XXXIV PREFACE
biludes cl les mœurs. La civilisation ne doit pas pousser en serre chaude ; les transformations d'un peuple ont besoin de gradations et de lenteurs, et rAmérique, qui sent en elle toutes les impétuosités de la jeunesse, éprouve parfois la tentation
d'aller trop vite.
Chose étrange! et qu'il faut constater : de tous les peuples de l'Europe occidentale, — les autres ne comptent pas ici, — celui qui exerce présentement le moins d'influence sur le pays qui fut autrefois l'Amérique espagnole, c'est l'Espagne !
Entre la vieille métropole et ses anciennes colonies, tous les liens sont rompus, et l'on n'a rien misa leur place. J'estime qu'il en faut sincèrement féliciter l'Amérique. Le temps n'est plus où l'Espagne guidait l'Europe dans les voies de la civilisation. Elle marche maintenant à sa suite. Désormais impuissante, pour le bien comme pour le mal, elle ne peut plus rien pour l'Amérique, à laquelle jadis elle fut si fatale.
Ce n'est donc plus vers elle que l'Amérique latine tourne les yeux. Elle sait trop bien qu'elle ne recevrait d'elle ni les principes politiques qui assurent l'harmonieux accord de l'ordre et de la liberté, ni les secrets de la prospérité matérielle ou de la grandeur morale. La différence de religion, la diversité des mœurs, l'antagonisme des civilisations, la détournent également de l'Angleterre et de l'Allemagne, dont les sympathies se reportent d'ailleurs tout naturellement sur les États-Unis du Nord, et la colonisation de la race anglo-saxonne.
Tout autre est la position de l'Amérique latine vis-à-vis de la France. Entre nous pas de blessure saignante d'amour-propre ; nulle défaite, ancienne ou récente, dont il faille effacer le souvenir ; mais, au contraire, une mutuelle sympathie que tout encourage ; pus, s'il faut tout dire, pour un peuple qui se renouvelle et se transforme, la France, nation initiatrice par excellence, a des qualités précieuses, et les relations avec elle
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offrent de rares avantages. Elle a été l'iristitutrice et la maîtresse de plus d'une civilisation à ses débuts. Par son ascendant moral, par l'active et lumineuse propagande dont elle est le foyer, elle peut contribuer puissamment à faire monter les États au rang qu'ils doivent occuper dans la hiérarchie des peuples.
Déjà, du reste, l'Amérique latine est, sur plus d'un point, en intime communion d'idées avec nous : avec nous elle partage tous les grands principes politiques et sociaux auxquels l'avenir appartient. Plus de distinction de races, plus de séparation ei; castes ennemies, plus de privilèges de naissance : les blancs el les gens de couleur s'allient sans scrupule, comme sans obstacles. Toutes les carrières sont ouvertes indistinctement à tous les hommes. On ne connaît plus ce que l'on appelait jadis d'un nom qui était à lui seul un outrage à la nature, « le malheur . de la naissance, » — véritable malheur, en effet, et le plus grand de tous ! tache indélébile que rien n'effaçait, et qui vous poursuivait dans le cours d'une vie entière ! Mais à présent, sous l'influence d'idées meilleures et plus justes, on ne tient compte au gens que de leur mérite, et non de la couleur de leur peau.
L'Amérique latine a d'autres droits encore à notre estime. Quoi qu'en aient pu dire des observateurs ou peu sincères ou superficiels, la jeunesse y vit chaste malgré les ardeurs du climat. Le mariage précoce, le mariage d'amour, union des cœurs plus que des fortunes, à laquelle ne se mêle, pour la corrompre, aucune arrière-pensée d'intérêt, conserve intact le trésor des mœurs, préserve de toute atteinte les forces de la race, et garde pures les sources mêmes de la vie et du sang. La moralité publique et privée s'affirme de jour en jour davantage ; une entière bonne foi dans les transactions commerciales dispense de stipulations écrites : la parole donnée est un engagement sacré, et Ton cite un manque de foi comme un fait aussi exceptionnel qu'il est honteux.
xxxTi PRÉFACE.
Su comme on se plaît à le dire, il n'y a dans un tel ensemble de faits qu'un germe de civilisation, il faut avouer que c'est un germe vivace, et qui promet une abondante moisson et de fleurs et de fruits.
Mais, jusqu'à présent, ces populations vigoureuses et saines, rajeunies et renouvelées, obéissant à des instincts plus encore qu'à des principes, ainsi qu'il convient à une race sans histoire et sans passé, n'ont pas encore formulé nettement le programme de leur avenir. Il faut qu'elles le rédigent d'accord avec nous.
Une fois encore la France peut remplir, de l'autre côté de l'océan Atlantique, un rôle providentiel.
Alliée des divers États dont nous venons d'esquisser les traits d'un crayon rapide, et dont nous allons maintenant écrire l'histoire, elle les entraînera sur cette route du progrès véritable qui conduit à la vraie civilisation. Dédaigneuse, comme toujours, des intérêts purement matériels, bienveillante et amie des nations de bonne volonté, elle aidera, de ses conseils et de son influence, à ce grand œuvre de la complète pacification des esprits.
Encore un effort, et l'Amérique latine aura fait rentrer dans l'ombre ce fantôme de l'anarchie qui effraye l'Europe : elle entrera alors en possession de ses véritables destinées, et pleine de sève et de force, marchant dans l'orgueil de sa jeunesse, elle s'emparera de l'avenir — et le dominera.
C'est ce que nous lui souhaitons, nous qui nous sommes attachés à elle en l'étudiant, et qui avons appris à Taimer en apprenant à la connaître.
LOUIS ËNÀULT.
Trouville, septembre 1866.
fl
L'AMÉRIOUE CENTRALE
La conquête, du Mexique par l'Espagne est un des événements les plus saisissants et les plus dramatiques dont l'histoire ait gardé le souvenir. C'est la guerre d'aventure dans ce qu'elle a de plus audacieux.
I^ flottille cinglant delà Havane, qui portait Fernand llortez et sa fortune, mouilla le soir du jeudi saint de l'année 1519, entre l'îlot, depuis célèbre, que les Espagnols appellent San Juan de Ulua, et les Français Saint-Jean d'UUoa, et le continent américain. Le futur conquérant de cette portion du nouveau monde était alors dans toute la force de l'âge, assez voisin de la jeunesse pour en avoir conservé l'énergie et l'intrépidité, assez près
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des années plus mûres pour posséder et diriger sa l'ou^^uo. Il avait trente-quatre ans. La nature ne lui avait, du reste, refusé aucune des qualités qui font réussir des expéditions comme la sienne : il avait, tout à la fois, et la tète du capitaine qui conçoit un plan, et la main du soldat qui l'exécute; Texaltalion enthousiaste qui fait les héros, et la vaste intelligence à laquelle se reconnaissent les hommes politiques.
Ceux qui le suivaient étaient jeunes comme lui, prêts comme lui à ne reculer devant rien et à hraver le danger sous toutes ses formes. Fernand ne connaissait du Mexique autre chose que son nom — on l'appelait alors le Cullua. — Il savait pourtant que l'on y trouvait beaucoup d'or. L'or, en ce temps-là, était le motif avoué des expéditions et des conquêtes. Cortez était du reste condamné au succès. 11 n'y avait pas de terme moyen pour lui entreccs deux alternatives : vaincre ou mourir! Pour ne pas être traité en rebelle, il devait revenir en héros. Il était parti de Cuba, où l'expédition s'était organisée, malgré la défense formelle du gouverneur de l'ile, qui, après avoir approuvé ses projets, voulait en confier l'accomplissement à un autre. Il devait maintenant à son gouvernement ou un empire nouveau ou sa tête. Il lui donna le Mexique. Jamais œuvre plus grande ne fut exécutée à l'aide de pins petits moyens; jamais entreprise ne prouva mieux ce que peut le génie d'un homme. Une poignée d'aventuriers, quelques centaines, — à coup sûr on n'allait pas au mille, — se jette sur un pays immense, comptant ses soldats par millions, et arrive jusqu'à sa cai)itale, s'en empare et change en quelques mois les destinées d'une partie du monde.
Si l'amour de l'or fut un des mobilcsqui poussèrent les Espagnols à la conquête du nouveau monde, il ne fut pas le seul. Il y faut joindre un élément plus puissant encore, l'élément religieux, l'ardeur du prosélytisme, le besoin d'expansion d'une foi profonde qui brûle de se répandre. Celle foi qui fait les mar-
lyrs l'ait aussi les héros; elle ne donne pas seulenienlle courage de braver le danger; elle en fait disparaître jusqu'à l'idée. A force de regarder le but, on ne voit plus robstacle. C'est le surnaturel dans Tordre moral qui peut seul expliquer les invraisemblables triomphes des Espagnols dans le nouveau monde. Fernand Cortez aborda sur ce point du littoral où se trouve aujourd'hui VEnA-Ciaz.Monlézuma résidait alors à Tenochtîtlan, sa capitale, située sur l'emplacement de Mexico. Entre le souverain et le capitaine qui devait le détrôner bientôt, il y eut de longs pourparlers, et ce que l'on appellerait aujourd'hui des conférences diplomatiques. Cortez veut aller saluer le monarque dans sa résidence. Montézuma ne veut point laisser les étrangers pénétrer dans ses États. Cependant on hésitait encore des deux parts à commencer les hostilités. On en était toujours au préliminaire gracieux des présents échangés. Montézuma envovait des disques d'or et d'argent d/une valeur énorme, des étofi'es brodées de plumes, d'une exquise beauté et de la poudre d'or à plein casque. Cortez réi)ondait par des verroteries. A ce moment, les Espagnols tentèrent leur première conversion des infidèles. Le \\ Olmédo, dans un discoursque traduisait phrase par phrase la jeune et belle indienne Marina, la maîtresse de Cortez, exposa aux idolâtres à portée de l'entendre les mystères du christianisme, et linit par leur distribuer de petites images de la Vierge tenant le Christ entre ses bras. Cette tentative prématurée de conversion n'eut point de succès. La foi nouvelle, — aux sombres mystères, assombris encore par l'ascétisme du génie espagnol, — n'inspira aux Indiensqu'une sorte de répulsion mêlée d'effroi. A partir de ce moment, toutes les relations sont rompues : il ne reste plus d'autres ressources que la force. Comprenant alors que son seul espoir est dans le désespoir même, Cortez, comme tous ceux qui ne veulent pas se donner la possibilité du retour et qui sont déterminés à ne plus trouver de salut (|ne dans la victoire, met le feu aux
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navires qui l'ont apporta, et fonde sur le lieu même de son débarquement une ville à laquelle il donne un nom qui symbolise les deux passions qui se partagent Tâme de sa nation: je veux dire la soif de l'or et le fanatisme religieux, car il l'appelle la ville riche de la vraie croix (ia villa rica de la Vera Crlz). Cela fait, il ne reste plus qu'à marcher en avant. Cempoalla est sa première étape. Il y prêche à sa façon, l'épée d'une main et la croix de l'autre, renverse violemment les idoles, qu'il remplace par une statue de la Vierge, cl, suivi de quatre cents fantassins, quinze cavaliers et six pièces d'artillerie, il se dirige sur la capitale de Montézuma. Chemin faisant, sa petite armée se grossit d'un certain nombre de mécontents, — il y en a dans tous les États, — qu'il séduit par ses promesses, ou qu'il terrifie par ses menaces. A chaque pas c'est une nouvelle bataille ; mais chaque bataille est une victoire, et ces victoires donnent à Cortez autant d'alliés. Il arrive enfin devant Tenochtitlan.
Une sorte de vertige s'est emparé de Montézuma ; il ne sait plus à quel parti s'arrêter. Il veut la paix et il dédaigne de la demander; il veut la guerre et il la craint. L'artillerie l'épouvante ; les Européens lui semblent des hommes d'une nature supérieure. Comme tous les faibles, il essaye de la trahison, qui ne lui réussit point, et finit par laisser pénétrer les étrangers dans sa ville sans leur avoir opposé une résistance sérieuse. Il fit plus : il vint à leur rencontre avec toute la pompe et tout le cérémonial d'une cour fastueuse et formaliste; puis il conduisit Cortez dans un palais qu'il lui assigna pour demeure. Une conférence solennelle eut alors lieu entre les deux personnages, de qui dépendait en ce moment le sort du Mexique. Montézuma, en homme de sens pratique, demanda a Fernand Cortez ce qui avait pu lui donner un si vif désir de pénétrer ainsi jusqu'au cœur de ses États. — Je voulais, rrjmndil le Castillan, contempler le plus il-
lustre monarque du monde, et en même temps lui faire connailre le vrai Dieu qu'il ignore.
Le lendemain de ce jour, il demande à l'empereur la permission de lui rendre sa visite, et, avec ce zèle et cette persévérance qui sont un des caractères de l'homme sous l'empire d'une idée fixe, il recommence sa prédication à domicile. Son audience n'est qu'un long exposé de la doctrine chrétienne, toujours traduite par Marina. 11 aimait trop son interprète pour en changer.
Montézuma écouta avec une attention profonde, et sans jamais l'interrompre, ce prédicateur d'un nouveau genre ; puis, quand il eut cessé de parler, il répondit qu'il était bien persuadé que le Dieu des Espagnols était excellent, mais que les siens n'étaient pas mauvais non plus, qu'il en avait reçu les plus grands bienfaits et qu'il demandait à leur rester fidèle. Il finit cependant par une déclaration étrange et inattendue, en se reconnaissant le vassal du souverain dont Fernand était lui-même le sujet, et en avouant que tout ce qu'il possédait, il le possédait en son nom. Le roi qui parle ainsi n'est déjà plus digne de régner.
Un si prodigieux succès ne suffit point encore à Cortez. Il conçoit un dessein dont la témérité surpasse celle dont il a fait preuve jusqu'ici : au sein même de sa capitale, il veut faire l'empereur prisonnier. Sans avoir besoin de recourir à la violence, par une sorte de fascination inexplicable, il lui persuade qu'il doit quitter son palais et venir demeurer dans le campement des Espagnols, c'est-à-dire abandonner ses sujets pour ses ennemis.
Montézuma y consent, et, pour l'en récompenser, Cortez ne craint point de le mettre aux fers de ses propres mains et de le faire assister au supplice d'un de ses sujets, dont le patriotisme était le seul crime. Cortez ne se contentait pas de vaincre, il humiliait. Du reste, le malheureux Montézuma ne devait plus
r, L'AMÉRIQUE CENTUALK.
fi'arrèler dans colle voie fatale des concessions, de inènie que Fernand Corlez ne devait point s'arri^ter dans celle des exigences. 11 avait réussi à persuader à Tenipereur que le roi d'Espagne n'était autre qu'une nouvelle incarnation de l'antique divinité du Mexique, le tout-puissant Ouetzalcoatl, et que, à ce titre, c'était lui le véritable maître du pays.
Montézuma le crut en effet, et il convoqua une assemblée des grands à qui, du haut d'un trône sur lequel il n'eût dû jamais monter, il lit lui-même une déclaration qui n'était autre chose que sa propre déchéance.
— Vous vous souvenez, leur dit-il, que ce Dieu, en partant, annonça qu'il reviendrait reprendre parmi nous l'autorité royale. Le temps prédit est arrivé ; ces hommes blancs viennent des régions situées au delà des mers, du côté où le soleil se lève, et ils revendiquent pour leur roi le pouvoir suprême en noire pays. Je suis prêt à le leur abandonner. Vous qui avez été mes lidéles vassaux pendant le long espace d(^temps que j'ai passé sur le trône, j'atlends de vous que vous me donniez cette dernière preuve de soumission. Vous reconnaîtrez pour votre maître le grand prince qui régne de l'autre côté de l'Océan; en son absence, vous obéirez au cai)itaine qu'il a envoyé parmi nous. Les tributs que vous nrap|)orticz, vous les lui payerez; les servies (jue vous \n? rendiez, c'est à lui m:\inlenant d'en disl)oser.
Dans un pays où ne vibre point la libre du sentiment national, mais où tout repose, au contraire, sur la volonté d'un seul, nulle résistance n'est possible, et les choses les plus monstrueuses sont acce|)tées, \nv cela seul (|u'il Ta voulu. Vn immense sanglot souleva la i)oitrine des chefs quand ils enleudiroiil |)arler ainsi leur eni|)ereur; mais chacun lui ré|)on(lit que puisque tels étaieni ses ordres il serait obéi.
Fernand Corlez r.e remettait jamais au lendemain ce qu'il |)ou-
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vait faire le jour même; il procéda immédiatemeiil h la prestation du serméut, et le notaire attaché à l'expédition en dressa l'acte authentique. On put croire qu'à partir de ce moment le vieil empire n'existait plus ; il avait suffi de six mois à cet irrésistible vainqueur pour réaliser un rêve. Toutes les difficultés n'étaient cependant pas aplanies. La première partie de sa tâche accomplie ne rendait que plus impérieux chez Fernand Cortez son désir de mener également l'autre à bonne fin. Il avait travaillé pour le roi d'Espagne; il voulait maintenant travailler pour le pape. Il demanda à l'empereur de lui abandonner la vaste enceinte du grand temple pour y célébrer les mystères du culte catholique. Montézuma,.qui avait cédé le trône de ses pères, ne put se résoudre h céder l'autel de ses dieux. Cependant, pressé par Cortez, il consulte ses prêtres; ceux-ci, convaincus que, suivant la parole du poète :
Il est avec le ciel des aa'ommodemenls,
conseillent à l'empereur de garder un des sanctuaires et d'abandonner l'autre. Au môme jour et à la même heure, les deux culles en présence célèbrent leurs rites. Chez un peuple en qui vit encore la foi, le sacrifice de sa religion est le dernier auquel on se résigne. L'indignation des naturels du pays ne put être contenue, même par le respect qu'ils avaient pour leur souverain. Cette réaction eut son effet jusque sur l'empereur. Retrouvant une étincelle de ce courage qui l'eût sauvé quelques mois plus tôt, il essaya une trop tardive résistance et finit par ordonner à Cortez de quitter ses domaines.
Presque en même temps, une flottille envoyée par le gouverneur de Cuba, auquel Fernand Cortez a désobéi, débarque dans les eaux de la Vera-Cruz, mettant ainsi le conquérant dans la plus terrible des positions, attaqué tout à la fois ef par ceu^ dont il a