoirs civils et sociaux ;

la justice lui demandera d*être témoin ou juré ; la commune et rÉtat feront appel à son Vote, il faut qu'il puisse s'acquitter avec intelligence de toutes les obligations inhérentes au titre de citoyen d'une grande république, w

Daniel Webster, l'éloquent orateur du Congrès, s'exprime avec non moins de force : « De la diffusion des lumières parmi les masses dépend l'avenir de nos institutions. Nul danger ne saurait nous venir du dehors, car il n'existe pas sur terre de nation assez puissante pour nous renverser. C'est ailleurs que je vois le péril; ce que je redoute, c'est l'indifférence du peuple pour les affaires du pays ; rendez-le intelligent, il aura de la vigilance ; donnezlui les moyens de découvrir le mal, il apportera le remède. »

Les maximes qui, dans maint pays de l'ancien monde, passeraient pour des paradoxes, forment la base de l'ordre politique des Américains. Bien convaincus que, si les individus peuvent se tromper, la nation entière, prise dans son ensemble, méconnaît rarement ses véritables intérêts, ils s'appliquent à former des citoyens capables de remplir dignement les devoirs qu'impose la liberté. Un vaste réseau d'écoles enveloppe le territoire de l'Union. Elles prennent l'enfant dès son bas âge et le mènent aux portes des académies ou collèges supérieurs ; le riche et le pauvre, le fils d'un membre du Congrès et celui d'un artisan, confondus dans une égalité parfaite, viennent s'y asseoir côte à côte et recevoir les mêmes leçons. En effet, les écoles publiques ne sont pas, comme chez nous, fréquentées seulement par les déshérités de la fortune ; elles instruisent toute la jeunesse des États- Unis. C'est là que les Américains viennent puiser ce goût de l'égalité, ce respect du droit d'autrui, cet amour des institutions démocratiques, qui font de leur pays une

144 L'AMÉUÏQUE ACTUELLE.

nation unique dans Thistoire du monde. Sans doute, le principe sur lequel reposent les common schools n'est pas applicable partout. Chaque peuple doit conformer ses lois à son caractère, au génie qui lui est propre, et rien ne serait plus funeste que de suivre invariablement les mêmes règles lorsque les circonstances diffèrent; on ferait comme un médecin qui prescrirait le même remède pour les maladies les plus opposées. Itotre intention n'est donc pas de préconiser d'une manière absolue les coutumes des Américains; ce que nous admirons, c'est le discernement avec lequel ils savent approprier leurs institutions à leurs besoins, et, sous ce rapport, on ne saurait douter que leurs écoles soient en harmonie avec une démocratie comme la leur.

Ils en retirent d'ailleurs de grands avantages. Elevés ensemble, les enfants des pauvres et ceux des riches s'habituent à une estime, à une sympathie mutuelles ; la société y gagne de n'avoir point à lutter contre les passions envieuses, que la différence des conditions excite trop souvent dans la foule. La haine et la défiance naissent facilement entre des hommes que rien ne rapproche jamais ; un contact journalier, des études faites en commun bannissent ces sentiments du cœur des Américains. Quelle rancune jalouse pourrait d'ailleurs se produire quand une carrière illimitée s'ouvre devant les pas de chacun et que, toutes les barrières étant abaissées, tous les privilèges détruits, nul ne saurait s'en prendre qu'à soi-même de l'infériorité de sa position.

Les écoles sont gratuites aux États-Unis, les parents n'ont même pas à s'occuper de fournir aux enfants Tencre, le papier, les livres qui leur sont nécessaires. Cependant les établissements destinés à l'enseignement public sont construits avec un soin remarquable ; l'ar

chitecture scolaire est en Amérique un art spécial. Les bâtiments sont spacieux ; les salles, aérées et chauffées de la manière la plus intelligente, resplendissent de lumière et de propreté; elles sont, dans les villes surtout, richement pourvues du matériel qui complète les leçons du maître.

Les fonds affectés à ces dépenses dérivent de deux sources. Une parti^est fournie par TÉtat qui, en retour, impose à toutes les écoles un programme commun, exige des rapports détaillés dont la publication fait connaître la situation de renseignement dans chaque localité particulière. Cette allocation, appelée school fund, forme la chaîne qui relie entre elles toutes les portions de ce vaste système d'instruction publique; sans elle, Funité de plan n'existerait pas, le gouvernement n'exercerait aucun contrôle sur une matière qui l'intéresse à tant de titres.

La législature toutefois n'a point voulu mettre les écoles entièrement à la charge de l'État ; son unique but était de leur donner aide et encouragement, d'empêcher le désordre et la confusion de s'y introduire. Ce résuliat oblenu, l'esprit libre des Américains ne permettait pas u Tadminislration centrale d'intervenir davantage. D'après leur doctrine, l'individu est le meilleur, le seul juge de ses propres intérêts, et la société n'a point le droit de régler ses actions, si ce n'est quand elle a besoin de son concours, ou que sa conduite est préjudiciable à ses concitoyens. Or, relativement au pays, la commune est une individualité; chaque ville eut donc le pouvoir d'établir ses écoles selon ses besoins et sa richesse, à la seule condition de se conformer aux vues générales des législateurs.

Mais si l'État laisse aux cités une lar^e part d'initia*

tive et d'indépendance, en retour, il compte sur leur zèle. Les villes s'imposent à Tenvi les charges les plus lourdes pour suppléer à Finsuffisance des allocations fournies par le gouvernement. Dans le Massachusetts, les taxes locales sont six fois plus fortes que le school fund; à New-York, malgré les frais considérables que nécessite Tentretien d'une capitale, les sommes affectées à renseignement forment le ciquième des dépenses.

Des nuances très-variées distinguent, dans les divers Etats de FUnion américaine, Torganisation des écoles. Nous ne saurions les étudier en détail, nous nous bornerons à esquisser les traits principaux du système qui régit la Nouvelle-Angleterre, particulièrement New-York et Boston, en avertissant toutefois le lecteur que cet exposé ne s'applique pas avec la même exactitude aux districts de l'Ouest. Quant au Sud, gouverné naguère par une puissante aristocratie, et divisé en deux classes que séparait un abime, la classe des planteurs et celle des esclaves, il n'offrait avec le Nord aucune analogie. La récente guerre civile, en introduisant les principes démocratiques sur ce sol nouveau, vient cependant d'y porter le système d'éducation de la Nouvelle-Angleterre, comme nous l'avons vu, lorsque nous avons parlé de la réorganisation des États méridionaux^

Il suffit d'examiner l'enseignement américain pour comprendre qu'il doit en sortir une société fort différente de la nôtre ; les common schools ne ressemblent à rien de ce que nous avons en Europe; elles ne sont point fréquentées exclusivement par les pauvres, et ne bornent pas leur programme aux connaissances élémentaires; c'est une différence que nous ne saurions trop faire ressortir, car elle jette une grande lumière sur Tordre social et politique des États-Unis.

Ces établissements sont de différents degrés, que rélève doit successivement franchir; aucun d'eux ne comprend la série entière des études classiques, ils se complètent l'un par l'autre. Ainsi, dès l'âge de quatre ou cinq ans, l'enfant est amené à V école primaire; il y apprend à lire, à écrire, à compter, y reçoit quelques lu-

çons de chant, quelques notions des arts indispensables à ia vie. De là, il entre dans Vécole de grammaire, où il trouve des professeurs chargés de lui enseigner l'orthographe, Tarithmétique, le dessin, la physique, la géographie, l'histoire des Étals-Unis et la tenue des livres. Muni de ce petit bagage intellectuel, l'élève frappe à la porte de la haute école, qui doit compléter l'éducation jugée suffisante pour la masse des citoyens. Les études comprennent la liltérature anglaise, le latin, l'histoire ancienne et moderne, la morale, les sciences naturelles, enfin des cours facultatifs de français et d'allemand.

On pense bien que tous les enfants ne reçoivent pas • l'instruction complète mise si libéralement à leur portée ; ceux dont le travail est de bonne heure nécessaire aux parents vont à peine au delà de l'école primaire. Toute fois, les patrons qui emploient de très-jeunes apprentis sont obligés de leur laisser la liberté de suivre les cours publics pendant deux ou trois mois au moins chaque année. Des études aussi interrompues ne sembleraient pas devoir produire des résultats bien satisfaisants, mais l'énergie du caractère national est telle, que les enfants mômes y sont capables d'une application, d'un effort d'esprit peu compatibles d'ordinaire avec leur âge et qui excite à bon droit l'admiration des étrangers. <( Aux Etats-Unis, dit un juge compétent, le révérend Fraser, chargé par le gouvernement de la Grande-Bretagne d'étudier le système d'enseignement du nouveau monde S un écolier acquiert dans un temps donné deux fois plus de connaissances que ne le ferait un Anglais. » Cette ardeur que les Américains apportent à Tétude explique comment ils peuvent concilier les exigences de l'indus-

Report on the common schools, Londres, 18G7.

ÉCOLES GOHfiUNES. i49

Irie avec les besoins de l'éducation populaire. L'école et la fabrique marchent de front, et s*il n'y a point de pays où le travail physique soit plus en honneur, il n'y en a pas non plus où l'instruction soit plus généralement répandue. Un artisan, une femme du peuple possèdent souvent une culture intellectuelle que Ton s'attendrait à rencontrer seulement parmi les classes riches et les gens de loisir. M. Ampère vit dans une petite ville de l'Ohio mille ouvrières suivre. un cours de chimie fait pour les adultes; un autre voyageur, ayant demandé dans une bibliothèque un ouvrage fort sérieux sur les Pays-Bas, fut extrêmement surpris d'apprendre que ce livre se trouvait entre les mains d'une blanchisseuse. Il se rendit chez la bonne femme pour la prier de le lui céder un jour ou deux :

— Oh ! répondit-elle, je ne pourrais me résoudre à vous le donner avant de l'avoir flni, il m'intéresse trop ; mais, puisque vous tenez à le lire, je vais retarder mon repassage de quelques heures efrje vous l'enverrai.

Ces faits sont caractéristiques. Heureux pays que celui où le peuple a soif, non d'une littérature malsaine qui développe les instincts mauvais, mais de lectures sérieuses qui fortifient l'intelligence !

Cependant, si les Américains aiment et recherchent l'instruction, trop de soins sollicitent leur activité, pour qu'ils aient le temps de se consacrer exclusivement à l'étude. « Je ne pense pas, écrit Tocqueville, qu'il existe au monde un pays où, proportion gardée avec la population, il se trouve aussi peu de savants, et moins d'ignorants qu'aux États-Unis. »

Dans chaque ville, l'administration des common schools est placée entre les mains d'un comité dont les membres, élus au scrutin secret, se renouvellent annuellement par

tiers. Ces fontionnaires sont revêtus d'une grande autorité; ils nomment et révoquent les professeurs, désignent les livres dont les élèves doivent se servir ; veillent à ce que le nombre des écoles soit en rapport avec le chiffre de la population, en ouvrent de nouvelles quand ils le jugent nécessaire. Enfin, l'entretien des bâtiments, le matériel des classes, le chauffage sont également confiés à leurs soins. Les cités importantes ont en outre un surintendant, qui partage avec le comité la direction de renseignement public, et qui a sous ses ordres les inspecteurs nommés par le maire pour s'occuper de tous les détails de l'administration.

Depuis quelques années, la sollicitude des citoyens a fait ajouter à cette surveillance, déjà si active, un nouveau mode de contrôle; chaque quartier désigne cinq curateurs (trustées) qu'il rend responsables de la gestion des écoles. Ces représentants de la commune ne sont tenus d'intervenir que sur la demande des inspecteurs ou du surintendant, mais quoique leurs fonctions soient toutes gratuites, ils s'en acquittent avec un zèle qui ne se lasse jamais ; des hommes pour lesquels, sans métaphore aucune, le temps est véritablement de l'argent, des gens d'affaires, des marchands, des avocats, consacrent chaque semaine plusieurs heures à visiter les établissements scolaires, à s'assurer de l'assiduité des élèves, deleurs progrès. Il est facile d'aprécierquelsexcellents résultats doit produire un tel concours d'efforts ardents et dévoués.

L'intelligence des professeurs, le talent avec lequel ils mettent leurs leçons à la portée de leur jeune auditoire ne sont pas moins dignes d'éloges. Tel maître, tel disciple; les enfants sont soumis et attentifs, parce que les instituteurs savent être fermes sans sévérité, patients

sans faiblesse, parce qu'ils maintiennent une exacte discipline en môme temps qu'ils rendent Fétude attrayante, le devoir facile. La race américaine a pour renseignement une aptitude innée. Les professeurs, pénétrés de rimportance de l'œuvre qu'ils accomplissent, s'y consacrent avec enthousiasme ; ils sont fiers de leur tâche, ils mettent une noble ambition à soutenir la renommée de leurs écoles. Ils estiment qu'en élevant pour l'État les générations nouvelles, ils font acte de patriotisme, et ils se pressent dans la carrière de l'enseignement avec la même ardeur, qu'en d'autres pays, on se range sous les drapeaux. Ce n'est pas qu'au besoin ils ne sachent aussi porter les armes ; on peut juger de l'esprit dont ils sont animés par ce fait que, lors de la dernière guerre, trois mille instituteurs, qui presque tous-s'étaient enrôlés volontairement, figuraient dans le contingent du seul État de Pehsylvanie.

L'estime dont l'instruction est entourée rejaillit naturellement sur celui qui la donne. Le maître d'une chétive école de village occupe une position sociale qui ne le cède en rien à celle des magistrats et des hauts fonctionnaires. Nulle part on ne voit trace de ce mépris railleur dont, en Europe, les pédagogues furent si longtemps poursuivis. Mais aussi faut-il reconnaître que la satire piquante de Montaigne ne saurait s'appliquer aux instituteurs de la Nouvelle-Angleterre : « Tout ainsi que les oiseaux vont à la quête du grain, et le portent au bec sans le tâter pour en faire béquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillottant la science dans les livres et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres pour la dégorger seulement. » Les professeurs. américains s'efforcent de former des hommes, ils s'adressent à l'intelligence et au cœur autant qu'à la mémoire. Aussi sont-ils entourés

d'affection et de respect. Les familles les plus riches tiennent à honneur de voir leurs enfants figurer parmi eux ; des banquiers millionnaires, des membres du Gon« grès poussent leurs filles dans la carrière de renseignement ; il n'est pas rare .de rencontrer, dans la société la plus choisie de Boston, des dames qui ont passé deux ou trois années de leur jeunesse à diriger une école, car ce genre de labeur est regardé comme une préparation ex* cellente aux graves devoirs de la maternité.

Par une anomalie singulière, les appointements que reçoivent les membres de cette profession si honorée sont d'une modicité excessive. Les Américains, qui payent à si haut prix les services de toute sorte, semblent croire que l'enseignement soit une sorte de sacerdoce, dont la pauvreté évangélique forme une des conditions essentielles. Dans un grand nombre d'États, le salaire des instituteurs n'atteint pas trente dollars par mois, cehii des femmes est même beaucoup moindre — et l'on doit se souvenir que les choses indispensables à la vie, la nourriture et le vêtement, coûtent en Amérique soixante pour cent plus cher qu'en Europe.

Cette insuffisance de rémunération s'explique par plusieurs causes. D'une part, la quantité prodigieuse de personnes qui suivent la carrière du professorat doit naturellement faire baisser le niveau des traitements ; de l'autre, l'éducation étant confiée principalement aux femmes, l'invariable loi en vertu de laquelle leur travail est partout moins rétribué que celui des hommes, exerce ici son influence. Sur les 10,884 écoles de l'État de Massachusetts, 9,340 sont tenues par des institutrices; la proportion augmente encore à New-York et à Philadelphie ; cependant ces villes comptent parmi les plus intelligentes, les plus éclairées de l'Union.

Au rebours des Européens, qui montrent une fort médiocre estime pour les talents pédagogiques des femmes, et qui trouveraient même incomplète Féducation de leurs filles si elle n était terminée par des professeurs de l'autre sexe, les Américains pensent que l'homme n'est pas, tant s*en faut, le meilleur instituteur de la jeunesse ; il n'a pas la douceur et la patience nécessaire, ses doigts sont trop rudes pour manier cette fleur délicate qui s'appelle l'âme d'un enfant. La nature semble, au contraire, avoir voulu faire des femmes les éducatrices du genre humain ; elle Iteur a donné l'amour intelligent qui sait lire au fond du cœur, qui redresse sans violence, obtient la soumission et le respect, sans inspirer la crainte. Que d'écueils à éviter dans la tâche ardue de l'enseignement ! Que de soins il faut prendre pour ne pas flétrir ces jeunes esprits au contact de nos amertumes et de nos désillusions ; que de dévouement il faut pour nous absorber tout entiers nous-mêmes dans la recherche de leurs aptitudes et de leurs tendances, afin de les diriger vers le bien ! Trop de préoccupations agitent les hommes pour qu'ils remplissent toujours avec succès une telle œuvre, mais elle convient merveilleusement aux femmes. Accessibles à toutes les nobles et généreuses aspirations, elles savent les inspirer aux autres ; naturellement pieuses et pures, elles inculquent l'amour de la religion, apprennent à respecter les mœurs ; l'exaltation même qu'on leur reproche sied bien à la jeunesse. Mieux vaut à vingt ans être capable d'enthousiasme que d'avoir le froid et stérile désenchantement des vieillards.

« Il est impossible, dit un des rapports du comité de l'État de New-York, d'évaluer trop haut la bienfaisante influence exercée dans nos écoles par l'enseignement des

154 L'AMÈIIIQUE ACTUELLE.

femmes. Elles seules sont capables d'allumer la flamme sainte qui purifie les âmes et dépouille le caractère de ses scories, comme un métal est éprouvé par le feu ; la tendresse qui s'épanche de leur cœur les rend plus puissantes que ne le sont les hommes avec des théories réformatrices, des règles austères, des systèmes inflexibles ; leur douceur triomphe de Tesprit de révolte que la rigueur ne ferait qu'irriter ; leurs reproches persuasifs agissent bien plus sûrement que les remon* trances d'une froide logique. »

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à reprendre dans la façon dont les Américains envisagent la question de l'enseignement? Nous avouons toute notre sympathie pour le système qui laisse aux femmes l'éducation de Tenfance; mais, sans parler de ces disciples à barbe noire, dont la présence au milieu des auditeurs d'une jeune institutrice choque nos idées européennes, nous devons signaler dans les écoles de la Nouvelle-Angleterre de regrettables défauts. Les professeurs, comme nous l'avons dit, reçoivent des salaires très-faibles ; en outre, ils ne sont souvent engagés que pour un trimestre, après lequel leurs appointements sont supprimés pendant des vacances plus ou moins longues. L'existence qu'ils mènent est donc extrêmement précaire, ils doivent s'imposer des privations nombreuses qui, jointes à l'ardeur avec laquelle ils remplissent leur tâche fatigante, altèrent rapidement leur santé. Il est rare qu'une femme puisse supporter plus de quatre ou cinq ans ce genre de vie ; quant aux hommes, ils considèrent le professorat comme une œuvre de dévouement, à laquelle ils cons» crent une partie de leur jeunesse, et qu'ils abandonnent bientôt pour un travail plus lucratif. On trouve en Amérique bien peu d'instituteurs au-dessus de trente ans ; à

ÉCOLSS COMMUNES. 455

peine les grandes villes en comptent-elles quelques-uns que retient une vocation puissante ; on donne à ces vétérans, par faveur exceptionnelle, un salaire presque aussi élevé que celui d'un ouvrier ordinaire, et ils vivent dans une heureuse médiocrité, trompant la monotonie de leurs occupations quotidiennes par la culture des arts ou des lettres.

Mais cette quiétude d'esprit, cette absence totale d'ambition sont choses rares aux États-Unis. La plupart des professeurs sortent de la carrière bornée de l'enseignement, les femmes par Je mariage, les hommes par la porte toujours grande ouverte des entreprises industrielles. Pendant la courte période où ils se livrent à Téducation publique, l'activité fiévreuse de leur caractère les pousse à changer sans cesse de résidence, et Ton en voit bien peu qui restent dans la même école une année entière. C'est donc au moment où le maître vient d'acquérir quelque influence sur ses élèves, où il les a familiarisés avec sa méthode, où, en un mot, il pourrait leur être le plus utile, qu'il les quitte pour recommencer ailleurs, sur nouveaux frais, les mêmes tentatives. Celte instabilité nuit beaucoup aux progrés des enfants ; les hommes sages le reconnaissent et s'en préoccupent, mais jusqu'ici leurs conseils n'ont pas été entendus.

L'inexpérience des jeunes filles employées dans ies écoles primaires doit aussi compter parmi les causes qui empêchent le système américain de porter tous les fruits que l'ampleur et la fécondité de son principe sembleraient promettre; On demande peu de science aux maîtresses chargées de tenir ces établissements^ et sanë doute il n'en faut pas beaucotip pour apprendre à des enfants les notions les plus élémentaires ; mais si modestes qu'elles soient, de pareilles fonctions exigent un

150 L'AMÉIUQUE ACIUELLE.

fond de discernement, une sagesse de méthode, dont une institutrice de dix-sept ans, à peine sortie des bancs de l*école, est rarement capable. De même que Fhomme fait porte toujours la trace des impressions qu'il a reçues dans le jeune âge, de même le cours entier d'une éducation se ressent de la direction défectueuse donnée aux premières études. Dans quelques Étals, et particulièrement à Boston, on commence à le reconnaître. Le Gomité d'enseignement public a fait subir les mêmes examens et attribué les mêmes salaires aux maîtres des écoles de différents degrés ; il en résulte que les professeurs des établissements primaires ont moins de hâte de franchir les grades supérieurs ; ils restent plus longtemps dans le même lieu, et les leçons que reçoivent les élèves ont plus de suite et d'ensemble.

Maintenant que nous avons esquissé à grands traits les principaux caractères de l'enseignement, entrons dans une école. Devant nous, sur une hauteur qui domine la ville, s'élève un bâtiment de grande apparence; plus de deux mille écoliers y viennent Recevoir, les uns Tinslruction primaire, les autres celle du second degré, car toutes deux sont souvent, comme ici, réunies sous le même toit. Pendant que nous admirons les belles proportions de l'édifice, une foule d'enfants s'acheminent comme nous vers l'entrée. Mais quoi ! garçons et filles entrent par la même porte, recevraient-ils donc les mêmes leçons? Oui, sans doute, et ce n'est pas une des moindres singularités de ce singulier peuple que d'avoir eu l'idée hardie de cette éducation en commun considérée partout comme si dangereuse.

« Nos enfants sont d'honnêtes enfants, disent-ils; ignorants des pensées mauvaises, ils se regardent comme frères et sœurs, et nous ne vçyons aucun inconvénient à

ce que l'école reproduise Timage de la famille. Bien plus, nous y trouvons de grands avantages. Nos filles acquièrent à ce contact Ténergie elle développement intellectuel qui en feront des épouses et des mères dignes de la sainte mission attachée à ces titres; nos fils y apprennent à respecter la femme, à prendre en haute estime son esprit et son cœur. Les relations fraternelles commencées durant Tenfance se continuent dans le monde. Nos jeunes gens, élevés ensemble, se rencontrent sans émotions, sans cette curiosité dangereuse qu'excite Tinconnu. Voilà pour les mœurs. Quant au travail, il y gagne plus encore. Les filles ont rintelligence vive; dans les premières études, elles remportent souvent sur les garçons; ceux-ci, de leur côté, rougissant de se laisser vaincre parleurs compagnes, redoublent d'efforts, et nous éveillons ainsi une émulation salutaire. »

La pureté des mœurs américaines empêche l'éducation mixte de produire les résultats funestes qu'elle aurait ailleurs; cependant il ne faudrait pas croire qu'aux Ëtats^ Unis même elle fût aussi répandue, aussi universellement approuvée, qu'on l'a dit quelquefois. En général, les enfants des deux sexes sont réunis dans les écoles primaires, séparés dans les autres. Telle est du moins la règle suivie à New- York; mais, sur ce point, comme sur tous ceux qui ne louchent pas aux intérêts communs de VUnion, chaque État suit ses tendances particulières, iinsi^ à Baltimore, les établissements scolaires des différents grades sont distincts pour les garçons et pour les filles; à Chicago et àNew-Haven, au contraire, l'enseignement mixte est invariablement adopté. Boston, la ville lettrée, l'Athènes de l'Amérique, parait fort indécise encore sur ce sujet; ses écoles se partagent à peu près également entre les deux systèmes. Quelques parents refusent

d*envoyer leurs filles dans des établissements primaires ouverts ayx deux sexes, craignant de les voir contracter les façons grossières des enfants pauvres; mais ils ne trouvent nul inconvénient à leur laisser suivre les cours mixtes de grammaire, où le nombre des écoliers de la basse classe est moins considérable. D'autres, qui n'opposent aucune objection à l'éducation commune jusqu'à l'âge de doqze ou treize ans, la jugent dangereuse quand les élèves atteignent l'adolescence.

Tandis que nous nous sommes arrêtés pour recueillir ces renseignements, les enfants sont entrés dans l'école. Franchissons-en le seuil à notre tour, et voyons comment fonctionne cette organisation si originale. Les accords d'un piano nous attirent dans une salle spacieuse où une jeune fille d'une vingtaine d'années, sans doute Tune des maîtresses, joue la plus belle marche de Beethoven. Les élèves, garçons et filles, rangés en colonnes, les uns à droite, les autres à gauche de la salle, exécutent au son de l'instrument une sorte de danse accompagnée de gracieux mouvements des bras, qui constitue un excel* lent exercice gymnastique. Les chaînes s'entrelacent, se nouent, se dénouent avec une précision admirable; puis chacun revient à sa place et demeure immobile.

Au milieu du silence profond qui règne maintenant dans la salle, le chef de l*école s'avance et d'un ton affectueux: «Bonjour, enfants,» dit-il. «Bonjour, maître,» répondent en chœur les élèves; cette salutation laconique est tout ce que permet la simplicité américaine. Le principal commence alors la lecture d'un passage delà Bible. Pendant que la parole sainte descend de ses lèvres, il est Curieux de suivre sur la physionomie de ses jeunes audi* tellrs les impt'essions qui s'éveillent dans leur âme. Pas un visage ne trahit la distraction ou Fennui : le recueille-

ÉCOLES COMMUNES. i59

ment est sur tous les fronts, on voit que les enfants ont de bonne heure appris à recevoir avec respect les enseignements divins. Pourtant nul commentaire n'accompagne le texte, n'en fait ressortir la beauté morale, ne le met à la portée de ces intelligences naïves. Pour expliquer un fait aussi singulier chez un peuple religieux comme le sont les Américains, il faut se rappeler quel est chez eux l'état des croyances. Fatalement partagés par le protestantisme en une foule de communions différentes, ils cherchent du moins à étouffer l'esprit de secte qui, au sein d'une société où la répression est si faible, pourrait amener les plus graves désordres. Parmi tant de congrégations rivales, le gouvernement ne saurait donner la préférence à l'une, sans blesser toutes les autres, et -avoir aussitôt contre lui la grande majorité des citoyens; la séparation complète de l'Église et de l'État a donc été dès longtemps un des principes fondamentaux des institutions américaines.

Cette règle cependant était difficile à concilier avec l'organisation des écoles communes. On commença ps^r défendre aux maîtres d'expliquer et d'interpréter la Bible; puis, craignant que la manière dont l'enchaînement des faits serait présenté aux enfants les influençât encore en faveur d'une croyance plutôt que d'une autre, on ordonna que le sujet des lectures serait pris au hasard, sans suite, ni méthode, dans le livre sacré. C'était exclure à peu près l'enseignement religieux, et quoique le zèle delà famille atténue les fâcheux effets de cette abstention de l'école, elle commence à être vivement déplorée par nombre d'esprits chrétiens.

L'oraison dominicale, la seule prière sur laquelle toutes les sectes soient d'accord, termine ce court exercice, pendant lequel les élèves se sont assis, levés ou tenus de-

bout avec une simultanéité toute militaire. La jeune maîtresse, qui n*a pas quitté le piano, d*où elle a donné le signal des différentes évolutions, prélude à un chant patriotique que les écoliers entonnent avec enthousiasme, en accompagnant leurs paroles d'une mimique expressive.

Rien ne saurait peindre l'animation qui brille dans le regard des enfants; Tamour passionné de la patrie est un des caractères distinclifs des Américains; dés leur jeune âge, on exalte en eux ce sentiment, qui a enfanté des miracles lors de la dernière guerre. Un étranger peut sourire de Texagération avec laquelle ils vantent la grandeur et les vertus de leur pays; cependant il y a là un des secrets de leur force. Pareils à ces fils d'illustres familles qui voient dans les actions de leurs ancêtres l'obligation de ne pas déchoir et de porter haut Thonneur de leur maison, les citoyens des États-Unis ont à cœur d'être digne» du nom d'Américains, et la valeur qu'ils attachent à ce titre est pour eux un encouragement aux devoirs les plus nobles. Cette confiance généreuse nous semble préférable à l'excès de modestie qui pousse d'autres peuples à s*appesantir sur leurs défauts jusqu'à y puiser le doute et le découragement. « Il vaut mieux pour une nation, dit M. Ampère, se respecter et même s'admirer un peu trop, que de se dénigrer à plaisir et se prendre philosophiquement en pitié. »

Après le chant, la marche de Beethoven retentit de nouveau, les élèves se reforment en colonnes et gagnent leurs classes respectives avec le même ordre, la même discipline; la manœuvre d'un régiment d'élite ne serait pas plus parfaite.

La salle où nous entrons est admirablement aménagée pour l'étude; des dessins d'histoire naturelle, des figures de géométrie et de physique^ des cartes de géographie

ÉCOLES COMMUNES. i61

tapissent les murailles; au-dessous, un tableau noir s'étend sur trois des côtés de la vaste pièce; ce luxe d'ardoises nous semble excessif, mais, nous ne tardons pas à nous apercevoir qu'il forme lune des innovations les plus heureuses qui aient été introduites dans Ten* seignement par les Américains.

Un autre perfectionnement frappe tout d'abord les regards. Au lieu des longues files de tables et de bancs en usage chez nous et grâce auxquelles la dissipation devient si contagieuse, l'écolier studieux étant à chaque instant détourné de son travail par le bavardage et la légèreté de ses voisins, la classe que nous examinons en ce moment renferme une centaine de petits pupitres particuliers. Chaque élève a le sien, propre et brillant comme une glace, et sa chaise sur laquelle il est commodément assis. Quatre couloirs, se croisant autour de lui, l'isolent de tous côtés; de cette façon, s'il se distrait, c'est qu'il le veut, et il en porte seul la responsabilité; il est d'ailleurs beaucoup moins tenté de le faire, car une bonne partie des fautes que commettent les enfants, et l'on pourrait aussi dire les hommes, provient de l'entraînement qu'ils se commu« niquent les uns aux autres.

La leçon à laquelle nous assistons d'abord est un cours d'arithmétique, étude fort en honneur chez ce peuple commerçant. Des problèmes comphqués sont posés aux élèves; les garçons, qui occupent le côté droit de la salle, se mettent à l'œuvre avec ardeur pour ne pas être devancés par leurs jeunes compagnes; tous les fronts sont inclinés dans l'attitude de Tapplication la plus opiniâtre. Nous pouvons alors examiner, non sans tristesse, les effets d'une trop vive tension d'esprit sur ces frôles organisations. La plupart des enfants ont un teint d'une pâleur maladive; leurs joues creuses, leurs yeux enfoncés

dans l'orbite, leur dos voûté avant l'âge, tout en eux accuse ce développement excessif des facultés mentales qui ne s'acquiert qu'aux dépens de la santé.

Les dispositions les plus sages ont cependant été prises pour restreindre lés heures d'étude, prescrire des exercices physiques; mais elles ont été mal suivies et n'ont pas produit les résultats qu'on en attendait. La race américaine, si forte à l'origine, a bien perdu aujourd'hui de sa vigueur; celte dégénérescence vient probablement de ce qu'elle n'a pas su maintenir entre l'esprit et le corps un équilibre salutaire.

Cependant le problème proposé aux élèves a été résolu, et ce senties tilles qui, pour la promptitude et la justesse du calcul, ont remporté la victoire. Passant alors à la leçon orale, la jeune maîtresse adresse à son auditoire de douze ans des questions qui embarrasseraient plus d'une tête grise, par exemple :

« Prendre les cinq septièmes de cinquante-six et chercher de combien de dixièmes de cent ils sont les dix quinzièmes ? )>

Une vingtaine de mains se lèvent à la fois, car il a suffi aux enfants d'une minute de réflexion pour dépouiller la formule de son apparence complexe et la réduire, sans secours de papier ni d'ardoise, à ses proportions les plus simples. Cette espèce de gymnastique mentale, qui d'abord peut sembler un jeu puéril, forme l'esprit des élèves; elle leur apprend à ne pas se laisser effrayer par les grands mots et les phrases sonores, mais à pénétrer au fond des choses; plus tard, ils transportent dans la vie quotidienne l'habitude qu'ils ont ainsi acquise, et leur caractère y gagne de ne pas connaître l'irrésolution produite souvent par des difficultés imaginaires.

L'arithmétique est suivie de la géographie, à laquelle

EtiUliKS COMMUNES. 1C3

on consacre d'ordinaire deux leçons par semaine. Le pays que les enfants connaissent le mieux, celui dont leurs cartes murales reproduisent les moindres détails lopographiques, est naturellement TUnion américaine; cependant, comme on a bien voulu nous introduire dans les classes, on va aujourd'hui, en notre faveur, s'occuper exclusivement de la France.

Cette proposition courtoise nous semble assez hardie. Quel collégien de douze ans pourrait chez nous parler pendant une heure sur les montagnes, les rivières, les lacs des États-Unis, la constitution géologique du sol et ses productions naturelles? A notre grande surprise les jeunes Yankees se tirent à merveille de Tépreuve. Tandis que Tun d'eux décrit le cours de la Loire, les autres, debout devant le tableau qui couvre en partie les murs de la salle, retracent avec la craie les sinuosités du fleuve, indiquent la position des villes, la forme des départements qu'il traverse; de cette manière, l'attention de la classe est tenue en éveil, tous les élèves profitent de la leçon d'un seul, et si la mémoire fait défaut à ce dernier, ce sont eux, plutôt que le maître, qui réparent l'omission, ou rectifient Terreur. Le tableau n'est pas employé avec moins d'avantage dans les cours d'algèbre, de géométrie, de sciences naturelles; grâce à lui, un niveau d'instruction s'établit entre les écoliers, on ne voit pas, comme il arrive souvent en Europe, une sorte d'aristocratie scolaire concentrer sur elle les efforts du professeur, tandis que la plèbe reste tranquillement livrée à l'ignorance et à la paresse.

Nous passons sous silence la lecture à haute voix, dans laquelle, il faut bien l'avouer, les Américains brillent peu, et nous nous hâtons d'arriver à la partie la plus vivante de leur enseignement, l'histoire et l'impro-

\isation. L'étude des anciens peuples, celle mèmQ du moyen âge, occupent une place restreinte dans les écoles communes; on permet aux enfants d'ignorer Tépoque précise des batailles de Leuctres et de Mantinée, mais on veut qu'ils sachent jusqu'aux moindres faits accomplis dans leur pays, qu'ils connaissent la vie de leurs grands hommes et qu'ils se pénètrent de leurs exemples. La Constitution des États-Unis est lue aux écoliers une fois par semaine, un patriotisme ardent inspire aux maîtres des accents pleins déloquence pour en faire ressortir la sagesse et la grandeur; en un mot, l'éducation entière a pour but d'inculquer aux enfants l'amour de Tordre et delà liberté, le dévouement aux institutions de leur patrie. S'il y avait eu dans le Sud de semblables écoles, jamais la guerre qui a ensanglanté l'Union ne se serait produite.

Sur un signe de la maîtresse, l'un des élèves vient de se lever. Sa physionomie expressive, la remarquable intelligence qui se lit dans son regard, excitent tout d'a-^ bord l'intérêt. C'est le fils d'un pauvre artisan de la ville, et depuis deux ans, nous dit-on, il est employé en qualité d'apprenti dans un atelier de mécanique. De quoi va nous entretenir cet enfant, formé déjà aux rudes labeurs de l'industrie? *

n Apprenez-nous, lui est-il demandé, ce que vous pensez du droit de suffrage accordé aux nègres? »

Le jeune écolier se recueille quelques instants, puis, sans se laisser déconcerter par la présence de ses camarades et des nombreux visiteurs qui, comme nous, assistent à la leçon, il commence d'une voix calme à exposer l'état actuel de la question aux États-Unis, réfute les arguments employés d'ordinaire par ceux qui combattent les droits des noirs; ensuite il examine l'intérêt du pays et montre l'accord de cet intérêt avec les grands prin-

ÉCOLES COMMUNES. iC5

cîpes de justice et de fraternité. A mesure qu'il parle, son visage s'anime, sa voix devient chaleureuse et vibrante, on oublie sa prononciation incorrecte, ses fautes de langage — les Américains se piquent peu de purisme — pour ne songer qu*à la conviction généreuse, au bon sens précoce, nous allions dire au talent oratoire qui éclatent dans cette harangue improvisée. Est*il besoin d'ajouter que le futur tribun a trouvé moyen d*y introduire un pompeuY éloge de ses compatriotes? Partout et toujours, les États-Unis sont Tidée fixe des Américains, tous les chemins les ramènent vers Tobjet de leur culte.

C'est ainsi que tour à tour les plus graves problèmes sociaux sont soumis aux enfants; l'école n'est pas le tranquille séjour du recueillement et de l'étude, les agitations de la tribune y ont leur contre-coup. Un Anglais y entendit un jour discuter le sujet délicat de la conduite tenue par la Grande-Bretagne pendant la guerre du Nord et du Sud. Une complète liberté d'opinion est laissée aux jeunes orateurs; ils peuvent, à leur choix, soutenir le pour et le contre, sans que le maitre cherche à entraver d'aucune façon leur indépendance.

En résumé, l'ensemble de l'éducation dans lesétablisments de tous grades est dirigé vers la politique ; c'est le citoyen, le membre actif d'une société libre que l'on envisage dans l'enfant, plutôt que Thomme privé, le futur père de famille, et, à ce point de vue, le système des écoles communes produit des fruits qui excitent à bon droit l'admiration des étrangers.

(( L'intelligence que ce peuple apporte aux affaires publiques est véritablement remarquable, dit M. Fraser; si l'on compare, pour le sens politique et l'activité d'esprit déployés dans les questions gouvernementales, un

fermier ou un artisan américain avec un Anglais de la même profession, on sera frappé du contraste qui existe entre eux. J*ai entendu raconter que dans les Etats de r£st des laboureurs occupés à conduire la charrue arrêtent Tolontiers leurs bœufs pour discuter un problème de hautes mathématiques. J'imagine, toutefois, que s'ils interrompent leur besogne rustique pour entrer dans le champ de la pensée, ils préféreront la politique au calcul différentiel, et s'occuperont plutôt de concrètes actualités que d'abstraites spéculations algébriques. Quoi qu'il en soit, chacun aux Etats-Unis trouve indispensable d'enseigner aux enfants les principes de la constitution qui les régit, les devoirs qu'ils auront à remplir envers leurs concitoyens et envers la nation. »

Cet aveu de supériorité politique n'a-t-il pas son éloquence dans la bouche d'un Anglais, d'un délégué chargé de faire connaître à son gouvernement la situation d'un pays rival?

ENSEIGNEMENT SUPéRIEttt.

Après avoir constaté la sollicitude de TÉtat pourTéducation de la jeunesse, on n'apprend pas, sans quelque surprise, qu'il demeure tout à fait étranger à la direction des hautes études. Point d'université officielle, de professeurs entretenus par le gouvernement, rien, absolu* ment rien qui puisse être mis en parallèle avec la Sor* bonne ou le Collège de France. On donne à tous les citoyens une instruction complète, suffisante pour l'immense majorité d'entre eux; quant aux sciences plus élevées, dont la culture demande un loisir qui est le pri* vilège des classes riches, on estime qu'un État démocratique n'a point à y pourvoir. C'est aux familles opulentes à payer l'enseignement particulier qu'elles réclament pour leurs fils, et du moment qu'elles en font seules les frais, il est juste qu'elles le règlent à leur gré.

Dans un pays où Tinitiative individuelle est si active» on pouvait d'ailleurs sans crainte se reposer sur les particuliers du soin d'entretenir les collèges et les académies. L'administration centrale n'a pas laissé entre leurs mains les établissements primaires, parce qu'elle voulait imprimer au pays, par l'éducation donnée à l'enfance, un cachet d*unité que les institutions démocratiques tendent souvent à détruire. Ce but atteint, elle se retire, mais les individus reprennent l'œuvre où elle l'a laissée.

Une foule 'd'académies — on en compte aujourd'hui deux cent trente-six — surgissent de toutes parts, dotées par la générosité publique ; ce que la royauté et l'aristocratie faisaient en Europe au moyeu âge, des marchands, des manufacturiers Texécutent en Amérique. Rien n'est plus facile que d'y fonder un collège, l'Etat ne refuse jamais son autorisation, les particuliers ouvrent toujours leur bourse. On a même vu des artisans et des cultivateurs, trop pauvres pour donner de l'or, témoigner de leur zèle par de modestes dons en nature. Ainsi, l'université de Cambridge, près de Boston, a conservé le nom d'humbles bienfaiteurs qui lui ont apporté, les uns, quelques mètres d'étoiïe de coton; les autres, un pot d'étain, une cuiller, un plat fruits, etc.

Les établissements ainsi fondés ont, comme les facultés de France, le pouvoir de conférer tous les degrés, de faire des docteurs en droit et en théologie. Leur programme d'études est fort vaste ; il comprend le grec, le latin, les antiquités classiques, l'histoire ancienne et moderne, les diftérentes littératures de l'Europe, la philosophie, un cours complet de mathématiques transcendantes, l'astronomie, la minéralogie, la géologie, etc. De

savants maîtres, que Ton fait quelquefois venir d'Europe, sont attachés à ces collèges ; en un mot, les fondateurs ne négligent rien pour rendre l'enseignement aussi complet, que possible.

Leurs efforts cependant n'obtiennent pas un entier succès; mais il faut l'attribuer à Tétat du pays, non à Tinsuffisance de Tinstruction supérieure. La haute culture intellectuelle est le luxedes sociétés; elle n'appartient guère qu'à celles qui, enrichies par le travail de non:breuses générations, ont le loisir de songer aux choses de l'esprit. L'Amérique est trop jeune encore pour se livrer à la science sans distraction et sans partage ; une carrière immense s'ouvre devant elle ; que de territoires à conquérir sur la barbarie, que de forêts à défricher, de villes à bâtir, de travaux à entreprendre! Canaux, chemins de fer, ponts, commerce, industrie, marine, tout la sollicite à la ibis, tout éveille en elle un besoin fiévreux d'action. En de semblables circonstances, comment les jeunes gens iraient-ils, pendant les plus belles années de leur vie, s'enfermer derrière les murs d'un collège et pâlir sur des livres scientifiques? Ceux qui veulent acquérir une instruction capable de les mettre au-dessus de la foule, abrègent le plus possible le temps qu'à regret ils abandonnent à l'étude. Sortis à dix-sept ans environ des écoles communes, ils prétendent avoir, à vingt et un, parcouru le vaste cercle des connaissances humaines; quatre années doivent leur suffire pour apprendre toutes les matières qui figurent sur le programme des académies ; inutile d'ajouter qu'après cette période ils peuvent devenir des négociants fort habiles et même des membres influents du Congrès, mais ils sont loin d'être savants.

Quoique l'activité inquiète du peuple américain l'em-

pèche de consacrer à la science le temps nécessaire, et ^ que, dans le domaine de la pensée, il agisse souvent comme ces settlers qui défrichent un champ, puis, sans attendre la moisson, vont ailleurs entreprendre sur la nature de nouvelles conquêtes, on ne peut contester qu'il n'apporte à l'étude une rare intelligence, une grande énergie de volonté. Pendant ces quatre années si courtes du collège, les jeunes gens s'assimilent une dose d'instruction véritablement extraordinaire. Tout du reste autour d'eux favorise le recueillement de l'esprit. Les académies ne sont pas situées au milieu des villes ; le fracas du commerce et des affaires n'arrive pas jusqu'à leurs murs; elles forment, pour la plupart, de jolies bourgades, pleines d'ombre et de silence, où la brique rouge des pavillons destinés aux professeurs se cache discrètement sous le vert foncé des arbres. Quand on a mis le pied dans ces sanctuaires, il semble qu'on soit bien loin de Tindustrieuse et bruyante Amérique ; les grands corps de .bâtiments où logent les élèves ont un air paisible qui fait rêver aux monastères du moyen âge.

Les maîtres chargés d'instruire la jeunesse dans ces retraites si bien protégées contre les influences du dehors, comptent parmi eux des savants de premier ordre, M* ÂgassiZ) par exemple^ que les États-Unis ont enlevé à rËurope« Enfin, la libéralité publique a doté les princi« paux collèges d'observatoires, d'appareilsde physique, de cabinets d'anatomie et d'histoire naturelle que pour» raient envier bien des villes du vieux continent. L'uniuersilé Harvard ou de Cambridge possède un télescope |ui est un des premiers du monde ; il a coûté 20,000 dollars, et le bloc de granit qui le supporte, 5,000. Une nébuleuse qui avait résisté aux réflecteurs des deux

ENSEIGNEMEÎÎT SUPÉRIEUR. 171

Herschell et même au célèbre miroir objectif de lord Ross, a cédé devant la puissance de ce magnifique instrument. Le Muséum 4e zoologie, créé dans le même collège, par M. Agassiz, n'est pas moins remarquable ; il forme peut-être la collection la plus curieuse, la mieux organisée que Ton connaisse.

Les académies sont dirigées par une société de curateurs (triistees)^ qui régissent les biens de la communauté, confèrent les grades, choisissent les professeurs, règlent en un mot tous les détails administratifs. Dans la plupart des États, le gouvernement s'abstient de toute ingérence ; à New-York et dans le Massachusetts seulement, il alloue aux corps universitaires quelques subsides, souS la condition d'accepter un certain contrôle, mais cette surveillance se réduit à un droit de veto qui est fort rarement exercé.

La liberté de l'enseignement n'est pas le seul trait qui distingue les collèges de la Nouvelle-Angleterre. Tandis qu'une déplorable coutume isole chez nous les hautes études de la reUgion et habitue la jeunesse à regarder la science et la foi comme deux ennemies irréconciliables, les Américains fortifient les croyances en ihême temps qu'ils développent l'esprit. Nous avons vu la faible place tenue par le culte dans les établissements primaires, car on se repose sur la famille du soin de compléter l'œuvre. Mais à l'heure où les passions s'éveillent, où la raison, gonflée par un demi-savoir, se lève orgueilleuse et agressive, on estime qu'il est besoin de redoubler de sollicitude. La plupart des académies sont placées sous le patronage d'une église, et l'enseignement religieux y joue un grand rôle. Même dans celle où l'on admet des élèves de différentes communions, où on laisse les juifs observer le sabbat,les catholiques célébrer toutes les fêtes

de leur culte, il n'est permis S personne d'être indifférent ou crédule ; les protestants doivent aller au temple une fois tous les jours et deux fois le dimanche ; celui d'entre eux qui, sans excuse valable, s* en est dispensé trois fois en quatre ans, est renvoyé. Telle est, dans la libre et tolérante Amérique, la force du sentiment religieux, qu'on croirait avoir trahi les intérêts de la nation, de la société, de la famille, si l'on ne basait toute éducation sur la foi.

Ceci nous remet en mémoire une anecdote assez eurieuse. Un voyageur européen dînait à table d'hôte dans l'auberge d'un village nouvellement conquis sur la forêt. La conversation vint à tomber sur les croyances, et les opinions les plus diverses furent émises; celui-ci était méthodiste, celui-là unitairien; un Irlandais défendait, contre un quaker, le catholicisme de ses pères. Tout à coup l'un des convives, se tournant vers l'étranger qui souriait ironiquement de cette discordance :

— Et vous, qui paraissez nous prendre en pitié, quel est donc votre symbole?

— Moi, répondit notre homme, je regarde la religion comme un sujet éternel de dissensions et de disputes; je trouve plus sage de n'en avoir aucune.

— Pas de religion! s'écria le maître de l'auberge en bondissant. Mon cher monsieur, faites-moi le plaisir de prendre la porte, nous n'hébergeons pas un homme qui ne croit à rien.

Peut-être trouvera-t-on le zélé du digne Américain un peu excessif, et nous ne prétendons nullement le présenter comme un modèle de charité chrétienne, mais sa réponse peint à merveille le sentiment qui domine aux États-Unis, la conviction profonde de la nécessité des croyances religieuses.

La foi sincère entrelient la pureté des mœurs, l'amour de Télude bannit les pensées dangereuses et frivoles. Celte circonstance seule explique le succès de la mesure non moins étrange que hardie adoptée par plusieurs collèges du Nord et de TOuest, mesure qui consiste à réunir dans la même classe des jeunes gens et des jeunes filles de dix-huit à vingt ans. Comme ces universités forment la partie la moins connue du haut enseignement américain, nous allons, pour en donner une idée, nous rendre avec le lecteur au collège mixte le plus ancien et le plus considérable, Oberlin, dans l'Ohio. Descendus à l'auberge située à l'entrée du bourg, nous demandons le chemin de Tacadémie. Le passant auquel nous nous adressons, ouvre de grands yeux étonnés : « L'académie, mais elle est partout autour de vous. » Oberlin ne se compose en effet que de bâtiments affectés aux études et de maisons occupées par les professeurs, par les étudiants et par ceux qui, de façon ou d'autre, pourvoient aux besoins matériels de l'établissement. Le tout ensemble forme une petite ville d'environ quatre mille âmes, dont les rues irrégulières, les habitations de bois entrecoupées de vastes jardins, ont conservé un air tout à fait primitif.

La fondation d'Oberlin remonte à une quarantaine d'années. D'épaisses forêts, où jamais la cognée du settler n'avait retenti, couvraient alors cette partie de l'Ohio; les sentiers de chasse des Indiens traversaient seuls la solitude, et le hurlement des loups, le sifflement des reptiles, ou bien la chute de quelques arbres séculaires étaient les uniques bruits qu'on pût y entendre.

Le révérend Shipberd, pasteur d'une église presbytérienne, obtint sans peine la concession de quelques hectares de terres dans ces lieux sauvages pour y établir une

école. L'entreprise était difficile, mais le fondateur du nouveau collège en attendait de grands résultats. Il voulait à la fois favoriser l'expansion des doctrines religieuses et organiser un vasie système d'éducation poui* les deux sexes. La tentative avait une grande impor. tance, en raison du développement que prend aujourd'hui TAmèrique de l'Ouest.

L'Oliio est un des principaux foyers d'où la lumière intellectuelle et morale rayonnera sur les districts du Missouri et de l'Arkansas. L'école fut ouverte le jour de Noël. Un an après, cent élèves étaient déjà réunis dans cette université perdue au milieu du désert, et à laquelle on n'arrivait que par des chemins à peu prés impraticables.

Ce prompt succès était dû à une cause puissante. Le révérend Shipherd accomplissait une révolution véritable dans l'enseignement supérieur. Jusqu'alors, le haut prix des cours, la difficulté de consacrer à l'étude des années que réclame un labeur plus lucratif, avaient limité la fréquentation des universités à une petite aristocratie intellectuelle. La création d'Oberlin, c'était la science mise à la portée de tous. Non-seulement les leçons y furent données à des conditions fabuleuses — 12 dollars pour l'année entière — mais encore on permit aux élèves pauvres de se livrer à un travail manuel dont le produit pût subvenir à leurs dépenses quotidiennes. Un jour une jeune fille s'excusa de ne point assister à un cours de physique, parce qu'elle avait à terminer une robe et qu'elle en attendait le prix pour payer sa pension dans la famille où elle était logée. Une autre fois c'était un cordonnier qui avait des souliers à fmir.

Il ne faut donc pas que l'on s'imagine rencontrer à Oberlin la distinction qui, presque partout, est le cachet

des gens instruits; les étudiants allongent leurs jambes sur les pupitres de façon que leurs pieds se trouvent à la hauteur de la tête, selon Tusage américain; ils ont la voix rude et les façons grossières. Mais ces élèves dont la tenue laisse tant à désirer, appartiennent à la classe pauvre; ce sont des ouvriers, des fils d'humbles settlers qui font trêve quelque temps aux travaux de leur état pour acquérir une instruction solide; dans leurs rangs se trouvent même des miliciens que la paix récente vient de rendre à la vie civile et qui apportent à Tétude la même fougue qu'ils mettaient naguère à combattre les soldats de Lee. Chose remarquable î ces jeunes gens sont mêlés pendant les leçons à de charmantes filles de dix-huit ans, ils ont pour professeur une maîtresse à peu près du même âge, et jamais l'ordre n'est un instant troublé, jamais une parole inconvenante ne se fait entendre.

Une innovation non moins hardie fut celle qui appela les nègres à partager Tinstruction si libéralement offerte aux blancs des deux sexes. On sait le préjugé qui, môme dans les États du Nord, frappe les noirs d'une sorte de réprobation. Sans doute, on y regarde l'esclavage comme un crime, mais il est défendu à un mulâtre de monter dans une voiture pubhque; sur un paquebot, il ne peut s'asseoir à la table commune; au début de la dernière guerre, il ne lui était pas même accordé de mourir pour laifranchissement de sa race ; son sang, confondu sur le champ de bataille avec celui dee blancs, aurait été pour ceux-ci une souillure. M. Ampère raconte l'impression pénible que lui fît. éprouver la discrétion d'un garçon d'hôtel nègre qui, en lui remettant de la monnaie, avait évité soigneusement de toucher sa main. Les écoles communes de la Nouvelle-Angleterre proclamaient à la vérité qu'elles étaient ouvertes aux enfants de couleur comme

i70 L'AMÉRIQUE ÂGTUBLLe.

aux autres, mais cette tentative généreuse honorait la législation sans changer les mœurs. M. Shipherd ne craignit pas d'attaquer de front le préjugé. Il décida que les étudiants nègres seraient admis à Oberlin sur un pied d'égalité parfaite. Cette mesure provoqua d'abord une vive opposition. Le président de la nouvelle université ne se laissa décourager ni par les protestations des ennemis de la race noire, ni par les conseils timorés de quelques philanthropes qui le blâmaient de donner à des malheureux placés en dehors du droit commun une éducation capable seulement de leur faire sentir avec plus d'amertume la tristesse de leur situation. Les jeunes gens et les jeunes filles de couleur instruits à l'université d*Oberlin portent en effet sur le front l'empreinte d'une mé. lancolie profonde; ils savent combien d'obstacles se dressent encore devant eux; mais comment renverser jamais les barrières sociales qui, même après leur émancipation, emprisonnent les noirs, sinon en montrant qu'ils sont susceptibles d'un haut développement moral et intellectuel, et que dès lors le préjugé inique qui les mettait au ban de la société n'a plus même l'ombre d'un prétexte?

En même temps que les doctrines antiesclavagistes trouvaient à Oberlin de puissants auxiliaires, il s'y formait une florissante école théologique, dont les membres, animés de Tesprit des anciens puritains, se répandaient pendant les vacances dans les villes voisines, enseignant la foi presbytérienne, prêchant la tempérance et la simplicité. Une foule d'adeptes entendaient leur voix et ve- ' naient grossir la population du collège, ou, si l'on aime mieux, de la communauté; car les académies de l'Ouest ont un caractère bien plus religieux que littéraire. A Oberlin, les cours commencent invariablement par une hymne

OU une invocation; des réunions pieuses, des prayermeetings ont lieu presque chaque jour, et les jeunes assistants témoignent une ferveur toute ascétique. Les uns se lèvent, les yeux remplis de larmes, pour s'accuser de n'être pas assez fermes dans la foi, et demandent à l'assemblée l'assistance de ses prières ; d'autres, le visage rayonnant d'enthousiasme, glorifient le Seigneur Jésus de les avoir tirés de l'abîme ; tous, successivement, dépeignent en termes pleins de reconnaissance le bien que la religion a fait a leur âme.

Qu'on n'aille pas croire ces ardents néophytes plongés tout entiers dans la contemplation. Aussitôt après le pieux exercice qne nous venons de décrire, et sans même sortir de la chapelle, ils entament différentes dissertations sur des sujets profanes; la chaire est transformée en une tribune où d'impétueux orateurs viennent soutenir des thèses politiques. Un des élèves termina un jour la séance par un discours plein de finesse qu'il intitula Nos besicles, et dans lequel il passa en revue les différents préjugés qui faussent pour nous l'aspect des choses.

Comme on peut s'y attendre, dans une académie composée en majeure partie de prolétaires, la moyenne des études est plus faible qu'aux collèges d'Harvard, d'Yale, de New-Hampshire, ces gloires du haut enseignement américain. Le grec et le latin figurent sur le programme, mais on ne fait que les effleurer, et les maîtres concentrent leurs efforts sur des sciences d'une utilité plus immédiate. Pas un des élèves de l'académie d'Oberlin ne pourrait certes entrer en comparaison avec ceux de notre École normale; il faut reconnaître toutefois que, pour des gens appelés à vivre parmi les rudes settlers de la Nebraska, ils ont encore un niveau intellectuel très-élevé.

Au milieu de ce vaste réseau d'enseignement, quelle place occupent les universités catholiques ? Grâce à la liberté qui lui est laissée, l'Église romaine grandit chaque jour aux États-Unis. Elle régne presque sans partage dans plusieurs districts de TlUinois ; elle domine dans le Connecticut, où elle a obtenu que l'enseignement religieux fût donné par des prêtres aux enfants de sa communion; partout enfin ses progrès sont assez rapides pour inquiéter leâ protestants. En 1861, elle avait déjà fondé 96 académies pour les hommes, 212 établissements d'instruction supérieure pour les femmes; des collèges tenus par des jésuites étaient en grande renommée à New-York, dans le Massachusetts, à Baltimore, Washington, Cincinnati, Saint-Louis, Nouvelle-Orléans, Mobile; la science et le talent de cet ordre pour l'éducation de la jeunesse engageaient une grande partie des planteurs du Sud à lui confier leurs enfants. Il est permis de croire que, depuis lors, le zèle des catholiques ne s'est pas ralenti ; leurs églises et leurs écoles enseignent, avec l'amour de la liberté, la pratique des vertus qui en sont la garantie. La propagande est plus active encore dans les nouveaux États, terrain vierge où toute semence doit produire des récoltes abondantes.

Ainsi, instruction solide, croyances religieuses, convictions politiques, telle est la triple force avec laquelle la jeunesse des universités s'avance à la conquête de l'Ouest; une Amérique pleine de sève et de vie se forme dans ces solitudes; partout, au milieu des villages naissants, l'école s'élève à côté de la chapelle; un jeune homme, plus souvent encore une jeune fille, y vient enseigner aux générations nouvelles que le secret de la puissance, que la vertu qui fonde les États, ne se trouvent pas dans la matière, qu'elles ne sont pas même dans

les découvertes de Tinduslrie moderne, mais qu'elles résident en Dieu et qu'elles découlent de lui.

Sans doute, la libre carrière laissée à l'esprit dans le domaine religieux a conduit en Amérique à beaucoup d'illusions, à beaucoup d'erreurs ; si Ton parcourt l'histoire des sectes qui s.'y sont produites depuis une soixantaine d'années, on demeure effrayé de voir dans combien de folies l'homme peut tomber quand il rejette tout frein. Cependant, un fait se dégage du sein de ce désordre et frappe dès l'abord le regard le moins attentif, c'est que la grandeur des États-Unis repose sur deux bases solides, un profond sentiment religieux, une instruction largement répandue. Avec de tels appuis» une nation ^rave bien des orages.

ÛDUCATIOR DES FEMMES AUX élàTS-UNIS.

Il n*est personne qui ne sache quelle influence unîver selle et irrésistible, quoique le plus souvent occulte, les femmes exercent sur les mœurs et les destinées d'un pays. Dans les contrées bii elles sont avilies, la civilisation fanguit et meurt ; les États au contraire où nous les voyons libres, pures et honorées, peuvent se promettre un brillant avenir.

Ce n*est pas seulement des promesses spiriluelles qu*il « été dit dans rÉcriture : « Le fils de l'esclave n'hérilera pas avec le fils de la femme libre. » Celte parole s'applique également à l'empire du monde, riche héi ilagc de la race d'Adam. Presque toujours, la puissance et la durée d'une civilisation se proportionnent au respect dont on entoure l'épouse et la mère ; le temps où Rome acquit le plus de gloire fut aussi celui où ses malroiics inspi-

ÉDUCATION DES FEMMES AUX ÈTATS-UXIS. 181

raient à leurs fils l'amour des fortes vertus, et si, de no jours, rOrient semble menacé d'une ruine inévitable, il faut Taltribuer surtout à la dégradation qui, du front des femmes, rejaillit sur le foyer domestique.

L'Amérique offre une confirmation éclatante de cette règle : « Si l'on me demandait, dit Tocqueville, à quoi je pense qu'il faille principalement attribuer la prospérité singulière et la grandeur croissante de ce peuple, je répondrais que c'est à la supériorité de ses femmes. » Mais en quoi consiste leur supériorité, comment s'entretientelle ? Il nous faut ici remonter à réducation et préciser, plus nettement que nous ne l'avons fait encore, la part assignée aux filles dans le système d'enseignement des États-Unis.

Nous sommes loin des opinions du bonhomme Ghrysaie. Les Américains, dont le caractère ardent ne s'arrête jamais aux demi-mesures, n'ont pas craint, en ce grave sujet, de rompre ouvertement avec les traditions de la vieille Europe. Estimant, non sans quelque raison, que pour former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, pour prendre sur ses fils un ascendant salutaire, pour conserver l'autorité, le prestige dont Dieu a voulu la revêtir, une mère de famille chrétienne ne doit pas borner sa science à manier a le dé, le fil et l'aiguille, » ils ont largement ouvert aux femmes les sources d'instruction préparées pour les hommes.

Le frère et la sœur se sont assis l'un près de l'autre à l'école commune, de nombreuses universités ont été fondées pour les filles ; nulle étude n'a été jugée trop élevée pour elles ; dans les mathématiques, l'algèbre, les sciences naturelles et abstraites, elles rivahsent avec les étudiants de l'autre sexe et souvent l'emportent sur eux ; ainsi, à la haute école de Chicago, quatre premiers prix

seulement sur dix-neuf ont été, en 1865, remportés par les garçons ; les seuls élèves de grec et de latin que Ton rencontre dans la ville de Détroit sont des jeunes filles; les seuls adeptes de l'astronomie, encore des jeunes fil* les; les seuls disciples du professeur de physique, toujours des jeunes filles.

Cette particularité, du reste, n'a pas lieu de surprendre quand on songe aux nombreuses occupations, agriculture, négoce, industrie, qui de bonne heure arrachent les jeunes gens à Tétude. Les femmes, moins sollicitées par les exigences d'une carrière active, emploient à former leur esprit le temps que les hommes passent à s enrichir. Elles acquièrent ainsi cette sûreté de jugement, cette élévation de caractère qui partout leur attirent une considération si grande ; les Américains ne voient point en elles une sorte de créature inférieure, devant laquelle il est de bon goût de s'incliner, à cause de sa faiblesse et de ses charmes, mais qu'au fond l'on tient en médiocre estime ; ils ont appris à apprécier leur raison, à honorer leurs vertus, et Thomme le plus dépravré conserve toujours le respect de la femme si profondément gravé dans son cœur, qu'aux États-Unis, une jeune fille peut, sans péril, entreprendre seule de longs voyages. Partout, dans les chemins de fer, sur les paquebots, dans les salles de réunion, la meilleure place lui est assurée.

Cette courtoisie est même poussée fort loin ; elle s'étend aux hommes qui ont une dame avec eux, et qui, dans ce cas, participent aux avantages accordés au beau sexe. Les femmes ont le pas sur tout le monde, et leurs cavaliers avec elles. Parfois un rusé vovageur va chercher une vieille paysanne et passe ainsi avant tous les autres, parce qu'il a une lady in charge.

La confiance qu'inspire l'inslruction sérieuse des Auiù-

Page 1