CHIMBORAZO
singault arriva au même point en 1831 (Annales de chimie et de physique, tome LVIII, p. 250); le 4 janvier 1880, l'alpiniste anglais Edward Whymper parvint à quelques pas de la cime après neuf jours d'efforts et de souffrances, mais dans un tel état d'épuisement qu'il ne put faire que des observations sommaires. Le grand obstacle vient des courants atmosphériques et de l'intensité des phénomènes électriques dont la montagne est le théâtre chaque jour, presque à heure fixe.
Sangay. — « Cône parfait, auquel il ne manque que la pointe; à la place de celle-ci est le cratère embrasé, d'où sortent les flammes et les cendres. Le Sangay est perpétuellement couvert de neige, depuis le sommet jusqu'à la limite de la végétation ; parfois cependant il arrive qu'une violente tempête soulève un instant le blanc manteau de neige ; on aperçoit alors le front noir du géant. C'est là le plus actif, et peut-être le plus violent de tous les volcans du nouveau monde. On l'a toujours vu en fureur; et depuis 1728, époque à laquelle il eut une crise épouvantable, il rejette sans interruption des cendres et des pierres enflammées. Ses détonations sont formidables... Il faut avoir entendu les tonnerres du Sangay pour se faire une idée de la puissance de ces voix souterraines [bramidos et retumbos). En 1843 il a mugi avec tant de force que pendant toute cette année on l'entendit à Payta (Pérou), à une distance de 120 lieues. » (A. Boscowitz, les Volcans, P. Ducrocq, p. 49 et 66.)
Les légendes indigènes le représentent comme inaccessible ; un Indien ne consentirait jamais à s'en approcher. L'ingénieur Wisse, encore accompagné de Garcia Moreno, essaya de gravir les pentes avec des crampons : il dut y renoncer; l'Allemand Stuebel en a aussi reconnu l'ascension impossible (1872). Le Sangay a 5,300 mètres.
Altar. — « L'Altar, le plus élégant des volcans. Son torse est à la fois ferme et gracieux, et la dentelure de sa cime brisée est si régulière, elle est ouvrée si finement qu'on la croirait faite de main d'homme. L'Altar est un chef-d'œuvre de la création volcanique. Il se dresse à une altitude de 5,740 mètres. » (Boscowitz, les Volcans, P. Ducrocq, p. 137.)
On l'appelle aussi Capac-Urco, le mont superbe. « Les conquérants, frappés de sa structure singulière, lui donnèrent son nom actuel. La forme semi-circulaire de son arête frangée de glaces rappelle, en effet, le chœur d'une église et l'autel
garni de cierges. C'est un cratère éteint couvert de neiges éternelles. » (Marcel Monnier, Des Andes au Para, Pion, p. 47.) Cotopaxi. — « 11 est probable que le Cotopaxi, ce volcan aux contours si réguliers, n'a pas toujours eu le sommet tronqué, tel qu'on le voit aujourd'hui; on aperçoit, en effet, sur le versant méridional de la montagne, un grand bloc de roches à demi caché sous la neige, hérissé de pointes, et que les naturels appellent la Tête de l'Inca. D'après une tradition populaire qui ne s'est pas encore perdue dans le pays, cet immense rocher faisait autrefois partie de la cime du Cotopaxi. Les Indiens racontent que, dans une de ses dernières éruptions, le volcan lança dans l'espace un énorme quartier de rocher, lequel formait la partie supérieure du volcan, et recouvrait en forme de dôme ou de cloche la grande cavité qui renferme le feu souterrain. » (Boscowitz, les Volcans, P. Ducrocq, p. 29.)
La première ascension a eu lieu en 1872 ; les explorateurs Reiss et Stuebel arrivèrent successivement au bord du cratère. Stuebel l'appelle « la plus belle montagne du monde ». On cite onze éruptions depuis la conquête, les dernières en 1879 et en 1880. En 1742, au moment où Bouguer et La Condamine mesuraient un degré du méridien, ses neiges fondirent subitement; les torrents d'eau entraînèrent six cents maisons et firent périr plus de huit cents individus.
ORAGES DANS LES ANDES
« Lorsque vers l'occident l'astre du jour étend son manteau d'or au-dessus de la mer et que ses rayons brûlants colorent l'azur qui remplissait tout l'espace, l'abîme infini des cieux se courbe comme un dôme transparent, et le cercle de l'horizon, comme un diadème étincelant, entoure les monts, les forêts et les ondes endormies du golfe d'Ancon de Salinas; lorsque la forêt vierge qui se balance mollement sous les chaudes haleines de la brise semble vouloir disputer à l'Océan sa vaste étendue et ses tons verts ou bleuâtres; et lorsque la vague argentée qui s'agite à ses pieds échancre les bords peu consistants de la terre et qu'elle fouette ou lèche incessamment le rocher le plus dur, jusqu'à ce qu'elle l'entraîne et l'ensevelisse dans les gouffres inconnus du profond Pacifique; lorsque des vapeurs s'élèvent comme pour prendre possession des airs, mais qu'elles sont traversées par les flèches embra-
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sées que leur décoche le soleil, le regard de l'homme s'arrête malgré lui dans la contemplation de ces belles et majestueuses merveilles de la nature; sous le charme des transformations successives qui s'opèrent d'heure en heure, son esprit est plein de l'univers. Mais soudain voici qu'un bruit sourd et lointain le surprend dans son rêve : il l'avertit qu'un changement s'opère dans les éléments. C'est qu'il est trois heures de l'après-midi et que, chaque jour, en ce moment, la nature doit donner le spectacle de ses phénomènes ; les cieux, les montagnes et les mers obéissent à sa puissante et mystérieuse volonté. A la saison des pluies, qui est celle des orages, trois heures sont, dans les montagnes, ce qu'est minuit pour les esprits superstitieux , parce que c'est alors qu'éclatent effectivement les formidables tempêtes qui rendent si redoutables les Cordillères d'Amérique, et qu'aucun être vivant ne saurait braver impunément. Malheur aussi au voyageur retardataire qui n'aurait point franchi les Andes avant que tous les éléments soient déchaînés !
Des bruits sourds se répètent avec plus de fréquence : on les écoute malgré soi, et, de même que le ciel, la pensée s'attriste; l'horizon se décolore et prend un aspect terne; notre œil est morne, et notre silencieuse préoccupation fait pressentir quelque grand événement. Des masses vaporeuses grises et blanchâtres deviennent de plus en plus denses ; quelques rayons irisés du soleil s'épandent encore sur elles ; mais bientôt leurs bords supérieurs conservent seuls quelque transparence, et leurs lignes sinueuses sont couleur orange ou rose. Les ombres s'épaississent. Au-dessous des nuages on ne distingue plus rien, plus d'horizon, ni terre ni mer lointaine. En élevant le regard au-dessus de ces lignes oranges et roses que nous avons montrées au bord supérieur des nues, on découvre des rayures blanches et bleues qui sont la silhouette d'imposantes masses grisâtres; et ces masses sont çà et là sillonnées d'ombres obscures dont la projection est oblique ou verticale. C'est la Cordillère de l'Ostional (voisine de la côte entre le golfe Ancon de Satinas et Tumaco) qui apparaît sous cette forme comme un spectre aérien. De ses flancs s'échappent des éclairs, et aussitôt on distingue une infinité de monts superposés en gradins, et dont les plus élevés sont profilés dans le firmament, comme les tours et les créneaux des châteaux antiques ; enfin , ces hautes montagnes sont encore dominées par des pyramides blanches qui semblent plutôt appartenir au ciel qu'à la terre.
Soudain le soleil a refusé l'éclat de sa vive lumière, car les cieux et la terre sont obscurcis. Les nuages qui sortent de TOcéan, du sein des forêts et des hautes Andes, envahissent l'espace, et leurs sombres tourbillons s'en vont envelopper le majestueux Ostional. Alors ses flancs grondent horriblement, et ses mille cavernes qui rugissent vomissent des éclairs ;le ciel prend part à cette sorte de lutte et lance aussi des flammes sur les sommets des monts. L'Ostional est furieux; il fait détoner à la fois ses mille batteries électriques; sur une longueur de plusieurs lieues, comme d'une ligne continue de forteresses, tonne sa formidable artillerie, et en un instant tout ce vaste horizon et tout le firmament sont complètement embrasés. Durant trois heures sans interruption, ce n'est plus qu'un entrecroisement d'éclairs et que le fracas d'effrayantes explosions; d'horribles craquements partent de la voûte céleste, et l'on dirait qu'elle va s'abattre sur la terre. La mer, comme un> miroir, reflète les flammes blafardes qui jaillissent de toute* parts; et les échos répondent à toutes les détonations delà foudre. Dans cette lutte gigantesque et acharnée entre les nues et les monts, on dirait |que Jupiter, ce maître du tonnerre, foudroie les Titans révoltés contre le ciel et qui, dans leur orgueil indomptable, entassent montagne sur montagne pour les escalader; car autour de l'immobile, de l'invincible Ostional, régnent la confusion et les chocs impétueux d'une grande bataille. Qui a assisté à la canonnade non interrompue, au bombardement de nuit et à l'incendie d'une place de guerre, n'a vu que la pâle imitation de la lutte imposante des éléments.
Ce spectacle grandiose va finir; la tempête va cesser, car ses efforts ont été vains et n'ont pu ébranler les hautes cimes de l'Ostional. Les vents et les orages se dispersent, et, comme une armée en déroute, se frayent des passages dans toutes les directions; ils se précipitent sur la forêt, et le tonnerre, plus rapide, roule avec fracas et devance la trombe d'air qui marche ; celle-ci déchire, enlève ou renverse tout ce qu'elle rencontre ; elle mugit dans l'espace, siffle et grince dans les bois, et ses rafales obligent les cèdres et les palmiers à incliner leurs fronts, qui, en se redressant, imitent le bruissement de la vague qui s'affaisse au pied de la falaise. C'est alors que, pour la dernière fois, Je ciel intervient dans la déroute des éléments ; il ouvre ses cataractes, ses abîmes, et verse sur les monts enflammés, sur la forêt qui plie et sur le sol fumeux et tremblant, ses torrents abondants. La terre n'est plus
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qu'une mer; l'air apaisé n'a plus de soulïle. et la nuit succède au jour. Enliu dos vapeurs l.iêiies s'élèvent du sol pour se dissiper aussitôt, et une agréable fraîcheur les remplace et rend la vigueur à l'homme ; le firmament devient pur el se couvre d'étoiles qui brillent de leur plus vif éclat.
Tel est le tableau exact des tempêtes que je vis se former et éclater sur l'Ostiona! depuis la fin d'août, et qui s'y répètent quotidiennement pendant la saison des pluies. Ce déchaînement des éléments a également lieu sur toutes les hautes montagnes de l'Amérique interlropicale, et les orages des Andes occasionnent parfois des accidents rc^n (ULIes : eùt-on même pour s'abriter une caverne, que l'on est encore exposé au foudroiement du tonnerre. Mais, en dehors d'un tel abri, on trouve une mort presque certaine, et la violence des vents est telle dans ces heures de tempête, qu'on est indubitablement renversé el roulé dans quelque précipice. Quelquefoi: enveloppé dans des tourbillons de neige, on est entraîné hors de sa route et l'on périt de froid.
Cependant il est des exceptions favorables pour quelques personnes, qui ont la vie sauve, rn.'ilj-'rû leur imprudence. Lorsqu'on doit franchir la Cordillère, il faut venir dormir dans .a montagne, mais à une hauteur où il n'y a rien à craindre des êlémenls; on se remet en route un peu avant le jour, et l'on a soin d'accélérer le pas de sa mule, de façon que la Cordillère soit franchie avant les trois heures de l'après-midi. Combien d'épisodes n'ai-je pas entendu raconter par des gens qui s'étaient laissé surprendre par de formidables tempêtes ? Aussi c'est à ces heures terribles que les mineurs descendent dans leurs galeries souterraines pour y fouiller les métaux. Ils s'y trouvent en sûreté.
Noire intention n'est pas de fatiguer le lecteur par le récit tragique de quelque catastrophe; mais il nous permettra de le récréer en lui peignant la sitnalion critique et presque comique dans laquelle se trouvèrent deux généraux péruviens qui faisaient route ensemble.
... Deux généraux périmi'us, engagés dansune longue conversation, ne s'apercevaient guère du retard qu'en éprouvait l'allure de leurs mules. Ils étaient donc encore dans une partie élevée de la Cordillère lorqu'ils furent surpris par une violenle tempête. Us allaient sous une averse de grêle, el la foudre à chaque instant éclatait el tombait autour d'eux; la terre, eu contact avec l'électricilé des nues, Unirait dls-m6DH des ilammes; enfin la puissance des venls étail t<e, <^aL%* L. Didibb. — L'Amérique. l\
étaient sur le pointde se voir enlever avec leurs montures. Mais où trouver un abri ?Ils arrivèrent près d'un étang : « Tiens, dit l'un d'eux, si nous nous mettions dans l'eau jusqu'à ce que l'orage se dissipe, nous serions moins exposés que sur le chemin. — Idée lumineuse 1 » répliqua l'autre; et les deux camarades descendirent de dessus leurs bêtes pour s'appliquer une partie du supplice de Tantale : ils s'enfoncèrent dans l'eau jusqu'au menton. Leur corps était préservé, non leur tête, sans cesse menacée par la foudre. Us la plongeaient donc à chaque moment sous l'eau, croyant sauver ainsi leur existence. Soudainement il virent foudroyer leurs deux mules; et, comme c'est tout naturel, ils connurent toute l'horreur de leur situation, et la peur les gagna; ils se crurent voués à une mort certaine, et, faisant le sacrifice de leur vie, ils recommandèrent leur âme à Dieu... Quand cessa l'orage, ils avaient passé plusieurs heures dans un bain glacé; ils n'avaient plus de montures, point de vivres ni d'habits de rechange : la tempête, ouragan formidable, avait emporté leurs mules dans les abîmes. Ils durent donc, dans cet état lamentable, faire à pied plusieurs lieues pour atteindre une habitation, et, lorsqu'ils y arrivèrent, leurs cheveux étaient blancs. » (Don Enrique vicomte Onfroy de Thoron, Amérique équatoriale, veuve Renouard, H. Laurens successeur, 1866, p. 148-154.)