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faibles ressources. En 1492, quand Colomb fait son premier voyage, ils sont en voie d'exploration depuis soixante ans ; ils ont dépassé l'équateur, affronté les courants et les tempêtes , et presque atteint le sud de l'Afrique. Colomb a vu à Lisbonne, chez Barthélemy Perestrello, son beau-père, les cartes de ces expéditions ; il en a fait ou recopié quelques-unes, et pénétré lui-même jusqu'aux Canaries. Sans doute les découvertes des Portugais sont brillantes, et elles ont l'honneur et le mérite d'ouvrir la voie. Cependant, il est permis de dire qu’à la date de 1492, qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on compare, ce qui s’est produit en Portugal ne peut être égalé à une navigation au large de sept à huit cents lieues, qui est le point capital du voyage de Colomb.
Alors en effet, quand le Portugais navigue, il suit la côte, et l’a presque toujours en vue; il en connaît la direction, s’il s'éloigne ; il peut la retrouver, s’il en a besoin, ou seulement s’il le désire. Il rencontre incessamment des ports bons ou mauvais, des îles plus ou moins sûres, des terres arides ou fertiles, des hommes blancs ou noirs. Une partie de la route est déjà frayée , et si chacun y ajoute chaque année une partie nouvelle, chacun ne découvre réellement que cette partie, souvent mince, souvent accompagnée d'un débarquement, d’une reconnaissance, d’un essai de colonisation. Il faut, pour entrer dans l'inconnu, y être jeté par la tempête. C'est en 1500 seulement, lorsque Cabral, entrainé par les courants du cap Vert, est poussé sur la côte du Brésil, et qu’il accomplit de la côte Brésilienne au cap de Bonne-Espérance, à travers l'océan atlantique austral, cette incroyable navigation trop peu vantée par les contemporains,
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que l'on trouve dans les annales du Portugal un véritable équivalent des voyages de Colomb. Gama lui-même ne fait jamais plus de quatre cents lieues sans relâche ; à l’est du cap, qu'il a doublé le premier, il suit la terre, navigue de port en port, et n’est jamais inquiet.
Quand Colomb a tout surmonté, il est curieux de voir où il aborde. Ce n’est pas sur un point du continent lui-même, quoique le continent s’étende comme un mur d’un pôle à l’autre; c’est au centre, dans la seule partie échancrée , dans celle qui est peut-être la moins hospitalière, la plus semée d'obstacles, la moins franchement américaine. Ce fut sans doute un melheur, car cela a retardé d’un siècle au moins la colonisation des grands bassins du nord et de l’est. Mais c'était en quelque sorte inévitable, du moment que l'on partait d'Espagne, et que l’on ne connaissait qu'imparfaitement, ou même pas du tout, les essais faits dans le Nord par les Danois et les Normands. On rencontre la partie du continent qui répond le mieux à la latitude de Mädère, où l’on relâche ; avec les précédents et les courants , c’est dans la Floride, ou dans le travers des Lucayes que l’on doit aborder (32° — 25°),
Ce que Colomb rencontre est donc un archipel, ou plutôt une succession d’archipels. Les îles sont fraiches et verdoyantes, plantureuses comme l’Andalousie, et plusieurs sont vastes comme un continent. Le manioc, la patate, le maïs, le lupin, la vigne y croissent en même temps que le palmier et la banane; les fleuves abondent en poissons aux écailles brillantes, les arbres sont couverts de perroquets, de piverts, de colibris aux ailes diaprées ; partout, sur la côte
les tortues et les cormorans , dans l’air les insectes aux couleurs de feu, révèlent une nature belle et puissante. Point d'animaux nuisibles, à l'exception de quelques serpents; ni lion, ni tigre, ni ours, ni renard , ni loup. Les arbres donnent des fruits toute l’année, et ces fruits sont la nourriture des habitants. S'il y a des chiens, ils n’aboient pas, et, si les cochons manquent , il y a des perdrix, des lapins, des lièvres qui font une ample compensation. La mer, tantôt verte, tantôt noire, tantôt rendue laiteuse par les flots de frai qu’elle contient, est quelquefois si transparente, qu’en plein jour on en voit le fond, et en même temps si profonde qu’on ne peut ancrer qu’à deux portées de canon. Aussi, qaelle admiration quand on aborde ! quel élan de joie et de reconnaissance! Cependant tout n’est pas merveille ; souvent la navigation est lente et difficile : ce sont des ouragans terribles , des courants qui se croisent, des bancs de sable et des bas-fonds qui troublent la marche, et dérobent la vue du continent, des coups de vent qui submergent en quelques heures plus de deux cents lieues de côtes, et lancent au milieu des cocotiers les hommes et les barques (1).
Dans ses quatre voyages, accomplis en dix ans (1492-1503) Colomb visita toutes les petites Antilles, traversa l'archipel de Lucayes, acheva presque entièrement le périple de St-Domingue, reconnut la Jamaïque et Cuba, dont il faisait une petite Espagne, etexplora la côte de Honduras, le Golfe de Darien et les bouches de l’Orénoque (1498). C'est à peu près le tour de la mer des Antilles, avec trois points au moins
(4) Washington Irwing, Hist, de Christophe Colomb.
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sur la terre ferme. Dans les années qui suivirent, le périple de Cuba fut achevé par Velasquez ; la Floride fut visitée par Ponce de Léon, l'Océan pacifique reconnu par Balboa, qui s’y plongea le premier des Européens, et en prit possession au nom du roi d’Espagne. Mais en 1516, à l’avénement de Charles-Quint, on ne connaissait presque pas le golfe du Mexique. On savait seulement qu'il y avait au nord et au midi un grand nombre de tribus guerrières obéissant à deux grands Empires.
Ce que Colomb a découvert, et ce qui est connu à l’avénement de Charles-Quint, est-ce bien l’Amérique ? Oui, sans doute , car on connaît Cuba et St- Domingue , qui sont presque des États, et ce n'est évidemment ni l'Europe, ni l'Afrique, ni l'Asie. Cependant ce n’est vraiment pas le continent : les grands bassins sont intacts ; on n'a enco”: reconnu que les bouches de l'Orénoque et celles de St-Laurent, et la tâche est si grande qu'elle n’est pas encore achevée. En effet, nous, hommes du XIX:* siècle, si méthodiques , si entreprenants, si riches en ressources de toutes sortes, qui ne perdons ni un pas, ni une heure, ni un écu, ni une notion acquise, ni une occasion de gagner, ni une occasion de connaitre, nous découvrons tous les jours l'Amérique sans épuiser ses ressources ou ses merveilles , et malgré une activité toujours plus grande et toujours plus heureuse, c'est par milliers de lieues carrées qu'il faut compter ce que nous ignorons.
« L'Amérique, dit M. Kohl dans sa dissertation sur « les plus anciennes cartes du Nouveau-Monde , est « une terre allongée , de dimensions colossales, qui « s'étend d’un pôle à l’autre, sur quatorze mille kilo-
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« mètres entre les côtes orientales de l'Asie et les « côtes occidentales de l’Europe et de l'Afrique. Elle « partage en deux les grandes mers du globe.
« Séparée de l'Orient par l'Atlantique, et de l’Occi- « dent par le Grand-Océan, elle est restée, pendant « de longs siècles , dans son isolement, formant un « monde à part, qui avait ses espèces particulières « de plantes et d'animaux , comme il avait ses pro- « pres races d'hommes, et une civilisation née dans « Son propre sein. »
Voilà ce que la science établit aujourd’hui, ce que les Espagnols du XVI* siècle disaient eux-mêmes sans trop en avoir la preuve. Mais dans l’Amérique du Sud, la prodigieuse chaîne des Andes, l’opulent bassin des Amazones, celui du Rio de la Plata, les terres australes, tout le rivage du Pacifique; dans l'Amérique du Nord, la prolongation de ce même rivage, la bassin harmonieux du Mississipi , les vallées verdoyantes des Alleghanys, la grande artère du St-Laurent et le chapelet si original de ses lacs, les capricieux festons des terres polaires, voilà ce que les Espagnols de Vélasquez et de Balboa ne connaissaient pas. Rien des grands bassins, rien des grandes chaînes, rien des hauts plateaux ; on soupconnait seulement les richesses métalliques, dont les rois d'Espagne se réservaient la production presque tout entière.
Cette race américaine , que Colomb et ses successeurs ont trouvée occupant le sol, et dont nous voyons encore les débris épars le long des Andes et des Montagnes rocheuses sur plus de trois mille lieues, est-elle autochthone , aborigène ? En un mot, y a-t-il un premier homme américain ?
« Jusqu'à présent, dit M. Gabriel Gravier, la « science établit, comme le pensait Buffon, que les « premières contrées habitables et habitées furent « les contrées polaires. Depuis Cosmas Indicopleustès « jusqu’à Christophe Colomb, les Pères de l'Église, « les cosmographes et les cartographes ont mis suc- « cessivement le paradis terrestre à l'extrême Orient, « dans une île inaccessible , en Asie, en Afrique, en « Amérique, en Océanie, au pôle Nord, à Hesdin, « dans le Pas-de-Calais, dans la lune, dans le troi- « sième ou le quatrième ciel. » Huet nous apprend que toutes ces hypothèses, en commençant par la sienne, ne touchent pas à la foi. Ainsi la science, rassurée par la déclaration du savant évêque, peut choisir le pôle Nord. Mais alors tout s'explique : la population de l'Amérique devient aussi ancienne que celle des autres continents. Qu'un déluge, occasionné, comme quelques-uns le veulent, par la fonte subite des glaces du pôle, ait créé la déchirure du détroit de Behring, soit par une éruption volcanique contemporaine, soit par la force des courants, voilà l'isolement produit, et produit pour longtemps : notre race a, du même coup, le temps de croître, et le champ le plus vaste est ouvert à son développement et à sa multiplication.
Cette explication , si elle est scientifique en ce sens que peut-être la science ne la repousserait pas, n’est cependant ni nécessaire ni probable, et il y a des raisons très-graves et très-nombreuses de croire à une série d’immigrations. On ne peut s'arrêter à l’homme géant, trouvé naguère aux environs de New-York, complètement pétrifié, ou au crâne trouvé il y a trente ou quarante ans dans les attérissements du bas Mississipi ; la catastrophe qui vient de détruire
en ve
aux bouches du Brahmapoutra des villes et des îles entières nous montre quel compte il faut faire en certains cas de la théorie des couches superposées. Évidemment quand, à l'estuaire d'un grand fleuve, qui conduit à des profondeurs d'une lieue, il se produit sous l'influence des grandes pluies des inondations ussiredoutables, les conditions ne sont plus norma!ss, et l'observation n’a plus ia même portée. Pourl’homme géan* de New-York, il y a d’autres causes de réserv, et le sol américain est si fertile en mystifications, que nous croyons prudent de nous méfier de ses produits. Mais, en recueillant des témoignages trèsdifférents , qui manquent, il est vrai, de classement rigoureux , et de chronologie même approximative, qui le plus souvent manquent aussi de preuves écrites, et qui cependant ne sont pas moins incontestés et incontestables, nous arrivons à reconnaître la coexistence de trois courants de force inégale : l’un, du nord, peut-être le plus ancien; l’autre , du nordouest, l’autre de l’ouest. Peut-être le problème de la population primitive leur devra-t-il sa solution.
Le courant du nord, qui répond dans une certaine mesure aux prétentions des polygénistes, et qui, nous le répétons, n’est pas inadmissible scientifiquement , n’a pas cependant d'explication immédiate, et dans l'Amérique septentrionale par exemple, il n’a pas de traces évidentes, sauf peut-être dans quelques tribus habitant le nord-ouest de la Floride, sur les bords de l’Apalachicola. Mais, si nous descendons vers le sud, nous sommes portés à reconnaître une race primitive venue du nord dans les Caraïbes, qui, à l’époque de Colomb, étaient si redoutés de la plupart des insulaires. Les Caraïbes ne sont ni Péruviens,
EE LE ni Mexicains, et ils ne sont pas davantage Esquimaux. Rudes et indépendants, féroces, tatoués, armés de massues , de sabres en bois de palmier, de flèches et de javelines, ils sont en guerre avec tous leurs voisins, mangent leurs prisonniers, s’aventurent en pirogue jusqu’à cent et cent cinquante lieues, recrutant des esclaves, et surtout des femmes. Ils ont pour citadelle la Guadeloupe ; ils peuplent la Jamaïque ; et s'étendent jusqu'à Porto-Rico. Le plus féroce et le plus puissant des Caciques de St-Domingue, Coanabo, si funeste aux Espagnols, est de leur nation.
Si cruels qu'ils soient, les Caraïbes ont, à certains égards, des idées supérieures aux autres sauvages. Selon eux , l'Étre-Supréme, immortel, tout-puissant, invisible, habite le ciel ; il a une mère et n’a point de père. Au-dessous de l'Étre-Suprême, les Zémios, en bois, en argile, en coton, sont des divinités hideuses qui tiennent des Lares et des Cabires. Enfin, les prêtres, appelés Boutros, communiquent seuls avec les Zémios; ils sont médecins, et quand ils le veulent, ils envoient par des conjurations le mal dans la mer ou dans la montagne. Il y a, dans toutes ces superstitions, plusieurs analogies qui s’expliqueraient par des relations européennes, et on y reconnait assez bien la Vierge, les Saints, les prêtres et leurs priviléges , les exorcismes. Il y a des Caraïbes jusqu’au Brésil, et ces tribus, venues dans l'Amérique du Sud par les îles, se font remarquer, comme les tribus insulaires, par leur humeur indépendante et leur esprit guerrier.
Mais le courant du nord n’est pas seulement représenté par les Caraïbes; il répond encore à toute migration blanche antérieure à la découverte, à ces
voyages faits dès le IX° siècle, peut-être beaucoup plus tôt, par les Normands, les Danois, les Irlandais, les Écossais, en Islande, au Groënland, au Labrador et jusqu'au St-Laurent. Le flot qui porta Hastings et ses compagnons en Espagne et jusqu’en Italie, et qui six cents ans auparavant avait porté en sens inverse des bouches du Danube aux bouches du Rhin les barques des Francs prisonniers de Probus, a pu, ou plutôt a dû porter souvent sur la côte américaine les successeurs d'Hastings, si longtemps maîtres des côtes de la Grande-Bretagne et des îles, La navigation directe, à l'ouest de la Norwége, est moins longue et moins dangereuse, à certaines époques de l’année du moins, que les expéditions faites au midi de l’Europe, et il est certain que du XI° au XVe siècle les mêmes contrées ont été souvent visitées par les Dieppois.
Ce n’est pas que les Dieppois aient jamais fondé en Amérique , comme plus tard en Guinée, des établissements durables, mais il y a eu mélange des populations et mélange des idées, et si l’on veut se rappeler quelle influence ont exercée dans l’antiquité les colonies venues de Tyr ou de Saïs, ce qu'ont accompli en Grèce, quinze ou vingt siècles avant notre ère, les Danaüs, les Cécrops, les Cadmus, ou les Pélasges de Caryanda, si de nos jours on voit ce qu'ont fait au milieu de tribus sauvages des matelots égarés, ou emportés par le goût des aventures, ce qu'ont accompli d'illustres voyageurs comme Livingston, Stanley, Bonnet, Duchaillou en Afrique, Raousset-Boulbon au Mexique, on admettra facilement qu'il y ait eu, dans ces huit siècles d’expéditions dieppoises ou normandes, de fortes natures qui n'ont point hésité à se plonger
dans l'inconnu, c’est-à-dire la pleine barbarie et à s’y tailler un royaume. C'est tout à fait conforme aux mœurs normandes, et à ce que les Anglais eux-mêmes ont éprouvé lors de leurs premiers établissements en Virginie, Si un paysan de Troyes, Hastings, a pu, prisonnier des Normands , devenir bientôt le plus redouté de leurs chefs, et les conduire en Espagne et en Italie jusqu’à Luca, pourquoi un Dieppois, un Danois même n’eüût-il pas eu le moyen, la pensée de s’'introduire dans quelque tribu guerrière , d'en devenir le chef, et de dompter par elle les tribus voisines ? Quoiqu’on ne puisse invoquer à l'appui de cette hypothèse que des données confuses et d’obscures analogies , elle est si naturelle, si conforme aux précédents historiques, qu’elle doit être regardée comme vraisemblable.
Si au nord et à l’est, l'influence européenne, destinée à prévaloir, est si faible d’abord, il n'en est pas de même de l'Asie, Par exemple, au nord-ouest, la migration est facile et naturelle; de tout temps elle a dû se produire, même par le détroit de Behring , où la mer demeure gelée pendant de longs mois à partir du 60 Qu'est-ce en effet pour les tribus septentrionales, habituées à de longues chasses, forcées pour vivre à une pêche perpétuelle des plus dangereuses, que traverser sur la neige ou sur la glace unie un espace de vingt à cinquante lieues ? Ce n’est pas plus embarrassant pour elles qu'il ne l’est pour les habitants des îles d’Aland de gagner à pied ou en traineau la Finlande, et dans la Sibérie les Samoyèdes, les Ostiaks, les Iakoutes, les Kamts- Chadales accomplissent tous les ans des trajets plus
laborieux.
Ainsi le passage entre la Sibérie et l’Amérique est indiqué : les deux continents vont, en quelque sorte, au devant l’un de l’autre, et ciacun d'eux fait la moitié du chemin. Quand on a devant soi un espace de vingt à trente siècles au moins, il est permis d'affirmer qu’il y a eu véritablement communication. Dans les races, tout l’atteste : il y a des aflinités réelles entre les tribus sibériennes du nord et du nord-est , les tribus aïnos, longtemps maîtresses du Japon, et les tribus américaines des terres circumpolaires, Les Aïnos, qu'on retrouve un peu partout dans l'Asie orientale, dans l’Indo-Chine et dans la Malaisie, à Formose, dans le nord d’Yéso, à Matsmaï, se retrouvent dans les Esquimaux, velus comme eux, ayant comme eux tous les signes extérieurs de la force (1). Mais, dira-t-on, l'Américain est rouge. D'abord l’Esquimau est euivré ; ensuite, avec des climats aussi différents et un séjour aussi prolongé, il ne faut pas donner trop d'importance à la couleur. La dégénérescence est prompte sur le sol américain, et les Européens eux-mêmes l'ont éprouvé. A la Nouvelle- Orléans, par exemple, un Bostonien fortement coloré en vingt-cinq ans devient créole, c’est-à-dire d’une pâleur blême, il a les mains constamment froides ; saisi par cette moiteur perpétuelle qui ne brûle pas, mais qui détrempe, il succombe, ou bien il est rapidement naturalisé. De même en Algérie, on devient brun ; au Congo, on se basane, et le voyageur, après une absence de deux ou trois années, est méconnaissable pour ses parents eux-mêmes,
Tout ce qui habite à l’est des Montagnes Rocheuses
(4) Voyage d'Alexandre Mackenzie,
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jusqu’à la rivière Rouge et jusqu’au Bas-Mississipi, et n'est pas de race blanche, est donc aborigène ou d'origine sibérienne. De nos jours, les Esquimaux s'étendent encore d’une mer à l’autre entre le détroit de Behring et le St-Laurent. L’Athna, qu'on appelle aussi rivière de cuivre, située dans l'Alaska, vers le 145 de long. O., est la limite assignée ordinairement aux langues américaines de source ouralo-altaïque. Malgré la distance des temps, on signale encore aujourd’hui des ressemblances entre les langues altaïques et le Dakota, idiôme des Indiens Sioux, et le versant oriental des Montagnes Rocheuses peut tre considéré comme la zone extrême des langues et des tribus d’origine ouralienne.
C'est au midi de la Sibérie qu’il faut chercher la source la plus abondante des migrations, et les éléments principaux de la population américaine , qui nous paraît, là comme en Grèce, comme en Asie- Mineure , comme dans l'Inde, comme dans l'archipel Malais, avoir suivi le même itinéraire, les montagnes et les îles. À toute époque de l’année, au sud du 60, la mer est libre; l'Asie est reliée à l’Amérique par une série d'îles tendues comme une longue chaîne de l’un à l’autre continént. De sorte qu’on ne perd jamais la terre de vue; que depuis l'ile Turtukaï, séparée du continent par une manche, et depuis l’île Matsmaï, dernier anneau de l'archipel japonais, et dernier refuge des Aïnos, jusqu'à la rivière de cuivre, dont les bords sont habités par les Esquimaux, leurs frères , la route est indiquée aussi clairement que de Crète à Carpathos, de Java à Sumbava, de Porto-Rico à St-Domingue et à Cuba. Tous les voyageurs anglais et américains ont reconnu l’étroite parenté des habi-
tants des Kourilles avec ceux des îles Aléoutes : il n’y a aucun doute à cet égard, et tous les récits en font foi,
Mais par cette voie des îles, n’y aurait-il donc à passer que des Ostiaks et des Aïnos? Les Mongols ont régné, il y a six ou sept cents ans, sur toute cette contrée; la capitale de Gengis, Ouassoutaï, était située presque aux sources de l'Amour, sur les pentes méridionales de l’Altaï, et ce grand remueur de peuples régnait de l’Oural au Pacifique sur les Mongols et sur les Kirguis. Entre Gengis, qui vivait au XIII: siècle, et le cosaque Iermak, qui, au XVI siècle, soumit la Sibérie au nom du Czar Iwan IIT, les Kirguis, aujourd’hui cantonnés par la politique russe entre l’Oural et l'Obi, n’auraient-ils pas essayé de se soustraire au joug des uns et des autres, en émigrant jusqu'en Amérique? Je les rapprocherais volontiers des Apaches de l’Arizona, qui, comme eux, sont toujours en mouvement, et qui ont le même type ethnologique. J'y verrais encore un bel échantillon de la race rouge, dont ils sont moins éloignés que les Mongols ; peut-être aussi y a-t-il de l’analogie dans la langue : il y en a certainement dans les mœurs.
Est-ce encore par les îles Aléoutes et les îles Kourilles, ou par une navigation directe que les Japonais et les Chinois, à une époque inconnue, ont pénétré dans le continent américain ? ou bien, ce qui serait plus probable, est-ce par les deux voies en même temps ? Pour les Japonais, les exemples analogues ne font pas défaut. On a vu des jonques japonaises lancées au large et jetées par le Kouro-Siwo, qui est le gulf stream du Pacifique jusque sur les Aléoutes, peut-être sur l'archipel de la Reine-Charlotte, ou les
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côtes de Californie. On les a rencontrées naviguant au large , à plus de mille lieues des côtes Japonaises. L'habitude ancienne des Japonais d'emmener avec eux dans leurs jonques leurs femmes et leurs enfants, expliquerait la colonisation à la suite de naufrages. Mais , sans mépriser ces données, qui ont une valeur réelle , nous leur préférons celles qui reposent sur la relation du Fusang, comparée avec les monuments encore existants sur le sol américain (1).
A la fin du V* siècle de notre ère, cinq bonzes, ou moines bouddhistes, partis du Kipin , qui paraît être Cipango ou le Japon, arrivèrent, après une trèslongue route, à un pays qu'ils appelèrent Fusang, pour la ressemblance d’un de ses arbres avec l’arbre chinois de ce nom. Un autre bonze, Hoei-Shin, écrivit l'histoire de ce voyage, traduite en français par M. Stanislas Julien. Selon Deguignes, qui, souvent, à été clairvoyant, mais qui était, il faut en convenir, moins bien placé pour voir et comprendre que les sinologues de nos jours , le Fusang serait le Mexique ; et nous avons établi que le voyage était possible , soit directement, soit en suivant les côtes. Bons astronomes, les Chinois savaient se diriger, car ils avaient la boussole ; l'Alaska, découvert par eux longtemps avant Colomb, était appelé par eux Grande-Chine , et nous avons déjà signalé l’analogie frappante des Indiens de l'Amérique du Nord avec les Mongols (ce nom d'indien, dû, dans l'origine à une erreur de Colomb, ne serait donc pas tout à fait injuste ?). Nous retrouvons encore à Hawaï les
(4) Le Fusang, journal de Hoei-Shin, trad, par Stan. Julien, Leland, Fusang, or the discovery of america by chinese Buddhist priests in the Vth, century ; 4875 ; in-8, London,
Chinois et les Japonais ; de même il faut absolument attribuer les monuments des Mariannes à des Japonais ou à des Mongols. L’archipel des Sandwich reconnait l'Asie du nord pour son berceau. Ces peuples primitifs de la région mexicaine, dont le Roi s'appelle Ichi, dont les bœufs ont des cornes capables de contenir dix boisseaux ou vingt ko, et qui ne comptent pas moins de huit cents tribus, parlant cent-vingt langues, sont des Mongols ou des Chinois.
Des Chinois ou des Mongols de plusieurs branches, La destruction des annales mexicaines par d’impitoyables fanatiques nous a enlevé les documents nationaux, et les souvenirs recueillis après la conquête par quelques Mexicains de distinction, devenus Espagnols, n’y suppléent que très-imparfaitement. Cependant partout, au Mexique et au Pérou, les traditions veulent que toute migration vienne du nord. Tout émigrant tue l’émigrant qui l’a précédé : la conquête n’est autre chose que l’extermination, et un flot est balayé par un autre flot. Ainsi ceux que nous qualifions de premiers habitants, faute de documents antérieurs, et qui, probablement, avaient été précédés eux-mêmes par beaucoup d’autres, sont détruits au VII° siècle de notre ère par les Toltèques (1), ou archilectes, qui sont grands bâtisseurs et ont un certain degré de civilisation.
Remarquons, en passant, cette date du VIT siècle; elle suit de près le voyage des cinq bonzes, et coïncide presque avec l’émigration des peuples puissants qui, au IX° siècle, ont bâti dans l'Indo-Chine les monuments d’Angcor. On peut aflirmer qu’il y
(1) Michel Chevalier, Le Mexique.
eut à cette époque dans l'extrême Orient un grand travail, analogue à ce que nous appelons en Occident l'invasion des Barbares, et dont nous ne pouvons que constater l'existence, n'ayant que des traces faibles et mal unies en dehors des monuments euxmêmes. Les Toltèques sont remplacés au Mexique
- par une race grossière et ignorante, les Tchitchimè-
ques, qui détruisent tout ce qui les contrarie ou leur fait obstacle. Enfin, vers le XIIIe siècle, les Aztèques, chassés probablement du nord par quelque nouvelle migration japonaise ou tartare, s’établissent dans l’Anahuac, c'est-à-dire dans Ze pays près de l'eau, plateau central où plus tard ils bâtiront Mexico (Texochitlan), et ils s'y maintiennent pendant trois cents ans, jusqu’à l’arrivée de Cortez et de ses bandes. Les Aztèques sont, comme les Toltèques, des bâtisseurs, moins habiles cependant, car les monuments qu'ils ont laissés après eux ne sont pas comparables. Ils ont une certaine vaillance, et ils courbent sous leur joug toutes les tribus de l'est et du nord-est jusqu'à la rivière Rouge et jusqu’au Mississipi. Mais ils sont cruels; ils sacrifient des hommes à leurs dieux, et ils mangent les chairs des victimes.
Les nations dépossédées ne disparaissent pas toujours entièrement, ou plutôt, quand elles sont véritablement des nations, elles ne disparaissent jamais : elles se fondent, ou elles émigrent. Ici, elles descendent vers le sud, par une loi que nous retrouvons partout dans les migrations de l’ancien continent, en sorte qu'au fur et à mesure qu'on avance vers l’équateur, ou vers les régions antarctiques , si on prend les peuples à rebours, et qu'on commence par les
derniers, on a leur succession historique à peu près certaine. Sans doute l’ordre a pu être modifié par des commotions intérieures, dont l'occupation espagnole, si longue et si oppressive, est assurément la plus grave. Cependant, ici encore, le trouble est peut-être moindre qu’on ne le suppose, et dans ces vicissitudes si complexes, qui permettraient, même à notre époque, de considérer l’histoire de l’Amérique comme un drame à grand spectacle en une infinité de tableaux (1), ce qui frappe avant tout, c'est le petit nombre des envahisseurs, comparativement à la masse des terres envahies. Aujourd'hui encore, après quatre siècles , telle contrée excellente n’a pas plus de mille habitants pour un million d'hectares, soit un habitant pour dix millions de mètres carrés. Dans ces conditions , les migrations et les résistances ont rencontré des facilités inespérées et de grandes chances de succès , qui auraient diminué ou disparu sur un théâtre plus réduit et dans des limites plus étroites , et tandis que les colons européens se sont fixés généralement dans les contrées les plus fertiles, ou les plus voisines de la mer, c’est au contraire dans les terres hautes, et le long des Andes, qu’il faut chercher les émigrants indigènes , et les plus anciennes populations.
Eh bien! en suivant cette idée simple et féconde , nous refaisons sans effort, en termes très-généraux, ilest vrai, mais avec une apparence de vérité trèsplausible, l'histoire du continent Américain. Tandis que les Patagons proprement dits, émigrants de la première époque , sont peut-être des Esquimaux, ou
(1) Comme on le fait à Valenciennes , par exemple, dans la fête traditionnelle des Incas,
ms 06 encore des Caraïbes, ou plutôt un mélange de ces peuples septentrionaux (leurs chefs portent encore le nom de Caciques) ; les tribus péruviennes , douces et paisibles, établies sur l’autre versant, seront issues des Toltèques, qui ont eu, eux aussi, une période de prépondérance et de civilisation. Partout dans les mœurs, dans la religion, dans les traditions , éclate l'analogie. Les monuments encore visibles le long de la chaine des Andes , depuis le lac de Titicaca jusqu'à Palanqué et jusqu’à l’isthme de Téhuantépec, semblent nous donner eux-mêmes les étapes de ces longs errements. Les couleurs du système décimal chez les Tartares de l’ouest et chez les Mandchoux sont au Pérou, dans le même nombre et dans le même ordre, les couleurs de l'Inca, Si nous poursuivons notre route, nous trouvons dans les tribus actuelles de l’isthme, barbares et indisciplinées, les descendants des Tchitchimèques, et ce sont elles qui inquiètent encore présentement les républiques de la région centraie. Il est vrai que les Aztèques sont restés au Mexique, et qu'ils y forment, non sans mélange, les trois quarts de la population. Mais les Aztèques, surpris en pleine prospérité, ont eu affaire à des conquérants chrétiens, et la conquête espagnole, quelque cruauté qu'elle ait déployée , n’a jamais été, sur le continent du moins, jusqu'à l’extermination. |
Ce tableau n’est point de pure fantaisie : il à le mérite de ne contredire rien de ce que nous connais- . sons d'important, et d'expliquer passablement tout ce qui nous est parvenu d’incontestable, Que peut-on souhaiter de plus, à cette distance de temps, et avec cette pauvreté des sources originales ? Il a encore pour lui les données si précieuses fournies par l’ar-
chéologie. L'Amérique, grâce aux travaux de la commission du Mexique, aux voyages de quelques savants français et anglais, aux explorations que des recueils justement populaires vulgarisent tous les jours, à maintenant ses ruines comme l’Assyrie et l'Égypte, et il n’y a pas moins de profit à interroger les temples de Palanqué qu’à suivre à notre musée du Louvre les habitants de Ninive dans leurs interminables processions (1).
On a signalé dans le bassin du Mississipi, entre le Mississipi et l'Ohio, principalement dans le Wiscousin, et plus au sud, jusque dans le Tennessee, les traces de remparts très-longs et très-solides, assez semblables à nos camps de César, mais plus compliqués, pleins d'art, survivant aux forêts plantées sur leur faite. Il est cortain que les auteurs de ces remparts connaissaient les métaux; qu'ils ont commencé le long du lac Supérieur l'exploitation des mines de cuivre retrouvées de nos jours ; qu’ils fabriquaient la poterie; qu'ils avaient des temples hypèthres pour l'observation des corps célestes. On a retrouvé des statues de type éthiopien, des dieux qui rappellent les images des temples de l'Égypte, d'autres statues assises pareilles à celles qui, en Chine, ornent les temples. A Palanqué et dans l'Yucatan, les sculptures et les peintures hiéroglyphiques rappellent, avec plus de mouvement et d'élégance peut-être, avec plus de variété dans les poses, les peintures des temples égyptiens : l'habi]lement a ces capricieuses richesses que l’on admire
(1) Univers pittoresque. Mexique et Guatémala, par M, de La Renaudière, Pérou, par M, Lacroix.
en Chine et au Japon chez les hauts dignitaires, et les boucliers sont armoriés avec une symétrie qui permettrait quelquefois de leur appliquer, sinon les règles du blason, du moins les descriptions de la notice de l'Empire. Il n’y a pas loin du sphinx égyptien au buste de certaines prêtresses, et des hiéroglyphes, ou des caractères chinois et japonais à certaines pages enluminées du règne de Montézuma,.
Comme chez tous les anciens peuples, la coiffure s’emprunte au plumage des oiseaux, à la dépouille des bêtes sauvages; il n’est pas jusqu'$ certains détails emblématiques qui ne rappellent quelques côtés du génie grec. Tel chef de tribu, dessiné lors de la conquête , se rapporterait aisément à un roi Thrace du temps des Odryses ou des Sintes. Les temples ont une ordonnance à la fois éthiopienne et bouddhique ; éthiopienne, pour la masse et la régularité des étages : bouddhique pour la multiplicité et l'étrange fécondité des sculptures, Il y a des échantilons de pyramides renflées , s'accédant sur les quatre faces par des escaliers rentrants, d'une larseur et d’une hauteur du plus grand effet, comme devaient être ceux d'Echatane ou de Babylone; des idoles colossales , dont la tête, de type évidemment mongolique, est noyée dans un fouillis de sculptures délicates, qui emprisonnent, ou plutôt qui absorbent les bras, les mains et les pieds. Quelques têtes énormes ont un air de théologien ou un air de courtisan , mais sont trop frustes pour qu'on puisse leur assigner un caractère. Il y a encore des autels entourés de sculptures grossières, qui ressemblent à nos bénitiers du'XI° et du XI siècle ; des vases qui ont au contraire une coupe élégante et des
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détails finement rendus; les galeries de Palanqué ressemblent à des cloîtres, et on retrouverait dans quelques-uns de nos châteaux, dans ceux de l'époque de Louis XIT par exemple, des attiques percées de la même façon (1). Végétaux et animaux, tout est mis à contribution avec une inépuisable variété; tout s’enchevêtre, se superpose sans fatigue, sans monotonie, le plus souvent sans raideur. Certaines parties de l'édifice, qu’on croit être un temple du soleil, rappellent les temples grecs par la pureté des lignes ; il y des portiques qui ressemblent à des arcs de triomphe, et sur les bords du lac de Titicaca, on admire un temple à portes angulaires que l’on placerait volontiers aux bords du Nil, entre Thèbes et Dongola.
Dans l’Yucatan, comme à Angcor, on retrouve, sur un point ou sur un autre, toutes les combinaisons et tous .: styles. Les moulures ont tous les échantillons que peut enfanter le caprice; les figures grimacent, se déforment, comme aux toits de nos vieilles cathédrales, et ce que Palanqué ne donne pas est donné par Mitta et Cholula, par Sayala et Tinguanaco. Dans cette variété de conceptions et de ressemblances, ce qui domine incontestablement, c’est l'élément bouddhique. Pour nous, il est clair que cet art mexicain et péruvien, dans ses détails essentiels, est venu d'Asie, et qu'il s’est répandu du Nord au Midi à la suite des tribus émigrantes, au moins jusqu'aux sources du Rio-de-la-Plata. Quand et comment”? Nous l’ignorons, mais les monuments confirment pleinement nos précédentes explications.
(1) Morelet, Voyage dans l'Amérique centrale.
Mais , diront certains critiques, prêts à imposer des conditions auxquelles ne satisferait pas toujours l’histoire contemporaine, vous n'avez pas de preuves écrites; ce ne sont pas là des copies: ce sont des créations nouvelles. Partout l’art a des besoins et des idées, et il n’y a pas là plus d'emprunts que dans le manger et le boire. C'est juste en soi, mais à la condition de ne pas aller trop loin, et de n’étendre cette prétention qu'aux choses nécessaires. Est-ce le hasard qui préside dans les arts aux détails les plus délicats, aux caprices les plus ingénieux , qui, tout en conservant la ressemblance avec l'Inde, permet de reconnaitre les végétaux de l'Amérique? Fst-ce le hasard qui, chez les Péruviens, probablement héritiers des Toltèques, nous montre, comme dans l'Inde, les femmes s’immolant sur le tombeau de leurs maris ; comme dans la Chine, où les empereurs sont fils du ciel, les Incas fils du soleil; comme à Rome et dans l'Inde, les vierges du soleil enterrées vives, quand elles oublient leurs devoirs; comme partout dans l’ancien continent, le prêtre appelé par excellence du nom de père, papa, la lune appelée du nom de mère, #ama quilla? Quantité d’autres rapprochements pourraient être faits: je les crois superflus, puisqu'il ne s’agit que d'établir un fait général, l'emprunt fait à une époque reculée à l’ancienne Asie, et à sa civilisation.
Voici, en résumé, les traits généraux de cette race vraiment américaine que l'invasion espagnole surprend en pleine prospérité , principalement au Mexique et au Pérou. Partout la population est nombreuse et florissante ; partout les produits abondent,
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et les besoins sont inférieurs aux produits; partout aussi le travail peut être modéré et conforme aux exigences du climat. L’anthropophagie , quand elle existe, ne s'applique qu'aux prisonniers de guerre : c’est plutôt une pratique religieuse qu’une habitude. Le pouvoir des souverains est absolu et en quelque sorte de droit divin, car il s'appuie sur les dieux, dont les souverains sont les fils. La noblesse est héréditaire : au Mexique, elle est issue des héros; au Pérou, elle est issue des dieux. Il y a dans les deux pays des castes comme dans l'Inde, et au Mexique la caste sacerdotale , parfaitement organisée, est très-puissante. Mais au Mexique les mœurs sont rudes et austères ; l’éducation , surtout passive, rend fort contre la douleur : la tyrannie est moins lourde quand on y est préparé par des années de tortures. Au Pérou, les mœurs sont douces et simples, et ne s’altèrent qu’au contact des conquérants, Peut-être n’exagérerait-on pas en portant à trente-cinq ou quarante millions le chiffre total de la population qui vit alors des bouches du Mississipi aux sources du Rio-de-la-Plata, sans y comprendre les tribus du nord et de l’est, et les tribus australes sur lesquelles on n’a pour la même époque aucun document raisonnable.
La conquête espagnole n’a qu’une dénomination possible , celle que Las Casas lui a donnée : la destruction des Indes. C'était là une œuvre facile : l'impitoyable aventurier, porté par son cheval, protégé par sa cuirasse, pourvu d'armes à longue portée, de fusils et de canons, faisait sur l'esprit des Indiens l'effet produit aux temps mythologiques
par les Centaures, ou, dans des temps plus rapprochés, celui produit par les Normands. L’exploitation des mines, poursuivie avec la rapacité la plus imprévoyante, les chiens mis aux trousses des fugitifs, la chasse à l'homme, l'introduction des noirs et du travail esclave, tout contribue à l’extermination de cette race douce et docile dont on aurait pu, en la ménageant davantage, faire un incomparable instrument de prospérité et un peuple excellent. Les Javanais résistent mieux sans doute, mais ils sont doués beaucoup moins bien, Tout est-il donc renfermé dans les données arithmétiques ? Les codes noirs sont-ils vraiment des codes, même quand ils émanent de législateurs français, et les conquérants du vieux monde seront-ils toujours assez oublieux de leurs devoirs pour exploiter sans trève ni merci les Indiens du nouveau? Laissons ici la parole à nos d2vanciers : ils nous donneront plus nettement les termes du problème.
Au milieu du XVIII: siècle, un savant de premier ordre, qui était en même temps un observateur intellisent, M. de La Condamine, peignait ainsi les indigènes du Pérou, courbés depuis trois siècles sous le joug espagnol: « On reconnaît dans tous les amé- « ricains un même fonds de caractère, qui ressemble « à de l’apathie ou à de la stupidité. Sans doute ce « fonds identique procède du petit nombre de « leurs idées, qui ne s'étend pas au-delà de leurs « besoins. Gloutons jusqu'à la voracité, quand ils « ont de quoi se satisfaire, sobres quand la nécessité «les y oblige, sachant se passer de tout sans pa- « raitre rien désirer; pusillanimes et poltrons à « l'excès quand ils ne sont pas ivres; ennemis du