YERBA-MATÉ
coups redoublés de masses de bois dur. Le sac prenait la forme d'un gros oreiller, on le laissait sécher au soleil, s'y rétrécir jusqu'à prendre des formes rebondies et une dureté qu'une hache ne pouvait entamer. Cette forme classique, sous laquelle la yerba se présente encore souvent aujourd'hui, fait place peu à peu à l'emballage en simple sac de toile...
La poudre n'a pas mauvaise apparence ; de loin elle semble une sorte de sciure très fine, mélangée de petits cubes de bois rond; l'arôme qu'elle dégage est agréable; si même vous en saisissez une poignée, vous êtes pénétré de sa finesse, que le produit conserve, malgré le peu de soins dont il est l'objet et son exposition prolongée à l'air libre.
A première vue, non plus, on ne s'imagine pas quel peut être l'usage de cette poudre, quel genre de consommation on en peut faire. Il faut être initié.
C'est ici où le novice rencontrera quelque surprise. Peut- «être repoussera-t-il, sans y vouloir goûter, un breuvage pour lequel, il faut bien le dire, on en est encore à chercher un mode de préparation qui soit agréable à tout le monde, qui, •en même temps, tire de l'infusion tout son arôme.
Pour le moment, la consommation n'a rien innové aux usages établis par les jésuites , conservés depuis trois siècles. Leur organisation commerciale, très habilement développée, avait su répandre dans toute l'Amérique l'usage (de ce produit; ils avaient en même temps su trouver les procédés de torréfaction et de préparation que nous avons décrits, très suffisants pour une industrie et une société primitive...
... On procède partout en faisant infuser dans une petite courge sauvage, que l'on nomme maté, d'où le nom de yerbamaté que l'on donne à l'infusion. On met dans cette courge la poudre, le sucre et l'eau bouillante ; pour absorber le mélange, on y plonge un tube de métal terminé par une boule percée en petits trous appelée bombilla, ou plus simplement un tube de roseau terminé par un minuscule passeur, faisant office de filtre; au travers l'on suce le liquide, comme on le fait avec la bombilla.
Ne pourrait-on pas servir à chaque convive son maté, lui réserver l'usage exclusif de sa bombilla? Cela paraît, à la vérité, très simple ; beaucoup de raisons s'y opposent. L'infusion d'abord n'est pas facile à préparer, il faut un certain tour de main pour placer la poudre, le sucre et la bombilla, de façon que celle-ci fonctionne sans se boucher à chaque instant; il faut, en outre, renouveler l'eau constamment, la
courge en contenant fort peu; enfin, et cela est sans doute la raison majeure, l'arôme de la yerba offre cette particularité qu'il ne se développe qu'au fur et à mesure des infusions ; la première est moins riche en principes aromatiques et réconfortants que la sixième, et Ton peut l'employer jusqu'à la dixième.
Toutes ces raisons ont milité pour la conservation jusqu'à nos jours du procédé que pratiquaient déjà les Guaranis à l'époque de la conquête, et que les jésuites n'ont fait que perfectionner et généraliser. » (E. Dairkaux, Vie et Mœurs de la Plata, Hachette, II, 398-403, passim.)