‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 38 sur 151 · L'OUEST AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

L'OUEST AMÉRICAIN

Européen se fatigue plus lot, ou la nouveauté et le changement s'épuisent plus vite que les territoires situés à l'extrême limite des États-Unis. Toutes les villes américaines du Far- West se ressemblent; ce sont les mêmes rues mal tenues, encombrées d'énormes piles de briques et de mortier, les mêmes hôtels monstres avec l'inévitable buffet pour liquoring up, selon l'expression locale, et leurs dîners assourdissants et leurs massifs déjeuners1. On n'éprouve aucun plaisir à arriver en un (cl lieu, aucune peine à en partir. Nul intérêt historique, ni tradition ni légende, rien qui parle à l'Ame et éveille sympathie. Le pays, dans son long parcours, produit partout la même impression, une impression Jo pesante uniformité. On traverse pendant des centaines de milles des territoires bien boisés ou des prairies aux horizons infinis ; ou admire la grandeur dos lignes et le lointain des paysages, en calculant combien d'êtres humains pourraient y trouver le confort et le bonheur matériel; mais on ne peut toujours admirer des forêts, si grandes qu'elles soient, ni des prairies et des horizons. Bientôt la monotonie vous envahit et vous domine. « Vous n'avez plus que cinq cents milles pour arriver, » vous dit l'homme du chemin de fer. Vous engagez la conversation avec vos compagnons de route, à côté desquels vous êtes depuis assez longtemps pour que l'on puisse prendre cette liberté. Mais ce n'est pas chose facile. M. A. Trollope a dit avec vérité qu'un Américain sortant des États de l'Ouest est taciturne autant qu'un Indien. 11 restera assis pendant des heures sans prononcer un mol; il ne semble nullement éprouver le besoin d'échanger des idées. Mais qu'il s'y mette une fois, il parlera avec énergie, sinon avec violence. Si vous l'amenez à tenir une conversation, n'importe sur quel sujel, il ne se passera pas bien du temps avant qu'à son tour il ne mette sur le tapis les sujets auxquels un Américain en revient invariablement vis-à-vis des étrangers. Le fait que les Brilishers ont rossé tous les peuples du monde, et que les Américains ont rossé les Britishers, établit naturellement que les Américains sont la plus grande nation du monde, et la plus puissanle, la plus intelligente : voila ce qu'on vous dit, ce

i. • [lan» un buffet rts l'Ouest, de Mandat- Grancey a on faco ds lui un liem qu'il coupa on petit» morceau! ; il y ajoute un neu ■i.y.K.-mv. quelqnas pointe»

□ a air de liïe inlisfaclion... » {Danslps taiiUaijiies flucVisajej, £'lon, y,. ï.\

qu'on vous répète à tous propos. Vous n'ayez qu'un moyen de couper court, c'est de vous tenir pour convaincu. C'était une règle de convenance avant la guerre civile, c'est maintenant une règle de prudence. Mettre le moins du monde en doute, je ne dis pas le droit du Nord, mais sa supériorité constante en toute rencontre, ce serait s'exposer à un fort mauvais parti. » (Cité par Année géographique, Hachette édit., 1865, p. 288-289.)

La colonisation. — «Traversons tout de suite le Mississipi : c'est à l'Ouest qu'il faut aller pour rencontrer les éléments primitifs de la société américaine, la population hétérogène d'émigrants européens, réfugiés politiques, mécontents et misérables, cadets de famille en quête de fortune, les déchets, les hors-cadre de notre Europe, les aventuriers qui s'attaquent au pays vierge, en défrichant la forêt, en brûlant la prairie, en creusant les premiers sillons dans cette glèbe toute neuve. C'est à l'Ouest aussi qu'est la matière première qui, travaillée, fait la richesse américaine. Dans la grande usine nationale, c'est là qu'arrivent directement tous les produits du sol, que l'on voit élaborer et transformer par des engrenages à mesure qu'ils avancent vers l'Atlantique. Au commencement c'est un carré de prairie grand comme dix départements français, et que le président, après négociation avec les Indiens, déclare ouvert à la colonisation. Au mois de septembre dernier, dans le Montana, tombèrent ainsi les barrières qui entouraient un vaste espace vide. Depuis plusieurs jours, une multitude campait autour de la frontière comme la foule qui, aux jours de représentation gratuite, va s'installer le matin aux portes de l'Opéra. Voilà où il faut aller pour voir la matière informe et grossière qui, façonnée par le milieu, en une génération devient américaine, s'assemble avec une rapidité étrange en société organisée. Un jour, à midi, un coup de canon tonne. C'est le signal : le territoire est ouvert, et, comme une onde accumulée, le flot humain fait irruption de toutes parts. A cheval, en voiture, à pied, on s'élance, on bouscule son concurrent, on le gagne de vitesse pour mettre le pied sur un bon lot. Le soir on s'installe sous la tente; le lendemain les cabanes de bois apparaissent, puis des boutiques en planche, quelquesunes de ces épiceries américaines où l'on vend du tabac, des selles de cheval, des haches et du sucre. Au bout de six semaines, les premiers rails coupent la prairie de leurs lignes rigides; les gares surgissent; à côté des gares, les elevators

L'OUEST AMÉRICAIN où le blé, à portée du chemin de fer, attend les commandes <[uele télégraphe envoie de l'Est; autour des elevators, une banque, une église, et tout de suite on allume les hauts réverbères éleeliiqui-s dont la clarté violente, projetée sur vingt baraques en planches et sur les'fleurs de la prairie, proclame au loin l'orgueil et l'espoir de la cité naissante. Ainsi commence un coin d'Amérique; à présent, que les chemins de fer le favorisent, que plusieurs lignes s'y croisent, que ses maisons soient riche», dans six mois, à la place de ces vingt maisons de bois s'étendra poul-élre une petite ville où les fermiers viendz'ont acheter leurs machines agricoles; c" trente ans, unegz-ande cité, un vaste marché de farines cor Saint-Paul et Miuneapolis, une puissante tille r(V viande con Chicago... » (A. CHEvaiLLON, Revue dtt Deux Mondes, l" avril 1892, S3T-S58.)

Le peuplement <U\ l'Ouest a fuit ili=qwiiiti'p les huflles, qui furent ei utiles aux Indiens et dont noua parlent a chaque instant les premiers explorateurs.

Les buffles. — « De grand matin je quittai le camp pour les voir plus à mon aise. J'en approchai par des ravins, sans me montrer et sans leur donner le vent qui m'était favorable : c'est l'animal qui a l'odorat le plus subtil; il lui fait connaître la présence de l'homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il s'enfuit, cette odeur iul {tant, in.xuppijytiible. Je gagnai inaperçu une haute colline; do là je jouissais d'une vue d'environ douze milles d'étendue. Cette vaste plaine était tellement couverte d'animaux, que les marchés ou les foires d'Europe ne vous en donneraient qu'une faible idée. C'était vraiment comme la foire du monde entier, i-as-emlilée dans une de s plus belles plaines. J'admirais les pas lents et majestueux i ces lourds bœufs sauvages, marchant en lile et en silence, tandis que d'autres broutaient avec avidité le riche pâturage qu'on appelle l'herbe courte des huflles. Des bandes entières étaient couchées sur l'herbe au milieu des fleurs... Je ne pouvais me lasser de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai ces masses mouvantes dans le même étounement. Tout à coup, l'immense armée parut éveillée; un bataillon donnait l'épouvante à l'autre, toute la troupe était en déroute, fuyant de tous eûtes. Les buffles avaient eu le veut de leur ennemi commun : les chasseurs

s'étaient élancés au milieu d'eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les bruits sourds que l'on entendait étaient semblables aux mugissements du tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche ; ils firent un grand carnage parmi les plus gros de ces animaux. Je retournai avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de bosses, de côtes,... abandonnant le reste aux loups et aux vautours...

J'ajouterai, pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux sur le Missouri, que cette année 1840 la Compagnie des pelleteries a descendu 67,000 robes de buffles à Saint- Louis. On évalue en outre à 200,000 le nombre de buffles que les sauvages du Missouri tuent tous les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements et leurs couvertures de selle.

Nous tuions sans peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait notre camp. Dans tout mon voyage je n'ai pu me lasser de contempler avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules, leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n'était connue, leur seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans leur propre défense, lorsqu'ils sont blessés et serrés de près. » (P. de Smet, Voyages aux montagnes Rocheuses, Lille, Lefort, 1845, p. 18-23.)

CHICAGO

Les origines. — « La fondation de Chicago remonte au commencement de ce siècle, mais il aurait fallu beaucoup de complaisance pour appeler déjà ville cette station perdue au fond du désert1. Rien n'égale sous ce rapport la confiance

i. On a donné diverses interprétations du nom de Chicago; d'après les uns, les mots Chicak oak signifient un trou de putois; pour d'autres ils signifient oignon sauvage; c'était une bourgade des Miamis qui est mentionnée par le voyageur Nicolas Perrot en 1671 ; il y eut là un fort français, le fort Chingatouk, qui est signalé sur une carte de 1683. Les Américains y élevèrent en 1804 lefort Dearborn, qui Tut abandonné en 1812, rebâti en 1816 et démoli en 1856. Long le visita en 1823. Voici le tableau qu'il en donne: « L'aspect de Chicago et de ses environs ne répondit nullement à l'idée que nous nous en étions formée d'après la relation d'un voyageur qui dit que c'est le pays le plus fertile et le plus beau que l'on puisse imaginer. Cependant, malgré l'activité et la vigilance des officiers, il fut

CHICAGO

intrépide d'un Américain. Vous entendez parler d'une ( nouvelle, on vous vante arec enthousiasme sa grandeur future: vous demandez à la voir, et vous apercevez... uiio maison du planches au milieu d'un champ à peine défriché. Laissez faire le sellier, ce qui n'est encore qu'un rêve de son imagination ne lardera pas a prendre corps. Toutefois, il y a cinquante ans, l'esprit d'entreprise dans l'Ouest n'était pas, à beaucoup près, aussi actif qu'aujourd'hui...

En 4830 Chicago continuait à n'être rien de plus qu'un poste militaire et une station pour le commerce des fourrures; on y comptait douze habitations; une forteresse faite de quelques troncs d'arbres abritait une poignée de soldats ; à côté, deux ou trois ignobles tavernes vendaient l'eau de feu aux Peaux-llouges. Des armes et de l'alcool, voilà sous quelle forme la civilisation se présente presque partout au sauvage; puis, quand il est abruti, on s'étonne de sa dégradation. La race saxonne en général, la race américaine en particulier, n'est pas réputée pour sa douceur envers les peuples indigènes qu'elle dépossède.

Vers 1833, les colons commencèrent à se diriger vers la ville naissante; avant la fin de l'année, cinquante familles s'évertuaient à transformer en rues, en jardins, en champs de maïs, !a prairie inculte. Cinquante familles au milieu de l'immense solitude! Il semblerait qu'il y avait assez de place pour elles et pour les Indiens ; les prévoyants pionniers n'en jugèrent pas ainsi. Au mois de septembre 18X1, sept mille I'eaui-lîouges assemblés dans Chicago échangeaient, contre

soldats ciï[ ri',' foiuiitTi'o à la cullurc'ile la terre., l.e terrain ost trop bas, trop bun.idoet tropeipoaé au l'roid et aui vents plurieui quiaouftleutdu lac pendant la plu« grande partie de l'année; le grain eut fréquemment délruiipar desmjriados

u Le Tillnpt', rnii^n', innannennel". lie .i.ii.sisli* l|'lVm ■ e i"l petit nombre de rabane* basses, .'al, -s. iliilr.ei, liabilé,^ pal- ,1,-s t w= mis-raldes qui Talent a

ta»ls. » (.Voueetlet Annalet de. mga ges, XXVIII, 343-350.)

La ville actuelle a Ï7 kilomètre! do langueur, S de largeur; une do ses rues a Î7 kilomètres; Cliicago possède cinquante ol une lignes de cheroin île fer; la

allemande; ..J'ai rarement rencontré, dit il.- Mari Ji.t-t.ratu-cv, uim hostilit.; pour t» franco auisi caractérisée que colle qui ressort du ton général do la presse de Chicago. H\Enmiiu c/.e; fonde Smn, non. p. 355.) lu recensement détail!,

mille habitants. Elle s'est app.rl.-.fl I, (■■■■.<■■ .,'■■> p.;,irirs, la .vriic des (nci (le surnom le plus osart;, la merveille dé l'fJvitl, la péri* de l'Union.

des marchandises sans valeur, un territoire de 4,000 à 5,000 lieues carrées. L'acte de vente stipulait que les sauvages se retireraient vers l'ouest au delà du Mississipi. Une semaine plus tard, quarante chariots attelés chacun de quatre bœufs transportaient à travers la plaine les enfants des Potlawato raies et leur misérable bagage; les hommes et les femmes suivaient à pied. Au bout de vingt jours la tribu arriva sur les bords du grand fleuve ; elle le franchit et poursuivit pendant vingt autres jours la marche qui l'éloignait à jamais du pays de ses ancêtres. Quand on se promène aujourd'hui dans les rues de Chicago, on a peine à se figurer que trente-quatre ans auparavant les Peaux-Rouges étaient maîtres du sol.

Les Indiens partis, les colons avaient à exécuter une rude lâche pour rendre à peu près habitables les districts qu'ils venaient d'acquérir. La prairie, sur cette rive du Michigan, n'est guère plus élevée que le lac lui-même; les premiers défrichements avaient mis à découvert une vase que la moindre averse convertissait en une mer de boue, le moindre rayon de soleil en un océan de poussière. Pendant la saison des pluies, la ville était noyée dans une immense flaque d'eau, et pour y arriver il fallait traverser une sorte d'étang où les chevaux entraient jusqu'au poitrail. « Je ne donnerais pas de ces terres-là dix cents l'acre, » disait un négociant de New- York. Aujourd'hui le mètre carré se vend 1,000 dollars. L'agriculture ne semblait pas avoir meilleure chance de succès ; Chicago tirait une grande partie de ses approvisionnements de la rive orientale du lac.

Avantages de sa position. — Pourquoi donc les colons avaient-ils choisi cet emplacement incommode? Pourquoi, malgré tous les obstacles, étaient-ils pleins d'espoir? C'est que, sur le point où ils bâtissaient Chicago, le Michigan offre un excellent port. Ses eaux ont creusé un fossé large de 200 mètres, long de 1,200, qui s'avance dans la plaine, puis se partage en deux bras se dirigeant l'un au nord, l'autre au sud, parallèlement au bord du lac. Cette espèce de rivière, cette crique étant dépourvue de courant, a l'avantage d'offrir un abri sûr aux bateaux que les fréquentes tempêtes du Michigan mettaient en danger. Elle est accessible aux plus gros navires de la navigation intérieure et met Chicago en possession d'une ligne de chantiers et de magasins longue de 10 lieues. Grâce à cette situation, la ville devait concentrer en partie le commerce des lacs américains : toutefois ce n'était encore qu'une active petite place de quatrième ou cinquième

CHICAGO lit

ordre. On avait commencé à saler un peu de viande de bœuf et à l'expédier au dehors; en 1839 celte industrie avait pris un certain développement; un négociant hardi avait eu aussi l'idée de créer à Chicago un entrepôt pour les céréales, et des quantités considérables de grains étaient chaque année apportées du fond de la plaine jusqu'aux rives du Michigan. Par malheur, la saison du transport était aussi la saison des pluies; les chariots al télés de bœufs avaient grand "peine à faire une longue roule sur le sol détrempé; c'était pis encore quand ils arrivaient à la ville : ils s'embourbaient dans lit vase profonde, défonçaient les rues, les changeaient en fondrières; les lourds véhicules s'accrochaient, s'enchevêtraient les uns dans les autres et formaient une confusion impossible à décrire. Tout Chicago élait mis en émoi ; les passants, arrêtés dans leurcourse, se voyaient bienfûl couverts des pieds à la tète d'une boue épaisse et noire, terne livrée de la cilé entière ; quand on élait parvenu à dégager le passage, il fallait jeter des planches en travers des ornières pour rétablir la circulation ; enfin, la future reine des lacs était, de toutes les villes des prairies, la plus désagréable. L'étranger que le hasard y avait amené s'enfuyait au plus vite sans soupçonner le moins du monde que ce maussade marécage dût devenir un jour l'orgueil du nouveau monde, le grand entrepôt, le comptoir el la capitale de l'Ouest.

Chicago en 1867. — Mais rien n'effraya ni ne décourage le colon yankee; volontiers il dirait, ens'appropriaiit une parole bien connue : « Impossible ! ce mot-là n'est pas américain ! » Deux choses manquaient à Chicago pour développer les germes de prospérité qu'elle avait en elle; il lui fallait des voies de communication par terre et par eau. Le canal qui unit la ville à la rivière de l'illinois, et par suite au Mississipi, fut commencé en (836 et terminé en 1848 ; dès lors une ère nouvelle s'ouvrait pour les settlers el les fermiers qui s'occupaient à défricher les fertiles prairies de l'Ouest ; leurs grains, leurs bestiaux, leurs fourrages, amenés facilement à Chicago, élaient expédiés par les lacs vers le littoral de l'Atlantique el jusqu'en Europe... Un an après l'achèvement du canal, le sifllet de la locomotive retentissait pour la première fois dans les plaines du Michîgan.

... Depuis quelques années Chicago fait une quantité d'affaires si prodigieuse qu'elle en serait elle-même étonnée si elle avait le temps de s'arrêter el d'aligner des chiffres. L'exportation des grains, quif avait commencé en 1838 sur

échellebien humble, 78bushels (le bushel = 36 litres), en comptait 16 millions en 1855, 60 en 1867. Les eaux du Michigan. naguère silencieuses ou troublées seulement par les pagaies des Indiens, devinrent le point de ralliement d'une flotte nombreuse. Bricks, steamers, goélettes, bâtiments de toutes sortes, distribuèrent sur la rive du grand lac une partie considérable des céréales amenées à Chicago par les canaux et les chemins de fer1. » (Em. Jonveaux, l'Amérique actuelle, Charpentier, 1870, p. 4-9.)

Union Stock Tards, Armour et C°. — « Êtes-vous allé chez Armour ? me demandait-on sans cesse dans la métropole de rillinois.

— Non, cela ne m'excite que médiocrement.

— Allez-y, je vous assure ; venir à Chicago et ne pas visiter Armour, c'est, comme disent les Anglais, voir la pièce sans Hamlet. »

Las de m'entendre répéter cette invitation à la boucherie, je me décidai à filer vers les yards.

Je me rendis donc par le railroad du Lakeshore tout là-bas, vers l'ouest, à ces Union Stock Yards où se découvre la plus grande industrie de Chicago, celle des bestiaux, qui, dans un vaste enclos ayant quatre fois plus d'étendue que notre Champ de Mars, sont parqués au nombre de vingt-cinq à trente mille environ.

A l'arrivée au milieu de cette plaine immense, parmi une armée de cavaliers, fermiers et cow-boys montés sur des chevaux superbes, d'une fringance égale à celle des coursiers de Buffalo-Bill, je me sentis comme naviguant sur un océan de bétail. A l'infini, tout à l'entour, sous le soleil du matin, des dos de moutons ou de porcs ondulaient, à peine endigués par de légères balustrades; par places, le fauve pelage des bœufs émergeants apparaissait comme de longs rochers vivants, et de cette marée animale, embrumée de poussière,

1. « Pour le commerce des grains, il y a sur les bords de la rivière de Chicago vingt-sept élévateurs-entrepôts qui sont reliés aux diverses lignes de chemin de fer par une voie ferrée; l'ensemble de ces magasins peut contenir 10,105,070 hectolitres de grains; ils emmagasinent et distribuent ce blé avec une vitesse étonnante. Le blé est enlevé par de grandes chaînes à godets qui puisent dans les trains ou dans les bateaux adducteurs... » (P. Drouet, Examen sommaire de l'agriculture..,, Caen, p. 140.)

CHICAGO 157

sortaient des rauquijmeuts, des lii-liunoiits, des mugissemenU de détresse, ainsi que d'une foire colossale et apocalyptique.

Avec l'esprit statistique cher aux Américain?, on me montra la longueur kilométrique des rues pavées en bois; ou me parla de 20,000 auges à boire, de 30,000 auges à nourrir, de six puits artésiens fournissant l'eau, et de 2i,000 employa pour toute la surface de ces yards.

Puis, dans une poussière noire, au travers de rails encombrés de locomotives, de voitures d'approvisionnement, de carrioles de visiteurs, de courses de chevaux lancés au galop, par groupes de six à huit, avec un seul cavalier au centre, je fus condui! devant d'immenses et vilaines bâtisses grises et rouges, d'aspect sinistre, où l'on me confia à un boy pour !a visite de ces fameuses entreprises qui font d'un bœuf ou d'un cochon vivant une certaine quantité de viande aussitôt salée et empaquetée pour la consommation quotidienne de l'univers.

Je me trouvais chez Armour et C°.

Déjà, l'estomac comme dans un étau et le cœur en détresse, je revoyais au-dessus des bâtiments, en travers des rues et ruelles de cette ville lugubre, de larges ponts de bois sur lesquels bœufs ou moutons élaient poussés par bandes, et l'horizon était de tous côtés comme barricadé par ces viaducs vers la mort.

Dans l'atmosphère, une lourde odeur de viscères ouverts, mêlée à la tiède et fade vapeur du sang.

Aucun bruit d'usine; un elevated spécial circulant là-haut chargé de matières animales, quelques mugissements sourds et le martèlement des sabots sur ces ponts élevés, canalisant les bonis du Far- West vers les boites à conserves de la maison Armour.

Le boy me tira par la manche et me fit signe de le suivre au bout d'un escalier rouge, comme naguère celui de la Veuve h.\a. Roquette. Il m'expliqua que c'était ce matin-là une tournée des bœufs ; les cochons, plus gais dans la mort, plus folâtres comme marque d'agonie, étant réservés pour le lendemain.

Le petit escalier gravi, une porte s'ouvrit, et aussitôt l'affreux spectacle se dessina, dont je ne compris le truquage et tamise en scène que peu après.

Au milieu d'une salle longue de mille pieds, trois ou quatre cents bœufs, déjà décapités, étaient pendus par un jarret d'arrière que les hommes demi-nus, sanglants, sciaient en deux, tailladaient à coups de hache, dépiaulaient à l'aide de

cisailles ingénieuses. Sur le côté, des spécialistes rivalisaient de zèle et d'activité pour laver, sur des éviers inondés d'eau tiède, les tripes, les matières grises du cerveau, les rognons, les ris et les fraises, tandis que d'autres, perdus dans les montagnes de têtes, d'un rouge intense que Delacroix même n'atteignit jamais, luttaient, la hache, la scie ou le couperet à la main, pour faire jaillir des boites osseuses les exquises cervelles et les yeux, régals des délicats.

Une puanteur intolérable, faite de boyauderies excrémentielles, de sang chaud et caillé, de graisses évaporées, de peaux retournées, montait en buée de cet abattoir, dont je ne voyais encore que l'effroyable ensemble.

Le boy, 1res attentif, me fit remarquer le mécanisme initial ; — la-bas, à gauche, se lisait la préface : j'approchai.

Des wagons privés de toit circulaient sans relâche, chargés chacun de deux bœufs et, au passage, des contrôleurs à massue leur octroyaient, avec une vitesse prodigieuse, la contremarque pour le paradis, de la salaison.

A peine le coup de massue assené, le wagon basculait, une des parois s'ouvrait, et les deux bœufs, encore animés de spasmes musculaires, roulaient sur le sol, aussitôt harponnés par le jarret d'arrière, hissés sur une tringle, la tête en bas, et, en une demi-seconde, largement égorgés.

Oh ! ce sang tombant en large cascade et qui, éclairé par le soleil feneslral, apparaissait en transparence vineux et violacé ! Combien de Ilots, en six secondes, n'en vis-je point couler! Combien de têtes hardiment coupées d'un habile coup de scie ne vis-je point tomber, immobile, écœuré, les semelles de mes chaussures comme collées aux dalles gluantes et visqueuses de cette ignoble fabrique !

Des boueurs, munis de leurs repoussoirs de cuir, chassaient devant eux cette épaisse masse liquide au vermillon intense ; les bœufs en leur dernier convoi arrivaient toujours, aussitôl tués, et l'odeur devenait plus lourde, plus chaude, plus viscérale... Je m'enfuis, le visage verdissant, secoué par des nausées, et je visitai encore des pièces diverses, dévidages de boyaux, salles de salaison, glacières, mises en boîtes, sans reconquérir mon aplomb. Ahuri de mon peu d'estomac, le boy me fit visiter la fabrique de beurre Armour et C°.

Je croyais à l'idylle après le carnage, aux laiteries souriantes, aux senteurs réconfortantes et fraîches des caillés, à la blancheur des laits tamisant le beurre nouvellement sorti des batteuses. Hélas ! ce n'était point cela.

Le manager de la beurrerie me montra avec orgueil el complaisance des chambres de graisses porcioes et bovines aux tons jaunes et blancs, réunies en d'énormes séchoirs m'expliqua et me fit comprendre la mixture de ces suifs étranges avec des huiles aux provenances douteuses, et je dus passer successivement par tous les degrés de la fabrication de ce beurre innomable ; je le vis accumulé dans des cuves, plus jaune que nature, remué à ia pelle par des terrassiers enfouis à mi-corps dans ces terrains graisseux ; puis, remontant vers d'autres étages, je pus en étudier la salaison mécanique et observer le maquillage de celtn horrible mixture, la mise en boites, en petits pâtés fleuris de vignettes, encollerettésde papiers...

0 Virgile I Û Delille ! û Florian 1 poètes des exquisités rustiques et des douceurs bocagêres, qu'eussiez-vous pensé d'un tel démarquage de la nature !

Au sortir de cette beurrerie infâme ', je n'avais plus qu'à regagner les bords du Michigan ; je repassai au travers de l'Union Sfoci Yards, parmi les cow-boys el leurs véhémentes montures, et devant cette mer de bétail prête à s'écouler vers les archipels d'abattoirs voisins; je ne fus pas insensible aux cris stridents des cochons, à ces coïnements déchirants et térébrants comme le bruit des scieries mécaniques, et dontla plainte me suivra toujours lorsque je reverrai notre antique foire aux jambons. » (Oot. Uzannë, Vingt Jours dans le nouveau monde, May el Motteroz, 1893, p. 132-139.)

Les porcs. — «C'est un samedi après-midi, et les tueurs de bœufs chôment ; des cris perçants nous apprennent que le répit ne s'étend pas aux compagnons de saint Antoine. En suivant

petit fe lit hourei

i, puis

Page 1