‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 9 sur 33 · XXIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXIV PRÉFACE

remède avec une obstination que rien ne put vaincre ; les métis étaient systématiquement exilés de toute distinction honorifique, de tout avantage social. Les créoles eux-mêmes, issus de la race conquérante, mais nés sur le sol conquis, étaient frappés d'une sorte de défaveur. On ne voulait point traiter avec eux d'égal à égal ; le fait seul de leur naissance en Amérique était un inappréciable tort !... Preuve nouvelle et incontestable de l'assujettissement inique dans lequel on entendait maintenir la conquête.

Pratiqué pendant trois siècles et avec un esprit de suite qui ne se démentit jamais, un tel système devait jeter da«s le pays des germes profonds et vivaces. 11 ne suffisait point de le renverser pour l'efTacer. L'ordre ancien, disparu sans retour, laissa derrière lui des traces encore visibles de son passage. Au temps seul il sera donné de réparer de telles fautes, et d'abolir leurs conséquences.

Cependant la nature est plus forte que l'homme n'est méchant ; les lois sociales tombent d'elles-mêmes, impunément violées, quand elles ne sont pas conformes aux lois éternelles et divines. On peut retarder la marche de l'humanité sur la route du progrès : il n'a été jusqu'ici donné à personne de l'arrêter ni de la détourner. Ni les persécutions violentes, ni les exactions multipliées, ni la tyrannie érigée en principe gouvernemental ne parvinrent à épuiser les forces vives de cette terre généreuse. Les créoles, fils des Européens établis en Amérique, et les métis, nés des maîtres blancs et des Indiennes, finirent, en s'alliant, par former cette race nouvelle et forte, dont nous parlions tout à l'heure, et qui, à son tour, domina, posséda le territoire, et parvint à chasser les oppresseurs après trois siècles de la plus dure et de la plus injuste domination.

PRÉFACE

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Ce fut une grande lutte que celle de TAmérique latine contre l'Espagne et le Portugal pour recouvrer son indépendance. Elle ne dura pas moins de quinze ans, de 1810 a 4825, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec des alternatives de succès et de revers, mais sans interruption. Pas un jour, pas une heure, le vieux Janus romain n'eût eu le droit de fermer son temple.

Pendant toute cettelongue période qui a vu périr tant d'hommes, le sang a coulé à flots, à torrents. La victoire même n'était pas la fin de ce grand effort. Il ne s'agissait pas seulement d'organiser l'attaque et la résistance ; il fallait aussi préparer les bases des institutions nouvelles, et protéger l'ordre avec les mêmes mains qui venaient d'affermir la liberté.

La tyrannie du plus exécrable régime qui ait jamais opprimé les hommes, le régime colonial, tel qu'il était appliqué par la Péninsule à ses possessiians d'outre-mer, avait bien préparé le terrain pour la révolte. Le germe n'attendait plus que l'occasion d'éclore.Ces occasions-là viennent toujours à qui les attend !

La révolution française avait retenti comme un coup de tonnerre à travers le monde. On l'avait entendue de partout, et partout elle avait séduit les peuples par ses résultats et plus encore par ses promesses. Traduite en espagnol, la célèbre Déclaration des droits de l'homme circulait à travers l'Amérique comme le programme de l'insurrection future.

11 est, du reste, un fait digne de remarque, c'est que les colonies, si opprimées qu'elles eussent été par le pouvoir central, ne se soulevèrent définitivement et ne réclamèrent leur indépen-

dance absolue qu'après la déchéance du roi d'Espagne, au moment où les armes victorieuses de Napoléon, alors a Tapogée de sa puissance, firent une réalité de la parole de Louis XIV :

« // rCy a plm de Pyrénées I »

La chute du monarque légitime ouvrait un interrègne naturel. La liberté en profita. Ici la marche des événements est curieuse à étudier ; elle prouve une fois de plus à quel point l'homme est, de sa nature, un être essentiellement gouvernable, et combien il serait facile à ses maîtres de l'attacher à eux.

Toutes les assemblées de notables, organes des sentiments populaires, spontanément réunies, commençaient par prolester de leur dévouement à ce trône renversé. Mais, après cette protestation, faite pour l'honneur des principes — et sincère — en attendant une restauration douteuse, les colonies livrées à ellesmêmes devaient tout d'abord pourvoir au salut commun.

Cependant, après avoir goûté de la liberté, comme si tout autre régime devait désormais leur paraître amer, elles finirent par se déclarer complètement indépendantes... et elles le devinrent.

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Comme toutes les révolutions qui méritent vraiment ce nom, la révolution de l'Amérique latine était plus sociale encore que politique. Elle s'appuyait, du reste, sur trois éléments d'une incontestable puissance:

Les hommes éclairés, appartenant à toutes les professions libérales, qui sentaient que le vieil ordre de choses avait fini son temps et qu'il était condamné, en fait et en droit ;

Le bas clergé, opprimé par l'autre, enlacé dans les liens d'une

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liiérarchie toute-puissante qui Tétouffail, aspirant, sans y pouvoir atteindre, aux dignités et aux positions lucratives, réservées par le pouvoir central à ses créatures de la Péninsule, à l'exclusion et au préjudice des créoles ;

Enfin, le peuple, cet indispensable élément de toute révolution, le peuple, la gent taillable et corvéable à merci, plus taillée dans les colonies que partout ailleurs, la grande foule bigarrée et multicolore, qui jusque-là n'avait été rîm, et qui, sans avoir lu Sieyè$, sentait déjà qu'elle devait être tout.

Les villes, foyers de lumière et d'activité intelligente, se soulevèrent avec un irrésistible élan ; les populations brutes, les races neuves, issues d'un triple mélange, donnèrent à la révolution l'appoint d'une force considérable : les LlaneroSy ou gens de la plaine de Colombie, les Gauclios de Buenos-Ayi es, combattirent généreusement pour la cause de la liberté. Les femmes, dont le dévouement exalte toujours celui des hommes, ajoutèrent l'enthousiasme au courage ; la flamme du patriotisme s'alluma au feu de leurs regards.

La lutte fut longue, mais, du moins, pour qui sut voir, l'issue ne fut pas un seul moment douteuse. Partout, ou presque partout, le sentiment républicain se dégagea, non sans force ni sans éclat, et l'Amérique du Sud, comme l'Amérique du Nord, fut organisée démocratiquement.

Ce n'élahf pourtant point encore la paix.

L'autonomie nationale, si précieuse qu'elle soit, peut devenir un danger. Elle est un embarras, dans le principe, pour des hommes ployés sous le joug depuis des siècles. Il fut plus aisé

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