‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 10 sur 33 · XXVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXVIII PRÉFACE

aux anciens colons de rompre avec la métropole qu'avec toutes leurs traditions héréditaires. On s'aperçut bientôt que les nouvelles républiques renfermaient dans leur sein des germes trop nombreux de discorde. Ces germes se développèrent et éclatèrent. On s'était tout d'abord groupé sous l'appellation commune d*indépendani$^ pour résister aux royalistes. Comme il arrive trop souvent, on se divisa après la lutte et dans la victoire. On put bientôt distinguer les factions ennemies des con$ervateun^ des libéraux et des radicaux. Ces factions se disputèrent longtemps l'influence et le pouvoir, et l'on ne saurait dire, aujourd'hui même, que leurs dissensions intestines et cruelles soient partout apaisées. Ainsi le veut, du reste, la force des choses. Pour tous les États qui se forment, il y a une période d'anarchie, en quelque sorte nécessaire : il faut la traverser. La marche est tout d'abord incertaine et vacillante dans la voie glorieuse et sanglante de la liberté. On voit alors d'étranges spectacles : les ambitieux, et il y en a partout, profitent plus ou moins habilement des troubles qui accompagnent celte fermentation, d'où sortent les constitutions nouvelles, pour escalader les cimes du pouvoir. Ils y arrivent; ils s'y maintiennent un moment, mais bientôt ils en sont précipités. On assiste à une succession vertigineuse de dictatures, aussi violentes qu'éphémères, dans lesquels l'élément soldatesque joue fatalement le premier rôle, jusqu'à ce que l'ordre se soit fait dans les esprits et dans la rue.

Les États naissants de l'Amérique latine se trouvèrent placés, d'ailleurs, en face de difficultés de plus d'une sorte. L'ancien système fiscal, objet de la trop juste haine des colons, avait dû être aboli. Mais un gouvernement ne saurait vivre sans impôts. Il fallut songer à remplacer ceux que l'on avait supprimés. Cependant les ressources d'un pays épuisé par toutes les formes de l'exaction, et dont on n'a jamais songé à cultiver les vraies

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richesses, ne laissent guère de choix dans la création des taxes. Que pourrait-on imposer là où manque la matière imposable?

Presque partout on se trouva dans l'obligation de recourir à l'emprunt, cause de ruine aussi certaine pour les États que pour les particuliers qui en abusent. Une partie des revenus publics, si faibles d'ailleurs, fut absorbée par le payement des intérêts ou par l'amortissement du capital de l'emprunt, et les améliorations les plus urgentes se virent nécessairement ajournées. L'habileté la plus consommée ne trouverait point un topique souverain contre un tel mal. On n'improvise pas des finances prospères. Les années, l'expérience et la longue patience, avec l'économie, peuvent seules accomplir ce grand œuvre.

Ne soyons donc pas trop sévères, car nous serions injustes, pour ces jeunes États de l'Amérique centrale et méridionale. On a souvent dénoncé au vieux monde, qui ne demande qu'à les condamner, leur incapacité politique et leur nature indisciplinable. N'oublions point, cependant, qu'au milieu même des troubles qui les ont agités, — qui les agitent encore, — ils nous ont donné un noble et beau spectacle. Ils ont résolu les plus difficiles, les plus terribles problèmes que ce siècle ait -posés à l'homme politique : la question des races, la question du travail et la question économique.

Partout, ou presque partout, l'esclavage, cette plaie du nouveau monde, a complètement disparu. Partout le travail a été déclaré libre. Partout l'impôt, alors même qu'il ne pouvait rendre (jue bien peu de chose, s'est assis sur ses bases les plus logiques, de même qu'il s'est perçu sans vexation et sans arbitraire.

L'instruction publique, qui avait si longtemps langui dans un honteux et déplorable abandon, s'est fortement réorganisée, et elle se répand aujourd'hui parle large canal de nombreuses écoles. Les écoles! c'est là que se forment les hommes de l'ave-

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nir. Ne désespérons jamais d'un pays où nous les voyons se fonder et fleurir.

Si Ton en excepte le Brésil, — qui est toujours resté, qui restera toujours portugais, — dans cette vaste réj»ion que l'on appelle l'Amérique centrale et l'Amérique méridicmale, on ne parle qu'une seule et même langue, — l'espagnol, — et comme, dans ce pays nouveau, les lettres ne se centralisent pas plus que la civilisation elle-même, chaque grande ville rayonne, en quelque sorte, par ses esprits supérieurs, jusqu'aux plus lointaines limites du vaste territoire, projetant partout la lumière.

A Caracas, à Bogota, à Santiago de Chili, à Buenos-Ayres, à Mexico, à Quito, à Lima, à Rio-Janeiro, toutes les hranches de l'esprit humain sont aujourd'hui cultivées avec un zèle intelligent, et il y a partout comme un épanouissement littéraire et une^floraison du plus heureux augure.

Et, chose remarquable, ces vifs esprits, doués des facultés les plus brillantes de l'imagination, se mêlent presque tous activement à la vie politique de leur pays ; ils ne s'isolent point, comme il arrive si souvent en Europe, dans la sphère sereine et indifférente de l'art. Ils sont artistes ; mais ils sont citoyens.

Que choisir entre tant de noms retentissants de l'autre côté de l'Atlantique, et qui ne doivent pas rester inconnus à l'Europe?

Dans le Venezuela, nous trouvons Bello, venu jadis en Angleterre avec Bolivar, qui organisa au Chili l'Institut et l'Université; Bello, poète, historien, homme d'État, qui soutint une polémique vive et serrée avec Prescott, l'éminent historien des Ëtats-Unis, et se montra son égal ;

Toro, longtemps ministre de Venezuela en Espagne, remarquable par le feu poétique qui anime ses compositions;

Vargas, président de la République, savant de premier ordre, dont la Revue d'Edimbourg^ cette Rnvuedes Ikux Mondes de l'An- «ïloterre, a été souvent heureuse de publier les travaux ;

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Acosta, son élève, dont la vie tout entière est dévorée par la soif de savoir;

Pombo, allié aux O'Donnel d'Espagne, dix t'ois ministre, mais que les arides travaux de la politique n'ont jamais pu détourner des spéculations libérales de la pensée pure.

Dans la Nouvelle-Grenade, nous voyons au premier rang le président Arboleda, qui écrivait et qui parlait avec une égale correction l'anglais, le français, l'italien et l'espagnol, et qu'un assassinat arrêta en pleine carrière;

Caro, également remarquable comme poète et comme mathématicien, qui organisa, d'après le système français, les finances de son pays ;

Torres Caicedo, ancien chargé d'affaires en France du Venezuela, auteur de poésies devenues promptement populaires, et d'une étude sur les principes de 89 appliqués à l'Amérique, d'une portée incontestable ;

Restrepo, ministre et historien distingué;

José-Maria Samper, secrétaire de sa légation à Paris, esprit facile et cosmopolite.

A côté d'eux, voici trois savants de premier ordre : Matiz, écouté comme un oracle ;

Caldès, auteur d'un nouveau procédé pour mesurer, à l'aide d'un baromètreà eau bouillante, l'altitude exacte des montagnes ;

Tor res-y-Pena , rival de Franklin, qui a remplacé le paratonnerre métallique par un simple tissu fait de la plante lacustre nommée cuen.

Au Chili, c'est Portalès, dont nous retrouverons partout l'influence heureuse ;

C'est Egana, auquel le ministère d'État laissa assez de loisirs pour achever des publications remarquables ;

C'est Sanfuentès, qui traduit le Britannirvsdc Racine on vers dignes de son modèle ;

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C'est Las ta ria, l'historien autorisé de tous les États constitutionnels (lu dix-neuvième siècle.

Le Pérou, de sou côté, nous offre les noms dePardo-y-AUiaga, homme politique et poète, dont la strophe pamphlétaire cingle comme un vers de Juvénal ;

De Pando, l'auteur d'un remarquable Traité du droit de^gem^ qui fait autorité en Espagne.

Dans l'Equateur, c'est Olmedo, ministre plénipotentiaire et poète ;

C'est Maldonado, ami de Humboldt, et digne de cette amitié.

Au Guatemala, c'est Irisarri, auteur de travaux immenses, et dont la langue joint l'éclata la pureté, la grâce à la force.

Dans la république Argentine, nous n'aurons que l'embarras du choix entre Varella, cœur généreux, intelligence élevée, à qui M. Thiers rendit justice du haut de la tribune française;

Guttiérez, ministre d'État éminent ;

Le général Mitre, président actuel, qui consacre à la poésie tout le temps qu'il peut dérober à ses hautes fonctions.

L'Uruguay a pour lui Figuerroa, qui a parcouru dans toute son étendue le vaste domaine de l'esprit humain ;

Et Hidalgo, le créateur de la littérature originale de l'Amérique latine, celui qui nous a fait connaître, par des descriptions exactes et brillantes, les paysages et les mœurs de la portion du nouveau monde dont nous allons raconter l'histoire.

La plume a naturellement horreur du sabre ; l'Amérique répétera bientôt la formule célèbre du plus éloquent des consuls : i< Cédant arma togxl y^ Déjà, sous l'action salutaire et féconde de

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