‹ L'Amérique; anthologie géographiqueChapitre 42 sur 151 · L. Didier. — L'Amérique. Ift · texte numérisé non relu

L. Didier. — L'Amérique. Ift

C'est à Noms' qu'on fait connaissance avec les premiers geysers... Ils sont disséminés dans la foret, par places el par flaques. Le groupe le plus important a rongé toute la verdure un assez grand espace. Il y en a de toutes sortes : des bassins qui forment de gros bouillons an centre, des .jets en artichaut, des bouches étroites qui percent un amas de rochers dont les arcades, les déchirures, laisserii échapper une odeur de soufre avec des bruits lointains et étranges dans des bouffées de vapeur. 11 y en a de grands, de minuscules, de droits, d'inclinés. En voici un qui jaillit horizontalement comme une gueule de bronze crache dans un bassin. On en découvre partout. On tourne un bosquet, on tombe sur une vasque fumante. Tout ce pays repose sur des nappes d'eau chaude, et la croûte est mince. On fait des trous avec une canne, et il en sort un jet de vapeur. On marche dans une buée. On dirait un champ de bataille abandonné après un incendie qui aurait dévoré plusieurs hectares, et qui fumerait encore. Ce sont partout des bassins chauds et clairs, des jets bruissants, des gerbes évasées, des colonnes de fumée droiles ou rasantes. Quelques herbes jaunes essayent encore de pousser dans les restes de terre végétale; des nuées de grosses sauterelles s'y délectent.

Sous le sol on entend des bruits sourds, un vacarme d'eaux secouées, de bouillons, de trépidations, de soupapes humides. De temps en temps une fusée éclate ; c'esl un geyser qui part à son heure. Chacun a en main l'horaire des éruptions; elles sont d'une exactitude qui est presque une politesse. Au moment voulu, tous les touristes s'approchent, font le cercle, guettent les premiers jets, arment leurs kodaks et photographient la gerbe d'eau dés qu'elle fait son apparition.

Ici c'est un bassin clair el profond, là un cratère en geysérite blanche, ou en lave noire et friable, ou en roches jaunes el rouges. L'Encrier du Diable soulève lourdement de la boue noire, comme si, au fond de celte mare fangeuse, quelque monstre invisible, en se tordant et en se retournant, produisait les boursoullures et les dépressions de la surface. A côté, le bassin Èmiiritude est d'une limpidité sanHé^ik*. L'œil plonge sans obstacle jusqu'à des profondeurs insondables, comme si cette eau était de l'air pur; il dislingue jusqu'au fond les festons délicats dt.'s formulions, les végétations Jeu Idées, l'entrée noire de la caverne qui s'ouvre sous l'entonnoir, et l'eau colore toute cette vision d'une leinto verte de béryl, la plus

douce aux regards. Partout ce sont des crevasses rugissantes comme des plaies du sol qui crieraient, des entrailles qui seraient des gueules hurlantes. Les voix sont stridentes, mugissantes, avec des gloussements humides et des éclats soudains quand arrive l'heure de l'éruption. Alors la vapeur se condense; il pleut des gouttes tièdes. Certains cralères ont une telle force de propulsion que la masse d'eau, en retombant, fait trembler la terre à la ronde. Us ont quelquefois des formes étranges de coquilles ou d'oreilles. Le sol est fait de dépôts cassants, de cailloux piles; il craque sous les pieds; par endroits on croirait fouler une plage de sable...

Bassin Inférieur. — Nous sommes sur un vaste plaleau, dont une moitié est pourrie et crevée par les geysers. C'est le Lower Geyser Basin. Sur la plaine unie fument, comme des autels, les mares et les solfatares, jusqu'à l'horizon borné par les bois. Le sol est friable, avec des tons fondus, jaunes et blancs, des balcons humides, des crevasses qui hurlent à cûlé de leur écriteau en bois peint : l'Impulsive, la Clepsydre, la Fontaine, etc.

Par delà le plateau fumant, derrière un Ilot de verdure, resplendit, au milieu d'une vaste clairière, le Pot à peinture (Paint-pot). C'est un bassin de chaux, fort large, oblong, avec des anses, des promontoires. 11 est rempli d'une belle chaux blanche et rose, veloutée, flne comme la plte du plus pur kaolin; tous les alentours en sont éclaboussés, car elle est en ébullilion; elle soulève à sa surface de larges cloques, ampoules argentées, qui se crèvent en dessinant autour d'elles de grandes Heurs aux nervures délicates. Les ondulations de ce lac épais et dense sont lentes et persistent longtemps avant de s'aplatir; elles se plissent quand elles se rencontrent, et tous ces bourrelets tendres, sans cesse contrariés par les bulles nouvelles, forment au-dessus de cette pâte liquide les plus gracieux dessins. Une margelle de chaux solidifiée entoure le bassin. Tout le long, le sol blanc, crevassé, rugueux, couperosé par la chaux refroidie et desséchée, est percé de trous, de déhiscences béantes, au fond desquelles on entend le grondement de la matière brassée, refoulée, projetée contre la croûte supérieure, avec des remous et des chocs sonores comme une lointaine canonnade.

Tout aulre est l'aspect de la Gnutik-FoiUttiitc : c'est un petit bassin qui n'a pas un mètre de largeur, un simple trou qu'entoure un bourrelet épais de rocaille s siliceuses... L'éruption commence par une gerbe, suivie d'une autre oltw Ua.u\fi. •

chaque jet dépasse le précédent en haute' retombant, il piquait le suivant d'émulation. Les plus hauts atteignent vingt mètre». C'est un spectacle inoui, inimaginable, incompréhensible, effrayant, d'assister à celte explosion tumultueuse. Celle Saque d'eau, grande comme une nappe, devient tout d'un coup, brusquement, une masse dont les bonds furieux, désordonnés, fonl jaillir avec fracas l'eau bouillonnante, inondent les rocailles d'alentour, emplissent l'air d'une odeur de soufre et d'un épais nuage de vapeur. La colonne monte droite et vigoureuse, par saccades pareilles aux flammes intermittentes du Iycopode, dans les incendies simulés sur les théâtres. Ce sont des bouffées comme si l'on ouvrait de temps en temps une soupape. Chaque jeL entraîne avec lui, comme une sorte d'étui, une large gaine de vapeur; elle s'élève aussitôt, en un nuage compact beaucoup au-dessus de la coupole humide, qui retombe en gouttelettes. A cette heure, les cratères d'alentour font l'effet de fumerons. L'énorme masse de buée chaude monte droit, en sifflant avec force; puis, sous l'action d'une brise légère qui souffle làhaut, la colonne s'incline en s'élevant toujours... Cependant, les gerbes énormes se sucendeut, retombent sur elles-mêmes, inondent la penie du plateau, semblent se pousser, s'exciter l'une contre l'autre. Le flot qui rentre dans le gouffre, quand son élan est épuisé, ranime la fureur de celte gueule béante. C'est un vacarme assourdissant; on dirai! que les masses liquides, à leur retour, rencontrent el combattent sous terre celles qui s'élancent, qui sont prêtes à faire a leur tourexplosion, à jaillir tantôt tout droit, tantôt en jets de cûlé, isolés, faussés par ricochet. Des uuages de buée entourent et cachent l'orifice, la colonne humide, les rigoles, les flaques... Je lire ma montre; il y a une demi-heure que l'éruption a commencé ; la forée est la même... Mais déjà la vapeur est devenue fumée noirâtre, comme si, l'eau des cavernes s'épuisant, c'était maintenant la vase du fond que le géant rejette. L'n coup sourd retentit sous le sol, comme si une roche détachée dans le tourbillon souterrain était venue frapper contre la croûte terrestre. Ce bruit, venu de là-bas, est effrayant comme un appel de l'autre monde. Le choc éveille l'imagination et l'entraîne à travers cette bouche qui s'ouvre sur les profondeurs de la terre. Quelles merveilles ou quelles horreurs verrait-on si on s'y laissait tomber? Quel océan de vagues eu ébullilion frappant avec fureur les parois de la giganLesque bouilloire, dans une lourmente frénétique qui roule les rocs el les arbres morts!

Bassin Moyen. — Les geysers abondent tout le long de la Kirehole, En quittant le bassin inférieur, il faut traverser des jnarais gluants et mous d'eau refroidie. Tout le pays fume, glousse, répand des exhalaisons chaudes de barèges. Entre les deux grands groupes, on rencontre un pays extraordinaire, le demi-arpent d'Enfer [Ilell's Ilalf aa-c). La rivière coule enlre une colline boisée et une plaine inondée par un grand lac d'eau bouillante. On y accède par un pont formé de deux gros bouleaux jetés l'un près de l'autre entre les berges. De l'autre côté le sol est gluant, Élastique, rouge : on y peut tracer des lettres avec un bâton. Le lac s'étend au loin, fumant et presque invisible sous les nuages de buée. Les rives, faites par les « formations », sont feuilletées, rangées en encorbellement sur l'eau chaude. Kilos cèdent et s'inclinent quand on s'aventure trop près de leur bord. Devant soi on a nne immense plaine limpide et bouillante dont on ne voit ni les autres bords ni la fin. On voudrait pouvoir s'aventurer dans une barque sur ce lac perfide. Son rivage est parsemé des cadavres de libellules et d'oiselets qui se sont aventurés au-dessus de la région sinistre et qui n'ont plus retrouvé leur direction pour s'enfuir. L'eau a rejeté leurs corps bouillis. Ce geyser est formidable. Il a son trou d'échappement au milieu du lac, au fond du gigantesque entonnoir. Quand il s'élance, il déchire son tube; il projette violemment des quartiers de roches arrachées; Il semble que toute la région se soulève, comme si ses gerbes avaient l'épaisseur du lac entier. C'est un vacarme de tonnerre d'eau projetée à une hauteur considérable, et retombant en lourde flaque sur le sol Ébranlé; la vapeur couvre tout le pays, monte jusqu'au ciel; on dirait qu'une énorme soupape vient de s'ouvrir sur un des soupiraux de l'enfer. Le terrain est partout souple el dangereux. Quelquefois un coup de yent balaye la vapeur : on jouit alors d'un coup d'ceil fantastique. On aperçoit dans toute sa longueur la nappe d'eau claire, si claire que la vue plonge jusqu'à des profondeurs effrayantes, comme si on les voyait à travers un cristal pur teinté de bleu. Les berges sont des festons dorés et rosés que tapissent de fines conferves; elles plongent en hiais, comme les parois d'un enlonnotr, jusqu'à un trou noir, lointain, qui semble s'ouvrir directement sur le centre de la terre. On cherche vainement une pierre pour l'y jeter et vérifier l'éloignement. Les cailloux sont des débris du sol, une sorte de caoutchouc durci, léger et flottant. Du côté de la rivière, les rigoles de la berge ser-

L'AMÉRIQUE penlent entre les souches d'arbres raorls sur le sol blanc, qu'elles ornent Je lignes tortueuses et variées comme si l'enfer renvoyait, avec les dépôts ferrugineux, les ruisseaux de sang des damnés.

Toute celle région s'appelle le bassin Moyen. Jusqu'au Supérieur, la ligne îles geysers est à peu pivs ininterrompue. Toutes les forêts fument; des jets d'eau et de vapeur s'élancent par intervalles au-dessus de la cime des arbres. Toutes le3 clairières ont leur source, leur lac, leur cratère- Voici la Turquoise, une nappe rl'cau bleue, qui dort sur un lit de formation dorée, dont le reflet donne, au soleil, des teintes rouges aui nuage île s:i buée. Là c'est Arthèmis, un bassin aui eauttiÊiles et irisées; en voici un autre, dont l'eau pure prend, sur le fond c:ilnré de son bassin, tous les tons d'une gelée de groseille. La Gloire du matin semble être vide, tant l'eau est pure, calme, transparente, offrant aux regards tous les détails éclatants cl c'iitoyants de son entonnoir féerique, que perce, tout au foid et très loin, un trou noir. Tant de sources, tant do geysers, de cratères, de mares, de fumerolles, de solfatares, finissent par fatiguer. On se lasse des merveilles mêmes.

Bassin Supérieur. — L'excursion au bassin Supérieur est la dernière journée des geysers : elle n'est pas la moins piquante. Par une sorte de coquetterie, la nature prend soin de varier ses effets pour soutenir l'intérêt et prévenir la satiété. Au lieu du pays plat dont nous sortons, nous trouvons ici les geysers à bourrelets, à cheminées, à constructions ; ils crèvent çà et la la croule blanche des collines, les plis vallonnés de ce plaleau accidenté. Celui-ci, c'esL la Grotte, au curieux roc tourmenté, percé de trous, de galeries, d'arcades, tout embrumé de vapeur, et dressant vers le ciel, comme un moignon menaçant, une basse colonne de pierre. Cet aulre, qui a Taird'un donjon défonce et rasé par le milieu, c'estle Géant, dont les explosions terribles, tous les six jours, font un tremblement de terre. Partout on rencontre des cuvettes percées au fond, pleines d'eau dorée par les reflels des parois, et veloutée par les légers nuages de vapeur qui dansent à leur surface comme au-dessus d'une bassine de distillateur. LaFirehole traverse lout cet enfer, insouciante el ignorante de tant de phénomènes, aussi froide et aussi calme que si elle coulait en pleine prairie. Parfois sa berge est crevée par un jet d'eau chaude: elle le reçoit, fume quelque temps, le refroidit et poursuit son cours. Sur ses bords les torrents bouillants font

rage; il faut enjamber des rigoles de sang, des

j fond desquelles dorment des arbres morts et d'où

sort de la vapeur. De tous côtés, dans les bassins, les eaux sont atrocement tourmentées, se démènent, sautent, retombent, comme pour Échapper a quelque ennemi invisible qui voudrait les enchaîner, qui les lâche, puis les aLlire de nouveau. On a peur des surprises ; le sol sonne creux; des écrileaux vous avertissent par place : lhin(n:r'. On s'approche des bassins avec défiance, par la crainte d'un jet imprévu. Les accidents sont fréquents. Le gérant de l'hôtel, au moment où j'y passe, a glissé sur une planche jetée au-dessus d'un bassin clair, où les Chinois lavent le linge des touristes; il a la moitié de la jambe bouillie et déehiqueLée. Quelques jours avant, un cheval s'est enlisé dans un mud caldron, une chaudière de boue ; il y a disparu, comme le juif polonais de Mathis dans le four à chaux.

L'hôtel est un petit chalet en lattes mal jointes, recouvertes de papier gris épingle sur le bois pour séparer les chambres. 11 est élevé au milieu des hilts fumants. On prévoit qu'il sombrera un jour dans les sources chaudes, et alors on le rebâtira ailleurs sans grands frais. De la terrasse on les aperçoit presque toutes : le Château-Fort (Castle), la Théière (Tea-Kelilà), et surtout le roi du plateau, le Vieux-Fidèle {Old Faithfull), qui doit son nom à la régularité persistante de ses colères. Dans cette région où il n'y a ni routes ni ponts, il est curieui de lire tant d'écriteaux et d'afliches. Les geysers sont étiquetés, llanqués d'un petit pieu qui porte leur nom. Le gravier est cassant, crie sous les pas. Les cratères ont toutes les formes : celui-ci en pierres plates et ravinées, figure une tleur de toutes couleurs et s'appelle l'Anémone; voici la Ruine, grand trou fumant, sans eau, encombré de pierres où sautillent des grillons et où défilent entraînées de grosses fourmis rouges. Un roc strié, feuilleté, en forme de cûne, supporte en haut de sou dôme un bassin qui lance tous les quatorze jours des jets d'une formidable puissance : c'est la Géante. Voici plus bas un trou qui semble une large plaie, une ecchymose où ae mêlent des tons blancs, bleus, jaunes, verts, avec des bourrelets circulaires, des suintements ferrugineux, des écailles noires, dans une odeur chaude de lessive. On entend des coups souterrains, des remous lointains, un vacarme d'eau courante et bouleversée. Cet autre Ait/ a la forme d'une éponge percée de mille petites cavernes. Dans le sol, des fêlures molles et friables sont humides, chaudes el font de petits glous-

sements. En vérité, c'est trop de geysers; et cette abondance est bien américaine. Dans ce pays, ils ne font rien avec mesure.

Le Vieux-Fidèle ouvre son cratère au sommet d'une colline de chaux, à côté d'une cheminée qui fume sans cesse sans lancer d'eau. Le cratère est peu large et vide. On entend des remous gronder à une grande profondeur. Le trou lance des bouffées de vapeur. Soudain le niveau de l'eau souterraine s'élève, emplit l'orifice et déborde; aussitôt une gerbe isolée s'élance à une grande hauteur et emplit l'air d'une colonne de buée épaisse. Les gerbes se succèdent alors, minces et hautes, entourées de nuages vaporeux; elles retombent d'un même côté ; on peut approcher du bord pendant l'éruption ; la force de propulsion est terrible; il semble à tout moment que l'orifice de roches va voler en éclats sous la formidable pression du jet qui s'échappe, avec un mugissement affreux, par cet étroit canal. L'éruption ne dure que cinq ou six minutes. Alors les gerbes s'abaissent, l'eau rentre dans les dessous de la chaudière, le cratère se vide; on ne voit plus qu'une pluie de gouttelettes retombant en coupole que le soleil aiv gente. C'est le sommet du geyser souterrain qui continue à jaillir dans la cheminée du cratère. Il diminue, s'enfonce, disparaît; des coups sourds apportent encore les dernières agitations de la masse bouillante ; puis tout cesse, les flocons de vapeur remontent doucement, et le geyser se tait pour une heure. » (Léo Claretie, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1893, p. 855-879. M. Léo Claretie a reproduit ces pages dans son livre si intéressant : Feuilles de route aux États-Unis, Dentu, 1893, p. 81 et suiv.)

Le geyser la Ruche. — « Le splendide spectacle qu'une éruption de la Ruche! Ce geyser ne vomit pas d'une façon saccadée, spasmodique, comme la plupart de ses congénères, mais donne un jet soutenu, puissant et impétueux : c'est une compacte colonne d'eau d'un mètre de largeur, s'échappant de son étroit orifice avec la fougue d'une trombe, et s'élevant si haut dans son élan superbe, qu'elle dédaigne de retomber sur le sol : elle s'évapore en partie dans sa course aérienne et se transforme en un nuage qui s'éparpille et se disperse dans l'espace, emporté par le souffle du vent. Aussi la Ruche est-elle le seul geyser dont on puisse, sans crainte d'être

échaudé, s'approcher pendant qu'il est en action. Au plus fort de l'éruption nous vîmes un assistant tendre à la colonne d'eau son chapeau : en moins d'une seconde, au grand divertissement des s pt'c tuteurs, le chapeau se trouva projeté à la hauteur des tours de Notre-Dame et vint retomber aux pieds de son propriétaire.

... Le cratère de !a Ruche est d'un aspect si modeste qu'on ne le croirait guère capable de pareille colère. C'est un cûne d'un mètre de hauteur, en forme de ruche d'abeille, surgissant brusquement du sol sans s'entourer de ces dépôts étagés en terrasses qui complètent l'architecture de la plupart des cratères geysériens. La faible quantité d'eau qui retombe sur le sol pendant les éruptions ne suffit pas à produire ces dépôts. De loin, le cône fait l'effet d'un banc de repos placé la tout expiés pour la satisfaction des visiteurs, et l'on serait tenté de s'y asseoir, s'il ne s'en échappait constamment de brûlantes vapeurs. En s' appuyant sur le bord de l'orifice, on plonge du reyard dans le lube intérieur, au fond duquel on distinguo le furieux bouillonnement des eaux. Autour du cône s'ouvrent plusieurs évents qui donnent issue à la vapeur: un de ces évents ne manque jamais d'annoncer par de violents sifflements les explosions du geyser. » (J. Leclëhcq, la Teire des merreitks. Hachette édit., p. 166-169.)

Plus au sud, dans les l^oot-Hills, ou trouve d'autres parcs plus riants, formés de belles prairies qu'entourent des forets sombres, au-dessus desquelles su dressent lies pic- neigeux. Il y aleNorthl'ark, occupé enmre par îles Indiens dangereux; le .Middle-Park, qui renferme des sources chaudes; le South-Park, d*od sort la Flotte du sud. Le climat de ces parcs est considéré comme le meilleur de l'Amérique du Nord. On y vient faire des cures de campement pendant trois ou quatre mois. On y trouve la ville de bains de Manitou, le Spa du Colorado, avec des eaux moins ferrugineuse mais plus riches eu acide carbonique. C'est de là que part le chemin de fer & crémaillère qui conduit au sommet du Fike's-Peak, à 4,312 mètres.

11 porte le nom du major Z.-M. Pike, qui eu tenta vainement l'ascension eu tSûii. Le naturaliste James y arriva le premier, en 182U; aujourd'hui c'est un des lieux d'escalade les plus fréquentés de l'Ouest. Ou l'appelle le Viso de l'Amérique. Ou y a établi en 1813 un observatoire qui a été ilupuis abandonné.

Ascension du Pibe's Peak. — « Notre voyage aux montagnes.

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Itocheuses a été admirablement complété par l'ascension d

sommets les plus élevés de la chaîne, le Pike's-Pealc. On part de Manitou, l'une des villes d'eaux les plus fréquentées des États-Unis. Un chemin de fer à crémaillère, analogue aux chemins de fer de montagne de la Suisse, transporte les loujusqu'au sommet du Pike's Peak, c'est-à-dire jusqu'à 4,312 métrés d'altitude.

L'ascension se fait d'abord dans une (.'orge pittoresque, ombragée de pins et de sapins gigantesques et tout encombrée d'énormes rochers de granit. Puis l'horizon se découvre, et la vue s'étend sur un cirque de montagnes d'un modelé très douj. De tous côtés s'observent les traces des glaciers quaternaires : dépots morainiques, roches moutonnées-, lacs glaciaires. A 3,800 mètres la végétation forestière est encore très vigoureuse, mais les conifères du pied de la montagne sont remplacés ici par d'autres essences, notamment par les peupliers-trembles au feuillage doré. Le chemin de fer gravit la pyramide terminale duPike'3Peak par une pente qui ferait frémir les voyageurs s'ils n'étaient tous dans un état de somnolence et d'oppression qu'expliquent la raréfaction de l'air et la rapidité de l'ascension. Enlin nous arrivons à bon port au sommet, qui n'estqu'un chaosde blocs granitiques grands comme des maisons. Il y avait autrefois une station météorologique au sommet; aujourd'hui l'observatoire est occupé par un industriel qui débile du réconfortant aux touristes affaiblis par l'ascension.

Le panorama dont on jouit du sommet du Pike's Peak est des plus grandioses, bien que très dîlférent de ceux qu'on est habitué à voir des sommets]des Alpes ou des Pyrénées. Au nord et au sud, les montagnes du rYont-l langée dont le Pike's Peak fait partie ont des contours doux qui les font ressembler à d'énormes collines. Leurs flancs couverts de pins et de peupliers dominent la plaine du Colorado. Celle-ci s'étend à l'est à perte de vue, d'abord d'un gris jaunâtre se confondant ensuite avec le bleu du ciel. A l'ouest, l'horizon est borné par la chaîne neigeuse et régulièrement dentelée de Sangue-de-Christo et le dôme gigantesque du Spanish Peak. Entre ces montagnes et notre observatoire, une large dépression ou vallée immense que des reliefs d'origine volcanique partagent en régions boisées connues sous le nom de Parcs.

L'impression qui domine à la vue de cet immense panorama est celle que nous avons ressentie plusieurs fois, La grandeur des masses montagneuses, jointe à la douceur de

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leurs reliefs, voilà le vrai caractère des Rocheuses, celui qu'elles doivent à leur antiquité géologique et aux morsures du temps. Tandis que nos Alpes possèdent encore toute la fraîcheur et tout l'éclat de la jeunesse, les Rochei déjà acquis la heauté plus calme, sinon plus imposante, de l'âge mûr.

Revenus de bonne heure de Fascension du Pike's Peak, nous consacrons la dernière partie de notre journée à la visite du jardin des Dieux, situé à 1,300 mètres de Manitou. On se croirait Lransporto dans le pays des Titans et sur le théàlre de leurs exploits. Des rochers éuormes s'élèvent de tous eûtes jusqu'à 50, 80 et même 100 mètres de hauteur. Ce sont des strates plissées ou inclinées parfois jusqu'à la verticale, qui ont résisté à l'érosion par suite de leur consistance plus grande que le sol environnant. Voici d'énormes murailles de grès triasique d'un rouge vif; plus loin, ces masses blanches de gypse appartiennent au jurassique. Enlin les calcaires crétacés entrent aussi pour leur paît dans cette architecture fantastique. Ces roches ont parfois des formes curieuses, des contours imprévus. Il y a la Tour de Babel, le Cercueil de Mahomet, le Portique, les Flèches de Cathédrale. On peut trouver à certaines sculptures naturelles des ressemblances à des êtres animés, rvous admirons ainsi la Tortue, le Bison, le Lion, les Frères Siamois, voire même la Dame du Jardin. Toutes ces belles pétrifications sont dominées, dans le lointain, par la masse imposante du Pike's Peak, que nous devons saluer une dernière fois de Denver, la capitale du Colorado. » (M. Boule, Une Excwtiort 'jùiil-fHjif/tii: 'laits les montagnes Raclieuw, conférence à l'Ass-viali-M française pour l'avancement des sciences, Paris, 1893, p. !>3.)

Sutter. — « San-Francisco est né d'hier, le 10 janvier 1848. Un aventurier suisse lui servît de parrain. Il avait nom Jean- Auguste Sutter. Originaire de Kandern, où il naquit le 3 février 1803, il suivit les cours du collège militaire de Berne et entra eu qualité de lieutenant dans la garde suisse de Charles X. Sutter prit part à la guerre d'Espagne de 1823 à 1824, ainsi qu'à la vaine tentative de résistance à Grenoble pendant la

révolution de 1830. Rentré dans sa patrie, il servit quatre années dans l'armée fédérale, donna sa démission et émigra aux États-Unis. Il devait y jouer un rôle important et associer son nom à l'un des grands événements de notre siècle. Naturalisé citoyen américain, Sutter s'établit dans le Missouri, à Westport, aux confins extrêmes de la civilisation. Actif, énergique et brave, il rallia autour de lui un certain nombre d'aventuriers, chasseurs de prairies, trappeurs et autres, auxquels il sut imposer, avec son autorité, une discipline relative. Il entreprit le commerce des bestiaux avec le Nouveau- Mexique et réalisa promptement des bénéfices considérables. Mais le flot toujours croissant de l'émigration envahissait le Missouri. Westport se peuplait; Sutter la quitta, décidé à chercher plus loin un territoire moins connu, où il pût donner libre carrière à ses goûts d'indépendance.

Pour qui a savouré les charmes de la vie libre et nomade, des grands espaces solitaires, des choses émouvantes, des périls bravés, des difficultés surmontées, aucune autre existence n'est comparable à celle-là. Se sentir jeune, robuste, sans entraves, dépenser à sa guise son activité, parcourir en tous sens, au galop de son cheval, un domaine sans limites que nul ne vous dispute, c'est le rêve, l'idéal de ces esprits aventureux auxquels les États-Unis sont en partie redevables de leur grandeur et de leur prodigieux développement.

Sutter était de ce nombre. Il avait entendu parler des contrées situées sur les rives du Pacifique. Ces récits vagues, ces descriptions merveilleuses et confuses de terres à peine entrevues, séduisaient son imagination. Là, au moins, pensait-il, la civilisation ne viendrait pas le relancer. En 1838, escorté de six compagnons sûrs, il s'enfonça dans les prairies, franchit près de huit cents lieues dans l'Ouest, et atteignit l'océan Pacifique à la hauteur du fort Vancouver. Il s'était trompé dans ses calculs, mal orienté dans sa marche, et se trouvait très au nord de la Californie, dont le séparaient des fleuves difficiles à traverser et d'immenses forêts peuplées d'Indiens hostiles. Il n'hésita pas à modifier son itinéraire, sans renoncer à son projet, et s'embarqua pour les îles Sandwich, à mille lieues dans le Pacifique, pensant y trouver quelque navire baleinier qui le ramènerait de là sur les côtes de la Californie. Il réussit, et le 2 juillet 1839 il franchissait la Porte d'Or, entrait dans la baie déserte de San-Francisco, remontait le cours du Sacramento et jetait l'ancre dans une crique qu'il baptisait, en souvenir de sa patrie, du nom de

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Nouvelle-Hehélie. La fortune et la célébrité semblaient lui avoir assigné rendez-Vous dans ce site ignoré.

Deui ans plus tard, Sutter possédait déjà 2,300 têtes de gros bétail, i,000 chevaux et autant de moutons. Parlant facilemenlle transits, l'anglais, l'allemand et l'espagnol, il avait appris l'indien, noué des relations amicales avec les indigènes, et organisé un trafic de fourrures qui lui donnait de gros bénéfices. La Compagnie de la baie d'Hudson ne voyait pas sans inquiétudes un pareil rival détourner à son profit un commerce dont elle réclamait le monopole; mais Sutlér était de taille à lui résister. Pour tenir les Indiens en respect, il avait construit un fort, sorte de blockhaus en terre, armé de trois pièces d'artillerie, puis un moulin à farine et une tannerie. Nombre d'aventuriers américains se groupaient autour de lui. Sa générosité, son hospitalité bien connue, attiraient autour de la Nouvelte-llelvètie les coureurs de prairies, filessés, malades, affamés, y trouvaient un abri, des vivres et, une fois guéris, un genre d'occupation conforme à leurs goûts. Sutter avançait de la poudre, des balles et les chevaux aux chasseurs, des provisions de viande séchëe aux trappeurs ; il enrôlait à son service tous ceux qui se présentaient. En peu d'années, la Nouvelle-Helvélie devint ainsi une ■colonie américaine, composée d'hommes hardis et entreprenants, bien armés, bien équipés, ne dissimulant guère leur désir de secouer le joug purement nominal du Mexique, et de se proclamer les maîtres du pays, en attendant de l'annexer aux États-Unis.

Sutter fonctionnaire mexicain. —Le gouvernement mexicain s'alarmait, lui aussi, des progrès de Sutter. L'établissement, au cœur même de la Californie, d'un camp d'Américains solidement assis sur les rives du Sacramento, en communication par le iieuve avec la mer, en possession d'un fort difficile d'accès parterre et commandé par un homme résolu dont on connaissait l'inlluence sur les Indiens, n'était pas sans éveiller de sérieuses appréhensions. Dans l'espoir de se concilier Sutter, Michel Torrona, alors gouverneur de la Haute et de la Basse-Californie, lui conféra le grade de capitaine dans l'armée mexicaine, le titre d'alcade, et des pouvoirs civils d'autant plus étendus que l'autorité dont ils émanaient était elle-même plus éloignée et plus faible.

Suller en usa loyalement, et lorsque, en 1844, les généraux mexicains Castro et Pio-1'ico s'insurgèrent contre le gouvernement de Miche! Torrena, ce dernier réclama son concours, L. Duuhh. — L'Araériqi

i L'AMÉRIQUE

Sutter, h la tête de deux, cents cavaliers, vint se ranger sous ses ordres. II ne put toutefois empêcher que Castro ne réussit, par ses intrigues à Mexico, a supplanter sou rival. Il regagna alors la Nouvelle-llelvélie, bien convaincu qu'il avait tout i redouter de Castro, que le gouvernement mexicain venait de nommer. Use Uni sur ses gardes, organisa ses forces, nppiovisiminit sou fort et attendit les événements.

Arrivée do Frémont. — Il n'attendit pas longtemps. La guerre éclata entre les Éluts-Uuis et le Meiique. Castro inviia, par une proclamation, les étrangers à évacuer la Nouvelle-llelvélie. l'ns un n'obéit. A ce moment même le colonel Frémont arrivait au fort Sutter, à la tfite d'une colonne d'exploration fc court de vivres el de munitions, épuisée de fa- Ugllt <'l hors d'état de pousser plu3 avant. Parli des Étals- Unil loiLiil l'oUYeitow dw hostilités, le colonel Frémont avait été chargé pur la gnnverneiiient américain d'étudier le terril.oiin Inconnu qui s'étendait du Missouri à l'océan Pacifique. Cii m: lui qu'on arrivant au fort qu'il apprit les événements.

!■!'■ i ■illil. ;ivr;c sa générosité habituelle le colonel Fré-

niniiL ut m hommes; il improvisa immédiatement un hôpital pour lu* malades, distribua des vivres, des effets et des munilion* A tous. En peu de jours, l'expédition ravitaillée était à iiiéniii de poursuivre sa route. Mais Frémont redoutait de compromettre les résultais scientillques de sa mission. Il s'en SUTHl à Sutter, et tous deux se décidèrent à une mesure hardie. Le pavillon américain fut hissé sur le fort; les hommes de Frémont, joinls aux contingents dont disposait Sutter, permettaient de tenir tête à Castro. Le fort était bien approvisionné; de hardis vaqueros tenaient la campagne, surveillant le béiailla carabine au poing, prêts à se replier et à donner l'alarme en cas d'attaque. Les Indiens, bien nourris et bien traités, espionnaient de leur côté les forces mexicaines et les harcelaient sans relâche. Quand, quelques mois plus lard, le général Kearney, à la tête d'une division américaine, déboucha dans les plaines du Sacramento, il ne lui reslait plus qu'à achever ce que Sutter et Frémont avaient si bien commencé, et, en février 18i8, par le traité de Guadalupc-IIidalgo, le Mexique cédait aux Étals-Unis le Texas, tout le Nouveau-Mexique, la Haute et la Bas se- Californie.

Découverte de l'or (1848). — James-W. Marshall, Amérr

I DÉCOUVERTE DES MINES D'OR 183

cain d'origine, mormon de religion, était entré au Suttei' comme ouvrier charpentier et mécanicien. Chargé par lui d'établir une scierie mécanique à l'endroit où s'élève aujourd'hui la ville de Coloma, Marshall fit détourner par les Indiens le cours d'un petit ruisseau sur lequel il de proposait d'élever des construclions. En fouillant le lit mis à sec, un coup de pioche amena à la surface un caillou d'an rouge brun. Son poids, sa dureté, sa couleur, rappelèrent a Marshall quelques pépites d'or qu'il avait vues en Géorgie. Ce n'était pas du cuivre, puisque au contact du vinaigre il ne verdissait pas. Très surexcité par la découverte, il poursuivit ses recher. ches et réunit en peu de temps un certain nombre de ces pépites, presque toutes d'assez petite dimension, la plus grosse ne dépassant pas comme poids celui d'une pièce de 10 piastres (50 francs). Marshall lit part de sa découverte à ses compagnons, mais ils commencèrent par en rire et se moquer de lui. Cependant l'épreuve faite par le vinaigre les décida à ramasser ces pépites, et en un mois, tout en se livrant à leurs travaux habituels, ils en avaient recueilli plusiei L'un d'eux, Bennett, devait se rendre à San- Francisco. On lui confia les cailloux, avec la mission de rechercher trouverait pas, abord des rares baleiniers qui fréquentaient la baie, quelqu'un qui pût le renseigner. A San- Francisco, Bennett lia connaissance avec un matelot, Isaac Humphrey, ancien mineur en Géorgie, lequel, après examen, lui confirma que ces pépites étaient des pépites d'or; elles étaient plus grosses et plus pures que celles qu'il avait trouvées en Géorgie, et les placers d'où elles provenaient devaient être d'une grande richesse.

Isaac Humphrey offrit à Bennett de retourner avec lui et s'efforça de persuader à quelques-uns de ses compagnons le suivre; mais ils refusèrent de quitter leur pêche. Humphrey et Bennett partirent donc seuls, et, le 7 mars, ils arrivaient à la scierie. Dès le lendemain, munis de pelles, de pioches et de plats d'étain, ils se mirent en campagne, fouillant le lit du ruisseau et recueillant partout le précieux métal. Humphrey explique alors à Bennett la manière de procéder; il leur fallait absolument un rocher, sorte de berceuse plate, à double fond, recouverte d'un treillis en fil de fer, sur lequel on jetait la terre, que l'eau entraînait, l'or, plus lourd, tombant dans la partie inférieure. H lui dessina grossièrement l'instrument, que Bennett construisit tant bien que mal. Leurs allées et venues, leurs allures mystérieuses, éveillèrent l'aUcftlioïi 4fe

leurs camarades, qui se mirent eux aussi à la recherche des pépites. La fièvre gagnait de proche en proche ; le bruit se répandait à San -Francisco que l'or abondait dans les cours d'eau aux environs de la Nouvelle-Helvétie.

Bennett fit la première vente à San-Francisco 4 ; il donna une demi-livre d'or pour 40 francs l'once, moitié de sa valeur, et encore le payement eut lieu en marchandises.

Exode vers les placers. — Cette première vente surexcita vivementla population, éveillant les convoitises des matelots. On se pressait dans la boutique de l'acheteur pour voir, palper, soupeser le précieux métal, mais on hésitait encore ; le second envoi, plus considérable, ne trouva acquéreur qu'à 20 francs l'once. Il fallut cependant bien se rendre à l'évidence. Un subrécargue chilien leva tous les doutes en offrant 60 francs l'once de tout ce qu'on lui livrerait. Les envois se succédaient, plus nombreux, plus importants. Chaque jour l'un ou l'autre partait pour l'intérieur; l'exode se dessinait, les matelots désertaient , le village se vidait. Le 28 mai 4848, l'éditeur du petit journal local hebdomadaire le Californian annonçait qu'il suspendait sa publication : « Le cri sordide, l'or ! l'or 1 a fait le vide dans notre imprimerie, » écrivait l'éditeur, qui, le lendemain, partait, lui aussi, pour les placers, rejoindre ses compositeurs. Les trois quarts des habitants étaient en route pour les mines ; chacun cherchait à réaliser à n'importe quel prix ce qu'il possédait pour réunir les fonds nécessaires au voyage. Et cependant en mai on n'avait encore reçu à San- Francisco que quelques livres du précieux métal. En juin et en juillet il en arrivait pour 250,000 piastres (1,250,000 francs) ; en août et septembre, pour 3 millions de francs. A la fin de 1848, San-Francisco était vide, les navires abandonnés, et 6,000 mineurs fouillaient avec acharnement les cours d'eau, les rivières, les sables, trouvant de l'or toujours et partout...

Alors se produisit un grand courant d'émigration des États de l'Est vers la Californie : plus de 20,000 en 1848-1849.

« Beaucoup de ces premiers venus virent se réaliser leurs rêves. L'or était partout. Plus d'un, au début, récolta jusqu'à 500 piastres (2,500 fr.) par jour. On vit des mineurs se partager chaque samedi le produit de la semaine, mesurant l'or, à défaut de balances, dans leurs gobelets d'étain.

1. San-Francisco, ou Yerba-Buena, ne comptait que quelques magasins pour l'approvisionnement des baleiniers et 459 habitants.

LA DÉCOUVERTE DES MINES D'OR

Dans les neuf derniers mois de 1849 il enlrail dans le port de San-Iïaueisco ;i49 navires ii voiles, ponant 3,500 passagers et 3,000 matelots, qui tous désertèrent. Il y avait déjà sur rade 200 navires abandonnés de leurs équipages et de leurs officiers; on démembra leurs carcasses; avec les planches on construisit des cahutes, avec le reste on lit du bois i brûler. Dans le même intervalle de temps 24,(100 ëmigrants arrivaient par terre. En dix-huit mois le chiffre de la population de la Californie se trouvait subitement porté de 1,300 à plus de 100,000 âmes.

Que l'on se représente cette population enfiévrée affluant à San- Francisco, ou chaque jour un nouvel arrivage vient jeter sur la plage des centaines d'émigrants aux prises avec toutes les difficultés matérielles, sans discipline comme sans cohésion ; que l'on se représente chacun des membres qui la composent obligé de pourvoir à tous ses besoins, de fout improviser, de tout prévoir, et l'on se fera une idée de l'étrange chaos qui régnait alors et de tout ce que comporte un élat social normal. Rien d'analogue ne s'était encore vu;... sauf l'or, le pays ne produisait rien. Il fallait faire venir la farine du Chili, à 1,000 lieues de distance ; les salaisons, de New-York et Cincinnati, à sept mois de traversée; le savon, l'huile, la bougie, des ports de la Méditerranée. Les forêts abondaient, mais le bois débité manquait : on le demandait aux scieries de l'Orégon et de Vancouver. De là des fluctuations de prix à dérouter tous les calculs, des arrivages inattendus faisant succéder l'abondance à la disette, des retards provoquant des hausses fantastiques.

i le

Aspect de S an- Francisco en 1849. — Le 24 février 1849, le premier navire a vapeur, le Catifornian, entrait dans le port de San-Francisco chargé d'émigranls. Il inaugurait la voie nouvelle par l'isthme de Panama, et son arrivée fut accueillie par des réjouissances publiques. C'était la première organisation d'un service postal régulier reliant la Californie au reste du inonde. San-Francisco ressemblait alors au campement d'une armée. Les collines qui l'entourent, Russian-IIill, Telegraph-Hill, North-Beach, cl la plage étaient couvertes de milliers de tentes. Les navires mouillaient a un demi-mille du rivage ; !e débarquement et le déchargement s'opéraient à l'aide de canots et de chalands qui venaient s'échouer dans une anse longeant ce qui esl actuellement la rue Mont-

gomery, formant â marée basse un marais fangeux.]] n'existait icore ni quais ni rues tracées, Deux ou trois vieilles bâliss en adobes servaient de douanes et d'hûlel de ville. La première tentative de construction fui le Parker- Ho use, bâti avec des débris de navires et des briques séchées au soleil. Le propriétaire eut grand'peine h recruter des manœuvres à 100 et 150 francs par jour; aussi ce bangar lui revint-il à 150,000 francs. Il est vrai qu'a peine terminé il se louait "5,000 francs par mois comme maison de jeu.

Le jeu. — Le jeu régnait en maître dans la ville. C'était l'unique distraction d'une population flottante , sans lieu de

ion, vivant sous la lente, ne sachant oit passer ses soirées ni comment employer ses heures de loisir... On jouait sans interruption, perdant ou gagnant des sommes énormes. Les

iurs venus de l'intérieur pour renouveler leurs approvisionnements risquaient sur le tapis tout ce qui leur restait de poudre d'or. C'était dans la maison de jeu que l'on se donnait rendez-vou3,que les négociants discutaient et concluaient leurs " 'res, que s'effectuaient les achats et les ventes de terrains, au milieu de la fumée des cigares et des pipes, du brouhaha

oix, des imprécations des joueurs décavés, des altercations

!s rixes. On aurai t peine â se figurer sans les avoir vus ces enfers de la vie californienne, ces croupiers armés jusqu'aux dénis, ces revolvers posés sur la table, bien â portée de la

i, h. cûté des sacs de pépites des joueurs; cet indescriptible mélange des costumes les plus disparates : les Mexicains î veste courte aux boutons d'argent, coitTés de larges sombreros aux gances d'or et faisant grincer sur le parquet mal raboté leurs lourds éperons au tintement sonore; mineurs hirsutes, en chemise de flanelle rouge, aux larges pantalons flottants, engouffrés dans les hautes boites qui leur montaient jusqu'aux cuisses; gentlemen corrects, débarqués de la veille; Chinois aux longues queues, aux tuniques de soie, circulant sans bruit dans leurs babouches feutrées. Les sacs eu peau de chamois s'alignaient sur la table, changeant de mains, la valeur calculée au poids. Devant les banquiers, d'aulrcs sacs éventrés, dont le contenu, pépites et poudre d'or, se déversait dans des pelles pour paver l'enjeu des gagnants. Les croupiers se relayaient toutes les deux heures, Le propriétaire de l'établissement prenait en outre à sa solde deux ou trois gaillards vigoureux, experts dans l'art d'abattre d'un coup de poing, sans trop l'endommager, un mineur ivre ou un joueur récalcitrant, et de l'envoyer cuver au dehors sa rancune et sou vin.

LA DÉCOUVERTE DES MINES D'OR

En face de Parker- H ou se s'élevait l'El-Dorado, maison jan également et plus particulièrement fréquentée par les Américains; plus loin la Polka, lieu de rendez-vous des Français, des Italiens et des Allemands. Ces constructions diverses bordaient la Plaza, centre de la ville, grand espace découvert qui tenait de la place publique et de l'écurie. Nuit et jour des centaines de chevaux et de mules, attachés par des longes â des piquets en fer, campaient en plein air pendant que leurs maîtres s'allardaient au jeu. Celait là que les mineurs achevaient leurs chargements; sur les bals s'entassaient les sacs de farine, caisses, outils, vêtements à destination de t rieur; les hautes mules mexicaines richement caparaçonnées, les lourds wagons de San-José, de Santa-Clara, attelés de bœufs, encombraient la Plaza. Après les grandes pluies, racées en était difficile. Les sentiers qui y aboutissaient se métamorphosaient en tleuves de boue, dans lesquels les piétons imprudents enfonçaient jusqu'à la ceinture. Dans la rue Montgomery elle-même, artère principale de la ville, la viabilité était telle qu'en février (849 deux chevaux s'embourbaient sans qu'on pût les dégager, lis moururent là. Trois individus, quelques jours plus tard, périrent au même endroit.

... Cependant ou commençait à croire à l'avenir de San- Francisco, à sa grandeur future. C'était bien là, sur cette langue de terre étranglée entre la baie et les mornes de sable que devait s'élever la métropole du Pacifique. On commençait à rechercher les parcelles de terrain, malgré l'incertitude qui pesait sur la valeur légale des titres de propriété. La plupart des détenteurs ne possédaient qu'en vertu de concessions mexicaines mal définies et mal libellées...

Auction-room. — L'auction-romn, ou salle de vente aux enchères de San-Francisco, n'avait qu'une vague ressemblance avec l'idée que ce mot évoque. Elle tenait à la fois de la maison de banque, du magasin de consignation, de l'entrepôt, dumouL-de-piété et delà buvette. L'auUioneer, ou encanteur, — et s'improvisait tel qui voulait, — trûnait d'ordinaire sur un tonneau d'où il dominait son public. Là, au milieu des tant, des calembours, des plaisanteries plus ou moins épicées, il attirait la foule dans son magasin, annonçant la mise en vente des objets les plus disparates. Lots de terrain, ustensiles de mineurs, chargements à livrer, maisons à reprendre aux squatters, bottes et vêlements, hois et clous, riz et porc salé. Les caisses, les barils, s'empilaient autour de lui. Les ventes

ISS L'AMÉRIQUE

se faisaient de dis heures à midi. On servait alors a teurs un lundi gratuit, invariablement composé des produits alimentaires entreposés dans le magasin... On payait seulemont les consommations liquides...

Je fus témoin, dans une de ces auetion-rooms, d'un épisodeassez original. L'encanteur Th. Cohh, hien connu à San-Francisco, vendait ce jour-là un certai n nombre de lots de terrain situés dans la rue Stocklon. La localité était peu attrayante. Larue Stockton était dans les sables, en arrière de la ville; personne encore ne s'était avisé d'y construire. Cependant il y avait foule, les prix obtenus devant servir de base d'évaluation, et chacun alors ignorant dans quel sens la ville se développerait. En face de l'encanteur et bien installé sur un ballot de couvertures, se carrait un mineur robuste dont le visage allumé indiquait qu'il avait drt faire des haltes fréquentes dans les bar-rooms de la p latte. Le sommeil legagnail évidemment, mais il luttait de son mieux, hochant de la tête. Les deui premiers lots se vendirent une once, 80 francs. Puis tout à coup, sans qu'on sût pourquoi, l'encanteur adjugeait le troisième à quatre onces, «Votre nom? » dit-il s'adressant au mineur somnolent. Celui-ci releva la lé te : «Tom ! — Tomquoiï Ce n'est pas un nom, Tom. — Tom Maguire, répondit l'autre, étourdi de cette apostrophe. — Bien. » La vente reprit. Cobb, les yeux fixés sur le mineur, lui adjugea successivement cinq ou six lots, prenant de bonne foi les hochements de léte de l'ivrogne pour une surenchère. L'adjudication terminée et mis en demeure de payer ses acquisitions, Tom protesta avec énergie qu'il n'avait rien acheté; mais devant les réclamations de l'encauteur et les affirmations de ses voisins, il dut s'exécuter. Il tira de son sac les 300 ou 400 piastres qu'on lui demandait, et partit en jurant qu'il ne remettrait plus jamais les pieds à JVisco, où un coup de trop revenait aussi cher. Il tint parole et repartit le soir même pour son campement àTexas-llill. Là, comme tous les mineurs, il eut des alternatives de bonne et de mauvaise fortune; mais, comme la plupart des mineurs aussi, tellement épris de cette existence aventureuse, qu'il prospectait en tous sens, s'enl'onçant de plus en plus dans l'intérieur à mesure que les pîacers s'épuisaient. Quatre ans après sa malencontreuse visite à San- Francisco, Maguire, à la suite d'une chute de cheval, venait échouer à i'bûpilal de Makelumne-Hill. Grâce à sa robuste constitution, Il entrait en convalescence et se préparait, sans une piastre dans sa poche, à reprendre le chemin des mines,

LA DÉCOUVERTE DES MINES D'OR 189

quand un jeune Américain dont la tenue correcte el la mise recherchée dévoilaient un habilaut de 5an-Francisco, vint lui dire qu'il était chargé par une des grandes maisons de com-

Imerce de la ville de s'informer à quel prix il serait disposé à rétrocéder ses terrains de la rue Stockton. Maguire ne se rappelait plus qu'il en élait propriétaire. Son interlocuteur lui dit qu'après l'avoir vainement cherché dans les mines du sud, il avait enfin réussi à retrouver sa piste. Il conclut en l'invitant à se rendre avec lui à San- Francisco, offrant de défrayer son voyage. Tom Maguire partit, s'aboucha avec les chefs de la maison, qui lui offrirent 20,000 dollars de chacun de ses lots. C'était ce qu'ils valaient en effet. Maguire encaissa trois cent cl quelques mille franco el repartit pour les Étals- Unis, bénissant son étoile... » (C. de Vàwcn'y, Revue d,:s Deux

Mondes, l"

ISutter pub de la découv <« Un jou sieste. i'all;

r 1818, après avoir fait ma î bureau pour écrire à mes

Un jour du mois t sieste, j'allais m'asseoi

parents à Lucerne, quand des pas piÏTipités se firent entendre, et mon factotum Marshall, qui surveillait la construction d'un moulin a scie, entra daus ma chambre. Il ne m'avait quilté que deux jours auparavant, et je pensais ne le revoir qu'aniùs la liùtissi' achevée. Jujjez de mon étonnement quand je vis Marshall s'arrêter devant moi, immobile, le regard fixe, la bouche béante, les bras tendus.

Comme il ne se pressait pas déparier, je m'écriai : « Avezvous perdu la tête? — Perdu la tète! je le croirais volontiers. » Puis, regardant aulour de lui s'il n'y avait personne qui épiàl ses paroles, i! nie glissa ces mots à l'oreille : « Des IrÔSors inouïs! des montagnes d'or. —Que voulez-vous dire? — Ce que je veux dire? Eh bien, voulei-vous faire une fortune immense, gagner des millions de dollars, plein celte ehunbreï .

Je ne doutai pas que Marshall ne fût devenu fou, eL je le lui dis sans déguisement. Mais pour toute réponse il ouvrit sa main et me versa une quantité de grains d'or. Alors je devins tout comme Marshall élait en se présentant devant moi, et je fus tenté de le regarder comme un profond magi-

cien. Il semblait que son cœur fût délivré d'un lourd fardeau, car, s'asseyant près de moi, il me conta son aventure.

« Je montais et descendais, dit-il, les bords de la rivière où l'on construit le moulin, surveillant les ouvriers, quand je remarquai dans la boue quelque chose de brillant. Je crus d'abord que c'était de l'opale, très commun dans le pays, et continuai mon chemin ; mon regard fut attiré vingt et trente fois par l'éclat des mêmes objets, sans que je fisse autrement attention. Cependant la reproduction de ce phénomène m'étonna, et j'étais sur le point de descendre sur la rive pour examiner une de ces pierres éclatantes; mais, me reprochant tout à coup mon inutile curiosité, je poursuivis ma marche. A quelques pas de là, l'instinct l'emporta sur la réflexion; je saisis une de ces pierres, et, à ma grande surprise, je vis que c'était une pépite de l'or le plus pur. Vite je me mis à l'œuvre et en ramassai une masse d'autres. Je m'imaginais que ce trésor, dont je devais la découverte au hasard, avait été enfoui là parles Indiens depuis des siècles ; mais, scrutant le sol avec plus d'attention, je m'aperçus qu'il était jonché d'or. Après en avoir rempli mes poches, je sautai sur mon cheval, et j'accours ventre à terre pour vous raconter cette merveilleuse trouvaille. »

Ma première pensée fut de lui demander s'il en avait fait part à quelque autre que moi. Sur sa réponse négative je fis seller mon cheval, et nous retournâmes au moulin. A la tombée de la nuit nous étions sur les lieux, et, fouillant la terre avec nos couteaux, nous recueillîmes une si grande quantité de pépites d'or pesant plusieurs onces, que nous étions pâles d'étonnement et de joie. Dominés par la sensation bien naturelle que produisait en nous cet événement, nous rentrions au logis sans dire un mot, quand les ouvriers vinrent à nous en criant à tue-tête : « De l'or! de l'or! » Nous sûmes ensuite que l'un d'eux nous avait observés et avait suivi notre exemple, mais sans pouvoir garder son secret pour lui seul. Tous se promirent un inviolable secret,... et le lendemain des centaines d'individus étaient informés de la découverte.

Au bout d'un mois il y avait sur le terrain 4,000 chercheurs d'or. » (Nouvelles Annales des voyages, 1855, t. XIV, p. 119-121.)

La société actuelle. — « Bien qu'encore un peu mélangée,

MINE DE COMSTOCK I9f

la société do 5 an -Francisco est peut-être plus cordiale, plus gaie, plus sincère qu'ailleurs. Les Californiens ont en aversion le ton et les airs des grands personnages; ils appellent cela faire jabot, et conseillent ù. ceux qui seraient tentés de prendre ces manières passées de mode, d'aller étaler ailleurs leur sottise importante. Si on leur demande quel est leur caractère : « Oh! répondent-ils, nous sommes d'humeur joyeuse etnous aimons à rire; j> affirmai ion qu'ils ne manquent pas de fortilier par l'inévitable you bet (vous pariez), formule qui joue dans leur conversation un rôle h peu près semblable à celui de vous savez chez les ilîelges. Ils parlent, du reste, un anglais extrêmement fantaisiste, et emploient une foale d'expressions tout à fait inconnues au bord de la Tamise. Quelques-unes sozil empruntées au langage des mineurs. Une affaire promet-elli'de beauï bénéfices: y Nous avons là un riche (lion, » dit le Californien. Une autre a-l-elle échoué : « Nous avons trouvé le roc, et pas de minerai ; c'était un liilk.» Et ainsi de mainte autre tournure de phrase, qui transporte dans la langue habituelle les termes usités pour designer l'apparence des métauï, le rendement des mines... Des expressions tirées de l'espagnol ajoutent encore à la confusion du dialecte, ou plutôt du patois californien. Par exemple le verbe carrai, qui signifie enfermer 1U1 bétail dans un enclos, est employé en toute occasion. Un officier de police carrais un délinquant, un agent de change carrais les forces d'une société, u (Fjléd. Whïmpeh, Voyages et Aventures dans l'Alaska, trad. E. Joni-eaux, Hachette, p. 381.)

La découverte. — « Un jour du mois de juin (839, deux neurs irlandais, en fouillant un placer aurifère delà sierra de Californie, trouvèrent par hasard sur ce placer, que depuis dix ans on exploitait sans grand profU, du minerai d'argent. La richesse de celte mine inattendue fut dès le début extraordinaire. On l'appela d'abord lamine de Washoe, dunomd'un lac qui se trouvait dans le voisinage. A vrai dire, cette localité n'avait pas encore de nom, aucune ville n'y existait, e le territoire était celui d'Utah, occupé par les mormons; mais ceux-ci vivaient a quelques centaines de lieues plus à l'est. Des tribus errantes d'Indiens, des bandes nomades apparu

it.

,run a-

nant aux nations des Pah-Yutes, des Bannoks et des Serpents» parcouraient seules ces régions en toute liberté. Les pionniers y étaient pour la première fois apparus en 1849, alors qu'une troupe d'orpailleurs californiens, mécontents du résultat de leurs recherches dans le pays de l'Eldorado et amoureux de l'inconnu, franchirent résolument les remparts de la sierra et vinrent planter leurs tentes autour des ravins tributaires de la rivière Carson. Jusque-là les blancs, se bornant au rôle d'explorateurs ou de trappeurs, ne s'étaient montrés dans ces parages qu'isolément et à de très rares intervalles.

L'exploitation. — La nouvelle de la découverte de la riche mine de Washoe se répandit bien vite en Californie et y causa une émotion universelle. On avait expédié à San-Francisco, à travers des sentiers de mules, longs et périlleux t plusieurs milliers de kilogrammes du précieux minerai ; les chimistes et les ingénieurs s'étudiaient à l'envi à en déterminer le meilleur mode de traitement. Sans attendre le résultat de ces expériences, mineurs et spéculateurs partirent en foule; chacun voulut marquer sa concession, son daim sut l'étendue du nouveau filon, et il sembla un moment que le métal blanc allait l'emporter sur le jaune. Presque partout les placers et les mines de quartz aurifère furent immédiatement délaissés. Pendant tout l'été il y eut un grand mouvement, ce que les Américains appellent un excilment, ou encore un rush, une course folie, et les Espagnols cl furor minero, la fièvre minérale. Ce fut comme un exode irrésistiblequi poussa les colons du Pacifique au delà des pics ardus de la Sierra. On craignit un moment que la Californie n'en fût dépeuplée, tout comme cela avait failli l'être quelques années auparavant, lors de la découverte des trop fameux placers de Fraser River; mais l'automne vint, et avec lui les neiges qui comblèrent les passes de la Sierra. Il fut dès lors presque impossible de gagner la Washoe, et chacun attendit le printemps suivant. En dix ans, de 1860 à 1870, le Nevada produisit un poids de lingots d'argent estimé en moyenne à 70 millions de francs par année. En 1873 la production a même atteint 125 millions. Le Mexique tout entier, le plus riche des États argentifères du globe, ne fournit pas au delà de 100 millions.

Virginia-City. — Ce fut un soir du moisd'octobre 1868 qu'abandonnant pour un moment la Californie, je pris le coche,. ou stage, à Reno pour me rendre à Virginia-City; autour de cette ville se développent les plus riches exploitations du

MINE DE COMSTOCK Nevada. Reno élait alors et c'est encore aujourd'hui u

a des

principales stations du Ceiitr.il Pacifique. En deux heures nous franchissons les seize milles qui nous séparent de la capitale des mines d'argent. Le terrain, tout le long de la route, est triste et désert. Le chemin est ouvert à l'américaine, sans avoir été d'avance nivelé et régulièrement mesuré. La route est plus ou moins large, selon les besoins... Sur toute l'étendue du parcours on apcn-oit à peine deux ou trois fermes. L'une d'elles sert de station ou maison de poste : c'est là qu'on relaye. Le sol autour est ondulé, moutonnant, formé de coteaui qui se succèdent et s'alignent sur des directions transversales à la route. La terre est grisâtre, privée d'e; divisée en grosses mottes aux points où elle a été labourée. On y sème du hté, du maïs; mais les récolles sont pauvres, car on n'use pas d'engrais. Nous sommes sur les hauts plateaux, sur le versant oriental de la Nevada, à une altitude moyenne de plus de 2,000 mètres.

Virgin ia-City, où nous entrons en triomphateurs au grand galop, est construite partie en briques rouges, partie pierre ou en bois. Dans la principale rue, quelques beaux magasins, deu! ou trois grands hôtels, plusieurs restaurants,, des bureaux d'essayeurs, des maisons de banque, des églises, un nombre incommensurable de buvettes. Les trottoirs sont de bois, aux planches branlantes; partout s'étalent les enseignes les plus grotesques, comme les peintres badigeonneufs américains savent seuls en imaginer. La villa est tracéeen damier : de longues rues parallèles à la rue principale, des rues transversales coupant celles-ci à angles droits, forment l'espace où peut s'étendre à l'aise la cité de Virginia, qui- renferme aujourd'hui plus de 2i.),oou habitants, est éclairée au gaz et possède plusieurs imprimeries el journaux.

Sur un côté la ville est limitée par la montagne métallifère où se dresse le pic Davidson, le point culminant de la contrée ; il domine de 500 mètres la ville, qui elle-même est à 1,000 mètres au-dessus de l'Océan. De l'autre coté le terrain descend, toujours montueux, coupé d'étroites vallées qui vont s'unir à celle de Carson, la vallée principale de ce district. Les mines d'argent sont disséminées tout autour eL dessus de la ville, qui, vers le sud, se soude a des cités n velles, véritables faubourgs de la première.

Histoire du Comstock. — Le filon métallifère s'appelle du nom du mineur qui en a délimité la première concession, le filon de Comstock. Les deux Irlandais découvreurs de ce, çj.ta

avaient nom Peter O'Reilly et Patrick Mac-Laughlin. Comstock en marqua avec eux le périmètre que la loi américaine accorde à tout inventeur, et c'est ainsi que les nouveaux Golombs furent détrônés auprès de la postérité par un autre Améric Vespuce. Le Comstock dresse sa tête à la surface comme une énorme muraille. La masse siliceuse, attaquée par les éléments, s'est divisée en blocs qu'on dirait empilés les uns sur les autres. Cela ressemble à une série de menhirs ou de dolmens juxtaposés, érigés par une race aborigène disparue. C'est la nature qui a fait cette œuvre, la nature toujours plus puissante que l'homme.

Si l'on gravit les pentes de la colline où se dresse la muraille de quartz, il est facile d'interroger la roche; elle est dure, raye l'acier; la couleur en est jaunâtre, rouillée, trahit la présence de l'oxyde de fer. La texture est grenue, poreuse, caverneuse ; nulle part n'apparaît l'or, ni à l'œil nu ni à la loupe. Il y existe cependant, puisque les déblais naturels, les terres provenant des désagrégations superficielles du filon de Comstock, sont pulvérisés dans les établissements voisins, et ensuite amalgamés avec le mercure, qui donne une certaine quantité d'or. Ce sont ces mêmes sables que lavaient, en 1859, les deux orpailleurs californiens qui trouvèrent par hasard l'argent.

Le filon de Comstock découvert, il fallait en assurer l'exploitation immédiate. D'après les règles en usage chez les mineurs de Californie, qui eux-mêmes les ont reçues des Hispano-Américains, il fut convenu, dès le premier jour, que chacun pourrait s'approprier à la surface 200 pieds linéaires de filon, avec une étendue indéfinie en profondeur, en conservant souterrainement cette même largeur de 200 pieds. Ces premiers daims ou locations, transférés plus tard à des compagnies, donnèrent naissance aux riches exploitations connues aujourd'hui sous les noms d'Ophir, Mexican, Gould and Curry, etc. Pendant ce temps, les villes de Virginia-City et Gold-Hill, qui n'en font plus qu'une, sortaient de terre comme par enchantement, la première ainsi appelée du sobriquet du mineur virginien James Fennimore, ou par abréviation Finney, que ses camarades avaient surnommé, en l'honneur de l'État qui lui avait donné le jour, Old-Virginia, la vieille Virginie. Dès le mois de février 1858 Finney avait découvert et clainié les affleurements du filon de Comstock, alors appelé aussi de son nom Virginia, et que tout le monde regardait comme un filon de guartz aurifère analogue à ceux de Californie.

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Ce fut un Californien, lames Walsh, homme expérimenté, venu des placers de Grass-Walley, qui fit connaître le premier aux mineurs de Washoe la véritable valeur de leur veine, que jusque-là ils travaillaient assez grossièrement. A la fin de 1861, il envoya environ 3,000 kilogrammes de minerai à San- Francisco, el les vendit 4,j00 dollars. Alors il acheta aux mineurs 1,800 piedsde filon au prix de quatorze dollars le pied. Quelques mois plus tard le pied do filou valait jusqu'à 1,000 ' dollars. Comment s'étonner après cela que la Californie presque entière ait fait dans le début irruption sur les nouvelles mines d'argent? « Il fallait voir, me disait un témoin oculaire, les premiers temps de Virgin ia-City. Nous allions tous parle rues de la ville mis comme des mendiants. On prenait à peine le temps de se vêtir, de boire, de manger. On avait hâte, o courait, on allait sur les puits, dans les galeries, dans les e: ^ cavations. Quand on se rencontrait, on ne se demandait point . des nouvelles de sa santé; on ne parlait ni de la pluie ni du | beau temps, comme il est d'usage entre gens bien élevés qui ont un peu de temps à perdre, même eu Amérique; on ne causait que filon, essais, minerai 'd'argent. On allait nommer un j nouveau président, la guerre civile allait peut-être éclater I suivant te nom qui sortirait de l'urne, et elle éclata en effet : l de tout cela on ne se souciait guère. On ne voyait que mines, mines, mines. On en causait le jour, on en rêvait la nuit, et Jes théories, les projets, les illusions, allaient leur train. C'est à peine si le soir les maisons de jeu ouvraient un moment leurs portes, el si les joueurs s'y tiraient entre eux quelques coups de revolver : c'était bon naguère en Californie. Cette fois on n'avait qu'une idée, qu'un but : courir aux mines d'argent, acheter, vendre, puis racheter et vendre core des pieds de filon. Tous nous devions f.iirc fortune, tous nous devions nous réveiller millionnaires. Un appelait le pays de Washoe le paradis de l'homme pauvre, et souvent nous n'avions pas de quoi payer notre dîner. »

Dès le printemps de 1S00, dos milliers de mineurs étaient accourus, suivis d'une bande de spéculateurs et de capitalistes. Une nuée de chercheurs se répandit par toute cette contrée, auparavant sauvage, et que le pas de l'homme blanc n'avait foulée que sur de rares endroits. Ce fut autour du filon de Comslock que s'agita de préférence l'essaim de travailleurs. Chacun voulait avoir au moins une part dans l'une des mines d'argent dépendant de ce riche filon. Qn achetait une mine sans la visiter : elle était souvent eu un lieu où n'était jamais.

passée l'ombre d'une veine métallique. On avait oublié toute prudence, on ne songeait qu'à acheter, et il suffisait de la nouvelle d'un succès inespéré obtenu sur un point pour encourager tout le monde. Il semblait qu'il n'y eût que des mines riches, pas une pauvre, alors que c'est presque toujours le contraire. Les statuts de 3,000 compagnies minières furent enregistrés à San-Francisco, et 30,000 personnes prirent des intérêts dans ces affaires. Le capital nominal était d'un milliard de piastres, ou plus de 5 milliards de francs; mais la valeur réelle des actions n'excéda jamais 50 millions de francs, car une à peine des compagnies sur cent possédait une concession de quelque valeur. Cependant l'organisation légale de chaque compagnie avait dû coûter en moyenne 100 piastres, soit plus de 1,500,000 francs pour les 3,000 compagnies, et il avait bien fallu que quelqu'un fournît cet argent.

... Il y eut dans le principe des frais sans nombre, tant les concessions avaient été mal indiquées, mal repérées, mal délimitées, et par suite mal enregistrées. Nul ne procédait avec calme, même le recorder ou contrôleur officiel, représentant la loi et le fisc. Et puis y avait-il un ou deux filons? La division des affleurements à la surface semblait indiquer deux veines. A San-Francisco on penchait pour une, à Nevada pour deux. La politique s'en mêla, et dans les élections on vota pour ou contre un candidat suivant qu'il était favorable à l'unique ou à la double veine. Les avocats, les sollicitors ou avoués, réclamèrent des plaidants des honoraires énormes, et les témoins, dont quelques-uns se parjuraient, prétextant tout à coup un voyage dans les Étals atlantiques, exigèrent pour rester des indemnités considérables. Une partie de la valeur des mines fut perdue dans ces litiges onéreux- Le procès Ghollar-Potosi coûta 1,300,000 piastres, le procès Ophir-Moscou un million. A la fin la théorie de la veine unique, conforme d'ailleurs aux données de la géologie, l'emporta.

Les actions minières portaient le nom de pieds, parce qu'elles étaient représentées par un pied linéaire de filon (le pied américain est égal à 30 centimètres). Ces actions eurent un moment le même succès qu'avaient eu chez nous celles de la fameuse banque de Law. Ainsi un pied de la mine Gouldand Curry, qui a été toujours la plus productive du filon de Comstoek, se vendait 500 dollars en mars 1862, 1,000 en juin, 1,550 en août, 2,500 en septembre, 3,200 au mois de février 1863, 3,700 en mai, 4,400 en juin, et 5,600 en juillet. La valeur des

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actions des mitres mines suivit une progression aussi rapide. Lien que s'élevant à un taux moins élevé...

Quelque riches que fussent ces mines, la production d'argent, la première année de l'exploitation, en 1860, n'avait pas atteint 100,000 dollars. Les procédés d'excavation et de traitementétaienlencore fort grossiers, et l'on perdait une grande partie du précieux métal; mais dès l'année 1861 !es méthodes se perfectionnèrent, et la production atteignait au delà de 2,000, OOOde dollars. En 1882, elle dépassait 6 millions; en 1863, 12 millions. Jamais pareille chose, en aucun temps, ne s'élait vue. Virginia-City, qui avait alors la, 000 habitants, produisait plus d'argent que Potosi eu Bolivie, Guanaxuato du M^xiquen'en produisirent jamais, alors qu'elles avaient, la première 150,000 habitants, la seconde 100,000, et fournissaient chacune 10 millions de piastres par an. Virginia dépassait déjà 12 millions et devait bientôt atteindre 16. Ce dernier chilfrt: donnait ôjO dollars par tête d'habitant, et 2,800 par télé de mineur. Ce simple fait explique la renom dont Comstock jouit encore, et l'attraction irrésistible que les filons de Nevada ont exercée dans le principe sur l'esprit de tous les émigrants du Far-West.

A toute médaille il y a un revers. Le mouvement de baisse commença après l'été de 1863, époque où les actions minières atteignaient les cours fabuleux que nous avons relevés. On se mit à supputer les millions ensevelis dans quelques-unes des mines, qui, fouillées pendant deux ou trois ans, n'avaient pas encore rendu un rouge liard. D'autres, qui avaient vu les mines d'argent à l'étranger, annonçaient que si nulle part on n'avait esploité les dépôts de métal d'une richesse continue, sauf a Comstock, ici le coût onéreux de l'exploitation absorbait presque tous les bénéfices. Il était, du reste, notoire que beaucoup de sociétés minières ne s'élaient formées que pour tromper le public, en lui faisant acheter des valeurs correspondant ù des mines imaginaires.

Les actions allèrent ainsi baissant peu à peu. An milieu de l'année 1864, une véritable panique se déclara. Les banquiers, affolés, craignirent un moment une ruine complète, car on vit un pied de la mine Gould et Curry tomber a 900 dollars, Sawges à 7S0, Opkir à 425;... c'est-a-dire que les actions minières ne valaient plus que le sixième à peu prés de ce qu'elles valaient un an auparavant. Depuis lors les hausses et les baisses quelquefois instantanées ont continué à se produire, mais dans des proportions moins étendues... Quant aux. aC-

faires véreuses, on n'en entendit plus parler. Les ouvriers, les commis, les domestiques, qui avaient pendant quatre années soigneusement payé leurs redevances pour la mine dont ils étaient les propriétaires, dans l'espérance qu'ils toucheraient enfin un gros dividende, furent désenchantés sans retour, et le nom de Washoe, qu'on avait béni jusqu'alors, fut voué aux gémonies... » (L. Simonin, A travers les États-Unis, de l'Atlantique au Pacifique, Charpentier édit., 1885, p. 165-480, passim.) Galerie Sutro1. — « Les puits descendent à diverses profondeurs, — jusqu'à 945 mètres, — dans le filon qui s'enrichit loin de la surface ; mais la chaleur y est atroce (49° à 700 mètres); les eaux, fournies par des fontaines d'une température de 70°, emplissaient les fonds, entre la roche granitique du mont Davidson et les masses de porphyre vert du plateau. Pour exploiter les veines de métal, les plus riches que Ton connaisse, et pour rendre le travail possible dans cette atmosphère étouffante, à côté de ces sources où les ouvriers risquent de s'échauder, il a fallu creuser une galerie souterraine de 6,148 mètres de longueur, qui commence à 2,368 mètres sous le mont Davidson et, s'abaissant d'un millier de mètres, débouche à 1,366 mètres dans la plaine de Sutro, où serpente le torrent de Carson. Les travaux sont arrêtés audessous de la galerie, l'air y étant irrespirable. » (E. Reclus, Géographie universelle, Hachette, XVI, p. 627.)

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