‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 15 sur 33 · M L'AMÉRIQUE CENTRALE · texte numérisé non relu

M L'AMÉRIQUE CENTRALE

riuatéoiala, et, par l'isthme de Panama, communique avec les États du sud, la Nouvelle-Grenade, les républiques de TÉquateur et de Venezuela, le Pérou, les Guyanes, le Brésil, la Bolivie, le Chili, Rio de la Plata, Tllrugay, le Paraguay, en un mot toute cette grande agglomération d'Ëtats qui composent l'Amérique du Sud. — Si les deux océans le font communiquer aux deux mondes par l'est et par l'ouest, il n'est pas moins favorisé au nord et au sud. — Délivrés enfm de la guerre sanglante qui les a si longtemps déchirés, les États-Unis, — je dirais volontiers réimisj — par la force d'expansion dont les ont doués et leur constitution et les privilèges de leur race, semblent doubler la vie de tout ce qui les approche ; tandis que l'Amérique espagnole — tout un monde, un monde qui se rajeunit, s'accroît, se multiplie et se renouvelle, — créant par de nombreux points de contact des débouchés à l'exportation et à rim}x>rtation, invite le Mexique également à consommer et à produire, c'est-à-dire à cimenter par les échanges les relations de peuple à peuple.

La population actuelle du Mexique est d'environ huit millions d'âmes. Plus de quatre millions appartiennent à la race pure des Indiens conquis par Fernand Cortez. La majorité du reste est formée de castes de sang mêlé, issues pour la plupart du croisenïent des Indiens avec les races étrangères. Les noii*s et les métis provenant d'eux ne nous offrent qu'un élément insignifiant. Les blancs de race pure forment à peine le septième de la population.

Ce que nous avons dit plus haut de la civilisation des Aztèques indique assez clairement que l'Indien est susceptible d'une culture intellectuelle et morale élevée : il ne manque ni d'énergie ni d'intelligence ; en le soutenant et en l'encourageant, on peut le pousser loin dans la voie du progrès ; il ne demande qu'à marclier. Du reste, le Mexique offre encore des terrains libres à rémigration et peut ainsi recevoir un élément nouveau de |>opu-

lation. J'ajouterai que la différence de ses climats et la diversité de ses produits peuvent y attirer les races humaines les plus opposées. Toutes y trouveront un ciel et un sol à leurs convenances. Même après les empiétements si considérables des États- Unis, qui lui ont, à tant de reprises, enlevé des lambeaux de territoire, le Mexique présente encore une superficie triple de celle de la France. Bien que ses procédés de culture soient encore assez grossiers, il peut, grâce à la fécondité du sol et à la nature particulière de ses végétaux, nourrir une population proportionnellement plus considérable que les contrées les plus favorisées de l'Europe. Le blé qui, chez nous, ne rend que sept ou huit pour un, rapporte au Mexique jusqu'à vingt-cinq fois sa semence ; un hectare de bananes y nourrit cent personnes ; lo manioc et le maïs y offrent des ressources presque inépuisables. Dans les plaines immenses, où on l'abandonne en quelque sorte à lui-même, le bétail croît et se multiplie presque à l'infini. Propre à la culture de la canne à sucre, du cacao, du café et de l'indigo, comme à l'élève de la cochenille, susceptible de produire le coton, produisant l'or et l'argent, le Mexique est, comme on le voit, capable d'un développement commercial et industriel des plus considérables... Et aujourd'hui tout cela est une non-valeur, et, si l'on en exceptait la production de ses mines argentifères, ce magnifique pays serait inutile au reste du genre humain comme à lui-même.

Ce désaccord entre le fait et la destinée est une anomalie qui doit cesser sous l'action d'un gouvernement énergique et habile.

La richesse du Mexique ne se trouve pas seulement sur le sol du pays, et ce que la terre cache dans ses entrailles vaut bien ce qu'elle montre à sa surface.

Jusqu'en 1848, époque où furent découverts les gisements californiens, le Mexique fut le premier pays du monde pour la

production et l'extraction des matières précieuses. Les Aztèques, sous Montézuma, exploitaient déjà quelques filons argentifères, mais leur ignorance des procédés chimiques ne leur permettait do s'adresser qu'aux gisements contenant le métal à l'état pur, cas assez rare, puisque l'argent se présente presque toujours combiné avec le soufre, l'arsenic, l'antimoine et diverses autres substances, desquelles il faut savoir le dégager. L'or, au contraire, se présente presque toujours sans alliage, ce qui explique cx)mment, même dans les [lays où l'argent est beaucoup plus commun que l'or, c'est surtout l'or que l'on rencontre entre les mains des naturels. Sous la domination espagnole, le Mexique, dans les premières années du dix-huitième siècle, ne produisait guère, tant en or qu'en argent, pour plus de vingtsept millions de métaux précieux. Cinquante ans plus tard, nous trouvons un chiffre de soixante-cinq millions, et, au commencement de ce siècle, nous arrivons a cent trente millions, dans lesquels l'argent figure pour les neuf dixièmes. Aujourd'hui, malgré les guerres civiles qui l'ont si longtemps et si terriblement déchiré, le Mexique est encore le plus fécond producteur d'argent du monde entier. On peut dire que les filons argentifères que l'on y rencontre sont en nombre illimité. C'est à croire qu'ils se multiplient. Ils se distinguent moins, du reste, par la proportion du métal dans chacun d'eux que par leur étendue : ils se prolongent en effet presque indéfiniment sous le sol. Les gisements exploités jusqu'à ce jour ne sont rien en comparaison de ceux qui restent à exploiter encore. L'abaissement du prix du mercure depuis les récentes découvertes de cet agent puissant dans les mines de la Californie, a donné un nouvel élan aux exploitations du Mexique, en facilitant la main-d'œuvre des chimistes qui dégagent le minerai de ses combinaisons étrangères.

Il est à peu près certain que, comme l'Europe, comme l'Ame-

rique du Nord, le Mexique aura un jour son réseau de chemin de fer : il faut, en attendant, lui souhaiter de bonnes routes faciles et sûres. Les fleuves et les* canaux ne peuvent suppléer à ces moyens de communication de première nécessité. C'est, en effet, du côté des cours d'eau que le Mexique laisse le plus à désirer. liC pays est aride et un peu sec. 11 y a bien quelques lacs, mais en trop petit nombre, eu égard à l'étendue de l'empire, et portant dans leurs eaux un principe salin qui ne permet de les employer ni à l'irrigation des terres, ni aux usages domestiques. Sur le plateau, les ruisseaux et les sources sont rares ; un peu jdus fréquents sur les pentes qui descendent vers la mer, mais, là encore, trop parcimonieusement distribués.

Entre les deux océans, entre les deux Amériques, s'étend un vaste pays, dont les plaines fertiles, aptes à toute§ les cultures, sont coupées de lacs, hérissées de forêts, sillonnées par les ruisseaux de lave des volcans. C'est le Guatemala.

Le Guatemala est borné : au nord, par TÉlat mexicain de Chiapa et le Yutacan ; à l'ouest, par ce même Ghiapa et la province également mexicaine d'Axica ; au sud, par l'océan Pacifique ; à Test, par le département de l'Isthme, qui appartient à la Colombie, et la mer des Antilles.

Le territoire du Guatemala mesure trois cent soixante lieues de longueur, sur une largeur de cent trente. Les détours de ses côtes se développent sur une étendue de cinq cents lieues, et il possède^ dans la mer des Antilles, des îles aussi nombreuses que belles. Une chaîne de montagnes, traversant le pays tout entier, unit la cordillère de l'Amérique du Sud au grand système des montagnes du Mexique, et verse de nombreux cours d'eau sur 8es deux pentes : ses productions végétales réunissent, comme

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celles du Mexique, toutes les variétés de la végétation tropicale, à celles des zones froides et tempérées. On y trouve un indigo qui passe pour le meilleur du monde, le rocou, la salsepareille, le cacao, toutes sortes de baumes et de résines, et les essences de bois les plus précieuses. Le blé s'y est promptement naturalise ; les vignes plantées par les Espagnols y donnent déjà du vin excellent, et le rendement du maïs s'élève jusqu'à trois cents pour un ; des variétés nombreuses d'animaux sauvages peuplent ses forêts qu'infestent trop de serpents; des troupeaux sans nombre paissent dans ses immenses prairies. Les richesses minérales du sous-sol ne le cèdent point aux productions de sa surface, et l'avide colon devenu mineur peut choisir entre le cuivre, l'or et l'argent.

Le Guatemala fut conquis par les Toltèques, à peu près à l'époque où ils s'emparèrent aussi du Mexique. Ils le trouvèrent habité par différentes peuplades, qu'ils refoulèrent en partie vers le sud, pour vivre bientôt avec ceux des habitants qui restèrent sur le sol, et dont ils adoptèrent la langue. Tous ensemble s'élevèrent à un assez haut degré de civilisation et résistèrent vaillamment aux prétentions envahissantes du Mexique. Ils eurent de grandes, belles et riches cités, des palais superbes, dont les ruines, aujourd'hui même, frappent le voyageur d'admiration et de respect. Le palais du roi de Guatemala était une des merveilles du nouveau monde. Sa façade s'étendait sur une Iongueur de près de douze cents pieds, et ses harmonieuses proportions étaient encore rehaussées par la beauté des matériaux employés à sa construction. Les descendants de ces magnitiques souverains languissent maintenant sans honneur, au fond de quelques huttes misérables, accroupis sur une natte en lambeaux, réduits au plus strict nécessaire, — je ne dirai pas à ce qu'il faut pour vivre, — mais seulement à ce qu'il faut pour ne pas mourir.

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L'ancienne constitution du Guatemala était assez savante, et elle indique un peuple parvenu à un très-haut degré de civilisation. Ce gouvernement était une monarchie, qui s'appuyait sur une aristocratie à la fois puissante et soumise; puissante contre le peuple et soumise au roi. L'ordre de succession au trône était réglé comme chez nous, à cette différence près que l'héritier incapable pouvait, tout en conservant son titre, être privé de la réalité du pouvoir.

Il y avait auprès du souverain une sorte de gand conseil, composé de vingt-quatre membres, qui délibérait avec lui sur toutes les affaires d'Étal. Les conseillers concentraient entre leurs mains les pouvoirs législatif, exécutif et judiciciaire, sans préjudice de leurs fonctions administratives. Ils avaient aussi le privilège, — fort envié, — de porter sur leurs épaules la litière royale dans les promenades du monarque.

Le roi se faisait représenter, dans les principales villes, par des gouverneurs, entourés eux-mêmes d'un conseil, dont les membres appartenaient tous à la noblesse. La noblesse avait, du reste, tous les emplois à sa disposition ; aussi veillait-on avec un soin jaloux à la pureté de la race. Le noble qui épousait une femme d'un rang inférieur prenait le nom de celle-ci et perdait le sien, et, relégué lui-même au rang des plébéiens, il était soumis à toutes les fonctions abjectes, qui, d'ordinaire, étaient le partage de ceux-ci.

Le code pénal du Guatemala portait l'empreinte de cette sévérité excessive à laquelle se reconnaissent les peuples encore voisins de la barbarie. C'est ainsi qu'il prononçait la peine de mort contre le ravisseur d'une femme, contre le voleur récidiviste, contre l'esclave qui avait fui deux fois la maison de sou maître. La même peine frappait encore l'auteur d'un sacrilège et celui qui avait insulté les prêtres. Ajoutons que sa famille était déclarée infâme.

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Le roi lui-même ne pouvait point abriter ses fautes derrière rinviolabilité de la couronne et du rang suprême; il portait le poids de ses actes, dont il était responsable. Les nobles, réunis en conseil secret, pouvaient le mettre en jugement, le déposer, le condamner à la mort; dans ce cas, il était décapité. Les reines adultères étaient aussi punies du dernier supplice. On les étranglait avec le complice de leur faute, si ce complice appartenait à la classe noble; mais, s'il était du peuple, on précipitait les coupables du haut d'un rocher. Les crimes contre le roi, les attentais contre la liberté de la nation, ainsi que Thomicide, entraînaient la peine capitale, la confiscation des biens et Tesclavage de la famille.

Les lois de procédure du Guatemala ne reconnaissaient qu'un seul degré de juridiction ; il n'y avait donc jwinl appel de la sentence. Si le coupable avouait, l'exécution était immédiate; s'il niait, on lui appliquait la torture.

Les institutions du Guatemala, connue celles de beaucoup d'autres nations du nouveau monde, présentaient un singulier mélange de raffinement et de grossièreté, de simplicité et di* corruption, comme si elles eussent voulu rapprocher et réunir les points exlrémos de la civilisation et de la barbarie. Un tel mélange a pour premier résultat de dissoudre, si j'ose ainsi parler, les forces vives d'un peuple, et de le prédisposer à recevoir le joug qu'un ennemi puissant entreprendra de lui imposer.

Le Guatemala en fil la cruelle expérience.

Fernand Corlez, après la conquête du Mexique, — tout un monde! — voulut aussi donner à son pays le Gualémaln, qui n'était à ses yeux qu'une sorte de province de ce grand empire. 11 chai^ea un de ses lieutenants, don Pedro Alvarado, d'aller en prendre possession. Les diverses tribus qui l'habitaient se trouvaient en ce moment déchirées par des guerres intestines. Kieab-Tanub, roi dos Onichs, soutenait une lutte terrible contre

les Zutigiles. Ce prince, à l'approche de Tennemi, voulut réunir tous ses voisins dans une confédération générale, dont le résultat pouvait être d'écraser la poignée d'hommes commandée par Alvarado; non-seulement cette sage proposition fut rejetée, mais Sinacam, roi du Guatemala proprement dit, prit ouvertement parti pour les dieux, — c'était le nom que les Indiens donnaient aux Espagnols. Les Zutigils ne furent pas mieux avisés. Le roi des Quichs se vit donc rédu t à ses seules ressources ; il n'en résolut pas moins d'organiser une sérieuse défense. Mais il mourut au milieu de ses préparatifs. Tecum-Uman, son fils aîné, et en même temps son successeur, rassembla toutes les forces dont il pouvait disposer, et se porta à la rencontre du lieutenant de Corlez avec une armée de deux cent trente mille combattants. Alvarado ne disposait que de sept cent trente-cinq hommes, cent trente-cinq cavaliers et trois cents soldats espagnols, auxquels il fallait ajouter trois cents Indiens alliés et soumis; son artillerie se composait de quatre pièces de campagne. Un missionnaire, Fra Bartolommeo, accompagnait le capitaine, déjà tout prêt à prêcher et à baptiser.

Le jeune roi des Quichs choisit pour champ de bataille la plaine de Tzaccahe, où il eut soin de se fortifier dans un camp retranché et palissade, que Ton ne devait point emporter aisément.

Les Espagnols s'avançaient lentement, avec les précautions de gens qui se sentent en danger et qui ne veulent pas être surpris. .Victorieux dans tous les combats d'avant-garde qui leur furent livrés, prenant d'assaut les villes qui se trouvaient sur leur passage, ou recevant leur soumission volontaire, ils arrivèrent bientôt devant le corps d'armée que le roi commandait en personne. Il y eut là un choc terrible et une mêlée furieuse, et, au milieu même de tous les combattants, une sorte de duel homérique entre les deux chefs» Tecum-Uman fut tué par Alvarado. Ses

troupes, frappées de terreur, se débandèrent aussitôt ; la bataille finit par une déroute. Les Quichs comprirent à ce moment qu'il leur serait impossible de résister aux dieux par la force, et ils essayèrent de la ruse. Ils voulurent les attirer dans l'intérieur de leur capitale, Vlallan^ pour les accabler sous le nombre. Alvarado eut vent du complot tramé contre lui ; il le déjoua, fil mettre à mort comme coupable de trahison Ghignauiveelut, le successeur de Tecum-Uman, confia à son lieutenant, Juan de Léon Cardona, le commandement d'Utallan, et, après avoir reçu la soumission volontaire de Sinacam, roi des Kachiquels, il s'avança contre Guatemala, dont le roi se soumit sans combat. Trois ou quatre rencontres heureuses suffirent pour abattre Torgueilleuse confiance de la tribu, très-brave d'ailleurs, des Zuligils.

C'est ainsi que, dans le courant de cette seule année 1524, Alvarado, avec une habileté mêlée de bonheur, avait soumis les trois principales nations du Guatemala, les Quichs, les Kachiquels et les Zutigiles. Les Caciques, marchant au-devant des fers, vinrent se soumettre eux-mêmes et offrirent à Pedro de marcher avec lui contre les Indiens d'Escuintla, dont le pays borde l'océan Pacifique sur une longueur de près de quatrevingts lieues. Dès les premiers coups, rapidement portés, ces malheureux reconnurent leurs maîtres, et ne songèrent plus qu'a les apaiser à force d'obéissance et de présents.

IjCS Espagnols, qui ne se délassaient d'une campagne accomplie qu'en entreprenant une campagne nouvelle, s'attaquèrent alors aux trois tribus d'Atiquipaque, de Tacisco et de Guazacopan, qui furent également réduites. I^a ville forte de Pazaco fut emportée après une résistance vive et sanglante ; mais celle de Tésutla se soumit d'elle-même.

Pendant qu'Alvarado accomplissait ces magnifiques exploits, son frère Gonzalo battait les Masmes, s'emparait de la forteresse

de Socolco et du pays connu sous le nom de Gûeténango, et soumettait toute la province de Totonicapan. Antonio de Salazar n'obtenait pas moins de succès dans la vallée de Sacatépéques, non loin de Guatemala, où il brisait une redoutable coalition d'Jndiens prêts à secouer le joug.

La prise de la citadelle de Mixco, posée sur la crête d'un rocher abrupt, d'un accès presque impossible, coûta aux Espagnols plus de temps et plus de peine, mais acheva la soumission <Ui pays.

Une tentative de révolte, excitée par les exactions de Gonzalo, ot qui s'était ourdie dans l'ombre pendant une absence d'Alvarado, faillit compromettre les grands résultats que nous venons de faire connaître ; mais la bataille générale du 22 novembre 1526 tua l'espérance au cœur des Indiens, et ils comprirent, à partir de ce jour, que c'en était fait de leur indépendance. Ce fut là leur dernière révolte, et les Espagnols n'eurent plus rien à craindre d'eux.

Charles-Quint ne crut point trop récompenser de pareils exploits en donnant à leur auteur le titre de capitaine général, qui impliquait l'indépendance du vainqueur du Guatemala ; Alvarado ne relevait plus désormais du conquérant du Mexique.

Avec les Espagnols, on pouvait être certain que les missionnaires n'étaient jamais bien loin des soldats. On peut dire que cette fois plus que jamais les nouveaux apôtres de la foi se montrèrent à la hauteur de leur tache sublime. 11 y avait, non loin <ic l'État de Honduras, entre le lac Petin, au nord, et le golfe do

b\ L'AMÉRIQUE CENTRALE.

Dulce, au midi, une province où les Européens n'avaient jamais pu pénétrer; ils l'avaient attaquée trois fois, et trois fois leurs invasions avaient été repoussées. C'était la province d'Etuzulutlan, que, pour cette raison, on appelait la terre de la guerre, et que l'on nomma plus tard la terre de la vraie paix. Quelques dominicains, bien résolus à périr pour leur foi, s'y aventurèrent à la suite de Las Casas, le vénérable apôtre du nouveau monde, et ils réussirent à convertir les Caciques et la majeure partie de la nation. La province tout entière fut bientôt asservie à l'Espagne. Avec la religion de ses pères, elle perdit son indépendance. Le même sort, pour les mêmes raisons, fut partagé par les pays connus depuis sous les noms de provinces d'Alcala, de la Manche, de Tologalpa, de Tagusgalpa et d'une partie de ce beau pays que l'on appelle aujourd'hui Costa-Rica. Souvent le martyre récompensait le zèle et la charité des missionnaires; mais ils semblaient renaître de leur sang, et jamais les ouvriers ne manquaient à la moisson divine.

Le vainqueur du Guatemala, Pedro Alvarado, mourut en 1541 , après avoir rendu à son pays d'éclatants services. Charles-Ouint ne lui donna point de successeur proprement dit; mais, par décret à la date du 20 novembre 1542, il établit une cour suprême, dont il nomma président Alonzo de Maldonado. Plus tard, Philippe II, étendant ses attributions, en fit une cour prétoriale, complètement indépendante de la vice-royauté du Mexique.

Il n'avait pas fallu moins que l'habileté et l'énergie de Pedro Alvarado pour contenir dans le devoir les gouverneurs espagnols des différentes provinces du Guatemala, toujours prêts à empiéter les uns sur les autres, et à reculer les frontières souvent indécises de leurs gouvernements. Il y eut des révoltes : un ambitieux, Rodrigo de Contreras, gouverneur du Nicaragua, leva même l'étendard de la rébellion à main armée contre l'autorité souveraine; mais il fut vaincu, ainsi que tous les autres

fauteurs de ces désordres, et la domination espagnole fut depuis lors acceptée sans contrôle par cet iinmense pays.

Ce fut à ce moment que les conquérants commencèrent l'exploitation systématique, savante,- continue et cruelle, de leur conquête. Bien résolus à retirer du pays tout ce qu'il pouvait produire, ils le pressurèrent jusqu'à l'épuisement. Les Indiens furent traités non pas comme des hommes, mais comme de vils animaux ; on ne se contenta pas de les désarmer, on les abrutit au moyen des liqueurs fortes, dont les fumées capiteuses avaient pour eux un irrésistible attrait. On leur enleva leurs armes, et on les mit ainsi hors d'état de résister, alors même que la résistance était le plus légitime. On les condamna aux plus pénibles, aux plus rudes travaux, et on se montra envers eux d'un égoïsme et d'une dureté à faire rougir du nom d'homme. Écoutez plutôt à ce sujet un témoignage irrécusable, celui d'un vénérable missionnaire, indigné des maux qu'il voit et qu'il ne peut empêcher,

« Ainsi, nous dit-il, l'on vend les Indiens, chaque semaine, comme des esclaves, pour deux sous six deniers chacun, sans qu'on leur permette le soir d'aller voir leurs femmes, quoique leur ouvrage ne soit pas à mille pas du village où ils demeurent ; mais il y en a d'autres qu'on mène à trois ou quatre lieues au delà, et ils n'oseraient s'en retourner que le samedi au soir, après avoir exécuté tout ce qu'il aura plu à leur maître de leur commander... Il n'y a pas de bon chrétien qui ne fût touché do douleur de voir comme ces pauvres misérables sont maltraités j>ar certains Espagnols pendant la semaine qu'ils sont à leur service. Il y en a qui vont abuser de leurs femmes lorsque leurs pauvres iharis sont occupés à labourer la terre ; d'autres qui leur donnent le fouet parce qu'ils leur semblent trop paresseux à travailler, ou qui leur donnent des coups d'épée, ou leur cassent la tête pour s'être voulu excuser contre leurs reproches, ou leur dérobent leurs outils, ou les privent d'une partie ou du total

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(le leurs gages. J'en connaissais quelques-uns qui avaient accoutumé, lorsqu'ils avaient semé leur froment et qu'ils n'avaient presque plus affaire des Indiens, de retenir chez eux tous ceux qui leur avaient été donnés pour leurs fermes, el, sachant bien l'affection que ces pauvres gens avaient de retourner en leurs familles, après leur avoir fait couper du bois, le lundi et le mardi, leur demandaient, le mercredi, ce qu'ils leur voulaient donner pour les laisser aller, et ainsi en exigeaient des uns une réale, et des autres deux ou trois, de sorte qu'ils se faisaient non-seulement fournir de bois pour leurs maisons, mais ils en tiraient aussi assez d'argent pour acheter de la viande et du chocolat pendant quinze jours, vivant de la sorte oisivement aux dépens de ces pauvres Indiens... Ils font porter à ces pauvres misérables, un jour ou deux, sur le dos, des malles qui pèsent cent livres, en les attachant avec des cordes de chaque côté à la ceinture, et passant sur le front une large courroie de cuir attachée à la malle, qui fait que toute la pesanteur de ce fardeau tombe sur leur front au-dessus des sourcils, qu'ils ont la plupart du temps tellement marqués, qu'ils sont aisés à distinguer des autres habitants des villages, et par ce aussi que cette ceinture de cuir leur mange tout le poil et les rend chauves sur le devant de la tête... J'en ai connu quelques-uns qui, après être revenus du service des Espagnols, dont ils n'avaient reçu pour tout salaire que des coups et des blessures, venaient se mettre au lit, résolus de mourir plutôt que de mener plus longtemps une vie si pleine de misères, et refusaient tous les aliments que leurs femmes leur présentaient, aimant mieux se laisser mourir de faim que de mener une vie si malheureuse. »

Quand la tyrannie en arrive à ce degré d'horreur, il semble qu'elle est condamnée à se punir elle-même par ses propres excès. Jamais nulle part l'homme ne fut rongé plus de vices. C'était une corruption sans exemple, une démoralisation sans

l>oriies; plus de mœurs nulle part, partout un libertinage éhonté. La justice même avait cessé d'être juste, et elle vendait l'impunité au crime enrichi; la civilisation s'était rendue plus détestable que la barbarie dont elle avait pris la place.

Cette dégradation de toute une race, qui alla croissant pondant deux siècles, ne pouvait plus trouver de remède efficace que dans les remèdes violents ; il fallait au Guatemala une de ces secousses qui ébranlent une nation jusque dans ses fondements. L'explosion révolutionnaire qui bouleversa l'Europe à la fin du dernier siècle eut son retentissement de l'autre côté de l'Océan ; mais ce fut seulement à partir de 1808, époque de l'invasion française en Espagne, que les idées d'indépendance et d'affranchissement travaillèrent cette partie du nouveau monde. Les défaites de la France et le retour de l'absolutisme bourbonnien comprimèrent l'éclat de tant de justes ressentiments, non pas chez les Indiens, trop accablés du poids de leurs chaînes pour oser les secouer, mais chez les colons eux-mêmes, que les Espagnols de la péninsule traitaient avec un orgueil hautain et une criante injustice.

Lorsque l'Espagne se fut donné une constitution libérale, le Guatemala voulut imiter son exemple, répudier les traditions surannées de la monarchie absolue, et adopter la même charte que la métropole.

Les agents du gouvernement, effrayés d'un mouvement qui prenait un tel caractère de spontanéité et de violence, réunirent une junte composée de toutes les autorités supérieures du pays, et qui fut chargée des mesures à prendre.

Cette junte se prononça pour la séparation complète de la colonie avec la métropole, et rendit un décret qui proclamait son indépendance.

Mais, en face de ceux qui demandaient ainsi la séparation d'avec le Mexique et l'Espagne, et qui voulaient une fédération

;.8 LWMÉRIQUE CENTRALE.

(les diverses provinces composant le Guatemala, il se forma un nouveau parti proposant rétablissement d'une monarchie do l'Amérique centrale avec un Bourbon sur son trône. Ce n'était là, du reste, qu'une minorité; ce que voulait le pays tout entier, c'était l'indépendance.

Cependant Iturbide avait été proclamé empereur du Mexique, et il n'eut pas demandé mieux que de s'annexer le Guatemala. Sous prétexte d'une protection qu'on ne réclamait pas de lui, il envoya sur les frontières des corps de troupes assez nombreux et adressa aux habitants des proclamations insidieuses; mais, quoique le parti impérialiste eût quelques adhérents au Guatemala, les projets d'Iturbide ne se réalisèrent point. L'empereur retira ses troupes; lui-même tomba : les diverses nuances d'opinions s'effacèrent. Une assemblée nationale se réunit le 24 juin 1825, et, un mois plus tard, l'indépendance du Guatemala était solennellement proclamée. Le nouvel État s'appelait :

LA RÉrUBLIQUR DES PrOVINCES-UnIES DE l'AmÉRIQUE CENTRALE. Uu

des premiers actes de la nouvelle république fut l'abolition de l'esclavage. 11 eût été difiicile de mieux inaugurer l'ère nouvelle.

La grande confédération républicaine fut divisée en cinq États : CoUa-Bica^ Nicaragua, HonduraHj Salvador et Guatemala. Le gouvernement de la République des Provinces-Unies est populaire, représentatif et fédéral. Pour tout ce qui regarde son administration intérieure, chaque État est indépendant. I^e pouvoir législatif est exercé par un congrès de représentants, issus du suffrage universel. 11 y a un représentant par trente mille habitants. Ces représentants ne sont astreints à aucun cens; mais ils doivent être citoyens de la République depuis cinq ans et être âgés d'au moins vingt-trois. Le congrès possède plus d'autorité que le pouvoir législatif ordinaire; c'est ainsi qu'il fait la paix ou déclare la guerre, qu'il a le droit de graco

LE GUATEMALA. 5i>

et d'amnistie, et qu'il peut créer des tribunaux, ou plutôt des commissions, pour connaître des affaires particulières de la Confédération. Le congrès se renouvelle tous les ans par moitié. On veut que les dépositaires du pouvoir législatif se retrempent incessamment dans l'élection. Il y a un suppléant par trois représentants.

A côté du congrès, il y a un sénat, composé de dix membres, deux par État; chaque État nomme aussi un suppléant pour ses deux sénateurs. Pour être sénateur, il faut avoir trente ans accomplis, être ne dans la République, ou jouir depuis sept ans du litre de citoyen.

Le sénat des Provinces-Unies n'exerce point le pouvoir législatif, mais il participe aux attributions du pouvoir exécutif. Il sanctionne les lois et veille à leur application ; il est le gardien de la constitution et le surveillant général des fonctionnaires. Il est aussi le conseil naturel du président de la République, rassiste dans tous les cas où il s'agit de prendre quelques mesures importantes, et convoque le congrès dans toutes les circonstances extraordinaires. Pour tous les grands emplois auxquels nomme le président, il lui présente trois candidats, parmi lesquels celui-ci doit choisir. Dans le cas où ces fonctionnaires seraient accusés d'un délit, ce serait à lui devoir s'il v a matière à poursuite ; enfin il contrôle et dirige le président de la République.

Ce président, chargé du pouvoir exécutif, est nommé par lo suffrage universel de tous les États. Le mandat qu'il tient d'eux n'est valable que pour quatre années, mais il est rééligible. Ce président promulgue les lois, et est le chef de la force armée ; il suspend, destitue et traduit les fonctionnaires publics devant les tribunaux, pourvu toutefois que le sénat ait reconnu la légitimité des accusations; il a sous ses ordres des ministres responsables comme lui.

m i;amkriquk ckntralk.

C'est encore à réleclion que doit son pouvoir la cour supreuii' de justice, chargée de connaître en dernier ressort de toutes les causes qui intéressent les lois générales, la politique extérieure et la police maritime; c'est elle enfin qui juge les affaires criminelles concernant les fonctionnaires. Elle veille sur l'administration de la justice par les tribunaux inférieurs, et pourvoit au remplacement de leurs membres par la présentation au président de la République do trois candidats par chaque place.

Le sénat choisit parmi ses suppléants et ceux du corps législatif les cinq membres d'un tribunal spécial, qui juge, en cas de crime ou de délit, les magistrats de la cour suprême, et prononce en dernier ressort sur les accusations portées contre le président et le vice-prési<lenl, jugés déjà par la cour suprême.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, chacun des Étals qui composent la confédération a sa constitution particulière. Ils ont tous une assemblée de représentants, un conseil et un président.

Succédant au plus inepte et au plus misérable des gouvernements, la République des Provinces-Unies s'est trouvée tout d'abord en face d'une tache immense de réparation. Il y avait partout des ruines à relever. On s'occupa tout d'abord de l'instruction, sans laquelle il n'y a point de civilisation possible, de l'instruction qui seule garde, couve et fait éclore l'œuf de l'avenir. Partout des écoles s'ouvrirent; partout des chaires furent instituées. L'agriculture fut l'objet de soins et d'encouragements particuliers ; on la vit partout fleurir. L'exportation commença à enrichir le pays. Les chemins étaient tels, et tels aussi les moyens de transport, que les marchandises arrivant d'Europe mettaient généralement plus d'un mois pour franchir la distance d'environ quatre-vingts lieues qui sépare (Inalémala de la côte.

Li; GUATEMALA. 61

On s'occupa des routes comme on s'était occupé déjà de l'agricullure et de Tinstruction, et l'on fit de consciencieuses études pour mener à bonne fin le gigantesque projet du percement de Tisthmc par le canal qui doit joindre un jour les deux océans.

Comment se fait-il qu'un État né sous d'aussi heureux auspices ait été si promptement déchiré par les factions? Je ne sais ; mais bientôt les citoyens se divisèrent en deux partis irréconciliables, les aristocrates et les démocrates. Les premiers voulaient consolider les pouvoii*s du gouvernement central ; leur vœu secret était d'absorber les différents États dans une puissante unité. Ce parti se composait des familles les plus riches et les mieux posées du Guatemala, auxquelles le clergé apportait un appoint moral considérable. Les démocrates se recrutaient surtout parmi la jeunesse énergique, intelligente, qui brûlait d'échapper aux entraves du passé et de se précipiter vers l'avenir. Entre ces tendances ennemies, absolument contradictoires, le dissentiment était profond. On s'aperçut bientôt que rien ne pourrait plus combler l'abîme. Le congrès n'en était encore qu'à sa troisième session lorsque les représentants de l'État de San- Salvador^ les plus libéraux de tous, se retirèrent de l'association fédérale dans des circonstances qui méritent d'être rapportées. Le vice-président de l'État de Guatemala, Florès, connu par ses idées libérales, avait frappé d'une contribution un couvent de moines; cette mesure excita l'indignation contre luij à un point qu'il seraitdifficile d'imaginer partout ailleurs que dans une nation fanatisée. Ce coupable de lèse-privilége fut dès lors voué au

&1 L'AMÉUIQUE OENTHALE.

poignard, et il fut véritablement mis en pièces au milieu d'un tumulte populaire, dans le couvent même de Ouezaltnango, qu'il avait voulu soumettre à l'impôt. Les patriotes de San-Salvador voulurent venger le patriote de Guatemala. Leur armée parut devant la ville le 6 mars 1827; mais le peuple tout entier, les femmes mêmes, que soulevait le fanatisme des moines, s'armèrent de tout ce qui tombait sous leurs mains, et leur horde indisciplinée, mais brave jusqu'à la témérité, battit l'armée de San-Salvador, qui fut mise en fuite.

Le Nicaragua était, presque en même temps, le théâtre d'événements non moins graves. 11 avait élu un gouverneur aristocrate et un vice-gouverneur libéral ; la scission qui se manifestait dans le gouvernement éclata bientôt dans le peuple. Pendant trois mois, la guerre civile et ses horreurs désolèrent ce malheureux État. Enfin le parti aristocratique fut vaincu, et le quartier de la ville qu'il habitait nivelé à la hauteur du sol. A Léon, à Tagusgalpo, partout enfin, les passions populaires se déchaînèrent avec une férocité que l'on n'eût certes pas rencontrée chez les Indiens à demi sauvages, anciens habitants de ce pays.

En 1829, les troupes de San-Salvador vinrent pour la seconde fois mettre le siège devant Guatemala. Cette fois, ils réussirent à s'en emparer, chassèrent le parti aristocratique, décrétèrent l'abolition des ordres religieux, pillèrent les couvents et déportèrent les moines.

Deux ans plus tard, en 1851, par conséquent, le général Moranza, qui, dans cette expédition, avait commandé les troupes de San-Salvador, fut nommé président de la République, et, pendant les huit années qu'il consena son mandat, le parti libéral acquit une incontestable prépondérance* Mais les derniers temps de son gouvernement furent troublés par de nouveaux désordres ; les aristocrates et les prêtres, un moment comprimés.

LE GUATKMALA. 65

relevèrent la tetc. Les proscrits rentrèrent d'eux-mêmes dans leur patrie et grossirent le groupe des mécontents. C'est alors que parut sur le théâtre sanglant des guerres civiles le mulâtre Carrera, qui a jeté si longtemps la terreur dans la République des Provinces-Unies. Cet homme, delà plus basse extraction, et dans lequel le sang indigène dominait à tel point qu'on le prenait toujours pour un Indien, n'était, en 1829, qu'un simple tambour dans un régiment centraliste. Quand ce parti fut vaincu, quand Moranza entra en maître dans Guatemala, Carrera eu éprouva un profond dépit, défonça sou tambour et se retira dans un village, où il se fit gardeur de pourceaux. Il exerça pendant plusieurs années ces fonctions immondes, qui ne semblaient point le prédestiner à ce rôle de chef de parti qu'il devait remplir un jour avec un prestige encore inexpliqué.

Mille ferments de discorde se trouvèrent jetés dans l'âme d'un peuple si profondément divisé. 11 faut placer au premier ranii les exactions si fréquentes du gouvernement, la confiscation des biens du clergé, qui exerçait et qui exerce encore dans le pays une influence prépondérante, l'établissement du jury et le changement apporté dans l'institution du mariage, qui, de sacrement, devenait simple contrat civil. En 1837, le choléra envahit le Guatemala, et il y sema, comme il fait partout, la consternation et la mort On persuada au peuple que le fléau n'avait d'autre cause que l'empoisonnement des eaux; ce dernier trait acheva de l'exaspérer. Les campagnes se soulevèrent à la voix de Carrera et coururent aux armes. Ce chef de bandits effraya les populations par ses horreurs et ses atrocités. Tuant et pillant, il réunit bientôt autour de lui un assez grand nombre d'hommes, comme lui, prêts à tout; on les vit d'abord attaquer les villages et bientôt rançonner les villes. Les folles dissensions du parti libéral, que leur inopportunité semblait rendre plus coupables encore, ne pouvaient que faciliter les exploits do cette bande

64 LAMÉRIQUK CENÏHALK.

grandissant de jour en jour. Bienlôt Carrera put se présenter iiux portes de la capitale, suivi d'une multitude de sauvages à demi nus, de paysans qui avaient converti en armes les instruments de leur pacifique travail, de femmes portant de grands sacs vides, qu'elles espéraient bien remplir de butin, et d'enfants suivant leurs mères. On pouvait bien évaluer à dix mille individus le nombre des partisans de Carrera. Mais la terreur marchait aussi sous ses drapeaux et valait pour lui cent mille hommes. Il dicta ses conditions au gouvernement, exigea la destitution du président, l'évacuation de la ville par les troupes libérales et son entrée dans la place. Au lieu de disperser cette troupe misérable, sans discipline, presque sans armes, on accorda tout ce que demandait son chef. La capitale de la République se laissa souiller par la présence de ces barbares, qui se ruèrent par les rues et couvrirent de leurs bandes les places publiques, aux cris de : Vive la religion l mort auxétrange^^sl Carrera, monté sur un cheval superbe, coiffé d'un chapeau de paille recouvert de feuillage, vêtu de sales lambeaux de cotonnade, sur lesquels il avait cousu des portraits de saints bizarrement disposés, entra dans la cathédrale suivi d'une partie de ses hommes. Chacun laissait faire; personne n'osait s'opposer; les habitants se contentaient de se barricader dans leurs maisons, en attendant qu'il plût à Carrera de donner le signal du pillage et de regorgement. Carrera fut bon prince. Il se contenta de demander mille fusils, onze mille dollars en argent et le titre de colonel. C'était beaucoup de modération de sa part. L'armée qu'il commandait lui permettait de tout faire; il pouvait aspirer au titre (le général, pei^sonne n'eût osé le lui refuser. On acquiesça à toutes ses exigences, et il consentit enfm à s'éloigner de la ville, après en avoir été le maître pendant trois jours. Une fois hors de Guatemala, il n'en continua pas moins de l'épouvanter par ses menaces, de l'humilier par ses insolences, de le surprendre

par ses folles excentricités. Mais le nouveau colonel ne s'en tenait pas là; il augmentait son matériel, organisait sa troupe, et il mettait en déroute les détachements des troupes fédérales que Fon envoyait contre lui. Après une série de petits triomphes partiels, qui rehaussaient singulièrement son prestige, il marcha une seconde fois contre la capitale; mais, au lieu de lui en permettre l'entrée, on résolut, au contraire, de lui résister énergiquement. Le colonel Salasar, exécutant une marche de nuit rapide, lui tua quatre cent cinquante hommes et le mit en déroute. Battu dans plusieurs autres rencontres, obligé de céder chaque jour du terrain, il se vit contraint à signer un traité par lequel il s'engageait à rendre les mille fusils qu'on lui avait cédés et à dispei*ser ses bandes. Dans ce moment, il n'était peutêtre pas impossible de l'écraser; mais les événement les plus graves vinrent détourner de lui l'attention du gouvernement. Les États de Honduras et de Costa-Rica, se déclarant tout à coup indépendants, vinrent lui créer, en effet, de nouveaux embarras. Carrera, toujours à la piste d'une occasion, ne laissa point échapper' celle-ci ; il se mit immédiatement en campagne, et, le 20 avril 1859, il se présenta de nouveau devant Guatemala. Le lendemain, il y pénétrait à deux heures du matin, suivi de quinze cents hommes. Le commandant de la place avait abandonné son poste. Carrera, cette fois, fit preuve d'une certaine modération; il n'y eut point de pillage. Le chef des bandits voulut se conduire en homme politique ; il accomplit une restauration complète du parti aristocratique. Une chambre nouvelle et dévouée à ses idées fut immédiatement élue; les lois libérales furent abolies. En un mot, la réaction fut complète.

Cette contre-révolution ne devait point assurer longtemps la tranquillité de Guatemala. En effet, le chef du parti libéral, le général Horanza, profita de l'absence de Carrera pour tenter un coup de main sur la capitale, dans laquelle il entra les armes à

m\ l/AHËRiQUE GENTRALK.

la main; mais Carrera, revenant à Timproviste, l'attaqua au cœur même de la ville, qui fut inondée de sang. Cette fois, la réaction fut cruelle; Carrera ordonna des massacres auxquels très-souvent il présida lui-même. Trahi par ceux qui avaient été autrefois ses plus chauds partisans, Moranza quitta cette République des Provinces-Unies, dont le nom ne semblait plus qù'mic amère et sanglante ironie, et il passa au Chili, abandonnant sa patrie à l'influence dirigeante et désormais souveraine de l'ancien gardeur de pourceaux.

La jonction des deux océans par un canal traversant l'isthme de Panama, projel depuis longtemps à l'étude, souvent quitté, mais toujours repris, pourrait, d'un moment à l'autre, attirer l'attention d'une façon plus particulière sur le Guatemala et devenir, en se réalisant, la source pour lui d'une grande fortune industrielle et commerciale, s'il se mettait à même d'en profiter.

On sait aujourd'hui que la jonction des deux océans peut matériellement s'effectuer sur cinq points différents, appartenant tous les cinq à l'Amérique centrale :

Par l'isthme de Darien ;

Par la province colombienne de Choco ;

Par l'isthme de Tesantepec, dans le Mexique ;

Par le lac de Nicaragua ;

Enfin par l'isthme de Panama.

Deux de ces projets ont été promptement délaissés, et il n'est bientôt plus resté en présence que ceux relatifs au lac de Nicaragua, l'isthme de Panama et à l'isthme de Darien (ce dernier est aujourd'hui patroué par l'Amérique du Nord.)

La ligne du lac de Nicaragua présente ce premier avantage d'offrir une canalisation naturelle et presque continue par le lac de Nicaragua et par le lac de Léon, aussi bien que par la rivière do Saint-Jean, dont le large cours, qui peut avoir cent milles de long, descend jusqu'à l'océan Atlantique. On sait que le lac pré-

sente dans toute sa longueur une navigation facile, bien qu'il soit parfois exposé à des tempêtes assez violentes, que, dans le pays, on désigne sous le nom de papagayos, La navigation sur la rivière de Saint -Jean est un problème moins facile à résoudre, ce grand cours d'eau n'ayant pas encore été l'objet d'un travail hydrographique sérieux. On croit cependant pouvoir dire maintenant qu'il y a là des rochers considérables que l'on ne viendrait peut-être pas à bout de faire disparaître, et qui offriraient aux vaisseaux un insurmontable obstacle. Les Espagnols avaient-ils un intérêt politique quelconque à faire cette réputation à la rivière de SaintJean? C'est ce que nous ne prendrons point sur nous d'affirmer. Tout ce que nous savons, c'est qu'eux-mêmes en avaient défendu la navigation sous peine de mort, et qu'ils en avaient obstrué le cours par des obstacles artificiels. Si Ton parvenait à vaincre les difficultés naturelles, ou créées par l'homme, que présente la rivière de Saint-Jean, il resterait à trouver le moyen de faire communiquer le lac de Nicaragua avec l'océan Pacifique. Il parait que l'espace intermédiaire esl rempli par une masse rocheuse, de nature assez maniable, et dans laquelle on pourrait creuser au canal un lit excellent. Peut-être aussi pourrait-on établir la communication à l'aide du lac de Léon, que l'on joindrait par un canal de douze milles à la rivière de Costa, qui se jette, comme on sait, dans l'océan Pacifique. On aurait donc, dans cette hypothèse, à creuser un canal de douze milles, travail véritablement peu considérable pour l'industrie moderne. On peut dire en effet, que, sous ce rapport, notre éducation s'est singulièrement perfectionnée depuis un demi-siècle, et ce percement ne serait qu'un jeu pour nos habiles ingénieurs.

En face du système qui préconise le passage par le Nicaragua, et en antagonisme avec lui, se présente celui qui consiste à percer l'isthme de Panama. Il a été exposé avec beaucoup de

68 LAMÉRIQUE CENTRALE.

méthode et de clarté par la Revue démocraJLique de Washington , à laquelle nous empruntons quelques lignes explicatives.

La ligne de Panama a le précieux et incontestable avantage d'être la plus courte et la plus directe. M. de Humboldt évalue là distance à vingt-huit milles, à vol d'oiseau ; elle pourrait se doubler par les exigences du terrain. La ligne praticable aboutirait, du côté de l'Atlantique, à l'embouchure du Ghagrès ou à la baie de Linson ; du côté de la mer du Sud, à la baie de Panama ou à celle de la Chorresa. Sur ce point, l'isthme se renfle déjfi; de Ghagrès à Panama, on compte quarante milles. Le terrain n'est pas, comme on le croit généralement en Europe, une haute cordillère, mais une suite de collines, séparées par une vallée transversale et marécageuse. Deux ou trois tranchées un peu profondes, principalement du côté de l'océan Pacifique, suffiraient pour établir le niveau sur tous les points. Des communications existent d'ailleurs et pourraient être utilisées. La rivière de Ghagrès, une fois la barre franchie, a une profondeur de vingt à vingt-cinq pieds sur une largeur de trois cents pieds, jusqu'à la ville de Gruce et même jusqu'à l'endroit où le Ghagrès reçoit les eaux de la Trinité, qui s'unit elle-même à une autre rivière nommée la Ouebra-Grande. Ges deux cours d'eau peuvent être remontés jusqu'à un point où la Quebra-Grande passe à peu de distance du Gaîmitillo, affluent du Galmito, qui se jette dans l'océan Pacifique vers la baie de Ghorresa ; ce dernier point est à douze milles de Panama. Le Gaîmitillo présente dans son cours plusieurs chutes, dont les hauteurs réunies forment un total de quatorze mètres. Un vaste étang, situé sur la rive droite de la Trinité, pourrait être utilisé pour le sei'vice des eaux du canal, qui, à la rigueur, s'alimenterait encore par les dérivations tirées des rivières Bernardino et Ârravacinto. La salubrité du climat, sans être absolument bonne, ne semble pas offrir des empêchements iusurmontdl)les, et les saignées dont le canal serait

roccasion suffiraient peut-être seules à rassainissement du pays.

Ainsi, continue l'auteur de cet exposé, voilà deux lignes de communication qui sont matériellement exécutables. Les objections tirées de la différence des niveaux des deux océans n'ont plus aucune valeur depuis les relevés qu'exécuta le capitaine Sabine, secrétaire de la Société royale de Londres, par les ordres de Bolivar. Cet hydrographe constata, en effet, que la différence des hauteurs ne provient que de la différence des marées, nulles dans le golfe de Mexique et très-fortes sur les côtes de l'océan Pacifique. Ainsi toutes les douze heures, en commençant avec la marée haute, l'océan Pacifique est de treize pieds cinquantecinq millièmes plus élevé que l'Atlantique ; à la marée descendante, il se trouve un instant à la même hauteur ; enfin, à la marée basse, il est à six pieds cinquante et un centièmes audessous.

Des trois lignes dont il est ici question, la seule qui ne serait l'objet d'aucun conflit politique est celle de Panama ; elle est aussi la plus courte. Peut-être n'est-elle pas celle qui offrirait le plus de ressources pour l'alimentation d'un canal ; c'est un point qui reste à étudier. La ligne de l'isthme, pourvue d'une voie d'eau naturelle, serait aussi la seule qui se prêterait à un système de communication provisoire et sur une petite échelle avec un tronçon de chemin de fer, reliant ses diverses parties. Dans l'un et l'autre cas, une tranchée profonde serait nécessaire sur une étendue de plusieurs milles; mais il ne faut pas qu'un travail semblable effraye l'imagination. Sur les plateaux mexicains, il existe, sous le nom de desague de Huetmétoca^ un ouvrage exécuté par les Espagnols et non moins colossal que le percement de l'isthme. Il eut pour but de préserver la vallée de Mexico des inondations, en donnant un écoulement aux eaux des divers lacs du plateau, par une galerie souterraine creusée dans les collines de Nochistongo. Ouverte le 28 octobre 1507, cette galerie fut

70 LAMËKIUUE CENTRALE.

achevée en douze mois, sur un développement de six mille six cents mètres, en 1508, le vice-roi la parcourut à cheval. Huit mille Indiens avaient péri à la tâche. Malheureusement le terrain était meuble; il céda bientôt. Il fallut soutenir le plafond, formé de couches alternantes de marne et d'argile durcies. Les eaux minèrent les murs latéraux et encombrèrent leur lit par des sédiments successifs. La galerie fut bouchée, et de nouvelles inondations menacèrent Mexico. Alors ce travail gigantesque recommença sur de nouveaux frais ; une tranchée à ciel ouvert dut remplacer la galerie. Cette fois, la besogne, mal dirigée, se prolongea durant deux siècles. Elle fut toutefois accomplie. Dans son état actuel, cet ouvrage est une des choses les plus prodigieuses qui existent au nouveau monde. Si la fosse était remplie d'eau à une profondeur de dix mètres, des vaisseaux passeraient à travers la rangée de montagnes qui ceignent le bassin de Mexico. Quand on a vu le de$ague de Huehuétocay la canalisation de l'isthme de Panama n'est plus un problème, mais seulement une question de temps.

En fait d'ouvrages analogues, on ne peut guère citer, en Europe, que les canaux d'Amsterdam, le Gotha-Canal, en Suède, et le célèbre canal Calédonien. Quoique ces trois œuvres n'aient pas la grandeur du projet qui nous occupe, elles doivent être refçardées comme une preuve de ce que peut le génie humain dans une telle voie. Par les résultats obtenus, on a été à même de comprendre que des entreprises de ce genre ne sont pas seulement glorieuses, mais encore souverainement utiles. La jonction des deux océans laisserait bien loin tous les précédents, et elle serait pour l'univers entier un titre de grandeur et une source de richesse. Là navigation périlleuse et souvent fatale du cap Horn serait à l'instant même supprimée, et les républiques naissantes de l'Amérique occidentale entreraient d'une manière soudaine et active dans le giron commercial du

LE GUATEMALA. 7i

monde européen. Un tel résultai n'esl-il pas vraiment digne des plus grands efforts ?

Le percement de l'isthme ouvrirait pour l'État de Guatemala une ère nouvelle et féconde de prospérité. Peut-être trouveraitil là, dans l'emploi utile et sage de son activité, l'oubli de ses maux passés et leur remède.

On sait qu'il y a quelques années, un jeune et habile publiciste, doué aussi d'un remarquable esprit d'entreprise, M. Félix Belby, alla sur les lieux mêmes poursuivre de nouvelles études pour le compte d'une compagnie que l'on croyait puissante; mais il se trouva que le grand nerf de la guerre, qui est aussi le nerf des travaux, manquait à nos audacieux. Il fallut s'arrêter en chemin, à la première étape d'une route qui promettait d'être glorieuse, et voilà comment ce frère lointain de Suez attend

toujours son Lesseps.

L'état social auquel mit fm la domination espagnole avait laissé des monuments qui prouvent que le Guatemala était arrivé à un incontestable degré de civilisation. Les ruines du Guatemala sont peut-être les plus belles de toute l'Amérique centrale. On rencontre les plus considérables et les plus dignes d'intérêt à l'est du Chiapas, près de la frontière du Yucatan.

Après avoir marché quelque temps dans une forêt vaste el silencieuse, le voyageur se trouve tout à coup en face d'un amas de ruines, véritable ville morte, dont on ignore l'histoire el jusqu'au nom, mais que l'on a provisoirement appelée Palakqué, à cause du voisinage d'une petite localité ainsi dénommée dans les géographies.

n i;amériqijk centralk.

Parmi ces ruines, qui formeat un ensemble aussi complet qu'il est grandiose, on en remarque tout d'abord une que sa majesté, non moins que son étendue, a fait désigner sous la qualification de Palais, lue sorte de surélévation du terrain, haute d'environ quarante pieds, lui sert de base et comme do piédestal ; cette base a trois cent dix pieds de long et deux cent soixante de large. Cette masse imposante était autrefois revêtue de pierres ; mais la végétation vivace et puissante de la nature tropicale a monté à l'assaut de l'œuvre humaine. Ses racines, comme des coins vivants, ont disjoint et séparé les pierres; leurs ramures, en poussant, les ont repoussées. Une partie est tombée à terre et gît aujourd'hui sur le sol, dans la confusion d'un désordre inexprimable ; le reste disparait, complètement caché sous un rideau de fleurs et de feuillage.

Le palais a deux cent vingt-huit pieds de long sur cent quatrevingts de profondeur, et seulement vingt-cinq d'élévation. Une corniche de pierre règne tout alentour. Sa façade, qui regarde le soleil levant, s'ouvre par quatorze portes, larges chacune de neuf pieds; entre ces portes s'élèvent des piliers de six pieds de diamètre. Un certain nombre d'entre eux est aujourd'hui couché sur le sol, avec les débris d'une portion assez notable de la corniche. Le monument tout entier est en pierre, bâti à chaux et à sable, et recouvert de stuc. Ce stuc avait été enduit jadis de couleurs brillantes, dont on retrouve encore les vestiges. Les piliers sont couverts de reliefs, représentant divers groupes de personnages. Quelques-uns de ces personnages nous montrent des types humains que l'on ne rencontre plus à présent dans le Guatemala, même parmi les descendants des Indiens, et qui n'en sont que plus curieux à étudier. Ce type doit appartenir à une race aujourd'hui complètement disparue. L'angle facial offre à peu près les quarante-cinq degrés d'inclinaison de la race caucasique; mais le front semble avoir été volontairement déprimé et

allongé en arrière. La coiffure se compose de deux bouquets do plumes, placés l'un sur le sommet de la tète et l'autre plus bas et en arrière ; les épaules sont couvertes d'une sorte de pèlerine, divisée en petilscompartiments carrés, et ornée d'une garniture do crains sphériques. La tunique est formée d'une peau de jaguar, qui retombe par derrière et flotte entre les jambes. Ce personnage, qui devait être un prince, peut-être celui-là même pour lequel on avait bâti le palais de Palanquo, tient en main un sceptre, le long duquel on peut voir encore la place de quelques inscriptions hiéroglyphiques, aujourd'hui disparues. Devant et derrière ce personnage se tiennent deux individus dans une attitude suppliante. Ce bas-relief forme tableau, et il est encadré dans une sorte de bordure d'une très-grande richesse de décoration. Ces sculptures sont en stuc que le temps a durci à l'égal de la pierre, et qui jadis était peint, car on retrouve des traces do couleui^s rouge, bleue, jaune et noire. Tous les autres piliers avaient reçu des décorations analogues à celles-là, et leur ensemble devait faire de la façade quelque chose de brillant et do magnifique.

L'ouverture principale ne se distinguait des autres que par les larges et beaux degrés qui montaient de la terrasse au palais. Ces portes n'avaient point de fermeture solide, mais seulement des rideaux flottants, que l'on soulevait pour passer, et qu'on laissait ensuite retomber derrière soi; deux corridors parallèles, larges chacun de neuf pieds; — comme les portes, — circulaient à l'entourdu palais. L'aire des appartements était faite d'une sorte de ciment, d'une solidité à toute épreuve.

Les murs intérieurs, hauts d'environ dix pieds, sont encore recouverts de plâtre ; ils avaient été jadis ornés de médaillons, dont il ne reste plus que des débris frustes. Ces murs offrent des ouvertures ayant la forme, les unes de la croix grecque, les autres de la croix latine.

74 LAMÉRIQUE CENTRALE.

Un escalier de trente pieds de haut, situé en face de la porte centrale du corridor intérieur, conduit à une cour rectangulaire, longue de quatre-vingts pieds et large de soixante-dix. On remarque, de chaque côté de Tescalier, des figures de colosse fouillées dans la pierre, hautes de neuf à dix pieds, représentant des êtres humains, mais d'un type hideux, ornées de riches coiffures et de colliers. Leur attitude indique l'abattement et la douleur. L'expression des physionomies est aussi juste que tes proportions anatomiques sont fausses. Tous ces personnages sont assis, les jambes ployées sous eux, les bras croisés sur la poitrine On ne peut s'empêcher de remarquer leur front fuyant, l'épaisseur exagérée de la lèvre inférieure et la courbe trop prononcée du nez.

La partie du palais qui regarde cette cour intérieure est divisée en pièces de médiocres proportions, qui devaient servir de chambres à coucher. Toute cette cour était décorée de pilastres, recouverts de figures en stuc; quelques-uns sont encore debout, mais la majeure partie recouvre le sol de ses débris.

En face de ce premier escalier, on en remarque un second qui lui est symétrique, flanqué comme lui de figures gigantesques, ol, dans les intervalles laissés entre elles, couvert d'inscriptions hiéroglyphiques dans un tel état aujourd'hui, qu'aucun ChanipoUion ne saurait les déchiffrer.

« Toute cette cour, dit un voyageur anglais, M. Stephens, était couverte d'arbres et encombrée de ruines de grandes dimensions, mais si confusément éparses, qu'on n'en pouvait déterminer l'arrangement architectural. Gomme nos lits étaient tendus dans le corridor adjacent, tous les matins, en nous éveillant, et le soir, quand nous avions fini le travail de la journée, nous avions ces ruines devant les yeux. Toutes les fois que nous descendions les degrés, les hideuses et mystérieuses figures dont j'ai parlé semblaient nous regarder au visage, et celte partie du

palais devint pour nous une des plus intéressantes. Nous désirions vivement faire des fouilles, écarter la masse des buissons et débarrasser eAtièrement la plate-forme; mais c'était chose impossible. La cour était probablement pavée de pierres ou revêtue de ciment. D'après la profusion d'ornements que l'on remarque dans les autres parties du palais, il y a lieu de croire qu'on trouverait dans cet endroit plus d'un morceau digne d'attention. Cette découverte est réservée aux voyageurs futurs, et, suivant moi, s'ils ne trouvent ici rien de nouveau, le seul spectacle de l'ensemble de cette conr les dédommagera de la fatigue et des frais qu'aura occasionnés le travail de déblayement. »

Au fond de cette cour se trouvent deux corridors pavés, revêtus de plâtre et décorés d'ornements en stuc, parmi lesquels on remarque certaines inscriptions tracées à l'encre noire. De l'autre côté de ces corridors s'ouvre une seconde cour, longue de quatre-vingts pieds comme la première, mais large seulement de trente, et située à dix pieds en contre-bas du corridor.^

Deux autres travées, situées de l'autre côté de cette cour, terminent l'édifice. Ici, tous les pilastres sont encore debout, à l'exception de ceux qui s'élevaient du côté du nord-ouest. Tous sont recouverts d'ornements en stuc ; un seul porte des inscriptions hiéroglyphiques. Tous les personnages représentés sur ces piliers offrent le type étrange que nous avons déjà décrit. Dans un des tableaux que forment ces bas-reliefs, on remarque une femme assise sur un monceau d'objets indéfinissables, et dont aucun n'a d'analogie avec les choses appartenant à notre civilisation. Ce que l'on peut distinguer de plus caractéristique, c'est un tau égyptien, une fleur assez semblable au lotus du Gange, une volute qui ne serait point indigne de l'art grec, et une tête symbolique. A côté de cette femme se tient un autre personnage occupé à la coiffer. Un autre bas-relief représente un sacrificateur ou un bourreau, le visage couvert d'un masque aux orne-

76 l/AMÉRIQUE CKNTRALK.

ineuts bizarres, dont la bouche laisse échapper une flamme, et qui se dispose à trancher la tête à un criminel ou bien à une victime, se tenant à genoux devant lui dans une attitude suppliante.

Sur la gauche du palais, on trouve un certain nombre d'édilices, distincts et indépendants, dont l'usage est aussi incertain que serait difTicile leur description minutieuse. Contentons-nous de signaler une tour, plus remarquable par sa hauteur et sa proportion que par les détails de son architecture ou de son ornementation. Elle repose sur une base de trente pieds carrés et s'élève de trois étages ; elle renferme à son intérieur une secx)nde tour, parfaitement distincte de la première, et un escalier de pierre extrêmement étroit, n'aboutissant à rien, ne conduisant nulle part, et n'ayant aucune issue à sa partie supérieure, qui se termine par un plafond de pierre.

A Test de cette tour, on rencontre un autre édifice que divisent deux corridors. L'un est chargé de magnifiques peintures et contient, dans sa partie centrale, un bas-relief elliptique fort bien conservé et formant tableau ; ce bas-relief a quatre pieds de long sur trois de large. Sa bordure en stuc est d'une délicate élégance. On remarquerait partout la figure principale, assise, les jambes croisées, sur une espèce de canapé dont les appuiebras sont formés par des tètes, et les pieds par des pattes de léopard. Ce personnage, — un homme de haut rang, un prince ou un prêtre, — offre une expression physionomique en même temps calme et bienveillante. La pose, pleine d'aisance et de naturel, révèle un art plus avancé que tout le reste des monuments de Palanqué. Le cou est orné d'un collier de perles, auquel est suspendu un petit médaillon représentant une image du soleil; ajoutez des boucles d'oreilles, une ceinture et des bracelets. La coiffure est sans plumes, et, derrière la tête, on aperçoit trois inscriptions hiéroglyphiques, qui n'ont pas -encore été dé-

chiffrées. A quelque distance de ce personnage et devant lui se tient une femme, assise par terre sur ses jambes croisées et qui semble lui foire hommage d'un bonnet surmonté d'une aigrette de plumes. Ce bas-relief n'a point été moulé en stuc, mais taillé et fouillé dans la pierre vive.

A l'extrémité de ce corridor, une ouverture vous laisse pénétrer dans un escalier qui, par d'étroits passages, vous conduit aux appartements que l'on a, ambitieusement peut-être, appelés BiipérieurSy quoiqu'ils ne soient en réalité qu'un simple rez-dechaussée. Là, plus de peinture sur le plâtre; là, plus de stuc moulé en figures plus ou moins étranges, mais seulement des tables de pierre de diverses dimensions. Dans une seule de ces pièces, on retrouve les traces des ornementations en stuc que nous avons déjà signalées, et un autel pour les sacrifices. Cette salle était peut-être le temple particulier des maîtres de ce palais.

11 serait difficile de se faire, d'après nos descriptions nécessairement rapides, une juste idée de la profusion des ornements de cette architecture singulière. Disons toutefois que l'ensemble frappe par son caractère original et grandiose. La végétation luxuriante qui l'envahit de toutes parts, et qui déjà l'enserre, pare ses ruines d'une poésie vivante, et ajoute à la majesté des siècles la beauté de la nature éternellement jeune.

A quelque distance du principal monument de Palanqué, et dans l'épaisseur même de la forêt, qui semble vouloir le dérober aux yeux, on découvre un édifice pyramidal assez important, qui fut jadis entouré d'escaliers sur tout le pourtour de sa base. Ici encore la plante a vaincu la pierre; les marches ont été fendues, soulevées, renversées, dispersées, pour ainsi dire, par l'éclosion des germes vivaces, qui semblent n'avoir pas même besoin de rencontrer la terre féconde pour naître, croître, se développer et triompher superbement de tout ce qui voudrait faire obstacle

78 L'AMÉlilUUK CENTHÂLK.

à leur expansion toute^puissante. Mais ces essences tropicales, en se mariant poétiquement aux ruines, leur donnent un charme d'aspect et un caractère de grandeur que n'avait point peut-être le monument dans la splendeur même de ses premiers jours.

La pyramide de Palanqué, s'il faut lui conserver ce nom, s'élève sur une substruction de cent pieds de hauteur. Le monument lui-même est long et bas, couronné d'une espèce de galerie ; il mesure soixante-seize pieds de longueur sur vingt-cinq de profondeur. Sa façade offre six piliers encadrant cinq portes. Toute cette façade, assez bien conservée, est encore revêtue de stuc décoré de peinture ou moulé en bas-reliefs. À l'intérieur de l'édifice, on trouve deux petits corridors parallèles qui le divisent.

Ces corridors sont pavés de grandes pierres carrées, ouvrant sur des chambres, décorées de bas-reliefs et d'hiéroglyphes, dont quelques-uns, assez bien conservés, sont absolument semblables à ceux que l'on a découverts à Gopan et à Quirigua. Ces points, assez éloignés les uns des autres, ont donc été habités par le même peuple, parlant la même langue et appartenant à la même civilisation. Aujourd'hui les contrées intermédiaires sont occupées par des tribus de langues et de mœurs différentes, qui ne se comprennent point entre elles. Quelle révolution , quelle catastrophe ,. quels égorgements ont substitué au premier état social le second, qui lui est si complètement dissemblable : c'est ce que personne ne saura jamais. Il y eut sans doute autrefois un escalier conduisant du rez-de-chaussée à l'étage supérieur; mais il n'en reste plus de trace, et l'on ne peut parvenir plus haut qu'en se servant des branches d'arbres en guise de marches. Le toit, légèrement incliné, avait été recouvert d'ornements en stuc, revêtu de couleurs éclatantes. Nous avons déjà dit qu'une petite galerie régnait alentour; cette galerie était formée par des colonnettes en pierre, hautes

(le dix-huit pouces sur douze de diamètre et recouvertes d'une couche légère de pierres plates faisant saillie. Celte galerie mignonne, élégante, aérienne, donnait à la pyramide de Palanqué une grâce indescriptible. Aujourd'hui c'est seulement par la pensée que Ton peut reconstruire le monument; on ne le reverra que par un effet de l'imagination. En réalité, ce n'est plus qu'un entassement confus de pierres, de débris confus, un peuple mort de figures bizarres et renversées, un ensemble de sculptures étranges, une accumulation d'hiéroglyphes au sens mystérieux et perdu pour nous, pêle-mêle grandiose et saisissant, sur lequel des arbres géants, nés dans les ruines et nourris par elles, versent leur ombre frissonnante comme pour eu augmenter encore l'horreur sacrée et le mystère. Quelle fut la destination primitive de la pyramide de Palanqué : c'est ce que personne aujourd'hui ne saurait préciser. Certains antiquaires anglais ont pensé que ce devait être un palais de justice; mais les Indiens affirment que c'était une école. Aujourd'hui encore ils l'appellent Vécole ; mais c'est une école où ils ne vont guère. Devant la pyramide un ruisseau coule et murmure avant d'aller alimenter un aqueduc construit devant le grand palais. A quelque distance au delà de ce ruisseau, une terrasse, haute d'environ soixante pieds et s' inclinant par une pente douce de son sommet à sa base, porte sur son esplanade, longue de cent dix pieds, une autre construction également pyramidale, ruinée, ou, pour parler plus exactement, dévorée par la végétation qui l'entoure. Cette construction a plus de cent trente pieds de haut, et elle portait jadis à son sommet un petit monument dont les débris se cachent sous le manteau flottant des plantes pariétaires. Cet édifice avait cinquante pieds de long sur trente et un de profondeur. On y pénétrait par trois ouvertures, percées dans sa façade revêtue de stuc. Deux piliers extérieurs offrent des traces d'hiéroglyphes. Comme ceux que nous avons précédemment décrits,

cet édifice est divisé à l'intérieur par des couloirs parallèles, formant diverses chambres. C'est dans une de ces chambres que fut trouvé le bas-relief connu sous le nom de bas-relief de la croixy qui, comme la croix à la couronne d'or, découverte au Mexique, a donné lieu à tant de suppositions, de dissertations et de divagations. Ce bas-relief avait originairement un peu plus de dix pieds de large sur six pieds de hauteur ; il était formé de trois pierres superposées, que l'on a séparées malheureusement et maladroitement, de façon à détruire le caractère de ce curieux vestige du passé. Une croix forme le trait principal du basrelief; cette croix est surmontée d'une forme bizarre difficile à reconnaître. Quelques-uns l'ont prise pour un oiseau. On en serait plus certain si l'artiste avait pris la peine d'écrire au bas de son ouvrage ce qu'il a voulu faire. L'arbre de la croix, ainsi que ses deux bras latéraux, sont chargés de dessins que la photographie pourrait aisément reproduire, en collaboration avec le soleil, mais que la plume ne décrirait point sans peine. La croix est accostée de deux ligures de pci'sonnages, d'un dessin asse^ bon et d'un galbe assez correct, qui rappellent à l'esprit certaines silhouettes égjptiennes. Le riche costume des deux personnages laisse deviner un rang élevé. Les étoffas n'ont pas la roideur que l'on remarque dans les autres figures de Palanqué ; leurs plis sont, au contraire, onduleux et souples. L'unit l'autre se tournent vers la croix. On suppose, non sans quelque apparence de raison, que ces deux personnages sont des prêtres dans Texercice de leurs fonctions sacerdotales. Celui des deux qui semble le plus élevé en dignité porte une coiffure indescriptible, tant elle est compliquée, et il a autour du cou une sorte de cravate dont les deux bouts retombent en arrière et flottent sur son dos ; il tient en main un sceptre, emblème universel de la domination. L'autre personnage appartient évidemment à une catégorie sociale inférioAire, ainsi qu'on peut le conjecturer

Vi I

à coup sûr d'après sa pose ; il tient un enfant, très-imparfaitement dessiné, qu'il présente à la croix comme une offrande. Ce bas-relief est incontestablement supérieur à tout ce que l'on voit à Palanqué. Sans doute il y a encore dans l'ensemble du travail beaucoup de bizarrerie et de singularité ; mais il y a aussi plus de symétrie dans l'ensemble et plus de grâce dans les détails. Derrière chacune de ces grandes figures, il y avait six rangs d'hiéroglyphes, en partie détruits, et qui, du reste, n'ont jamais été interprétés. Certains voyageurs ont voulu voir dans la croix de Palanqué, dont, suivant toute probabilité, l'origine est de beaucoup antérieure au supplice de Jésus-Christ, comme le symbole d'une prophétie faite au nouveau monde bien long* temps avant la mort du fils de Marie. D'autres, moins susceptibles de se laisser impressionner par ces cosmogonies lointaines, ne voient dans cette croix que l'instrument d'un supplice dont l'usage existait chez les habitants de ce pays tout aussi bien que chez les Juifs et chez les Romains. Cette dernière interprétation des choses, moins poétique sans doute, est peut-être aussi plus rationnelle; mais c'est surtout en de pareilles matières qu'il faut exposer simplement les faits et laisser à chacun le soin d'en tirer lui-même les conséquences. 11 convient toujours d'éclairer les consciences, jamais de forcer les convictions.

Le toit de cette pyramide était incliné, chargé d'ornements en stuc, imitant soit des fleurs, soit des animaux, soit des créatures humaines. Aujourd'hui, tout cela n'est plus que débris ; mais, parmi ces débris, on a trouvé deux têtes appartenant à un art tout à fait supérieur, et deux torses dignes d'être comparés aux plus beaux modèles de l'art grec. Une singularité de cette pyramide, que nous ne saurions comparer à rien de ce qui se rencontre à Palanqué, c'est que le sommet de son toit, élargi en terrasse d'environ trois pieds carrés, supporte une autre petite construction à deux étages très-nettement indiqués. Le premier

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de ces étages a sept pieds et demi, et le second huit pieds et demi d'élévation. On monte de l'un à l'autre par une série de pierres carrées, formant échelle extérieure. Les deux faces de celte construction, étroite et légère, sont recouvertes d'un véritable fouillis de figures humaines, de tètes, de bras, de jambes, de pieds, jetés les uns sur les autres dans un désordre et une confusion inexprimables. Il est probable que ce petit couronnement de la pyramide avait été ménagé pour les amateurs de belles vues et de nobles horizons. De là, en effet, le regard s'étend au loin sur un panorama magnifique, terminé par le golfe du Mexique. La seule statue qui ait jamais été trouvée à Palanqué a été récemment découverte par M. Stephens, le voyageur anglais que nous nommions tout à l'heure. Haute de dix pieds et demi, avec une coiffure élevée, s'élargissant aux oreilles, encore ornée de son collier, tenant dans sa main droite, appuyée contre sa poitrine, un instrument dont la partie supérieure est ornée de dentelures, posant la gauche sur une inscription hiéroglyphique, cette statue, dans sa pose comme dans son expression, respire un calme profond. On a remarqué, non point peut-être sans quelque étonnement, la très-grande ressemblance de la partiB inférieure du vêtement avec le pantalon moderne.

Tout à côté de ce monument s'en élève un autre qui présente avec lui de nombreuses analogies. Ici encore il s'agit, en effet, âruae construction pyramidale, et, dans un cas comme dans Taatre, la grande substruction est couronnée d'un édifice. L'édifice est encore un temple, de vingt-huit pieds de profondeur, sur trente-huit de façade. Il présente trois ouvertures : celle du milieu, sensiblement plus large que les deux autres. A chaque extrémité de cette façade se trouve un pilastre décoré d'hiéroglyphes et de médaillons, et divisé en compartiments. Au lieu d'hiéroglyphes, les piliers intermédiaires sont couverts de bas*

reliefs. La diversité de cette ornementation produit, par le contraste, un effet pittoresque des plus satisfaisants.

Ici, comme dans les autres temples, nous trouvons un intérieur, divisé par des couloirs en divers compartiments ou chambres; une de ces chambres contient un bas-relief considéré à bon droit comme le morceau de sculpture le plus remarquable de Palanqué. Les deux principaux personnages de ce bas-relief, fort bien traité dans toutes ses parties, sont debout sur le dos de deux hommes, dont l'un est couché à plat sur le sol, tandis que Tautre se contente d'y appuyer ses genoux, ses pieds et ses mains. Au pied du tableau, on peut voir deux figures accroupies, les jambes croisées, et appuyant une main par terre, tandis que, de Vautre, elles supportent l'extrémité d'un appareil qui repose sur leurs reins. On n'a jamais mieux représenté l'abattement et la douleur physiques. Ces deux personnages sont d'ailleurs richement vêtus, et portent des espèces de jupes que le sculpteur a taillées dans la peau d'un jaguar. Sur l'appareil que nous venons d'indiquer, on a placé deux bâtons formant un X. De leur point d'intersection descend un masque hideux, à l'œil distendu et démesurément ouvert, à la langue pendante; c'est à ce masque, image de quelque dieu inconnu pour nous, que les deux grandes figures présentent leurs offrandes, qui consistent en jeunes enfants nouveau-nés, à visage de monstre.

La porte qui donne entrée dans cette salle est accotée de deux piliers, que l'on avait ornés de bas-reliefs sculptés dans la pierre. Les personnages qui figuraient dans ces bas-reliefs sont surtout remarquables par leur coiffure. Cette coiffure consiste chez l'un en feuilles, parmi lesquelles on remarque un cactus ; on y a joint une fleur qui pend derrière la tête. Ajoutez-y, parmi d'autres ornements étranges, des becs et des yeux d'oiseaux, et une carapace de tortue. Il paraît que les Indiens de ce temps-là avaient, en matière de coiffure, des goûts aussi excen-

triques que les Français du siècle dernier ou du présent. Quoi qu'il en soit, notre personnage a les épaules et le dos couverts d'une peau de léopard ; ses poignets et ses chevilles sont ornés de manchettes. 11 a dans la bouche une sorte de chalumeau, dont l'extrémité projette une flamme rayonnant en haut et en bas. Quelques-uns ont prétendu que cette flamme était l'image de la vie, et que ce personnage représentait le Dieu créateur ; d'autres, moins poétiques, assurent que le chalumeau n'est qu'un calumet, et le dieu qu'un fumeur.

On voyait sur le second bas-relief, — transporté aujourd'hui, comme le premier, dans une maison du voisinage, — un homme coiffé d'un bouquet de plumes, du milieu desquelles se détache un oiseau tenant dans son bec un poisson ; deux autres poissons sont mêlés aux plumes qui pendent sur sa nuque. Le vêtement se compose d'une palatine brodée, d'une large ceinture, avec une tête d'animal au milieu, et des jambières montant jusqu'aux genoux. Il tient à la main une palme renversée, qui traîne jusqu'à terre. Outre la tête d'animal, la ceinture supporte une chaîne à laquelle est attaché un enfant grotesque.

Les deux figures que nous venons de décrire sont d'une conservation remarquable et d'une exécution matérielle extrêmement fine ; quant à leur aspect singulier, au milieu même des étrange tés qui les entourent, ce que nous venons d'en dire suffira peut-être pour que le lecteur s'en fasse une juste idée.

Les ruines de Palanqué doivent être rangées parmi les plus remarquables de l'Amérique centrale. Comme celles de Palmyre, dans l'Asie-Mineure, à l'est de Damas, et, bien différentes des débris grandioses de Baal-Beek, au nord de Bekaa, l'ancienne Calé-Syrie, réunies sur un seul point, elles couvrent un espace de plusieurs lieues. La ville inconnue devait se développer sur un rayon immense. Telles qu'elles sont aujourd'hui, les ruines de Palanqué ont encore tout ce qu'il faut pour frapper le voya-

geur d'un étonnement mêlé parfois d'admiration. Gomme archilecture, elles réalisent souvent une conception de beauté supérieure; comme sculpture, il ne faut pas leur demander la correction, la pureté, l'élégance souveraine de ce peuple d'artistes qui fit descendre jadis rOlympe sur la terre, et qui incarna ses dieux dans des marbres immortels. Mais elles n'en réunissent pas moins deux caractères qui frappent : l'étrange et le gigantesque ! Nous ne pouvons, en terminant, que nous associer aux réflexions de M. Stephens :

« Ce que nous avions sous les yeux, s'écrie M. Stephens dans un élan d'enthousiasme, était grandiose, intéressant, remarquable sous tous les rapports; c'étaient les traces matérielles de l'existence d'un peuple à part, qui a passé par toutes les phases de la grandeur et de la décadence des nations, qui a eu son âge d'or, et a péri isolé et inconnu. Les liens qui l'unissaient à la famille humaine ont été brisés, et ces pierres muettes sont les seuls témoignages de son passage sur la terre. Nous vivions dans les ruines des palais de ses rois, nous explorions ses temples dévastés et ses autels renversés ; de quelque côté que nous jetassions nos regards, nous retrouvions des preuves de son goût, de son habileté dans les arts, de sa richesse, de sa puissance. Au milieu de ce spectacle de destruction, nous faisions un retour vers le passé; nous faisions disparaître en imagination la vaste forêt qui dévore ces vestiges respectables; nous reconstruisions par la pensée chaque édifice, avec ses terrasses, ses pyramides, ses ornements sculptés et peints, ses proportions hardies; nous ressuscitions les personnages qui nous regardaient tristement du milieu de leurs encadrements ; nous nous les représentions parés de riches costumes, rehaussés par l'éclat des couleurs, coiffés de gracieuses aigrettes. Il nous semblait qu'ils gravissaient les terrasses du palais et les degrés des temples. Ces évocations fantastiques réalisaient pour nous les plus brillantes créations des

poètes orientaux. Dans le roman de l'humanité, rien ne m'a plus vivement ému que le spectacle de cette cité, autrefois vaste et splendide, aujourd'hui bouleversée, saccagée, silencieuse, trouvée par hasard, couverte d'une végétation absorbante, et n'ayant pas même conservé son nom, aussi inconnu que son histoire ; triste et solennel exemple des révolutions de ce monde ! »

La province de Chiapas contient d'autres ruines encore; telle est, par exemple, la grande enceinte ruinée, découverte dans le voisinage d'Ocozingo, reste d'une ville jadis considérable et florissante. Là aussi nous retrouverions des édifices grandioses, assis sur des pyramides immenses, qui leur servent de piédestal ; mais, au double point de vue de l'art et de l'afchéologie, ces ruines ne valent point celles de Palanqué. Nous quitterons donc sans trop de regrets la province de Chiapas pour celle de Yucatan.

Le Yucatan, aujourd'hui province du Guatemala, est une sorte de promontoire qui se détache très-nettement du continent mexicain pour se projeter dans la mer des Antilles, en suivant la direction du nord-nord-cst. On peut dire que cette péninsule est littéralement jonchée de ruines. Ici, ce sont des grottes immenses, faites de main d'homme et entourées de monuments que dérobent au regard des végétations opulentes ; là, c'est un tumulus, comme ceux que l'on trouve en si grand nombre dans le monde Scandinave, avec une quantité de poteries et de ces armes en silex qui, chez nous, signalent la période anté-historique connue sous le nom d'âge de pierre. Ailleurs, ce sont des pyramides isolées; plus loin, des villes tout entières; quelquefois, ce sont des tours immenses et solitaires qui s'imposent à l'attention du voyageur le plus indifférent et qui sollicitent son étude.

Mais, de toutes ces ruines, les plus importantes par leurs proportions, leur beauté, leur mérite artistique et l'espace qu'elles occupent, ce sont celles que, faute d'un autre nom plus

juste, on désigne sous le nom de ruines d'UxMÂN. La seule raison qui leur vaille celte dénomination, c'est le voisinage d'une ferme que Ton appelle dans le pays Yhdcienda d'Vxman. Ces ruines sont situées sur un plateau assez élevé, à dix-sept lieues au-dessus de Mérida, la capitale actuelle. Remarquables par leur état de conservation, ces ruines couvrent une étendue de terrain de huit à dix lieues; elles occupent remplacement dit d'Itzalane, capitale des Itzaexes, le peuple le plus sanguinaire de toute la contrée. C'est là aussi que l'on rencontre le seul téocali, ou temple destiné aux sacrifices humains, qui soit dans le Yucatan. L'aspect des ruines d'Uxman est véritablement imposant. Leurs dimensions sont considérables, et le soin que l'on a pris de les dégager des végétations qui obstruent celles de Palanqué permet d'en embrasser d'un seul coup d'oeil le majestueux ensemble.

Celui de tous ces monuments qui attire d'abord l'attention du voyageur, c'est la casa de rEnam>^ — traduisez la Maison du Nam. — L'édifice est assis sur une élévation de forme elliptique et pyramidale tout à la fois, ayant à sa base une longueur de deux cent quarante pieds sur cent vingt pieds de large. Cette base est tout entière parée d'un revêtement de pierres; une sorte de corniche, large de quatre pieds et demi, règne tout autour de la pyramide. On y accède par un escalier aux degrés abrupts ; point de porte au centre de l'édifice, mais, au contraire, une entrée à chacune de ses extrémités. Cette ouverture conduit à une pièce longue de dix-huit pieds sur neuf de largeur. Une autre salle, reproduisant exactement les mêmes proportions, occupe entre ces deux-là le centre même de l'édifice. Tout le monument est en pierre, très-soigneusement polie. La partie supérieure, à partir de la petite corniche, qui règne au-dessus des portes, est couverte d'une ornementation riche et compliquée, dont la disposition forme des arabesques.

Le style de ces sculptures a ceci de particulier qu'il ne nous présente aucune analogie avec ce qu'on peut voir en ce genre dans les autres contrées de rAmérique. Ces dessins, d'un goût parfois douteux, très-mauvais parfois, sont aussi très-souvent d'une simplicité pleine d'élégance. Ici, ce sont de capricieux méandres ; là, ces gracieuses bordures régulières, connues sous le nom de grecques ; à cette place, des feuilles et des fleurs, épanouissement charmant de la flore architecturale ; plus loin, des bustes humains ; ailleurs, des létes d'animaux. Ces divers motifs ne sont point groupés de manière à présenter un certain nombre de sujets. C'est la maison tout entière qui forme tableau; si vous en détachez une seule pierre, vous détruisez la signification de l'immense mosaïque.

Non loin de ce monument, on en rencontre un autre, portant le nom de casa de las Monjas^ ou maison des Nonnes, qui, dit-on, servit d'habitation à des prêtresses chargées, comme les Vestales de Rome et du Mexique, d'entretenir le feu sacré. C'est un monument d'environ cent quarante pieds de longueur. Toute la partie extérieure de ses murailles est couverte d'ornements dans le genre de ceux que nous venons de décrire ; mais, quand on a pénétré dans une enceinte recouverte de fin gazon, on se trouve en face d'une façade intérieure, d'une étonnante conservation. A l'extrémité de la façade , deux serpents gigantesques se tordent et s'enroulent le long de la muraille.

En face de la maison des Nonnes, celle que l'on appelle casa de las Tortitgas doit cette dénomination à deux grandes tortues sculptées au-dessus de la porte; de profondes crevasses sillonnent cette maison et font croire qu'elle a reçu la secousse d'un tremblement de terre. La casa de las Palomas^ ou maison des Pigeons, doit son nom à une sorte de pignon dominant sa façade, et offrant cette disposition de pierres en

retraite que Ton remarque dans un certain nombre de colombiers.

Une avenue, bordée de ruines, conduit de la casa de las Palomas à un monceau de pierres, informe débris de ce qui fut jadis un palais superbe ou un temple magnifique.

Les Indiens ont donné le nom de maison du Gouverneur au monument le plus intéressant d'Uxman ; il est très-beau, trèsvaste, et dans un état de conservation remarquable. Une des particularités qui frappe tout d'abord l'attention du voyageur, c'est sa position ; il s'élève au sommet d'une série de terrasses qui lui donnent une grande élévation. La première de ces terrasses, haute de cinq pieds, n'a pas moins de six cents pieds de long. Cette terrasse, revêtue d'un parement de pierres, se termine par une plate-forme de vingt pieds de large, sur laquelle s'élève une seconde terrasse haute de quinze pieds. A l'angle sud-est de cette terrasse, on rencontre une rangée de colonnes ayant dix-huit pouces de diamètre et trois ou quatre pieds de hauteur. Ces piliers occupent un espace d'environ cent pieds de long; ce sont, du reste, les seules colonnes que l'on rencontre dans la vieille Amérique.

Un escalier de pierre, large de cent pieds au moins, et composé de grands blocs formant degrés, conduit de cette seconde terrasse à la troisième, élevée de quinze pieds au-dessus de l'autre ; c'est sur cette terrasse que s'élève la maison du Gouverneur. C'est un noble palais, dont on admirerait partout la majestueuse architecture; sa façade se développe sur une longueur de trois cent vingt pieds. Aujourd'hui encore, après tant de siècles, ses murs sont intacts, comme s'ils sortaient des mains de l'ouvrier. Le bâtiment tout entier est en pierre. Sa portion inférieure est dénuée d'ornements ; mais, à partir de la corniche, qui s'étend au-dessus de la porte et règne sur toute la façade, l'art sculptural reprend ses droits et couvre le reste de

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l'édifice de motifs bizarres et magnifiques. La grandeur des dimensions de la maison du Gouverneur ne nuit en rien à la parfaite symétrie de l'ensemble. Ses constructeurs ont obéi aux règles les plus pures et les plus saines de Tart, et cette œuvre d'une main inconnue peut lutter sans crainte avec les merveilles des premiers maîtres qui fleurirent aux plus grands siècles.

La façade du palais regarde le soleil levant ; elle a trois entrées principales, s'ouvrant vis-à-vis du grand escalier de cent pieds de large qui conduit à la terrasse sur laquelle il est bâti. La porte du milieu, un peu plus large que les deux autres, donne accès dans une salle longue de soixante pieds sur vingtsept de large, divisée en deux par une muraille percée d'une porte de communication. Le pavé se compose de pierres carrées, pareilles à celles qui ont servi a la construction des murs. Ces blocs sont du reste d'un poli remarquable et joints les uns et les autres avec une adhérence qu'il serait vraiment impossible de surpasser. On ne trouve dans la maison du Gouverneur ni peinture, ni ornements en stuc, ni bas-reliefs sculptés dans la pierre; nulle part l'art indien ne s'est montré d'une aussi grande sobriété. Tout ce qu'on se permet ici, c'est de revêtir d'une couche de plâtre; mais il est certain que ce plâtre est aussi fin que celui que nos entrepreneurs emploient aujourd'hui pour l'ornementation de nos plus somptueuses demeures. Il ne faut chercher à Uxman ni les idoles, ni les hiéroglyphes, ni les mille figures d'hommes et d'animaux que nous avons rencontrés dans d'autres localités, à Palanqué, par exemple; on ne les y trouverait point.

L'ornement le plus communément employé par les architectes d'Uxman manque essentiellement de gaieté : — c'est une tête de mort, aux dents saillantes, portée par deux ailes. Cet ornement n'est point sculpté dans la muraille ; il en est, au con-

traire, complètement indépendant et peut être transporté d'un endroit à un autre : deux crochets, placés en arrière, permettent de le suspendre où l'on veut.

Découvertes depuis peu, les ruines d'Uxman ne sont encore que très-imparfaitement connues en Europe, où leur caractère architectonique a soulevé des discussions les plus vives. La civilisation qui les a produites fut un foyer ardent, ceci est incontestable ; ce qui ne Test pas moins, c'est que c'est aujourd'hui un foyer éteint.

Quelle fut cette civilisation, et à quelle époque brilla-t-elle? C'est ce qu'il serait difficile de déterminer maintenant avec une rigueur historique suffisante. On a essayé de comparer ces monuments du nouveau monde avec ceux de l'ancien ; mais, en procédant par voie d'éliminations successives, il a bien fallu reconnaître d'abord qu'il n'y avait aucune analogie entre eux et ces monuments grecs et romains, dits classiques, légués à notre admiration traditionnelle. Les similitudes cherchées avec les constructions de l'Inde, de la Chine et du Japon, n'ont pas amené un résultat plus satisfaisant. Le système pyramidal devait nécessairement faire songer à rÉg>pte, où la pyramide a été une forme architecturale si singulièrement en honneur ; mais il y a des différences radicales entre les pyramides d'Egypte et la pyramide américaine. Les premières sont toujours carrées, creuses, divisées à l'intérieur en compartiments, qui peuvent servir à divers usages ; elles offrent ainsi par elles-mêmes un tout parfait et complet. Ajoutez que leurs faces sont couvertes de degrés montant de leur base jusqu'à leur sommet, qui se termine toujours en pointe ; rien de tout cela dans les pyramides américaines. D'abord ce sont des solides, sans aucune espèce de creux ni d'ouverture ; puis, au lieu d'être des monuments par eux-mêmes, ce ne sont que des accessoires d'autres monuments, des bases et des piédestaux. Elles ne sont jamais carrées, mais

toujours oblongues et arrondies à leurs extrémités. Les comparaisons n'aboutissant qu'à des différences, il est impossible de conclure à un rapprochement des deux civilisations et des arts qui les manifestent; il faut donc en conclure que les monuments américains sont d'une originalité complète, purement autochthones. Reste la question d'âge, qui soulèvera toujours les plus graves controverses, et que notre génération ne verra peutêtre jamais résolue. Des archéologues d'un incontestable mérite sont profondément divisés entre eux sur ce point en litige; l'écart entre leurs suppositions va jusqu'à plusieurs milliers d'années. Dans l'impossibilité où nous sommes de les faire concorder, force nous est de rester dans l'incertitude.

La principale ville moderne du Guatemala porte le même nom que l'État dont elle est la capitale; elle est du reste la quatrième de son nom. La première [Teepan Guatemala) était la résidence des rois Kachiquels ; elle avait été détruite avant l'invasion espagnole, et si complètement, que les conquérants ne purent même reconnaître son emplacement.

Le second Guatemala fut fondé par le vainqueur du pays, Âlvarado, l'année 1524. Âlvarado avait choisi pour théâtre de sa construction un site charmant, mais dangereux. Il avait, en effet, posé sa ville entre deux volcans : l'un qui jetait du feu, l'autre qui jetait de l'eau. Il espérait sans doute neutraliser l'effet de l'un par l'autre. Le sol fertile, la température douce, l'air salubre fermèrent les yeux sur le danger. Cependant, avec les volcans, il y avait des dangers qu'il ne fallait pas oublier :

noyés ou brûlés, il n'y avait qu'à se résigner à une de ces deux alternatives. Ce fut le volcan d'eau qui se montra le plus ter . rible. Dans la nuit du 11 au 12 septembre 1541, une trombe d'eau, accompagnée de tonnerre et de ces secousses de tremblement de terre qui sont parfois terribles dans cette portion du nouveau monde, tomba sur ]a ville endormie. Les habitants ne se réveillèrent que pour voir un immense torrent épanché des cimes de la montagne voisine, qui se précipitait sur eux avec cette indomptable fureur des éléments déchaînés, entraînant dans les flots orageux des arbres gigantesques et des rochers qui tombaient sur les maisons, écrasant leurs maîtres sous les ruines, tandis que les autres étaient emportés dans l'inondation qui submergeait la ville. C'était la mort partout, et partout les formes les plus terribles de la mort.

Quand ce bouleversement des éléments fut apaisé, la ciudad vieja de Guatemala n'existait plus ; il fallut songer à se bâtir une nouvelle capitale. Celle-ci fut appelée Guatemala Antigua^ et on la posa à une lieue de l'autre, vers le nord-est, dans une admirable vallée, véritable enceinte de collines toujours vertes, au milieu des bois et des prairies, et jouissant d'une température exceptionnellement douce... mais il y avait toujours les volcans. Us s'y reprirent à douze fois pour la détruire. La douzième éruption, en 1773, emporta la majeure partie de la ville. Cependant un certain nombre d'habitants, séduits par le charme du site et l'incomparable beauté du paysage environnant, résolurent d'y rester malgré le feu et l'eau. Plus fermes que la terre qui tremble sous leurs pieds, ceux-ci dansent sur le volcan.

La Guatemala Nueva^ capitale de la République actuelle, a été plus prudente; elle se tient dans une plaine de cinq lieues environ de diamètre, arrosée par des cours d'eau qui ne sont point des torrents, et par des lacs qui ne débordent pas. Là, du moins,

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on est à l'abri des volcans, mais non pas des tremblements de terre, en considération desquels on ne donne aux maisons qu'une très-médiocre élévation. La quatrième ville a profité des leçons de modestie donnée aux trois premières ; elle est située à neuf lieues de Guatemala Antigua, à quatre-vingt-dix de l'océan Atlantique, à vingt-six de la mer du Sud et à quatre cents de la capitale du Mexique.

On cite encore, après la capitale, Mixco, remarquable par les ruines de l'ancienne forteresse de ce nom, qui passait pour imprenable, mais qui n'en a pas ftioins été prise, — comme toutes les forteresses à qui l'on a fait cette réputation impossible à garder ;

QuicHÉ, voisin des ruines du Vatlan, l'ancienne et superbe capitale des rois guiches ;

QvEiALTJUk^GO'del'Espiritii'SarUo^ la première ville fondée par les conquérants ;

Remedios, dans l'Ile de Potin, au milieu du lac d'Itza, centre de la nation de ce nom, qui avait anciennement occupé Itzalane, à quelques lieues de Mérîda, dans le Yucatan.

L'Ile de Pétin, quand les Espagnols s'en emparèrent en 1697, possédait vingt temples ou cuès. Un d'entre eux, qui n'était autre chose qu'un massif de maçonnerie quadrangulaire, de neuf assises successives, présentait sur la neuvième une idole creuse en métal, et façonnée à l'effigie de l'homme. Il y en avait une autre, à côté d'elle, faîte d'une des plus grosses émeraudes qu'il y eût au monde ; celle-ci représentait le dieu de la guerre. La troisième était un masque qui voulait figurer le soleil; des tablettes de nacre remplaçaient les rayons. La bouche ouverte était garnie de dents humaines, que l'on avait arrachées à des Espagnols. D'autres idoles, plus ou moins hideuses, étaient faites de matières précieuses et rares, jaspe, porphyre et autres pierres de couleur. Un sac, suspendu dans le sanctuaire, con-

tenait les os du cheval de Fernand Gortez, passé à l'état de dieu.

Un autre eues était consacré au dieu prophétique, que les prêtres consultaient dans les circonstances graves et les cas douteux. U est vrai que, lorsqu'il ne répondait point d'une façon convenable, on le rouait de coups pour lui apprendre à mieux parler.

Un eues spécial abritait la pierre carrée qui servait aux sacrifices. A Tentour de cette pierre étaient rangés des sièges, au nombre de douze, pour les sacrificateurs ; derrière cette pierre se trouvait un grand nombre d'idoles.

Le mode de sacrifice usité chez cette nation cruelle était absolument identique à celui que nous avons trouvé chez les Aztèques. On ouvrait les entrailles de la victime et l'on arrachait son cœur, que l'on présentait ensuite à l'idole. Le corps était mangé, tantôt rôti tantôt bouilli.

L'Ëtat de Honduras possède certaines villes importantes par leur population, telles que Téguzgalpa et Comayagua ; Corpus, fameux pour sa mine d'or ; Gopan, riche et populeux avant la conquête, et que ses antiquités rendent extrêmement intéressant. Le grand cirque, entouré de pyramides ; la grotte de Tiburka, vaste cuèzycreusé dans la montagne, à la façon de certains temples hindous, orné de colonnes à piédestaux, à base et à chapiteaux, et dont les fenêtres sont garnies de pierres aux fines ciselures, méritent l'attention de Tartisle, de l'historien et de l'archéologue. Les ruines du grand temple de Gopan présentent un aspect grandiose; c'est un ensemble de tables ornementées, d'autels sculptés , de bas-reliefs aux riches bordures, d'hiéroglyphes sculptés, de cippes rehaussés de peintures, de personnages aux splendides vêtements, aussi variés de types que d'attitudes et d*cxpre«sion.

L'État de San-Salvadow ne nous offre guère que deux villes a

citer : la capitale du pays, qui porte le même nom, à demi détruite, en 1835, par une terrible éruption volcanique, et la ville de San-Miguel, qui doit 8a prospérité au précieux voisinage d'une riche mine de fer.

I/État de Nicaragua a pour capitale la ville de Léon, dont les habitants admirent fort les bâtiments, trop modernes pour intéresser l'archéologie. Nous n'avons point à nous occuper davantage de San-José, de Costa-Rica, dans l'État de ce nom, ville d'avenir peut-être. Ce que nous cherchons surtout à retrouver, ce sont les souvenirs et les vestiges du passé.

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On sait comment, vers la fin du quinzième siècle, le Portugal, secouant tout à coup la torpeur d'une léthargie séculaire, se précipita vers de nouvelles et brillantes destinées. Monarque, nobles, peuple, tout le monde se signala par la hardiesse des entreprises et l'éclat du courage. Il semblait que le monde, en ce moment, était trop petit pour eux; ils s'en emparaient par mille points à la fois et jetaient sur toutes les côtes leurs vaiK lantes colonies. Les Indes orientales devinrent la proie des navigateurs conquérants sortis des bouches du Tage, et presque en même temps le hasard les fit aborder à ce grand hémisphère occidental récemment découvert par Christophe Colomb. Ils touchèrent au Brésil, le reconnurent et s'en emparèrent. Déjà ils avaient couvert de leurs flottes intrépides les mers de l'Inde, promptement soumises ; déjà les entreprises et les victoires des Âlbuquerque et des Almeïda les avaient faits maîtres d'immenses pays sur les bords du Gange, sur les côtes de l'Arabie heureuse, dans le golfe Persique et dans la Kersonnèse d'Or. Depuis Geuta jusqu'aux frontières de la Chine, leurs comptoirs s'échelonnaient sur une étendue de côtes infinie.

98 L^ÂHÉRIQUE MÉRIDIONALE.

A toutes ces conquêtes, tantôt pacifiques et tantôt sanglantes, ils ajoutèrent bientôt un des plus vastes et des plus riches empires du monde : le Brésil.

Le retour à Lisbonne de Yasco de Gama, après sa belle navigation dans les Indes, avait singulièrement surexcité l'esprit aventureux de la nation. Le roi Emmanuel, celui que plus tard on appela le Fortuné^ conçut de longs espoirs et de vastes pensées. Jl arma une flotte de treize vaisseaux, montée par quinze cents hommes, sans compter les équipages ; il en donna le commandement à Pedro Alvarez Cabrai. Le roi l'envoyait aux Grandes-Indes ; il débarqua au Brésil. Heureuse erreur, qui valut un monde à son prince et à son pays !

Cabrai, après treize jours d'une navigation sans incidents, arriva aux îles du cap Vert ; il s'y arrêta quarante-huit heures pour attendre un de ses navires, qui ne ralliait point le pavillon amiral. Il prit au large pour éviter les longs calmes de la côte d'Afrique ; mais, battu par la tempête, il dériva vers l'Ouest dans l'immensité, et, le 24 avril 1500, sous le dixième degré au delà de l'Equateur, il découvrit une terre inconnue : c'était le Brésil. Les choses, à ce moment, se passèrent avec une simplicité extrême : une chaloupe se détacha du navire et s'approcha de la terre ; ceux qui la montaient aperçurent un certain nombre de naturels au teint cuivré, au nez aplati, aux cheveux noirs, qui n'avaient d'autres vêtements que les chauds rayons de leur soleil. Ils s'avancèrent vers la barque, armés d'arcs et de flèches, mais sans faire de démonstrations hostiles. Quand ils virent débarquer les Portugais, ils se retirèrent sur une éminence voisine; on ne se parla point. L'état de la mer et des vents obligea Cabrai de quitter pendant la nuit ce point de la côte, et de chercher un autre mouillage vers le Sud. Il découvrit, sous le seizième degré, un havre sûr et vaste, auquel il donna le nom de Porto-Seguro. Les chaloupes envoyoe« au rivage ramenèrent

deux habitants du pays, surpris dans leur pirogue. Cabrai les fit vêtir à l'espagnole, les para de bijoux, les orna de clinquant, leur donna des miroirs, des clochettes et autres bagatelles, qui, d'habitude, séduisaient les sauvages, et les renvoya à terre. D'autres revinrent, chargés des fruits et des productions du pays ; c'était un commencement de trafic. L'amiral portugais fît reconnaître les terres, qui parurent riches, peuplées, bien arrosées. Le lendemain, c^était le dimanche de Pâques, Cabrai descendit avec une partie de ses équipages, fit célébrer la messe sur la côte, y construisit une croix de pierre, signe de sa prise de possession, et donna à sa découverte le nom de Santa-Cruz, qui plus tard fut changé en celui de Brésil. L'étymologie est le mot Brazas {braise)^ qui désigne un bois de teinture donnant une couleur rouge enflammé, et trouvé en abondance dans cette partie du nouveau monde. Les naturels du pays arrivèrent en foule pour assister aux cérémonies du culte catholique, vers lequel ils se sentirent bientôt poussés par cet esprit d'imitation que l'on trouve chez les peuples enfants. Ils reproduisirent dans une mimique animée tous les signes d'adoration et de respect qu'ils remarquaient chez les nouveaux venus. Du reste, on n'apercevait chez eux nulle trace de religion ni de gouvernement ; c'était l'état de nature dans toute sa simplicité. Cabrai planta sur la côte un poteau aux armes du Portugal, dépêcha un jle ses capitaines à Lisbonne pour informer le roi de sa découverte, laissa aux Brésiliens deux condamnés à mort, dont la peine avait été changée en celle du bannissement, et fit voile vers les Indes orientales, sa première destination.

Emmanuel fit équiper une flotte pour reconnaître complètement le Brésil et s'en assurer la possession définitive. Améric Vespuce fit partie de cette expédition, dont le commandement fut confié à Orégio. Cette fois, les sauvages, moins cléments, dévorèrent les hommes envoyés à la découverte. Vespuce s'éloigna

100 L^AMËRIQUE MERIDIONALE.

de ces anthropophages, poussa jusqu'au huitième degré de latitude sud, trouva des peuplades moins sauvages, et réussit à établir avec elles des relations amicales. Il s'avança ainsi jusqu'au trentième degré, par delà le fleuve d'Argent (Rio de la Plata), et, rentrant à Lisbonne après seize mois de navigation, fît au roi un rapport défavorable. Emmanuel, cependant, ne se découragea point et renvoya Vespuce au Brésil, avec ordre de tenter une exploration nouvelle. Cette fois, ce rapport montra les choses sous un jour plus flatteur; les terres furent présentées comme bonnes et fertiles. Mais, comme on n'avait pas découvert de mines, ces sources de fortune que recherchaient les conquérants et les navigateurs de ce temps-là, on ne songea point encore à faire d'établissement définitif.

Cependant Améric, qui croyait avoir à se plaindre d'Emmanuel, rentra au service du roi d'Espagne, son premier maître, et lui persuada de s'emparer des terres découvertes par le pavillon portugais. Il y eut même un commencement d'exécution; mais les vives réclamations d'Emmanuel eurent le résultat qu'il en attendait, et l'Espagne ne contesta plus à son voisin ses droits de souveraineté sur le pays du bois range. Cependant, on ne fit rien encore pour arriver à une colonisation sérieuse. Le Portugal, par une politique tout à la fois immorale et maladroite, se contentait de déporter parmi les sauvages des condamnés à mort, des forçats et des femmes perdues. La vraie colonie portugaise, c'étaient les Grandes-Indes. Le Brésil, pendant les premières années du règne de Jean III, fils et successeur d'Emmanuel, resta ouvert à toutes les nations de l'Europe qui voulurent nouer avec lui des relations commerciales. Mais, alarmé bientôt par la concurrence des Français, après avoir tenté de les en écarter par suite de négociations diplomatiques avec la cour de France, il les en éloigna par la force et fit couler les vaisseaux qui lui résistèrent. Ce prince établit la première factorerie por-

LE BRÉSIL. iOl

tugaise au Brésil, divisa le pays en provinces, et fit des concessions de terre aux nobles les plus audacieux et les plus entre^ prenants de ses États,

Le nom de Brésil ne fut donné tout d'abord qu'à la partie des côtes maritimes qui s'étend depuis la rivière de San-Pedro jusqu'à l'embouchure du fleuve des Amazones. On peut dire qu'il s'étend aujourd'hui à toutes les possessions portugaises de l'Amérique du Sud, Le Brésil, depuis l'Amazone, presque sous l'Equateur, jusqu'à la Plata, au trente-cinquième degré de latitude sud, se développe sur une longueur d'environ neuf cents lieues. Sa plus grande largeur, de l'Est à l'Ouest, est de sept cents lieues ; ses rivages sinueux lui donnent plus de douze cents lieues de côtes. Sa surface totale est égale aux deux cinquièmes de l'Amérique du Sud. Nul pays au monde n'offre des aspects plus pittoresques ; ses hauteurs sont couvertes de bois magnifiques, et l'on trouve dans ses vallons une verdure éternelle. Une zone de forêts s'étend parallèlement à la côte ; mais le centre est formé du plus grand plateau de l'Amérique méridionale, connu sous le nom de Parésis. Cette vaste région, qui s'étend de l'Est à l'Ouest, est presque entièrement couverte de sable et, par conséquent, à peu près stérile ; elle est encaissée dans de hautes montagnes, d'où s'épanchent les principales rivières du • Brésil, et les courants aurifères et'les ruisseaux qui roulent sur un sol parsemé de diamants. Ces grands cours d'eau forment à l'entour du Brésil comme une sorte de canal circulaire, d'environ cinq cents lieues de long. C'est derrière ce boulevard liquide que se trouvent les parties centrales de l'Amérique portugaise, celles où abondent le fer et l'or, le cuivre et les diamants, les topazes et les saphirs, les tourmalines et les cymophanes, et les variétés transparentes du cristal de roche.

Le Brésil est doué d'un système orographique très-compliqué et très-riche. Ses montagiies, distribuées en groupes puissants,

se projettent en diverses directions, de façon à former comme une série de contre-forts servant à établir, pour ainsi parler, l'ossature vigoureuse du pays, tandis que leurs vallons abrités offrent un asile à tous les trésors de la végétation brésilienne.

Cette belle et noble région n'est pas, du reste, moins bien partagée sous le rapport des eaux. Une véritable profusion de fleuves, de ruisseaux, de rivières, épanchés du sommet de ses montagnes, portent partout la fraîcheur et la fécondité. Le plus grand des fleuves du Brésil est aussi le plus grand fleuve du monde : avant moi, le lecteur a nommé l'Amazone.

L'Amazone prend sa source au Pérou, dans la plus haute montagne du globe ; il entre par le nord-ouest sur le territoire brésilien, s'y grossit du Rio-Negro, celui que ses débordements ont fait appeler une mer d*eau douce, et du Kio-Hadeira, ou rivière des forêts, qui parcourt lui-même une étendue de plus de sept cents lieues ; du Topayos, qui descend du grand plateau de Parésis ; enfin du Chagus, issu des flancs du Hato-Grosso, magnifique cours d'eau, bondissant par-dessus des cataractes, pénétrant dans les forêts vierges et désaltérant des pays sauvages, où régnent encore les sanglantes traditions du cannibalisme. La plupart de ces rivières parcourent avec une rapidité torrentielle de longs espaces inhabités, qu'ils désolent de leurs inondations périodiques et finissent par s'engloutir dans le sein profond de l'Amazone. Quant à l'Amazone lui-même, c'est, on le sait, le géant des fleuves ; il a des tempêtes comme la pleine mer, et c'est par une embouchure de douze lieues qu'il se jette dans rOcéan.

Un autre fleuve, grossi des eaux de l'Ara-Guaya, et presque digne de rivaliser avec l'Amazone, c'est le fleuve des Tocantins, dont le cours majestueux arrose cinq cents lieues de pays du Sud au Nord. Tout près de sa source, il se fait jour à travers des vallons, interrompu par des cataractes et semé de précipices, et

LE BRÉSIL. i03

court entre des rives de montagnes couronnées de forêts vierges. Une fois réuni à FAra-Guaya, il offre, dans son double lit, Tavantagè d'une navigation facile et continue depuis le centre du Brésil jusqu'à son embouchure.

Cette embouchure, voisine de l'Amazone, — un bras fait communiquer les deux fleuves, — est située dans des terrains bas et marécageux, souvent submergés, ou par le débordement des fleuves, ou par l'invasion de la vague marine. Aucune digue, aucun récif n'y arrêtent la violence des flots et des marées, et l'on y voit parfois le résultat grandiose et terrible de la lutte de l'Océan contre le fleuve. Ce résultat n'est autre chose qu'une véritable tempête, le Pororoca, dont la violence ne se peut comparer qu'au bouleversement du Gange sous l'influence des bourrasques du Sud, quand le fleuve orageux semble vouloir fuir l'océan Indien et ramener jusqu'au sommet de l'Himalaya ses vagues révoltées. Dans l'un comme dans l'autre fleuve, les convulsions de la nature arrivent jusqu'à leur dernière violence ; chaque flot soulevé se change en une montagne liquide. Ces montagnes se succèdent les unes aux autres, comme la vague suit la vague ; en moins d'un instant, elles remplissent l'immense largeur du canal, et, déferlant sur ses bords avec une impétuosité irrésistible, elles balayent le rivage, déracinent les arbres géants, arrachent les lambeaux du continent, et broient ou engloutissent les navires.

Depuis l'embouchure du fleuve des Tocantins jusqu'à Fernambuco, on ne trouverait plus un seul cours d'eau comparable à ceux que nous venons de décrire. Il y a bien encore çà et là quelques larges embouchures, comme celles du Maranho, du Rio-Grande du Nord ou du Paraïba ; mais ces rivières, torrents débordés dans la saison des pluies, ne sont plus, pendant la sécheresse, que des creux sans eau, dans lesquels chemine le piéton.

i04 l/AMËRIQUE M^:R1DI0NALK.

Entre Fernambuco et Bahia, on rencontre le San-Francîsco, qui prend sa source dans le flanc des montagnes, au nord-ouest de Rio-Janeiro ; puis le Rio-Grande de Porto-Seguro, descendant des hautes cimes du Pitengui et arrosant une des plus riches contrées du Brésil, également renommée pour les essences précieuses de ses bois et ses mines de pierreries. Plus au midi, une autre Paraiba, celle que l'on désigne sous le nom de Paraïba du Sud, court parallèlement à la mer, sur une longueur de cent cinquante lieues, séparée d'elle par la chaîne des montagnes qui forment les deux caps Frio et San Thomé.

Depuis ces deux caps jusqu'au trente-deuxième degré de latitude Sud, deux fleuves seulement s'épanchent dans l'Océan, le Real et le Dolce. Dans cette région du Brésil, où les côtes sont extrêmement élevées, presque toutes les eaux se dirigent vers l'intérieur des terres, et se perdent dans la Parana et dans l'Uruguay.

Toute la côte orientale du Brésil est brodée de golfes et dentelée de promontoires. La navigation n'y présente que peu de difficultés : elle est, au contraire, assez périlleuse sur les côtes septentrionales, parsemées d'îlots, hérissées d'écueils.

Situé en partie sous la ligne même équatoriale, et soumis par conséquent à la dévorante influence des tropiques, mais s'étendant aussi à une assez grande distance vers le pôle, le Brésil, plus encore que le Mexique, contient une assez grande diversité de climats, et une non moins grande diversité de productions végétales et animales. Même sous l'équateur, en remontant les fleuves, on trouve une certaine fraîcheur sur les plateaux élevés, et un assez grand nombre de vallons privilégiés, qui réalisent à la lettre l'utopie, rêvée et chantée par les poètes, d'un printemps perpétuel. On trouve, vers le cap Saint-Vincent, un froid digne des régions polaires : cette température moins généreuse est due aux montagnes élevées de Pernabiocaba, d'où naissent une quan-

lilé (le sources qui rafraîchissent, ou plutôt qui refroidissent Taîr.

A l'époque antéhistorique, le Brésil n'était qu'une vaste forêt vierge. Aujourd'hui encore, dans beaucoup de régions, le pied des arbres et les basses branches y sont embarrassés de broussailles et d'arbustes, tandis que les lianes légères, aventureuses, escaladant leurs cimes, laissent retomber tout au longdes grands troncs des cascades de fleurs brillantes. Parmi ces végétations, qui offrent un caractère si étrangeàl'œil de l'Européen, il en est dont la vitalité puissante s'affirme d'une façon vraiment singulière. Après avoir atteint les branches les plus hautes des arbres auxquels elles s'enlacent, elles redescendent vers la terre, et, aussitôt qu'elles l'ont touchée, elles y prennent racine. C'est une plante nouvelle ! Et cette plante, obéissant aux lois de sa nature, recommence à son tour l'assaut d'un nouveau tronc, pour redescendre d'une nouvelle cime et jeter une nouvelle racine... et cela se continue, en quelque sorte, indéfiniment, et la forêt parasite s'élève dans la forêt primitive et la double. Elle fait plus. Sous son étreinte vigoureuse et mortelle, la liane étouffe, broie, anéantit l'arbre qui l'a supportée, et enveloppe de sa jeunesse luxuriante ce cadavre végétal qui, mort par elle, sans elle tomberait en poussière. Parfois ces végétations forment des fouillis tellement inextricables que ni les hommes ni les animaux ne peuvent se frayer un chemin au travers : il faut attaquer par le fer et par le feu ces murailles impénétrables et vivantes. Ce ne serait pas trop de la science d'un botaniste consommé, pour énumérer et décrire les plantes sans nombre et sans prix qui peuplent les immenses forêts du Brésil. Nous ne citerons pas même les élégantes familles des myrtes, des palmiers, des cocotiers, des cannelliers, des bois de rose et de campêche. Comment, cependant, passer sous silence un des plus beaux arbres du monde, l'acayaba, dont le charme change et se renouvelle

i06 L^AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

avec les saisons? En juillet et août, il étale toutes les pompes de sa végétation luxuriante ; un mois plus tard, il est couvert d'un tapis de fleurs blanches et roses. Laissez passer trois mois, et vous verrez, suspendus à des rameaux, ses fruits brillants comme des pierres précieuses. Non content de verser sur la terre la douce fraîcheur de son ombre, il exhale une odeur aromatique, à la fois saine, forte et pénétrante. Ses branches laissent échapper une gomme précieuse, et en quantité tellement abondante que son écorce parait toute couverte de gouttes de rosée. Son fruit, délicieux au goût, n'est point sans quelque analogie, du moins pour la forme, avec la poire de nos climats tempérés; il est plus long cependant, et presque diaphane. De sa pulpe, réduite en farine, on fait un mets délicieux. L'acayaba est assez rare dans l'intérieur du pays; mais il couvre parfois de vastes espaces de terre dans le voisinage des côtes : il aime les terrains sablonneux et les saisons sèches.

C'est seulement dans le nord du pays que Ton trouve le bois de teinture auquel le Brésil doit son nom. Les habitants l'appelaient ibiripitanga. Il est à peu près de la taille d'un chêne d'Europe, chaîné d'une ramure épaisse, et d'un aspect quelque peu sauvage. Sa feuille ressembleà celle du buis ; ses fleurs, d'un rouge vif, ont la forme des petites clochettes du muguet. Son écorce est épaisse et rugueuse : il croît au milieu des rochers et dans les terrains arides. On en tire une sorte de carmin et de laque, propres aux peintures les plus fines et les plus délicates. Son fruit rappelle la cerise.

On trouve aussi dans tout le Brésil le. vanillier, qui grimpe aux autres arbres comme une liane, le cacaoyer qui forme des forets immenses sur les bords du Chinga, de la Madeira et du Tocantin, l'ipécacuana, dont la fleur est une sorte de violette. Tous les végétaux que l'on a transportés d'Europe au Brésil s'y sont acclimatés avec autant de facilité que de succès, et ont

ajouté de précieuses ressources à raliinentation d'un peuple qui, jusque-là, n'avait guère connu que la farine de manioc.

Les Portugais ne trouvèrent point au Brésil de grands mammifères; le plus considérable était le tapir, dont la taille égale à peu près celle de la vache, mais dont la forme rappelle celle du porc. Les indigènes mangeaient sa chair et se servaient de sa peau pour garnir leurs boucliers.

Les forêts du Brésil sont remplies d'hyènes, de chats-tigres, de porcs-épics, de jaguars, de serpents de toutes les formes et de toutes les dimensions; tels sont le grand serpent à sonnette, qui rampe si vite qu'il semble voler ; le beaujobi, que l'éclat de sa robe a fait surnommer le serpent de feu ; le liboïa, gros comme le tronc d'un homme, long de quarante pieds, couvert d'écaillés, à tête plate, à large bouche, armée d'une double rangée de dents, et muni de pattes terminées en griffes, propres à saisir sa proie. Mais le plus dangereux des reptiles brésiliens, c'est l'ibiracuca, dont la blessure produit une mort aussi cerlaine qu'elle est instantanée. Les forêts du Brésil sei'vent encore de retraite et d'asile à une foule d'oiseaux, les uns terribles et dévorants, portant autour d'eux la mort et l'effroi, comme l'aigle, le vautour et le kamichi, armé d'une corne sur la tête, rhinocéros aérien, et 'd'éperons aigus au bout de ses ailes; les autres charment, par la beauté de leur voix, le silence des forêts, et illuminent leur profondeur de l'éclat scintillant d'un plumage de feu. Quand ils voltigent au milieu des lianes, agitant dans le feuillage sombre leurs ailes aux reflets métalliques, on dirait que la nature secoue dans les bois sombres son écrin de pierreries vivantes, ses topazes animées, ses émeraudes et ses rubis.

Les mers du Brésil ne sont pas moins riches que ses forêts, et, là encore, nous trouvons, sous les formes les plus diverses et les plus abondantes, toutes les manifestations de la vie animale.

108 i;amériqdë méridionale.

comme si la nature eût tenu à prouver au vaste empire sa libéralité de toutes les façons à la fois, et à le combler de tous ses trésors avec une profusion qu'elle-même n'a jamais surpassée.

Au moment où les Portugais envahirent le Brésil, plus de cent peuplades, de religions, de mœurs et d'institutions différentes, occupaient et se disputaient l'espace compris entre les deux grands fleuves de la Plata et des Amazones. La plus ancienne de ces races, celle des Tapuyas, avait dominé toute la côte entre l'embouchure des deux fleuves. Peu de temps avant l'arrivée des Européens, elle avait été violemment dépossédée et chassée par les Tupis, maîtres absolus de ces parages au moment où Alvarez Cabrai planta sur le sol du Brésil étonné le drapeau portugais. Ce nom de Tupis eût suffi pour révéler et la puissance et l'orgueil de ceux qui le portaient, car sa signification étymologique est celle de tonnerre et divinité ; leur dieu s'appelait Tupan. La grande famille des Tupis se divisait en seize tribus, formant autant de républiques séparées et distinctes, que le danger commun pouvait réunir en confédération puissante. L'anthropophagie était le trait commun de leurs mœurs. On ne trouvait chez eux aucune trace d'idées religieuses, et ils n'adoraient point le dieu dont ils reconnaissaient l'existence; ils accordaient toute leur confiance, — car il faut toujours que l'homme croie à quelque chose, — à des jongleurs et à des sorciers, qu'ils consultaient dans toutes les circonstances importantes de leur vie. Ces jongleurs vivaient solitaires et inaccessibles dans des huttes sombres, où personne ne se permettait jamais d'entrer.

Les Tupis étaient absolument nus ; ils teignaient leur corps en rouge, à l'exception du visage. Les hommes portaient un anneau à la lèvre inférieure et les femmes de longues boucles d'oreilles, qui pendaient jusque sur leurs épaules. Ils faisaient consister l'idéal de la beauté dans l'aplatissement du nez, qu'ils obtenaient par un moyen artificiel à la portée de tout le monde, — en écrasant sa ligne trop accentuée. La polygamie, qui, chez les sauvages, n'est jamais un cas pendable, permettait aux plus riches d'entre eux d'avoir autant de femmes qu'ils en pouvaient nourrir. La racine du manioc était la base de leur alimentation ; ils y ajoutaient les produits d'une pêche toujours abondante et d'une chasse toujours facile. Cette vie rapprochée de la nature les affranchissait de la plupart des maladies dont la civilisation nous rend les victimes. Ils avaient aussi trouvé le moyen de se passer de médecins ; quand ils voyaient souffrir trop longtemps leurs parents et leurs amis, ils leur administraient, en guise de remède, un coup de massue bien appliqué sur la tête, en leur disant qu'il valait mieux mourir tout d'un coup que de souffrir d'abord pour mourir après. Très-friands de chair humaine, ils ne mangeaient pas seulement leurs ennemis; ils mangeaient encore leurs parents et même leurs enfants malades. Petits, le père et la mère n'en faisaient qu'une bouchée; mais, s'ils étaient adultes, on profitait de la circonstance pour se donner une petite fête de famille, un vrai repas de corps.

Les Tupis ne reconnaissaient ni rois ni princes ; la seule suprématie qu'ils admettaient était celle de leurs vieillards, qui se réunissaient en conseil pour décider des affaires de la tribu. L'homicide était le seul crime qu'ils punissaient; ils en livraient l'auteur aux parents de la victime, qui le tuaient et l'enterraient. Les deux familles se réconciliaient ensuite sur la tombe.

L'hospitalité, très-cordiale et très-sûre d'ailleurs, était leur

seule vertu. Ils aimaient passionnément la danse, tous les exercices du corps et surtout les jeux sanglants de la guerre: ils mangeaient les prisonniers dans leurs festins de gala, après les avoir préalablement engraissés. Leurs armes principales étaient Tare et la massue; leur instrument de musique préféré, la flûte, faite avec les os des jambes de leurs victimes. Quand les Portugais s'avancèrent dans leurs villages, ils trouvèrent sur leurs places publiques des nionceaux de têtes, attestant tout à la fois et le courage et la férocité des habitants.

Une autre peuplade, non moins remarquable que ces Tupis, c'était celle des Tapudias, qui, après avoir. possédé une partie du Brésil, était maintenant reléguée vers son extrémité septentrionale. C'était une tribu à la fois guerrière et vagabonde, menant la vie nomade dans le libre espace. Les Tapudias étaient de haute taille et d'une force prodigieuse, avec des cheveux noirs et longs et le teint brun. On comptait dans cette peuplade près de quatre-vingts tribus, distinguées par des noms différents et répandues sur les bords du Sehara, du Rio-Grande et de la Paraïba du Nord. D'autres races moins importantes couvraient l'immense étendue de la nouvelle conquête portugaise, les unes dociles et prêtes à subir le joug, les autres impatientes d'une domination étrangère et disposées à résister à outrance.

Jean III, fils et successeur d^Emmanuel, adopta pour le Brésil le système de colonisation que l'on avait d'abord imaginé pour les Açores et pour Madère. Il divisa le continent en capitaineries héréditaires, et les concéda aux nobles portugais, qu'il trouva

disposés à courir l'aventure et à former des établissements qu'il faudrait peut-être défendre par la force. En réalité, ces concessions n'étaient guère autre chose qu'un droit à la conquête, que le souverain accordait à ses vassaux. Seulement la conquête n'était point accomplie : il restait à la faire. Le roi leur accordait, du reste, des privilèges d'une singulière importance. Les concessions comprenaient parfois quarante ou cinquante lieues de côtes, avec la faculté de s'étendre indéfiniment dans les terres. A l'exception du droit d'infliger la peine de mort et de battre monnaie, l'autorité des concessionnaires était à peu près sans limites, comme elle était sans contrôle. Mais il fallait soumettre ou déposséder les anciens propriétaires. Ce ne fut pas toujours une besogne facile.

Le premier titulaire d'une capitainerie portugaise fut Martin- Alphonse de Souza, qui explora la côte aux environs de Rio- Janeiro ou rivière de janvier, ainsi nommée parce qu'il y pénétra le premier jour de ce mois, Martin-Alphonse, qui découvrit l'ile des Mages, l'Ile de Saint-Sébastien et le cap Saint-Vincent, sut se concilier fort habilement l'amitié des naturels du pays, et il s'établit parmi eux sans coup férir.

Pedro de Goès, à qui le roi fit une concession de trente lieues de côtes entre Saint-Vincent et Espiritu-Santo, fut obligé de quitter ses terres, après cinq années de luttes malheureuses contre les sauvages. Les colonies de Tamaraca, de Paraïba, d'Espiritu- Santo, de Porto-Séguro, d'Os Ilheos et de Fernambuco, après des alternatives de succès et de revers, parvinrent enfin à établir leurs escales sur la côte du Brésil.

L'admirable baie connue sous le nom de baie de San-Salvador fut concédée à Francesco Pereira Coutinho, sous la seule condition d'y fonder une ville et des établissements durables, soit on subjuguant les naturels, soit en les civilisant.

Le golfe de San-Salvador est un des plus beaux, non-seu-

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lement du Brésil, mais du monde entier. Des rochei-s dentelés, des coteaux verdoyants, des forêts épaisses, lui servent de ceinture. Six grandes rivières, en jetant dans ce golfe le tribut de leurs eaux, le mettent en communication facile avec Tintérieur du continent. Une centaine d'iles animent et diversifient son noble paysage. Ses bords étaient habités par les Tupinambas, dont le nom signifie braves, et qui se sont toujours montrés singulièrement jaloux de leur liberté. Un navigateur portugais, Diego Alvarez Correa de Piana, qui avait été jeté sur leur rivage par la tempête, après avoir vu tuer et manger tous ses compagnons, était parvenu à force d'habileté, de courage et de sangfroid, à se faire nommer roi par eux ; il se maria aux femmes du pays, car il en prit plus d'une, sans doute pour faire moins de jalouses, et y mena une existence rêvée par plus d'un homme fatigué de la civilisation européenne. Mais, incapable de jouir en paix de son bonheur, il en voulut faire parade aux yeux de l'Europe, prit son passage sur un vaisseau normand, vint étonner la cour du roi Henri II et la Renaissance galante qui s^agitait autour d'elle, fit passer un avis maladroitement désintéressé au roi de Portugal, et de retour dans ses petits États, après un voyage qui lui avait procuré de nombreuses jouissances d'amourpropre, payées plus tard assez cher, il y vit bientôt paraître un représentant de l'autorité royale, Pereira Coutinho ; mais celuici, par un abus impolitique de son autorité, excita un mécontentement tel qu'il fut mis à mort par les Tupinambas.

Les concessions particulières faites par la cour de Lisbonne, avec les pouvoirs si étendus que nous avons fait connaître, purent, à un moment donné, exciter l'esprit d'entreprise, et faciliter ainsi l'émigration portugaise au Brésil ; mais il n'eût pas été d'une bonne administration délaisser les choses persévérer longtemps en cet état. Le lien de la colonie avec la métropole allait chaque jour se relâchant : les capitaines généraux abusaient

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LE BUÉSIL. fl3

de leur autorité sans limites; la propriété, l'honneur, la vie des colons, étaient entre leurs mains ; des plaintes tour à tour énergiques et douloureuses montèrent jusqu'au trône. Jean III comprit alors la nécessité de rétablir l'autorité suprême au-dessus de toutes ces petites tyrannies. Les pouvoirs des concessionnaires leur furent retirés, et un gouverneur général fut revêtu de la plénitude de l'autorité civile et militaire sur tout le Brésil portugais. Le premier représentant de l'autorité royale fut Thomé de Souza. Jean III, en le chargeant de jeter au Brésil les bases d'une administration nouvelle, lui ordonna de fonder dans la baie de Tous-les-Saints une ville qui pût être tout à la fois une citadelle pour l'intérieur, un boulevard contre l'étranger, et la métropole du nouvel État. Le gouverneur général partit au mois d'avril 1549. Sa flottille portait environ huit cents personnes el tous les éléments d'une administration centrale. Catholique comme l'Espagne, le Portugal n'avait point oublié davantage les intérêts sacrés de la religion. Souza amenait avec lui six missionnaires de cet ordre célèbre de la compagnie de Jésus, qui a tant fait pour la conversion du nouveau monde. La flotte prit terre dans la baie de Saint-Sauveur, après deux mois de navigation. Thomé de Souza fut accueilli avec respect et soumission par l'audacieux navigateur dont nous avons raconté la carrière aventureuse, et qui s'était fait roi du pays; les naturels de la côte lui montrèrent une véritable sympathie, et, en signe de paix et d'amitié, déposèrent à terre leurs arcs et leurs flèches. Thomé, sans perdre de temps, jeta les fondements d'une ville qu'il nomma San Salvador, sur une hauteur escarpée, abondante en eau et dominant toute la droite du golfe. Les Tupinarabas travaillèrent euxmêmes avec une folle ardeur à sa construction, sous les ordres des Européens. San Salvador s'éleva comme par enchantement. Centre de la colonie, la ville eut à côté du palais du gouvernement un palais de justice, dont l'autorité suprême s'étendit sur tout le

lU L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

pays. Loin d'oublier sa colonie, la métropole continua de lui envoyer de l'argent et des secours de toutes espèces, qui la mirent bientôt dans un état de prospérité florissante. Le christianisme, répandu par les missionnaires, qui bravaient tous les dangers pour aller porter aux hordes sauvages la bonne parole de l'Évangile, fit bientôt sentir partout son heureuse influence. Dans chaque bourgade brésilienne, on vit s'élever de petites églises, grossièrement bâties, il est vrai, mais où, du moins, on pouvait célébrer avec une pompe rustique les mystères de la foi chrétienne. Les jésuites, du reste, pour mieux persuader les sauvages, empruntèrent au culte qu'ils voulaient remplacer tout ce qui n'était point absolument contraire au leur. C'est ainsi que, plus d'une fois, on les vit exécuter autour de l'autel des danses burlesques. La foi sauve tout! et, dans une certaine mesure du moins, la fm justifie les moyens. Du reste il faut leur rendre cette justice qu'ils se montrèrent pleins de bonté pour leurs néophytes, et que plus d'une fois ils les protégèrent contre les colons. Après quatre années de travaux et de succès, quand il eut soumis et pacifié la côte et poussé la colonie dans une voie de prospérité où il semblait qu'il ne lui restât plus qu'à marcher devant elle, Thomé de Souza, pensant qu'il avait assez fait et pour le bonheur des autres et pour sa gloire, sollicita son rappel. Il eut pour successeur don Edouard da Costa, sous le gouvernement duquel les jésuites se signalèrent par un redoublement de zèle apostolique qui fit plus que les armes pour le triomphe définitif des Portugais, en adoucissant l'âme féroce encore des sauvages brésiliens. Us parvinrent même, non sans peine, il est vrai, à déraciner chez eux la coutume abominable de l'anthropophagie, à laquelle ils étaient plus attachés qu'à toutes leurs pratiques religieuses. Il était difficile de leur persuader que le meilleur parti qu'on pût tirer d'un ennemi mort n'était pas de le mettre à la broche.

LE BRÉSIL. Ii5

Au milieu de luttes inévitables, plus souvent renaissantes peut-être qu'on ne l'eût cru tout d'abord, le Portugal finit par affermir son autorité dans l'immense colonie.

La mort de Jean III plaça sur le trône son petit-fils dom Sébastien, qui n'avait alors que trois ans, petit-fils, par sa mère, de l'empereur Charles-Quint. La régence suivit, par rapport au Brésil, les mêmes errements que le règne précédent. Le gouverneur général qu'elle donna pour successeur à dom Edouard, Mem de Sa, nommé pour une période de temps indéfini, fut plus que ses prédécesseurs soumis à l'influence des jésuites. Le premier, il ordonna aux indigènes alliés ou soumis de se réunir dans des habitations fixes et d'avoir des églises et des maisons d'éducation sous la direction des pères. Il montra du reste la même fermeté à l'égard des Portugais qu'envers les indigènes, et tint la main à ce que ses ordres fussent également exécutés par tous les sujets de la couronne.

Des dangers de plus d'une sorte lui donnèrent d'ailleurs l'occasion de prouver l'étendue et la diversité de ses aptitudes.

Ce fut à cette époque que Durand de La Yillegagnon, chevalier de Malte et vice-amiral de Bretagne, homme de mer distingué, né pour les entreprises hasardeuses, et qui avait déjà fait ses preuves dans les murs de Malte qu'assiégeaient les Turcs, sur lescôtesbarbaresques,etdans les eaux d'Ecosse, où il avait enlevé la jeune mne Marie Stuart, en trompant la surveillance d'une escadre anglaise, vint tenter un coup de main contre le Brésil^ et parvint tout d'abord à s'établir dans la baie de Rio-Janeiro.

Tout le monde connaît la merveilleuse embouchure du fleuve Ganabara, le même auquel Alphonse de Souza avait donné le nom de fleuve de Janvier.

Une immense masse d'eau s'élargissant graduellement, semée de petites îles, aux formes diverses, étalant les teintes variées d'une végétation sans cesse renaissante, reflue jusqu'à douze

il6 L^ÂHÉRIQUE MÉRIDIONALE.

lieues dans Tintérieur des terres, bordée par un horizon de montagnes, entre lesquelles des vallées charmantes offrent de verdoyants abris.

Les tribus indigènes, alors en possession de cette partie du continent étaient de la race des Tupinambas. Elles avaient déjà trafiqué avec des armateurs de Dieppe et elles étaient animées contre les Portugais d'un sentiment hostile. Elles accueillirent favorablement les Français et nouèrent avec eux des relations de commerce et d'amitié. La Yillegagnon, oubliant Malte, se dit proteitant. Les protestants de France et de Suisse accoururent en foule autour de lui, et formèrent le noyau d'une petite colonie qui se décora, un peu ambitieusement peut-être, du nom de France antarctique. Mais la désunion ne tarda pas à se mettre parmi les nouveaux colons, et Mem de Sa leur enleva toutes leurs positions. Encore une fois le drapeau portugais flotta seul sur la rive brésilienne.

C'est à cette époque qu'il faut aussi reporter la brillante expédition du gouverneur général contre la tribu cruelle et farouche des Aymures, horde sauvage, venue du Sud, remarquable par sa force, sa stature et sa cruauté. Le corps épilé, sans vêtements, sans habitation, les Aymures dormaient dans les bois, comme les animaux au milieu des buissons de ronces et d'épines, se nourrissaient de la chair souvent crue des animaux et des hommes, et ne vivaient que du produit de leurs rapines et de leurs vols. Les ravages exercés par eux sur les capitaineries d'Os Ilheos et de Porto Seguro attirèrent l'attention de Mem de Sa, qui en fit un grand carnage et leur imposa la paix, et l'obligation de se convertir, ou de se retirer dans les terres à soixante lieues des cotes.

La confédération des peuplades brésiliennes du Sud, décidée à reconquérir son indépendance, donna plus de peine aux Portugais, et la paix qu'enfin ils en obtinrent fut chèrement achetée. Cependant Tavanlagc restait toujours à la discipline et à la tac-

tique européennes ; la barbarie reculait peu à peu devant la civilisation. La cour de Portugal appréciait toujours à leur juste valeur les services que les missionnaires rendaient dans le nouveau monde à la cause de la religion et à la politique du monarque. Une nouvelle expédition pacifique, composée surtout de prêtres et de religieux, fit voile des côtes d'Europe vers TAmérique du Sud ; mais elle fut surprise dans le trajet par le corsaire huguenot et normand Jacques Sore, qui en extermina la plus grande partie. Une telle catastrophe ne pouvait refroidir les jésuites, dévorés du zèle de la maison de Dieu : de nouvelles recrues remplaçaient les vétérans tombés au champ d'honneur.

L'administration de Louis de Brito, qui succéda au gouverneur général Mem de Sa, vit s'opérer la division du Brésil en deux provinces indépendantes et séparées. Bahia fut la résidence de l'un des gouverneurs; l'autre alla s'établir à Saint-Sébastien, sur le golfe de Rio-Janeiro. Le premier gouverneur de Saint- Sébastien fut Antonio Salema, homme de courage et de résolulion, qui détruisit presque entièrement la tribu desTramoyos, ennemis jurés de la domination portugaise, et contraignit les Tupinambas à se retirer de l'autre côté des déserts, vers la ligne équinoxiale : ils s'établirent presque tous sur les rives méridionales de l'Amazone. La destruction de la première de ces tribus et l'émigration de l'autre assurèrent la tranquillité de Saint- Sébastien et de tout le district de Rio-Janeiro.

A cette même époque, les Portugais tentèrent de cueillir un autre fruit de la conquête. Le gouverneur Louis Berilo résolut d'exploiter ces mines de diamants qui allaient devenir une des principales richesses du Brésil. C'était une croyance généralement répandue au Brésil que l'on trouverait des pierres précieuses dans la capitainerie de Porto-Seguro, sur les confins de celle de Spiritu-Santo. Le gouverneur envoya un parti d'aventuriers pour faire les premières recherches : elles ne furent ni

118 LAMERIQUE MÉHIDIONALE.

sans fatigues. ni sans dangers. Cependant, après trois mois de pénibles explorations, Tourinho, le chef de l'entreprise, trouva des roches cristallisées, contenant des pierres d'une couleur indécise entre le vert et le bleu, qu'il supposa devoir être des turquoises. Les indigènes lui apprirent qu'au sommet de ces roches il trouverait d'autres pierres, plus brillantes encore, et probablement des filons aurifères ; une partie de ces prévisions se réalisèrent : il trouva en effet un cristal de roche d'une remarquable beauté, et des saphirs et des émeraudes d'assez grandes dimensions.

Une seconde expédition, dirigée par Antonio Diaz Adorno, rapporta également des échantillons de pierres précieuses. Diego Martin Kasoque, celui que l'on surnommait le tueur de nègres, et Marcos Azevedo n'eurent pas moins de succès. Cependant ces diverses tentatives restèrent isolées, et ce fut seulement plus tard que l'on commença l'exploitation régulière des mines de diamants.

La cour de Lisbonne revint sur son idée de la division du Brésil en deux provinces, et le gouvernement de Saint-Sébastien fut de nouveau réuni à celui de Bahia sous la direction de Louis Berito. Laurenço da Yéga lui succéda, l'année fatale où périt dom Sébastien et la fleur de la noblesse portugaise sur les chiamps de bataille du Maroc (1578). On connaît les conséquences de cette mort du roi de Portugal, qui ne laissait point d'enfants, et dont le royaume tomba aux mains avides et ambitieuses de Philippe II. Toutes les colonies portugaises passèrent à ce moment au pouvoir des Espagnols. Le Brésil partagea le sort commun. A la mort de Laurenço da Vega, le Brésil fut pendant deux années administré par une sorte de conseil municipal, jusqu'au moment où Philippe U lui envoya un nouveau gouverneur général. Manuel Telles Barelto.

Au moment où la domination espagnole allait jeter le Brésil

dans des troubles, des désordres et des guerres qui devaient durer près d'un siècle, ce grand et beau pays était dans un état assez florissant. Tout était en voie de progrès et d'amélioration. San-Salvador devenait une jolie ville ; tous les colons étaient dans Taisance ; la canne à sucre était cultivée avec succès sur les bords du golfe de Tous-les-Saints ; les méthodes agricoles de l'Europe se généralisaient ; les troupeaux, importés par les colons, s'étaient multipliés dans une proportion merveilleuse ; toutes les productions animales étaient d'une abondance qui ne laissait rien à désirer; les bois de teinture, qui appartenaient à la couronne, étaient une source de revenus sûre et précieuse. Les trois races de l'Europe, de l'Afrique et de l'Amérique avaient, en se mêlant, donné comme un élément nouveau d'activité au mouvement de la population, qui allait s'accroissant toujours.

Le changement de métropole porta un coup funeste à la colonie. La haine qu'éprouvaient l'un contre l'autre Philippe II et la reine Elisabeth, vainement séparés par la France et par l'Océan, et qui se détestaient comme s'ils eussent été voisins, entraîna les deux pays dans une guerre dont le contre-coup se fit sentir jusque sur les rivages du nouveau monde. On connaît le sombre orgueil du fils de Charles-Quint et ses immenses préparatifs pour écraser sa rivale dans l'île où la Providence l'avait enfermée, et les espérances superbes que faisait naître l'invincible Armada, et sa destruction complète par la tempête, complice de l'Angleterre et d'Elisabeth. Les hostilités ainsi déclarées entre les deux souverains ne devaient point se localiser en Europe. Les Anglais, préludant à ce grand développement de leurs forces navales qui devait bientôt faire d'eux les rois de l'Océan, s'armèrent pour la course, et leurs pirates intrépides, sur toutes les mers, coururent sus au pavillon espagnol. Le Brésil ne pouvait être épargné dans ce débordement de calamités. Edouard Fanion, Robert Withrington, Thomas Cavendish, James

120 l*ah£rique Méridionale.

Lancasler, vinrent lour à tour infester ces côtes de leurs dévastations, et par le fer et le feu y portèrent le ravage. Philippe II mourut sans avoir fait au Brésil autre chose que du mal. Philippe III, son successeur, donna pour gouverneur à la colonie don Pedro Bottelho, qui mit une certaine activité à ses exploralions dans l'intérieur du pays. Les jésuites, ardents propagateurs de la civilisation par le christianisme, secondèrent ses efforts et exercèrent dans les parties les plus reculées de la vaste colonie du Brésil leur influence heureuse ; seuls, ils parvinrent à calmer les ressentiments des naturels, si souvent traités par les colons avec dureté et injustice, et tirent pénétrer le désir de la paix et de l'alliance jusque dans le cœur des hordes les plus féroces.

Diego de Henezès, qui succéda à Bottelho, conçut le projet de conquérir et de coloniser l'embouchure du fleuve des Amazones. Il était temps d'y songer. Cette partie de la côte était déjà trèsfréquentée par les armateurs de France et de Hollande. L'intention des Français était de s'établir au nord du Brésil. Menezès demanda à son gouvernement et obtint de lui l'autorisation de s'opposer à ces tentatives. Malheureusement il manquait de deux choses indispensables à la guerre : les hommes et l'argent. Déjà les Français s'étaient assez fortement établis dans la grande et belle île de Maranhan, à cent lieues au sud-est de l'embouchure de l'Amazone, sous un des plus admirables climats que l'homme puisse souhaiter : température à peu près invariable, belles eaux abondantes, admirables productions de la végétation et du règne animal. Les Français y reçurent des naturels un accueil favorable. Les chefs de la colonie naissante furent nommés, par la reine régente, MariedeMédicis, lieutenants généraux du roi très-chrétien dans les Indes occidentales et terres du Brésil. L'île, au moment de l'occupation, renfermait vingt-sept bourgades habitées par les indigènes qui appartenaient à la tribu des Tupinarabas, En

même temps qu'ils faisaient bâtir un fort et qu'ils élevaient une église, les chefs de l'expédition chargeaient des capucins d'entreprendre la conversion des idolâtres. Bientôt, à côté de la croix, s'éleva le drapeau aux armes de France.

Ce fut à ce moment que l'expédition portugaise destinée à conquérir le nord du Brésil passa sous les ordres de Jérôme d'Albuquerque, qui attaqua les Français dans leurs nouvelles possessions ; il les battit et les contraignit d'évacuer l'ile où ils se croyaient si fortement établis.

Presque en même temps Caldeira de Castello-Branco, se mettant à la tête d'une expédition qui avait pour but la conquête du fleuve des Amazones, expulsa les Hollandais qui trafiquaient sur la rive septentrionale ; mais il irrita profondément les naturels du pays par ses cruautés, et força le gouvernement central à le déposer. Ce qu'il avait tenté fut bientôt accompli par Bento Maciel et Arenha de Vasconcellos, qui reconnurent et conquirent les deux fleuves de Cu«upa et des Amazones. La cour de Madrid fit alors de l'île de Maranhan et du Nord du Brésil un gouvernement séparé, ne relevant plus que de la métropole.

Cependant les Portugais allaient bientôt se trouver en présence de nouveaux ennemis venus d'Europe. La tyrannie de Philippe II dans les Pays-Bas avait valu à la Hollande indignée une existence politique, la richesse commerciale et la gloire des armes. Ce fut pour elle comme une éclosion nouvelle à la vie: on la vit conquérir du même coup sur un despote sa liberté, et sur la mer son territoire. L'audace des Hollandais s'accroît avec leurs premiers succès ; ils ne se contentent pas de ce qu'ils ont obtenu tout d'abord : invités par la vague qui baigne leur rivage, ils équipent des flottes, s'attaquent hardiment aux escadres du Portugal et de l'Espagne, promènent leur pavillon sur toutes les mers, et, non contents d'enlever à leurs ennemis leurs plus belles colbnies des Indes orientales, ils envahissent aussi

ISS L'AMÉRIQUE HÉRlDIOiNALE.

leurs possessions d'Amérique. Le 7 mars 1624, une flotte hollandaise parut sur la barre de San Salvador. Le gouverneur général, don Diego de Mendoza tente une trop inutile résistance : Frappés d'une panique inexplicable, les défenseurs de la ville l'abandonnent honteusement ; les Hollandais sont bientôt maîtres de San Salvador. Les Portugais ne tardèrent point, du reste, à venger la honte de cette défaite. Dans la colonie et dans la métropole, ce fut partout comme un élan généreux de patriotisme, et la capitale du Brésil retomba promptement au pouvoir de ses maîtres ; cette campagne, commencée sous de si heureux auspices par les Hollandais, se termina pour eux par une déroule complète. Mais l'obstination, qui est comme le trait distinctif du caractère de ce peuple, ne leur permettait pas de renoncer si facilement à leurs desseins et à leurs espérances. Ils font de nouveaux préparatifs, plus considérables encore que les premiers, reparaissent dans les mers du Brésil, promènent partout la dévastation et la terreur, débarquent sur ses côtes, s'emparent des forts de San George et de San Francisco, prennent Olinda et Fernambuco, et fmissent par élever sur le territoire ennemi un fort auquel, en honneur de leur prince, ils donnent le nom de fort d'Orange. Rien ne ralentit leur ardeur, et, après avoir brûlé Olinda, ils attaquent Paraïba, Rio-Grande et le port de Nazareth. Les Portugais font partout des prodiges de valeur ; ils résistent avec un courage et une énergie dignes d'un meilleur sort ; mais la fortune est contre eux, et ils perdent successivement leurs plus fortes citadelles et leure plus belles provinces. La cour d'Espagne est en proie aux plus vives alarmes ; elle donne l'ordre d'équiper une nouvelle flotte, et elle envoie au Brésil, avec des renforts, un capitaine connu par son audace, don Louis de Roxas, dont les témérités sont bientôt châtiées, car il est vaincu et tué par le général hollandais Artisjoski. C'en était fait ce jour-là de l'armée portugaise, sans le

courage et le dévouement du chef brésilien Cameram, qui sauva ses débris. Le comte Bagnuolo, qui succéda dans le commandement des troupes royales à don Louis de Roxas, modifia sensiblement le caractère de la lutte entre les deux armées : elle devint une véritable guerre de partisans, avec ses embuscades, ses pillages, ses massacres, ses dévastations de toutes sortes. Les Hollandais, presque toujours vainqueurs, ne faisaient cependant que des progrès bien lents dans cette possession utile du pays qui était le but réel de leurs efforts : entre eux et ce but ils vovaient se dresser incessamment de nouveaux obstacles. Mais ils voulaient arriver, et pour arriver rien ne leur coûtait. La mère-patrie leur envoyait incessamment de nouveaux renforts. Maurice de Nassau, cousin du prince d'Orange, deuxième stathouder, fut mis à la tête d'une nouvelle expédition pour le succès de laquelle on n'avait rien négligé.

Le prince de Nassau mit à la voile le 25 octobre 1636, et aborda au Brésil un an après la mort de Louis de Roxas.

Maurice, dans ces circonstances, fil preuve d'une habileté remarquable, et comme général et comme administrateur ; après avoir réorganisé les diverses branches du service, il se mit à la tête des troupes, marcha contre Bagnuolo et lui infligea une sanglante défaite, à la suite d'une bataille dans laquelle il est juste de reconnaître que chacun fit des prodiges de valeur, et où les naturels du pays se battirent en héros pour la défense de leurs maîtres. La prise de Porto-Calvo par les Hollandais fut la première conséquence de cette victoire. Décidé à frapper un grand coup, le prince de Nassau se mit avec toutes ses forces à la poursuite de l'armée vaincue. Bagnuolo franchit le San Francisco et se retira à Seregipe, chef-lieu de la capitainerie de ce nom. Maurice ne crut point devoir passer le fleuve à sa suite. Le San Francisco allait servir de ligne naturelle et de frontière à sa

m L^AMÉRIQDB MÉRIDIONALE.

conquête. La ville qui porte le même nom, et que parfois aussi on appelle leRoc^ domine son cours, dont la navigation est assez difficile. On prétendait que ce beau fleuve prenait sa source dans une région aussi riche que ce fantastique El Dorado, dont tout le monde parlait, mais que personne n'avait jamais vu, non loin de la ville imaginaire de Monauhach, dont les habitants étaient couverts d'ornements d'or. Le gouvernement portugais lui-même avait organisé des expéditions pour le découvrir. Maurice était un esprit trop sage et trop positif pour s'attacher à la poursuite impossible de ces chimères. Au lieu de rechercher Monauhach, il se contenta de bâtir sur le San Francisco un fort auquel il donna son nom ; puis il remonta le fleuve jusqu'à une hauteur de cinquante lieues, pour reconnaître l'admirable pays que lui avait donné la victoire. La saison des pluies, en rendant toutes les expéditions militaires impossibles désormais, permit à Maurice de s'occuper des réformes intérieures, qui n'étaient que trop nécessaires. Il s'occupa aussi, mais sans grand succès, de la recherche de ces mines d'or et d'argent qui ont eu de tout temps le privilège d'exciter la convoitise de tous les maîtres du nouveau monde. Pendant que les Hollandais, contenus à grand'peine par Maurice de Nassau, continuaient de ravager le pays conquis, Bagnuolo, qui ne songeait plus à tenter le sort des armes, se retira sur Bahia pour défendre au moins la capitale du Brésil. Le prince de Nassau, de son côté, se préparait à l'attaquer. Il parut bientôt à l'entrée de la baie de San Salvador, avec une flotte de cent quarante vaisseaux et près de huit mille hommes de troupes de débarquement. Il mit ces homme à terre, sans que l'on eût le temps de s'opposer à ce premier mouvement, et le lendemain il s'avança vers la ville, défendue par une garnison de quinze cents Portugais, sans compter un millier de soldats venus deFernambuco. Ces troupes, divisées entre elles, étaient toujours prêtes à se révolter contre leurs chefs. Quatre forts ex-

LE BRÉSIL. i25

térieurs, attaqués par les Hollandais, se rendirent sans essayer de résistance. Mais tandis que les habitants de la ville, gardant leurs communications avec la campagne, vivaient dans une sorte d'abondance, les assiégants souffraient de privations de toutes sortes. Un terrible assaut fut repoussé avec des pertes cruelles pour les Hollandais. Ils furent enfin obligés de lever le siège et de reprendre la mer. Un succès de Maurice devant San Salvador faisait du Brésil une colonie hollandaise. Son échec arrêta ses compatriotes au milieu même de leur conquête.

Cependant les Anglais, qui n'avaient perdu le souvenir ni de leurs tentatives, ni de leurs victoires au Brésil, et qui déjà avaient l'œil ouvert sur tous les points du globe où ils avaient quelques chances d'établir leur domination, tentèrent de nouveau la fortune des armes sur la côte brésilienne. Ils furent repoussés par Raymond de Norenho. Celui-ci, enflé de son succès, se nomma de son chef, et sans attendre l'investiture delà métropole, gouverneur de la province de Maranhan. 11 voulut du moins justifier cette usurpation du pouvoir par l'usage qu'il saurait en faire. Il résolut de signaler son administration par un grand acte, en ouvrant enfin à ses compatriotes cette navigation de l'Amazone, entreprise tant de fois essayée, mais toujours dans laquelle on échouait. Il donna donc à Pedro Texeira l'ordre formel de remonter le fleuve, fameux entre tous, qui traverse de l'ouest à l'est tout le continent de l'Amérique méridionale, et arrose plus de contrées que le Nil, l'Euphrate et le Gange, parcourant d'immenses régions, où se rassemblent tous les trésors de la création, recevant le tribut des eaux d'une innombrable quantité de canaux et de rivières, désaltérant cent races d'hommes, et offrant aux regards étonnés et ravis des navigateurs des sites d'une grandeur et d'une beauté incomparables.

Les sources de l'Amazone avaient été découvertes en 1540 par Gonsale Pizarre, quarante ans après que Jannez Pinçon eut

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aperçu son embouchure, et que Cabrai eut pris possession du Brésil. Orellana, le lieutenant de Pizarre, entreprit sur ce fleuve une navigation dont le récit un peu fantaisiste était plutôt fait pour exciter la curiosité que pour la satisfaire. D'autres tentatives avortées laissaient toujours désirer un voyage d'exploration véritablement sérieux. Texeira partit de Bélem, le 28 octobre 1637, à la tète d'une flottille de quarante-cinq canots de diverses grandeurs, portant, outre le matériel nécessaire à une pareille expédition, soixante-dix soldats péruviens et douze cenls indigènes, également capables de manier les armes et l'aviron. Avec les femmes et les esclaves, le chiffre total du personnel s'élevait à deux mille personnes. La navigation fut lente et pénible, et de nombreuses désertions en signalèrent les premiers temps. Enfin on arriva au confluent de l'Amazone et du Paganino, où l'on trouva les restes d'un fort espagnol. Là, Texeira fit mettre tout son monde à terre, le 3 juillet, après huit mois de navigation. Les naturels du pays, qui les accueillirent assez favorablement, se distinguaient surtout p^r leurs longues chevelures. Texeira laissa sur le bord du fleuve le gros de sa troupe, et, avec quelques canots et une poignée d'hommes sûrs, il s'avança vei's l'ouest, jusqu'à quatre-vingts lieues de Quito. Là le fleuve cessait d'être navigable : il fallut continuer le voyage par terre, à travers une contrée âpre et montagneuse. Il arriva enfin à Quito, dont le clergé, les fonctionnaires publics et la population tout entière, vinrent processionnellement au-devant de lui, comme on eût fait au-devant d'un triomphateur. Il envoya aussitôt au comte de Chinchon la relation exacte de son voyage, et la carte du grand fleuve si heureusement exploré par lui.

Texeira, après un séjour comblé d'honneurs à Quito, s'embarqua de nouveau sur l'Amazone, pour retourner à son point de départ. Son camp avait été attaqué par les Indiens chevelus. Le chef de l'expédition ne se contenta point de les châtier de cette

agression injuste, il fil plus : il s'empara de leur pays au nom de son souverain. Il étudia, au retour, les diverses populations qui habitent les rives du fleuve, et découvrit la communication de rAmasK>ne avec TOrénoque et le Rio-Negro ; il aborda ensuite à la grande île. des Tupinambas, où celte tribu s'était réfugiée après avoir été contrainte de céder aux Portugais la portion du Brésil qu'elle habitait d'abord. Les Tupinambas confirmèrent aux Portugais l'existence de femmes guerrières, pareilles à celles dont il est parlé dans l'antiquité classique, et qui ont valu au fleuve américain le nom sous lequel nous le connaissQns encore aujourd'hui. Voici, du reste, les renseignements recueillis à ce sujet par un père jésuite, de la bouche même d'un. des chefs des Tupinambas. Nous ne voulons rien changer à la naïveté de son récit.

«Trente-six lieues au-dessous du dernier de nos établissements, se trouve, du côté du nord, une rivière nommée Ganarès, ainsi appelée de la tribu qui habite ses bords. Derrière les Ganarès, et en remontant la rivière, on trouve les Àpantos, ensuite les Taguans, puis les Guacaras. G'est avec ces derniers que les Amazones trafiquent, et qu'elles ont les communications sans, lesquelles leur race se serait déjà éteinte. Elles habitent de hautes montagnes, parmi lesquelles s'élève celle qu'on nomme Yacamiaba, toujours battue par les vents et les tempêtes, qui la frappent de stérilité. Les femmes guerrières se maintiennent sans le secours des hommes sur ces montagnes escarpées, particulièrement sur la Yacamiaba. Elles règlent elles-mêmes le temps auquel les Guacaras doivent les visiter. Elles les attendent alors l'arc et la flèche à la main, de peur de surprise; mais, à peine se sont-elles assurées de leurs intentions, qu'elles courent en foule aux canots des Guacaras. Là chacune d'elles saisit un hamac, puis va le suspendre dans sa cabane, et se livre ensuite au Guacaras auquel appartient le hamac. Après quelques

ns L'ÂMEKIQUE MERIDIONALE.

jours de cohabitation, ces hôtes passagers retournent dans leur pays, et tous les ans, à la même époque, le voyage se renouvelle. Les filles qui naissent de ce commerce sont nourries par leurs mères, qui les instruisent surtout au travail et au maniement des armes. On ignore ce qu'elles font des mâles. Selon quelques témoignages, elles les donnent aux pères ; d'autres croient, ce qui est plus probable, qu'elles les tuent au moment de leur naissance. »

D'après la relation authentique et fidèle du voyage de Texeira, écrite par lui-même, il rencontra sur les bords du grand fleuve cent cinquante nations différentes, ayant des traits de mœurs et d'organisation à la fois physique et morale très-nettement distincts, et autant d'idiomes particuliers ; il est inutile d'ajouter que ces peuplades étaient presque toujours en guerre les unes contre les autres ; la plupart s'enfuyaient à l'approche des Européens : elles ne les attaquaient jamais. Toutes étaient idolâtres et adoraient des fétiches; d'ailleurs industrieuses, elles tiraient un excellent parti des richesses naturelles au milieu desquelles la Providence les avait placées.

Pendant que les Portugais s'occupaient de cette expédition, plus scientifique que guerrière, les Hollandais se contentaient de consolider leur conquête. Maurice de Nassau rendit la liberté du commerce aux provinces soumises par lui ; mais ses demandes de renfort indisposèrent les marchands d'Amsterdam. La cour d'Espagne, que n'arrêtaient point ces motifs d'économie, envoya contre lui une flotte nombreuse dont il pan'int à braver les efforts.

La situation du Brésil portugais était déplorable, lorsque Lisbonne vit éclater la révolution qui plaça la maison de Bragance sur le trône de Portugal, son légitime héritage. Issu des anciens rois du pays et doué des qualités personnelles les plus heureuses, le duc de Bragance réunit bientôt, et vit reposer sur sa tète, tous

les vœux et toutes les espérances de sa nation. On peut dire que la révolution était déjà faite dans les esprits lorsqu'elle éclata sur la place publique. La domination espagnole tomba sous la haine qu'elle avait si justement excitée. Trois hommes, Pinto Ribeiro, secrétaire du duc de Bragance, l'archevêque de Lisbonne, et dom Miguel d'Almeida n'eurent qu'à se montrer pour entraîner toute la population à leur suite. Le sang de Vasconcellos, créature d'Olivarès, ministre du roi d'Espagne, scella cette révolution heureuse, qui fut sanctionnée par la nation tout entière. Les possessions de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Asie suivirent cet exemple. Le Brésil, qui avait eu tant à souffrir de l'administration espagnole, se distingua par son adhésion la plus franche et la plus formelle. Les trois provinces de Bahia, de Rio4aneiro et de Maranhan étaient, du reste, les seules sur lesquelles ne s'appesantissait par le joug hollandais. Le marquis de Montalvan, vice-roi du Brésil portugais, fit connaître diplomatiquement à Maurice de Nassau la révolution qui venait de modifier si profondément les destinées de son pays. Maurice lui répondit par des félicitations courtoises, et ordonna lui-même des réjouissances publiques. Des négociations furent aussitôt entamées par le cabinet de Lisbonne avec le gouvernement hollandais, pour obtenir l'évacuation du Brésil et la restitution de tant de magnifiques conquêtes : c'était beaucoup demander. Tout ce que l'on put obtenir, ce fut une trêve de dix ans, avec le statu que. Une clause de cette trêve portait qu'elle ne serait publiée au Brésil qu'un an plus tard. Maurice de Nassau reçut des instructions secrètes lui enjoignant de profiter de ce délai pour hâter ses dispositions. Il commença par obtenir du gouverneur de Bahia qui avait succédé au marquis de Montalvan, l'évacuation des montagnes de Fernambuco ; lui-même se jeta sur la province de Sérégite, et s'empara par trahison de San Christoval, sa capitale et le siège de son gouvernement.

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Eu inème temps, le capitaine de ses gardes, Jean de Cornelissen, entreprenait une expédition contre l'ile de Maranhan ; Bento Miguel Parenthès, qui commandait à Saint-Louis, le laissa débarquer sous les plus fallacieux prétextes, et Cornelissen s'empara de la place à l'aide d'une perfidie sans exemple. Le roi de Portugal s'indigna de ces infractions à la trêve conclue ; mais il se sentait trop faible encore pour en tirer vengeance. Les instructions qu'il donna au nouveau gouverneur du Brésil, Antonio Telles Silva, lui recommandaient surtout le maintien de la paix. La Hollande poussa la mauvaise foi jusqu'à refuser la restitution des conquêtes postérieures à la trêve, que Maurice de Nassau prétendit n'avoir pas connue. Cette trêve, si mal observée, fut enfin proclamée au Brésil, et, à partir de ce moment, Maurice de Nassau ne s'occupa plus que des travaux de la paix, des institutions civiles, et du développement industriel et commercial de la colonie. Tout cela ne permettait guère à la cour de Lisbonne d'espérer cette évacuation du Brésil qu'elle avait tant souhaitée. Maurice excitait même la Hollande à profiter des embarras que sa lutte avec l'Espagne suscitait au Portugal pourle chasser complètement de l'Amérique, et s'emparer du Brésil entier. Le prince d'Orange entrait dans ses idées. Mais les états généraux de la Hollande, assez ombrageux, en leur qualité de républicains^ jaloux d'ailleurs de l'influence croissante de la famille du stathouder, résolurent de l'affaiblir peu à peu. Par dès tracasseries mesquines, mais incessantes, ils abreuvèrent de dégoûts l'àme hautaine et fière de celui à qui l'on devait la conquête du Brésil. Maurice résigna le pouvoir, qu'il avait exercé pendant huit ans avec autant de talent que de succès, et il mit à la voile pour Amsterdam le 22 mai 1643, laissant aux membres du conseil colonial le pouvoir dont il se défaisait. Son rappel ou, pour parler plus justement, sa disgrâce, fut le commencement de cette décadence des Hollandais au Brésil, qui devait bientôt aboutir à

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sa perte totale. Tout ce qui, dans la colonie, avait un cœur portugais brûlait du désir de chasser ces étrangers oppresseurs et avides. Un homme qui avait servi avec distinction dans les dernières guerres, Jean-Fernandez Viéra, se mit à la tête du parti national de l'indépendance. Il dévoua son intelligence, sa fortune et son courage à ce noble but. Le gouverneur général Telles da Silva favorisait secrètement l'entreprise. Les habitants du Maranhan, qui avaient été asservis au mépris de la trêve, se soulevèrent les premiers. Leur exemple fut imité ; la révolte prit comme une traînée de poudre. La conjuration, tramée longtemps dans l'ombre, éclata enfin au grand jour, et Viéra, reconnu pour chef par les insurgés de toute la province.de Fernambuco, déclara la guerre aux Hollandais, qui répondirent par un vain décret de proscription : des deux parts on entra bientôt en campagne. Viéra fut vainqueur dans le premier engagement. Le gouvernement hollandais envoya une députation au représentant du Portugal à Bahia, gouverneur général du Brésil, pour le prier d'interposer json autorité. Celui-ci ne fil que des réponses évasives et ne s'engagea en aucune façon à réprimer un mouvement patriotique et libéral. Non content de cette apparente neutralité. Telles da SUva fit secrètement passer aux insurgés des secours d'hommes, d'armes etd'argent ; cependant, tout en agissant ainsi, il essayait de se poser en pacificateur, de manière à ne point compromettre son gouvernement. Bientôt des corps de troupes royales débarquèrent ostensiblement dans la province de FernambucO) sous le prétexte assez spécieux de maintenir le bon ordre que les Hollandais étaient trop faibles pour faire suffisamment respecter ; mais le commandant de ces troupes était un ami particulier de Viéra: il feignit d'avoir la main forcée par ses hommes et il passa aux révoltés. A partir de ce moment, ce fut un entraînement général, irrésistible : les Hollandais durent prévoirie sort qui les attendait, et l'on peut dire que s'ils conli*

nuèrentia lutte, ils ne combattirent plusquepour Thonneur du drapeau. Leurs vaisseaux obtinrent encore quelques avantages partiels, mais leurs troupes de terre éprouvèrent successivement les plus tristes revers. La trahison du major Hoogsdrate leur enleva le fort de Nazareth, qui fut pris sans coup férir. Toutes leurs possessions se soulevaient les unes après les autres. Ce fut le Paraîba d'abord, puis Porto-Calvo, puis Rio San Francisco. La cour de Lisbonne éprouva à cet instant décisif un mouvement de doute et de frayeur ; craignant de voir la Hollande se joindre à l'Espagne pour l'accabler en Europe, elle fit porter àViéra Tordre de s'arrêter au milieu même de ses succès. Mais Viéra, plus jaloux de l'honneur de.son roi que son roi lui-même, tout en protestant de son respect, lui refusa son obéissance et jura, à la face du ciel, de ne déposer les armes que quand il aurait chassé l'étranger du Brésil. Tant de courage et une si généreuse résolution devaient obtenir enfin leur récompense : après des luttes héroïques, dans lesquelles, des deux parts, on fit éclater une valeur et une résolution à toute épreuve, la fortune, qui tient en main la suprême décision des affaires humaines, se prononça en faveur des Portugais. Les Hollandais, vaincus sur terre et sur mer, furent obligés d'accepter une capitulation et de renoncer à toutes leurs possessions du Brésil, qui firent aussitôt retour au Portugal. L'orgueil de la Hollande, il est assez inutile de le dire, reçut de cet échec une blessure cruelle ; mais son gouvernement comprit que ce n'était pas l'heure de tenter une revanche, et la paix de 1 660 termina entre les deux nations une lutte que le Portugal n'avait point commencée, mais qu'il avait recueillie comme un triste héritage de l'usurpation de l'Espagne. L'heureuse régence de Louise deGusman, et celle de dom Pedro, frère de l'indigne Alphonse VI, ouvrirent au Brésil une ère de paix et de prospérité, qui lui permit de développer largement son industrie et d'étendre son commerce.

Au commencement du dix-septième siècle, le Brésil portugais n'était, à vrai dire, qu'un immense littoral, parsemé de villes maritimes et d'établissements particuliers, d'une importance plus ou moins grande. Il avait beaucoup souffert de tant de luttes. Il s'agissait maintenant de cicatriser les blessures saignantes de la guerre, de réorganiser la colonie comme le régent lui-même réorganisait la métropole, et de tourner vers l'intérieur cette ardeur de découvertes qui ne s'était d'abord exercée que sur le littoral. La province de Fernambuco venait de sortir de ses ruines ; Bahia ei le Maranhan avaient été remis sur un pied de défense respectable ; Rio-Janeiro, qui avait été presque entièrement préservé du fléau de la guerre, était florissant. Chaque année, dans son havre magnifique, on voyait se former des flottilles marchandes, qui portaient à l'Europe les productions du Brésil, et qui rapportaient au Brésil les merveilles de l'industrie européenne. Les capitaineries secondaires elle-mêmes se développaient et s'amélioraient de jour en jour. Un seul district semblait échapper encore à cette bienfaisante influence. C'était le district de Saint-Paul dePiraliningua, le plus voisin des possessions espagnoles du Paraguay. Sa population, née du mélange de la race indigène et de la lie européenne transportée au Brésil, était tout à la fois perverse et belliqueuse. Sa ressemblance avec certains habitants de l'Egypte moderne avait fait donner aux Paulistes le nom de Mamelucks du Brésil. Enrichis par le commerce des esclaves, ils avaient opposé une résistance singulièrement énergique à la civilisation pacifique et

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chrétienne introduite au Brésil par les jésuites portugais , ils no nourrissaient pas une haine moins implacable contre les jésuites espagnols, véritables créateurs des réductions du Paraguay. La conversion des Indiens était pour eux une cause de ruine, parce qu'elle apportait un obstacle à la traite. Franchissant leurs frontières, ils allaient enlever les néophytes des jésuites, et les vendaient comme un vil bétail. La cour de Rome lança contre eux un'bref qui, au lieu de les ramener au respect et à Tobéissance, les précipita dans le schisme et dans la révolte. Loin de se soumettre, ils se séparèrent violemment de l'Église, et, dressant autel contre autel, ils instituèrent des prêtres, des évêques, nommèrent un pape, inventèrent des Écritures saintes, et gagnèrent à cette secte singulière un certain nombre de sauvages. Indépendants au point de vue religieux, ils voulurent conquérir aussi leur indépendance politique. La triple rivalité des Portugais, des Hollandais et des Espagnols ne pouvait que favoriser ces audacieux desseins. Quand ils eurent à peu près ruiné les Inductions des jésuites, ils se jetèrent sur les villes espagnoles du Paraguay, Ciudad-Réal et Villa-Rica, pénétrèrent jusqu'au Pérou, el se mirent en possession des mines d'or du Guayaba et dcMallofirosso. Ils n'avaient pas besoin d'entreprendre un si long voyage. A vingt-quatre milles de leur capitale ils rencontrèrent la montagne d'Yaragua, au milieu d'un pays montagneux, semé de rocs de granit primitif, perçant un sol rougeàtre, ferrugineux. Il y avait là de l'or en abondance. Il n'y en avait point, du reste, seulement dans la montagne : les ruisseaux en roulaient dans leurs ondes. Une découverte aussi précieuse que celle-là ne parvint pas à satisfaire leur insatiable avidité, et ils cherchèrent encore. Avant même d'avoir épuisé le précieux Hlon qui leur était ainsi livré par la fortune amie, ils tentèrent de nouvelles explorations. S'associant des aventuriers de toutes nations, décidés comme eux à braver tous les périls pour arriver

à leur but, ils se réunirent en caravanes et se dirigèrent au nord' vers le territoire montagneux qui forme aujourdhui le district de Sabara. Il leur fallut parcourir un espace de plus de cent lieues, au milieu de périls de toutes sortes, avant d'arriver aux montagnes contenant les mines d'or, dont ils prirent possession en 1690. Ils y fondèrent la ville de Sabara et envoyèrent le résultat de leur première recherche à Saint-Paul, qui devint ainsi le centre du commerce du métal précieux.

D'autres aventuriers, appartenant également aux Paulistes, tentèrent des excursions au nord de Saint-Paul et à l'ouest de Rio-Janeiro, dans l'immense chaîne de montagnes dont les sources aurifères promettaient d'abondantes richesses. I^ peuplade féroce des Botocodeis leur en disputa l'entrée et leur rendit. son exploitation aussi difficile que périlleuse. Enfin, après avoir parcouru cent lieues de pays, au milieu des embûches secrètes et des attaques à main armée, ils arrivèrent à la montagne connue aujourd'hui sous le nom de Villa-Rica. Les fouilles les plus légères et les plus superficielles leur firent rencontrer l'or avec une telle abondance que l'on pouvait dire, sans être accusé d'une métaphore trop hyperbolique, que la montagne tout entière n'était qu'un monceau du métal précieux. La nouvelle en arriva promptement à Saint-Paul, puis à Rio-Janeiro, et bientôt les premiers explorateursvirentaffluer de tous pays des aventuriers jaloux de prendre leur part du trésor. L'avidité des uns et des autres ne leur permit point de vivre longtemps en paix : leurs prétentions jalouses dégénérèrent bientôt en rivalités sanglantes. Pour la première fois depuis qu'ils s'étaient constitués en corps de nation, les Paulistes eurent le dessous, et ils en appelèrent à l'autorité de dom Pedro, le régent de Portugal. Ce prince envoya sur les lieux Antonio d'Albuquerque, avec le titre de gouverneur du district des mines, et une autorité à peu près discrétionnaire. Disposant d'une force armée considérable, Albu-

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querque imposa la paix aux deux partis ; puis il dressa un code des mines, en vertu duquel tous les chercheurs d'or étaient tenus de remettre le résultat de leurs fouilles aux officiers de la couronne. Ceux-ci prélevaient un cinquième du dépôt, faisaient fondre le reste en lingots, et le rendaient au propriétaire, marqué à son titre juste.

Le gouverneur du district des mines fonda en même temps une ville qu'il appela d'un nom bien mérité, la Ville riche^ Villa- Rica, Villa-Rica fut bientôt en relations commerciales très-assidues avec Rio-Janeiro, et devint un centre de spéculation ù gros intérêts, comme peut l'être aujourd'hui San-Francisco dans la Californie.

Après tant de luttes, tant de guerres, tant de désastres, tant d'épreuves vaillamment supportées, le Portugal retirait enfin tous les fruits de sa conquête : il exploitait le sol et le sous-sol, le fonds et le tréfonds. Une catastrophe imprévue interrompit le cours un moment paisible de sa jouissance.

On sait ce que coûta jadis à la France le mot historique de Louis XIV : Il n'y a plus de Pyrénées! La guerre connue sous le nom de guerre de succession embrasa l'Europe, et les brandons de l'incendie, que l'Océan n'éteignit point, brûlèrent jusqu'au nouveau monde. Quand le fils d'Anne d'Autriche eut assis le duc d'Anjou sur le trône de Charles-Quint, il suscita contre lui la crainte jalouse de l'Angleterre, en même temps que l'indignation de la maison d'Autriche. La Hollande humiliée ne demanda pas mieux que de profiter de l'occasion de tenter une revanche.

LE BRÉSIL. i57

C'était la révolte des marais du Pays-Bas contre le roi-soleil. La France n'avait en ce moment d'autre allié que le Portugal. Bien^ tôt dom Pedro, son souverain, reconnu roi après la mort de son frère Alphonse VI, alarmé de la puissance de Louis XIV, qui pourtant ne le menaçait pas, cédant d'ailleurs à l'influence de l'Angleterre, de notre allié devint notre ennemi, et pénétra, les les armes à la main, jusqu'au cœur de l'Espagne. Jean V, son fils, suivit la même politique. Cette conduite excita en France une émulation de colère, pour ainsi parler, qui gagna toutes les classes. Il y a des époques de sa vie où la France est un soldat. Nos marins, jaloux de venger la nation d'une injure déloyale, armèrent en course, et firent de riches captures sur le commerce portugais. Un officier de la marine royale, le capitaine Duclerc, mit à la voile avec cinq vaisseaux et mille soldats, pour tenter un coup de main contre Bio-Janeiro. Mais au lieu de prendre, il fut pris. Lui et presque tous ses hommes périrent dans l'expédition. On parla de barbaries odieuses et d'infâmes traitements infligés à nos soldats. Dans tous les ports de l'ouest ce fut une indignation générale: on ne songeait plus qu'à des revanches terribles. Duguay-Trouin conçut le projet et combina le plan d'une nouvelle expédition contre Bio-Janeiro. Ce ne fut point seulement les simples particuliers qu'il attira dans l'entreprise ; il parvînt à y intéresser le roi lui-même, et en obtint quelques vaisseaux et quatre mille hommes de troupe. Mais le Portugal, mis sur ses gardes par l'entreprise du capitaine Duclerc, avait envoyé des renforts à Bio-Janeiro, et ordonné au gouverneur dom Francisco de Castro de parer aux éventualités d'une attaque.

Le 12 septembre! 711, Duguay-Trouin se présentait à l'entrée de la rade de Bio-Janeiro ; des dépêches de Lisbonne l'avaient précédé, et on était préparé à le recevoir. Cependant l'habileté et l'audace du commandant, l'intrépidité et le courage à toute

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épreuve des hommes qu'il commandait, triomphèrent de tous les obstacles. La ville, abandonnée par ses défenseurs, se racheta et rendit ce qui restait encore des prisonniers français retenu» au Brésil après la défaite de Duclerc.

La paix d'Utrecht, qui ramena le calme et la paix en Europe, vit aussi la réconciliation du Portugal et de la France. Par le traité du H avril 1713 entre ces deux États, la France renonçait à ses prétentions sur la propriété des terres situées entre le fleuve des Amazones et la rivière de Jacpac. Elle reconnaissait au Portugal la souveraineté absolue des deux rives du grand fleuve, et interdisait le commerce entre les habitants français de Cayenne et les Portugais habitant les rives de l'Amazone. L'Angleterre se portait garante du traité, et inféodait le Portugal à son influence, ennemie de la nôtre en Amérique comme en Europe.

Si cette paix garantissait à l'extérieur la sécurité du Brésil, elle ne le préservait point des dissensions intestines. Les Paulistes de Villa-Rica furent bien maintenus par la forte main d'Albuquerque; mais ceux qui exploitaient les mines de Savora tuèrent le gouverneur portugais qu'on leur avait envoyé, et il ne fallut rien moins pour les soumettre que l'intervention armée de Francisco de Castro.

D'autres découvertes de mines amenèrent la fondation de deux villes nouvelles, Mariana et Cuyaba. Un peu plus tard furent découvertes les mines aussi très-riches de Govaz. C'est dans la période de vingt années qui s'étend entre 1730 et 1730 que les mines d'or du Brésil s'élevèrent à leur plus haut point de prospérité. Un simple détail fera juger de leur importance : pour le cinquième seul, qui lui (tait attribué dans la découverte, la couronne recevait une valeur de vingt-cinq millions par an.

Mais l'influence anglaise, que nous signalions tout à l'heure, s'appesantit de plus en plus sur la métropole portugaise et sur

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sa colonie. Le commerce tout entier devint sa proie; ce fut dans ses mainsque passa le produit des mines. Nile Brésil ni le Portugal ne surent conserver leurs arts ni leur industrie : ils ne furent plus, à vrai dire, que des provinces bonnes tout au plus à consommer les produits de la fabrique anglaise.

Un grand ministre, le comte de Pombal, auquel on peut reprocher d'avoir asservi son maître et tyrannisé la noblesse, mais qui eut du moins le sentiment national élevé et fier, fit d'heureux efforts pour secouer le joug étranger. Il y parvint momentanément. H releva le Brésil et lui donna pour gouverneur son propre frère, en même temps qu'il transportait le gouvernement du pays de San Salvador à Rio-Janeiro. Un traité conclu avec l'Espagne avait amené l'échange de la colonie du Saint- Sacrement, cédée par la cour de Lisbonne, contre une portion du Paraguay, cédée par la cour de Madrid. Mais le Paraguay, sous l'influence des jésuites, refusa de ratifier l'échange qui disposait ainsi de lui, et ce fait motiva le décret d'expulsion des pères de cette partie du monde qu'ils avaient civilisée au péril de leur vie et au prix de leur sang. Du reste, les diverses mesures prises par le premier ministre pour relever le Brésil accrurent sa prospérité.

Une seule race, à l'intérieur, se montrait encore redoutable aux colons. C'était la peuplade d'Ouctacaza, ennemie implacable jusque-là des Européens, de leurs mœurs et de leur civilisation. Le gouverneur que Pombal mit en rapport avec eux parvint à les gagner par la douceur, les bons traitements et la générosité. A partir de ce moment, on peut dire qu'il n'y eut plus dans tout le Brésil une tribu qui n'eût reconnu la suprématie du Portugal — ce qui ne veut point dire que de fréquentes révoltes ne rendissent nécessaire Tinterveution de la force; mais enfin le principe de la souveraineté avait été admis partout.

UO L*AMËRIOUE MËRIDIONALE.

De nouvelles difficultés allaient surgir du côté de TËspagne pour des questions de délimitation. Une expédition considérable appuya les prétentions du cabinet de Madrid, et ses premières opérations furent couronnées de succès. I^a mort du roi de Portugal, en amenant la chute du premier ministre, son favori, rendit la paix plus facile. Il faut d'ailleurs reconnaître que le traité déOnitif de Saint-Ildefonse, conclu en 1778, donnait au Brésil une étendue immense. Une de ses frontières partait du 54** 30' au sud à la pointe de Castillos, conduisant sa ligne de démarcation à travers le lacMeurin jusqu'aux hautes terres, s'étendait vers la Paraïba, suivait le cours de cette rivière jusqu'à l'Uruguay, remontait ce fleuve pendant quelques lieues, se prolongeait jusqu'à la rivière de laPlala, et, par elle, atteignait le lac Xarayès, et allait jusqu'à l'embouchure du fleuve Suari. Au nord, par delà le fleuve des Amazones, dontles deux rives appartenaient ainsi au Portugal, la frontière partait do l'embouchure de l'Iaca, touchait le Supara, et filait jusqu'aux montagnes qui versent leurs eaux dans la Guyane hollandaise. Le Portugal, de son côté, cédait la colonie du Saint-Sacrement.

Ce fut sous le règne de Marie P que le Portugal commença l'exploitation régulière des mines de diamants, une des plus précieuses sources de ses revenus. On attaqua la chaîne de montagnes de Cerro do Frio. Les premiers diamants furent trouvés dans le lit des rivières, et on les prit pour de simples pierres cristallisées ; mais, quand on en connut mieux la valeur, on les rechercha avec une activité singulière. On en trouva beaucoup dans la croûte môme de la montagne. Le diamant est entouré d'une enveloppe de terre fernigineuse ; parfois il se trouve mêlé à de petits cailloux, unis à lui de manière à former un tout compacte. C'est dans le Cerro do Frio que l'on rencontre la plus grande masse de diamants; c'est aussi la plus haute montagne de l'Amérique portugaise. Les gisements suivent la direction du

nord au sud. Le fameux établissement de Téjuco, que Ton désigne sous le nom de district du Diamant, mesure seize lieues de long sur huit de large; il est situé à quatre cents kilomètres de Rio-Janeiro, sous un ciel agréable et doux. Le sol est peu fertile; mais la nature peut se reposer quand elle a produit le diamant. La rivière qui arrose ce district porte le nom de Gigitonhonha ; c'est bien le cours d'eau le plus riche du monde. Il roule dans un lit parsemé de diamants ; d'innombrables ruisseaux lui apportent leur tribut. Il occupe la partie inférieure d'une vallée que bordent des montagnes rocailleuses, s'inclinant par une pente fort vive. Un aqueduc d'une lieue de long reçoit, quand il le faut, la rivière détournée et facilite les opérations du lavage, en se distribuant dans les divers ateliers où travaillent les nègres. Il est inutile de dire que ceux à qui l'on confie des matières aussi précieuses sont l'objet de la surveillance la plus attentive. Us dépouillent et décrassent le diamant, et le remettent à l'instant même à l'inspecteur royal, qui le dépose dans une sébile transparente. Le nègre qui trouve un diamant de dix-sept carats et demi recouvre sa liberté, reçoit une gratification en argent et un vêtement neuf. Depuis bientôt quatre-vingts ans que dure l'exploitation du district de Téjuco, le nombre des diamants a sensiblement diminué ; mais les environs promettent de suppléer aux premiers gisements. La petite ville qui porte le même nom que le district reçoit en dépôt tous les diamants provenant des mines de l'intérieur. Chaque mine doit faire tous les mois l'envoi de ses découvertes, et c'est seulement à la fin de l'année qu'un détachement de soldats porte à Rio-Janeiro le résultat collectif de toutes les fouilles.

Le plus gros diamant du monde fut trouvé dans la dernière année du dix-huitième siècle, sur les bords d'une petite rivière appelée il6aé'ta. Trois condamnés politiques, bannis à l'intérieur du Brésil, avec défense de jamais pénétrer dans les villes et

ii'2 L'AMERIQUE HEKID1ÛNALE.

même dans les villages de quelque importance, erraient dans les solitudes désolées du vaste continent. Ne sachant que faire, incapables d'un travail corporel que leur jeunesse n'avait point connu, ils se mirent en tète de rechercher ces métaux précieux, et ces pierres, plus précieuses encore, que Ton trouve parfois à la surface même du sol. Six années d'excursions incessantes et malheureuses les avaient découragés, lorsqu'ils arrivèrent sur les bords de l'Abaëta, un des affluents du fleuve d'Argent (Rio de la Plata) ; son lit, en ce moment, se trouvait presque à sec. Les chercheurs d'or trouvèrent un diamant, un diamant superbe, dont la taille naturelle, si l'on peut parler ainsi, offrait huit faces régulières, et qui pesait près d'une once. Ils le confièrent à un ecclésiastique portugais, qui les accompagna jusqu'à Villa-Rica et les présenta lui-même au gouverneur de la province ; celui-ci leur fit la remise de leur peine et envoya le diamant à Lisbonne. Émerveillé de sa grosseur et de sa beauté, le prince régent, le même qui régna depuis sous le nom de Jean VI, le fit percer par le milieu et le suspendit à son cou ; un chef de tribu sauvage n'aurait pas mieux fait. Le gouvernement envoya bientôt des troupes sur les bords de l'Abaéta et y fit commencer des fouilles; mais le diamant trouvé par nos trois bannis fut un accident dans l'histoire de la minéralogie brésilienne, et aujourd'hui l'Abaëla est abandonnée à l'industrie et à l'avidité des aventuriers qui veulent s'en emparer.

Le district diamantin forme en quelque sorte un État séparé et complètement distinct du reste de l'empire. De même que la nature, en l'entourant de bornes gigantesques et 'en l'environnant de roches inaccessibles, l'a caché longtemps aux premiers explorateurs, ainsi les règlements administratifs l'ont tout d'abord séparé, et le séparent encore des autres provinces. Le directeur des mines, dès qu'il entrait en fonction, recevait un pouvoir tellement absolu, que le gouverneur de la province ne

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pouvait entrer dans le district sans sa permission. Tout homme libre convaincu d'avoir fait la contrebande était déporté pour dix ans sur la cAte d'Afrique ; tout esclave surpris en conversation avec un mineur pouvait être envoyé aux galères.

Le Brésil ne possède pas seulement des mines de diamants, il s'y rencontre aussi d'autres pierres précieuses, des saphirs, des rubis et des émeraudes, puis des chrysolithes, des topazes, des aigues-marines. Toutes ces pierres sont en général d'une eau moins pure et d'un éclat moins vif que celles de l'Orient; leur valeur commerciale est aussi beaucoup moins grande.

La recherche des pierres de couleur n'est pas soumise au régime rigoureux que nous avons vu appliqué aux exploitations du district diamantin. Tout le monde peut les rechercher librement, et l'on en fait un important commerce à Rio-Janeiro.

Situé à l'intérieur du pays, n'ayant point avec les voyageurs européens un contact immédiat et fréquent, le pays des mines a conservé beaucoup plus lidèlement que tout le- reste du Brésil les vieilles mœurs portugaises. C'est là que l'on porte encore le chapeau aux larges ailes, le grand manteau et les hautes guêtres montant jusqu'à mi-cuisse, la selle africaine et l'éperon mauresque. Les femmes elles-mêmes montent à cheval aussi intrépidement que les hommes, et jettent sur leurs cheveux noirs le chapeau de feutre des cavaliers. Souvent, le dimanche, on voit des familles riches se rendant à l'église dans des chars traînés par des attelages de bœufs.

Dom Pedro, époux et oncle de la reine de Portugal, avait eu le litre de roi sans en avoir l'autorité. A sa mort, arrivée en 1786,

sa femme Marie, première du nom, continua de gouverner. Elle vil bientôt mourir son fils aine, l'héritier présomptif de la couronne, jeune prince auquel souriait l'avenir et qui emporta dans la tombe l'amour et l'espérance du Portugal. Son frère, dom Juan de Bragance, devint prince du Brésil, et en même temps prince royal. Dom Juan était animé d'intentions loyales. C'était un esprit religieux, un homme de mœurs aimables et douces; mais les convulsions révolutionnaires qui, en ce moment, bouleversaient l'Europe, exigeaient d'autres qualités chez les princes jaloux de maintenir leur pouvoir. Le Portugal eût voulu rester neutre au milieu de la grande lutte qui divisait la France et l'Angleterre. Les anciens traités et des relations intimes le faisaient pencher vers le cabinet de Saint-James. En 1806, une flotte anglaise parut dans les eaux du Tage. Le Portugal recueillit dans ses ports d'Europe et d'Amérique les vaisseaux de nos eimemis : la neutralité, dans mille circonstances, était ouvertement violée. Napoléon menaça. On lui fit des promesses, et on ne les tint pas. Une armée française d'invasion parut bientôt sur les frontières du Portugal, en même temps que le commodore Sidney Smith bloquait l'embouchure du fleuve royal. L'ambassadeur anglais plaça le régent dans cette alternative de remettre sa flotte à l'Angleterre ou de l'employer au transport de la famille de Bragance dans ses possessions brésiliennes, pour la soustraire à l'influence et peut-être aux armes de la France. Le Portugal était envahi ; le Brésil était intact. Le choix de dom Juan ne pouvait être longtemps douteux. Il se décida pour ce brillant exil, et le 29 novembre, au matin, la flotte portugaise s'éloigna des rives natales, emportant vers le nouveau monde l'espoir et la fortune de la monarchie.

Le 1 9 janvier suivant, on abordait à Bahia, où la famille royale fut reçue avec les démonstrations d'un dévouement poussé jusqu'à l'enthousiasme. Cenendant Bahia n'était qu'une étape dans

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la fuite des princes : c'était Rio-Jândro qu'ils avaient choisi pour capitale provisoire de leur gouvernement. Leur résolution fut déterminée par la situation admirable de cette baie, peutêtre la plus magnifique du monde, par sa sûreté, et la facilité de ses relations avec l'Europe, l'Amérique, l'Afrique, les Indes et les îles de la mer du Sud, C'était en quelque sorte le centre du monde commercial. Dom Juan y reçut le même accueil qu'à Bahia. Un des premiers soins du régent, ce fut d'ouvrir les ports du Brésil au commerce des puissances en paix avec le Portugal; c'est-à-dire à l'Angleterre et aux alliés de l'Angleterre.

Le 1* avril 1808, le prince régent abolit par un autre décret toutes les entraves que l'on avait apportées à l'industrie brésilienne. Il fut libre à chacun d'établir des fabriques et des manufactures : en un mot, au lieu de s'efforcer, comme autrefois, d'asservir le Brésil à la métropole, on essaya, au contraire, de l'affranchir complètement et de le rendre indépendant du reste du monde. Presque en même temps il s'établit une imprimerie à Rio-Janeiro. C'était là un triomphe définitif sur le vieil esprit qui avait animé jusqu'à ce moment les maîtres du Brésil. Ils avaient vu un danger dans la diffusion des lumières, que l'on voulait maintenant largement répandre. Il était temps : le pays était plongé dans une ignorance dont rien ne saurait donner une juste idée. Mais, s'il y avait beaucoup à faire, il faut du moins reconnaître que l'on fit beaucoup. La première presse sei'vit à l'impression d'une gazette. Le Brésil possédait le plus puissant instrument de la civilisation moderne.

L'année suivante vit s'établir des écoles d'anatomie, de chirurgie et de médecine, et, presque en même temps, on fonda un laboratoire de chimie et l'on posa un lazaret sur le promontoire de Boa-Viagem.

Les Brésiliens sortirent promptement de l'espèce de léthargie morale où on les avait tenus de parti pris. Ce fut le commence-

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ment d'une ère nouvelle. Mais l'influence de la cour de Lisbonne ne fut point aussi grande peut-être qu'on serait tenté d'abord de le croire. Il y eut contre elle un courant de sourde opposition et des germes de mésintelligence entre les colons et les hôtes qui venaient de leur arriver de la mère patrie couvèrent sourdement. Cependant, un décret rendu le 15 décembre 1815, en élevant le Brésil de sa position secondaire de province et de colonie à la dignité de royaume, ranima les dispositions bienveillantes des nationaux. On applaudit chaleureusement à cette disposition d'une sage politique, qui réunissait sous une appellation commune les États réunis du Portugal, des Algarves et du Brésil. Presque à la même époque la reine Maria mourut : depuis longtemps déjà son intelligence était morte. Le prince régent prit le titre de roi sous le nom de Jean VI, et posa l'ancien écusson du Portugal et des Algarves sur la sphère armillaire couronnée qui servait de symbole au nouvel empire. Dans le cours de cette même année (1815), le marquis de Marialva, ambassadeur du Portugal en France, organisa une expédition d'artistes, peintres, statuaires, architectes, graveurs, professeurs de mécanique. Ceux-ci allumèrent au Brésil le feu intelligent qui l'anime et l'éclairé encore aujourd'hui.

Cependant, les causes de scissions qui existaient entre les Brésiliens et les Portugais s'étaient plutôt accrues qu'elles n'avaient diminué. Les événements arrivés en Europe rappelèrent le roi à Lisbonne (1821). On put, dès lors, prévoir une révolution. Le Brésil, qui comprenait la nécessité d'un changement politique, résolut de former une chambre représentative. L'assemblée préparatoire des électeurs fut dispersée par la force, et il y eut des scènes de violence déplorable. Bientôt Jean VI renonça, plus ou moins volontairement, à ses droits sur le Brésil, et son fils dom Pedro fut solennellement proclamé empereur constitutionnel. Mais, cette constitution promise, il fallait la donner au Brésil.

Les députés des provinces se réunirent à Rio-Janeiro. L'empereur crut bientôt démêler chez eux des tendances républicaines, et il prononça la dissolution de la chambre. Dom Pedro offrit alors lui-même un projet de constitution, auquel les autorités prêtèrent serment le 25 mars 1824. En voici les principales dispositions.

L'empire du Brésil est l'association politique de tous les citoyens brésiliens ; ils forment une nation libre et indépendante, qui n'admet avec aucune autre de lien d'union ou de fédération qui s'opposerait à son indépendance.

Son gouvernement est monarchique, héréditaire, constitutionnel et représentatif.

La dynastie régnante est celle de dom Pedro, dont le fils est l'empereur actuel, et prend le titre de défenseur perpétuel du Brésil.'

La religion catholique, apostolique et romaine continuera d'être la religion de l'empire ; toutes les autres religions seront permises.

Les pouvoirs politiques, reconnus par la constitution de l'empire du Brésil, sont au nombre de quatre : le pouvoir législatif, le pouvoir modérateur, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire.

Les représentants de la nation brésilienne sont l'empereur et l'assemblée générale ; tous les pouvoirs, dans l'empire du Bré» sil, sont délégués par la nation.

Le pouvoir législatif appartient à une assemblée générale, avec la sanction de l'empereur.

L'assemblée générale se compose de deux chambres : la chambre des députés et la chambre des sénateurs.

Le sénat se compose de membres nommés à vie, et il sera formé par des élections provinciales.

La chambre "des députés est élective et temporaire ; à la

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chambre des députés seule appartient l'initiative : 1"* sur les impôts ; 2* sur le recrutement; 3* sur le choix d'une dynastie nouvelle, en cas d'extinction de l'ancienne.

Les séances de chaque chambre sont publiques, à l'exception des cas où le bien de l'État exige qu'elles soient secrètes.

Aucun sénateur ou député ne peut être arrêté pendant la durée de son mandat.

On ne peut être en même temps membre des deux chambres.

L'exercice de tout emploi, à l'exception de ceux de ministre et de conseiller d'Ëtat, cesse entièrement tant que durent les fonctions de député ou de sénateur.

Les députés touchent, pendant les sessions, une indemnité réglée à la fin de la dernière session de l'assemblée précédente.

L'indemnité des sénateurs est de moitié plus forte que celle des députés.

Les nominations des députés et des sénateurs à l'assemblée générale, et des membres des conseils généraux de province, sont faites par des élections indirectes. La masse des citoyens actifs, dans les assemblées paroissiales, élira les électeurs de province, et ceux-ci les représentants de la nation et des provinces.

Tous ceux qui sont électeurs sont habiles à être députés, excepté ceux qui ne tirent pas de leur bien, de leur commerce et de leurs emplois un revenu net de 4,000,000 de reis.

Le pouvoir modérateur est délégué à l'empereur, dont la personne est inviolable et sacrée ; il l'exerce en convoquant extraordinairement l'assemblée générale, en la prorogeant ou en l'ajournant, en nommant et en destituant à sa volonté les ministres d'État, en cassant la chambre des députés pour en convoquer immédiatement une autre, en graciant les condamnés; en un mot, en faisant tous les actes de la souveraineté.

L'empereur est le chef du pouvoir exécutif, et il exerce ce pouvoir par ses ministres d'État.

Les ministres d'État sont responsables. Ils ont dans leurs attributions l'intérieur, les affaires étrangères, la justice, la marine et les finances. La justice est rendue par un tribunal suprême et des cours impériales, sans compter un assez grand nombre de tribunaux inférieurs. Les procès criminels ressortissentau jury.

L'empire, qui comprend environ six millions d'habitants, desquels il faut déduire deux millions d'esclaves, est divisé en dix* huit provinces, administrées par autant de gouverneurs. L'instruction publique, établie sur de larges bases, s'élève jusqu'aux degrés supérieurs, et, par les académies, distribue toutes les notions de la science et de l'art que nécessite le développement de la civilisation.

A la faveur de cette constitution, qui contient assez^ de principes libéraux et sages, le Brésil goûta quelques mois de tranquillité, et le gouvernement parut se raffermir. ' Des guerres malheureuses avec les gouvernements de Buenos- Ayres et de Montevideo, des tiraillements intérieurs qui, au lieu de diminuer, allaient croissant toujours, engagèrent bientôt l'empereur à transmettre la couronne à son fils et à s'éloigner du pays. C'est le parti que doit prendre un prince sage, du moment où cesse la bonne harmonie entre ses sujets et lui. Ce grand fait eut lieu le 7 avril 1831. Le lendemain, un conseil provisoire de régence était déjà formé, et, le surlendemain, le prince impérial était porté en triomphe dans la cathédrale, et proclamé empereur sous le nom de Pedro II. Le 13 du même mois, un vaisseau anglais et un vaisseau français s'éloignaient des côtes du Brésil, amenant à Cherbourg celui qui avait été don Pedro I", et la jeune princesse dona Maria, sa fille.

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Rio-de-Janeiro, la capitale du Brésil moderne, est une grande et belle ville dont l'aspect est digne d'une capitale. Ses monuments publics ne sont peut-être pas très-nombreux ; mais quelques-uns, du moins, sont dignes d'intérêt. Le plus curieux c'est le grand aqueduc de la Garioca, avec sa double rangée d'arcades, et ses belles lignes à la fois élégantes et grandioses. Il commence à la montagne de Cerco-Vada, et se développe sur une longueur de près de deux lieues. Il emprunte ses eaux à une source précieuse, sœur de l'antique Jouvence, donnant comme elle, s'il faut en croire les poètes brésiliens, le privilège d'une immortelle jeunesse et d'une beauté que les années mêmes sont impuissantes à flétrir. Malheureusement toutes les femmes de Rio-de-Janeiro n'en font point usage.

Le palais, qui servit d'abord de résidence aux empereurs du Brésil, est d'une architecture assez massive, et d'une harmonie générale assez lourde, sans que le goût et la confortabilité des aménagements intérieurs compensent cet inconvénient. Mais nous devons dire, pour la justification de ses architectes, qu'ils crurent, en l'élevant, travailler pour un simple gouverneur de province, et non point pour le souverain d'un vaste et puissant empire.

C'est précisément sur la place de ce palais que se trouvent les plus beaux édifices religieux de Rio-Janeiro. Citons d'abord l'église métropolitaine et la chapelle Royale, que l'on a eu le tort de bâtir trop près l'une de l'autre. L'église métropolitaine, que l'on appelle aussi l'église des Carmes-Chaussés, est un monu-

ment du dix-huitième siècle, qui a les qualités architectoniques de son époque. Ce n'est pas beaucoup dire. Elle a succédé à la suprématie religieuse de l'église connue sous le nom de Se Velha, première cathédrale de Rio-Janeiro, maintenant sorte de charnier où l'on remuait du pied, il y a quelques années à peine, les restes profanés des morts. On continue à Rio-Janeiro ce système d'inhumations intérieures dont l'usage, autrefois général, a disparu presque complètement de l'Europe ; mais du moins on y enterre avec un peu plus de soin. La chapelle Royale se distingue par la beauté de son vaisseau, ajoutons par l'excellence de sa musique, une des meilleures qu'il y ait au monde.

Mais le monument religieux le plus remarquable de Rio- Janeiro, c'est le couvent de San Bento, un des plus anciens édifices de la ville, et dont la position sur une colline qui lui sert en quelque sorte de piédestal, met plus en relief encbre la grandeur et la majesté. Elle est d'une solidité qui se trahit jusque dans les moindres détails de sa fière architecture. Très-ornée à l'intérieur, elle a su du moins conserver à son ornementation même le caractère d'austérité qui convient à un cloître. Les parquets et les lambris des salles et des corridors sont en bois de jacarangua, dont la teinte un peu sombre se nuance des plus riches reflets et acquiert promptement un poli merveilleux. Un autre couvent, mais celui-là plein de charme et de grâce, c'est le couvent de Santa-Thérésa, qui renfermé vingt et une religieuses, jamais plus, jamais moins. Ce couvent, |K)sé dans un site admirable, avec de riantes échappées de vue sur la baie, n'est point entouré de murailles, et sa blanche façade s'élève du milieu d'une pelouse verdoyante, qu'entourent des haies fleuries et des buissons parfumés.

La vue dont on jouit des promenades du Jardin Public n'est comparable qu'au panorama de Constantinople, aperçu de la Corne-d'Or. Le Jardin n'est point, du reste, d'une très-grande

étendue; mais ses belles allées, qui s'étendent non loin du rivage, offrent un aimable mélange d'arbres étrangers et indigènes, versant sur le promeneur la fraîcheur et l'ombre. On peut voir dans ce jardin deux échantillons de la sculpture brésilienne : un enfant tenant en main un oiseau, dont le bec laisse tomber de l'eau dans un bassin, et deux crocodiles s'acquittant du même emploi. L'enfant est l'œuvre d'un Brésilien; les crocodiles ont pour auteur un pauvre nègre, doué d'aptitudes naturelles remarquables, et dont l'éducation aurait pu faire un artiste de premier ordre.

Les rues et les places publiques de Rio-Janeiro, par le concours animé, bizarre, incessant des types aussi nombreux que variés des races humaines qui s'y pressent, sont elles-mêmes un des plus curieux spectacles que la ville puisse offrir à l'étranger.

Après lés Brésiliens de pure origine portugaise, les Mulatos, provenant du rapprochement des blancs et des nègres, les Mamelucks, issus des blancs et des Indiennes, viennent les diverses variétés des indigènes et des.nègres, auxquelles les mille transactions des affaires mêlent des Anglais, des Français, des Suisses et des Chinois ; ajoutez encore un assez grand nombre de Russes, des Irlandais, — n'y en a-t-il point partout? — des Norvégiens, des Suédois et des Danois, et vous aurez une idée de l'abondance d'échantillons que peut présenter à l'étude de l'observateur une des villes les plus véritablement cosmopolites qu'il y ait au monde.

Ces diverses classes d'hommes ont des mœurs, des habitudes, des façons de vivre aussi différentes que leurs races mêmes. Si les représentants de l'aristocratie se rapprochent, au point de se confondre avec elles, des hautes individualités qui occupent la même position dans la hiérarchie européenne, le reste de la population conserve le caractère propre à son origine, et sollicite l'attention par mille sujets de curieuse étude. Le voyageur

est surtout frappé de la grâce des femmes, mélange singulier d'ardeur et de mélancolie, de tendresse et de passion, et de ce je ne sais quoi d'oriental, qui se trahit tout à la fois et par la profondeur du regard et par la langueur de la démarche. La vie intime, vue de près, laisse voir de singuliers contrastes d'opulence et de misère. On a de la vaisselle plate et des bijoux massifs ; on sort dans la rue avec des cortèges d'esclaves richement parés, et l'on rentre chez soi pour s'asseoir sur une natte déchirée et manger du manioc avec ses doigts.

Les offices religieux se célèbrent avec cette pompe et cet éclat que le catholicisme méridional a transportés de ses métropoles dans ses colonies. Les détonations de l'artillerie se mêlent aux sonneries des cloches, et la fumée de la poudre aux vapeurs de l'encens. Des milliers de cierges transforment les parois des temples en murailles ardentes. Les familles se rendent ensemble aux églises, tenant en main, les uns le rosaire et les autres le livre d'heures. Le vendredi saint déploie une solennité toute particulière. Autour de la mort du Fils de Dieu, tous les bruits s'éteignent dans la ville silencieuse; seulement, de minute en minute, quelques vaisseaux de guerre, à l'ancre dans la rade, tirent un coup de canon en signe de deuil. Dans toutes les églises, les prédicateurs prêchent ce sermon traditionnel que, dans le mondechrétien,ronappelledecenomdouloureusementéloquent: LA Passion! et, à l'instant le plus pathétique, au passage convenu d'avance entre lui et les arrangeurs de cette mise en scène savante, un rideau s'écarte, et le peuple aperçoit le Christ au tombeau, son cercueil ouvert, les mains sanglantes, entouré de ses gardes. Bientôt commence le défilé, à travers les rues de la ville, d'une immense procession de femmes en deuil, d'enfants en costumes d'anges, d'hommes portant d'énormes cierges allumés. En tête du cortège sacré s'avance la croix rédemptrice, voilée de noir; au dernier rang, se trouve le saint sépulcre, avec la vie-

time sacrée. Le défilé de celte procession ne dure pas moins de deux heures. Le lendemain, c'esl-à-dire le samedi saint, que l'on appelle à Rio-Janeiro le samedi de VAIleluia^ le bonheur du peuple est de venger la mort de Jésus sur la personne du traître. On promène donc par les rues l'effigie de Judas Iscariote ; on l'entoure de toutes sortes d'agents infernaux, et ces agents ne sont autre chose, le plus souvent, que des personnages politiques, objets de la haine populaire, qui se venge ainsi par une satire publique. Enfm, Judas est pendu haut et court à un grand arbre; au même instant, l'on voit apparaître Satan, qui s'en empare, et tous disparaissent dans un tourbillon de flammes- A Rio-Janeiro, ainsi du reste que dans tout le Brésil, les funérailles se célèbrent avec une pompe et une magnificence parfois ruineuses pour la famille. Dans quelques endroits, on promène par les rues le cadavre à visage découvert, et revêtu du costume d'un ordre religieux. L'usage des cimetières est encore à peu près inconnu, et l'on inhume dans les églises. Le corps est déposé dans la chaux vive, qui promptement va dévorer ses chairs. Quelquefois il y a un tel encombrement dans les sépultures, que l'on ne sait plus trouver de place pour le nouveau venu, qui semble vouloir ressortir de sa tombe trop étroite ; mais on l'y renfonce violemment, à l'aide d'un instrument qui ressemble à celui que nos paveurs emploient sous le nom de demoùelle. On contraint ainsi le malheureux mort à

rester en place. Les parents et les amis assistent impassibles à cette profanation.

Les funérailles des enfants ne donnent lieu à aucune démonstration douloureuse. Les enfants qui meurent en état de grâce sont d€i petits anges qui s'en retournent au ciel ! On les promène triomphalementsurdesespècesdelitsderepos,couronnésde fleurs et endormis dans leurs ailes ; puis on les dépose dans de petits cloîtres, décorés de fraîches peintures et entourant des jardins

dont on renouvelle sans cesse les plates-bandes parfumées. Rio- Janeiro a, comme Paris, le culte sacré des morts ; le 2 novembre voit se renouveler le deuil pieux de tous ceux à qui la terre a repris des êtres aimés : on va s'agenouiller sur leur tombeau, s'entretenir avec eux et leur porter des fleurs et des larmes.

San Salvador, plus connu sous le nom de Bahia, est aujourd'hui la seconde ville du Brésil. On sait que ce fut longtemps la première. Fondé en 1549 à l'entrée de l'admirable golfe qui porte son nom, San Salvador s'élève sur la côte orientale, et à son point Je plus escarpé. On peut dire qu'il y a deux villes dans une, et tellement différentes, et si nettement séparées, qu il est vraiment impossible de confondre l'une avec l'autre. On les désigne généralement sous les noms de ville haute et de ville basse. La ville basse, qui longe la mer, est occupée par les docks du commerce, la douane, l'arsenal, les chantiers de construction, en un mot le commerce et l'attirail du commerce, et ceux qui vivent de lui, avec lui et pour lui.* Plus hî\ut, sur un plateau régulier baigné dans l'air salubre, le palais du gouverneur, le grand couvent des moines, les hôtels de l'aristocratie : le repos dans la dignité. C'est la ville haute. Des rues montueuses escaladent hardiment la colline, échelonnant des maisons, en guise de marches gigantesques, et réunissent les deux portions de la cité, de manière à n'en former qu'un grand tout. Il n'y a point dans tout le Brésil une ville qui renferme plus d'édifices religieux que San Salvador. On y trouve de grandes et belles églises, et de nombreux couvents d'hommes et de femmes. Les religieuses qui habitent une de ces dernières maisons s'occupent d'une industrie qui peut au moins sembler étrange dans un cloître : elles sont modistes! et l'on admire l'art e.xquis et le goût délicat qu'elles déploient dans la disposition des fleurs éclatantes et inaltérables dont elles savent composer des parures

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que se disputent toutes les élégances féminines du Brésil. Ingénieusement cruelles, ces mains de nonnes arrachent incessamment leurs plus beaux ornements aux oiseaux infortunés qui tombent en leur pouvoir, et en attendant que la nature leur ait rendu un vêtement nouveau, qu'elles sauront leur reprendre encore, elles les couvrent d'une sorte de petite jaquette à la livi-ée du couvent, à peu près comme à Paris les petites-maîtresses habillent leurs levrettes frileuses.

San Salvador, où les jésuites eurent autrefois deux magnifiques établissements d'éducation, possède encore aujourd'hui des collèges, des séminaires, une bibliothèque, des écoles, en un mot tout ce qui prépare, favorise ou complète le mouvement intellectuel.

Les édifices publics qui, de loin, et surtout aperçus de la mer, font vraiment très-grande figure, n'ont point à proprement parler de caractère architectural. Il faut se contenter d'un coup d'œil d'ensemble, et ne point se permettre un examen trop attentif.

Les gens riches de San Salvador ne se servent pas de voitures ; ils se font porter dans des espèces de palanquins que, dans la langue du pays, on nomme cadeiras; on s'asseoit dans les unes, on se couche dans les autres. Les cadeiras sont portées elles-mêmes par de grands et forts nègres, que l'on habille superbement. Un petit domestique noir trottine à la portière, prêt à recevoir à tout moment les ordres de son maître.

Les étrangers choisissent d'ordinaire pour leur demeure le quartier nommé le Baril, où se rencontre un nombre assez grand de belles maisons bien bâties. Mais les mieux avisés préfèrent encore le faubourg appelé da Victoria, sorte de triangle équilatéral, qui, par une pente douce, descend jusqu'à la mer. Dans un intervalle assez resserré il renferme six petites vallées, véritablement délicieuses, aussi charmantes d'aspect qu'elles sont remarquables par la richesse de leur végétation. On y voit en

effet les plus magnifiques échantillons de la nature tropicale, et les lianes de la forêt vierge, enlaçantles colonnes de la vérandah d'un cottage, ou la rampe en fer ouvragé du perron de quelque palazzino. Nulle part Tœil épris du spectacle des végétations grandioses, ou des délicats épanouissements de la flore de Féquateur, ne contemplera de spectacle plus magnifique. Là sont réunies, en effet, les formes les plus gracieuses aux couleurs les plus séduisantes ; là tout ce que l'homme cultive de plus parfait lutte avec tout ce que la nature produit de plus rare et de plus enchanteur. Ennemis du mouvement, comme le sont du resté presque tous les méridionaux, les habitants de SanS alvador se promènent peu. Ce n'est point, certes, que les promenades leur manquent : ils en ont une fort belle, qui se prolonge presque tout à l'entour de ce joli lac connu sous le nom de DiQUE, isolant la ville du continent ; puis une autre, le Jardin public, admirablement situé en face de la mer, d'où l'on peut voir les navires de toutes les nations sillonnant la baie, ou la lutte des harponneurs contre la baleine qui vient se faire prendre, spectacle rare dans les villes, sous les murs deBahia. Toute la baie de San Salvador est entourée d'une zone de terre, d'environ trente lieues de développement, sur une largeur qui varie de six à dix, et que l'on appelle le Reconcave. C'est peutêtre le terrain le plus fertile de tout le continent brésilien. Son sol noir, que les habitants du pays désignent sous le nom de massapé, est véritablement inépuisable. On peut y cultiver avec succès toutes les denrées coloniales. Quantité de petites rivières mettent le Reconcave en communication régulière et facile avec la baie de Tous-les-Saints, et, par conséquent, avec le reste du monde. Cette baie, jadis sans doute un lac intérieur qui rompit sous l'effort des eaux son bord oriental pour se joindre à la mer, a deux entrées, séparées l'une de l'autre par l'ile d'Itaparica. Cette baie mesure six lieue et demie du nord au sud, et plus de

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huit lieues de Test à Touest. La culture de la canne à sucre occupe une quantité de bras autour du Reconcave, et rapporte des bénéfices considérables ; mais elle exige un travail assidu et souvent pénible. Le tabac est aussi une des richesses de cet heureux pays.

La province de Fernambuco est certes une des plus curieuses du Brésil : le coup d'œil de ces Hollandais, à la fois hommes de guerre, agriculteurs et marchands, ne les trompa point lorsqu'ils déployèrent pour s'y établir tant de persévérance, de courage et d'audace. Comme étendue, comme importance politique, le Fernambuco n'est que la troisième province du Brésil. Comme situation géographique, comme valeur commerciale, c'est peutêtre celle dont la possession est le plus à souhaiter. Depuis le San Francisco jusqu'au Goyna, il y a là soixante-dix lieues de côtes composées d'admirables plaines, que quelques rares collines viennent de temps en temps accidenter plutôt qu'interrompre; nulle part l'air du nouveau monde ne convient mieux à la race européenne. C'est le seul endroitoù les blancs puissent travailler à la terre sans danger. La mer, qui, à l'est, baigne tout son territoire, s'y creuse un port naturel admirable; parle sud, par l'ouest, par le nord, elle est en communication avec le Brésil tout entier.

Dès le seizième siècle, le pays de Fernambuco fut habilement cultivé ; aussi vit-il s'accroître rapidement sa population européenne. Mais, par suite d'une loi à peu près inévitable, et que l'on voit toujours appliquée dans les pays de colonisation, à mesure que les conquérants se multiplièrent on vit diminuer d'autant les indigènes. C'est ainsi que la tribu des Cahétès, issue de la grande race des Tupinambas, après avoir occupé toute la côte du Fernambuco, finit par en disparaître complètement. Pareils en cela aux Chactaws de l'Amérique du Nord, les Cahétès

avaient toujours parmi eux des bardes ou poètes guerriers, qui, même en temps de guerre, étaient respectés par les tribus ennemies. L'habitation des côtes et l'incessant voisinage de la mer avaient fait des Gahétès une sorte de nation maritime. Il faut bien avouer que leurs connaissances comme navigateurs étaient encore dans la première période de l'enfance. Leurs embarcations n'étaient autre chose que des troncs d'arbres liés entre eux avec des roseaux.

Les Gahétès, en 1534, commirent un crime dont les Portugais tirèrent une éclatante vengeance. L'évêque du Brésil, dom Pedro Fernandez Sardinha, qui avait fait naufrage sur leurs côtes, fut massacré par eux. Les Portugais condamnèrent, pour ce crime de quelques-uns, la nation tout entière à l'esclavage. Un tel arrêt équivalait à un arrêt de mort. Les Gahétès n'existent plus aujourd'hui qu'à l'état de souvenir historique.

On rencontre encore dans le Fernambuco quelques débris des vieilles nations indiennes. Les Portugais, après les avoir traqués et décimés, ont fini par les convertir. C'étaient les plus doux, les plus faibles et les plus inoffensifs des habitants 4u Brésil. Ils erraient à peu près à l'aventure, dans un pays aride et désolé, où ils se nourrissaient de miel, de gibier et de fruits sauvages. On est parvenu à les réunir en villages, et ils ne demandent pas mieux que de se soumettre à la loi de leurs vainqueurs. 11 n'est qu'une seule chose contre laquelle il faut se défendre d'eux par la force: c'est le vol du bétail. Il n'a pas encore été possible de faire pénétrer dans leur cerveau cette idée, pour eux absolument nouvelle, qu'il y a une différence entre un bœuf dans une clôture, et un tapir dans une forêt vierge. Ils prennent l'un comme ils tueraient l'autre»

On trouve encore dans les déserts du Fernambuco les débris d'une race aujourd'hui presque anéantie, mais qui eut une curieuse histoire. Je veux parler des descendants de ces nègres fu-

160 LAHÉRIQIJE MÉRIDIONALE.

gitifs, qui essayèrent de fonder un empire noir, el défendirent, en effet, pendant quelque temps, leur indépendance avec succès. Ils élevèrent même une ville que les géographes et les historiens désignent sous le nom de Palmarès. La première difGculté qu'ils eurent à vaincre pour assurer la perpétuité de leur établissement, ce fut de se procurer des femmes. Ils usèrent du procédé conseillé jadis par Romulus à ses compagnons. Gomme on ne leur en donnait point, ils en prirent. Us ne furent pas difficiles sur le choix de leurs Sabines : blanches, négresses, femmes de couleur, tout leur fut bon. Comme le gouvernement portugais, à ce moment plus attentif aux côtes qu'à l'intérieur du pays, oublia qu'il était de son devoir de défendre les planteurs ses sujets, ceux-ci achetèrent des nègres fuyards et révoltés une paix qu'ils n'étaient point capables de leur imposer. Ils eurent même l'imprudence de leur fournir, outre les marchandises de l'Europe, des armes à feu et toutes les munitions dont ils avaient besoin. L'empire noir forma bientôt une république considérable et redoutée. Les nègres s'élevèrent peu à peu jusqu'à certaines notions assez hautes de Tordre politique. Leur chef était élu parmi les plus braves, et ils lui donnaient le nom de Zombéj que l'on traduirait assez exactement par celui de diable. Ils avaient aussi des magistrats secondaires, chargés d'appliquer des lois qui ne furent point écrites, mais que la tradition conservait. Ces lois étaient d'une sévérité draconienne. Elles punissaient de mort non-seulement l'homicide, l'adultère et le vol, mais la même peine frappait celui qui, après avoir conquis sa liberté, retournait chez son maître. L'esclave fugitif était accueilli dans l'État de Palmarès, et considéré comme libre dès qu'il en avait touché les frontières ; mais les esclaves que les Palmarésiens enlevaient sur les habitations devenaient esclaves et servaient leurs nouveaux maîtres. La population noire prospéra et s'augmenta rapidement; un pays, avant eux improductif et dé-

sert, se couvrit de riches moissons et de villages que l'on désignait sous le nom de QuilomboSy de même que, dans d'autres parlies du Brésil, on les eût appelés i/rf^s. Us eurent môme une capitale, avec une muraille de bois faite de troncs d'arbres aux fibres résistantes. Ces murailles avaient des plates-formes, également en bois, où, même en temps de paix, veillaient des sentinelles.

Les maisons de Palmarès n'étaient point alignées comme les nôtres, de façon à former des rues. Sous ce rapport on peut dire que les Palmarésiens, ces prétendus sauvages, avaient plus de goût que beaucoup de nations civilisées. Ils élevaient leurs habitations au milieu d'enclos très-bien cultivés ; au centre de la ville se trouvait un lac poissonneux ; des citernes, ménagées à l'intérieur des maisons, leur conservaient une eau limpide et fraîche. Ces maisons étaient généralement simples, mais commodes : celle du gouverneur avait un aspect monumental et grandiose. A la fin du dix-septième siècle, la ville de Palmarès renfermait vingt mille hommes capables de porter les armes. Cette nation, que tout d'abord on avait méprisée, maintenant on la redoutait. On résolut de l'anéantir. La peur rend parfois cruel. La province de Fernambuco était alors gouvernée par Caetano de Mello de Castro. Ce fut lui qui se chargea d'exécuter cette résolution que, du reste, lui-même avait prise. Elle n'était point sans difficultés, et sa première expédition, quoique bien concertée, n'obtint point le résultat espéré : les troupes régulières furent battues. Étrangers à toute discipline et à toute tactique, les noirs étaient animés d'un indomptable courage.

Cependant le gouverneur portugais s'était trop avancé pour

reculer : il ne le pouvait plus sans déshonneur. On mit sur pied

de nouvelles troupes ; le commandement en chef fut confié à

Bernardo Viéra de Mello, qui, plus d'une fois déjà, s'était mesuré

avec les nègres. Celui-ci, pour épargner le sang de ses hommes,

convertit la guerre en blocus. Tous les habitants des campagnes

se réfugièrent dans renceinte fortifiée, où la famine se fit bientôt sentir. On fit alors jouer le canon contre ces murailles de bois ; les habitants de Palmarès comprirent qu'ils étaient perdus. Quand l'ennemi pénétra dans la place, le zorabéet les principaux de la ville se retirèrent sur les rochers qui dominaient la cité, puis se précipitèrent, heureux d'ensevelir ainsi la honte de la défaite dans la gloire de la mort. Palmarès fut entièrement détruit ; on ne retrouverait même plus aujourd'hui sa trace :

Etiam periere ruinac !

Tous ses habitants furent réduits en esclavage et distribués pour la plupart, comme récompense du courage, à ceux qui s'étaient distingués dans cette guerre servile.

Ceux que l'on regardait comme plus dangereux furent déportés dans les provinces lointaines, les uns au nord, les autres au midi. On fit à San-Salvador une belle procession pour remercier le Dieu des armées, et jamais plus on n'entendit parler de la pauvre république noire.

La ville de Fernambuco, que l'on appelle aussi la ville du Récifs est divisée en trois parties bien distinctes : la presqu'île du Récif proprement dite, l'île Santo-Antonio et le quartier connu sous le nom de Boa-Vista. Nous traduirions exactement par Belle- Vue. Le quartier le plus ancien, le plus mal bâti, le moins propre, mais aussi le plus vivant, c'est celui de la presqu'île. Là toutes les vieilles maisons ont leucs fenêtres garnies de grilles, comme dans une rue de Caire ou de Damas. Ces maisons sont assez hautes, et les rues trop étroites. Le quartier offre, du reste, un tableau vivant qui change incessamment. Les femmes blanches se hasardent rarement dans ce centre des affaires, qui s'y font tumultueusement. On y trouve des boutiques assez bien assorties de marchandises anglaises et indiennes. Il y a quelques

années à peine, on y trouvait aussi des assortiments d'esclaves de tout sexe, de tout âge et de tout prix. C'était la traite dans tout ce qu'ellea de plus hideux et de plus odieux. Santo-Antonio offre des rues plus larges, et par conséquent plus gaies que celles du Récif; la plupart des maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée, ce qui laisse circuler plus librement l'air et la lumière. Peu de monuments qui méritent l'attention de l'artiste : citons pour l'archéologue et l'historien les restes prosaïquement utilisés du palais de Maurice de Nassau. Le quartier de Boa-Vista est moderne, élégant, confortable, mais sans caractère architectural nettement accusé. Il sert de transition entre la ville et les faubourgs, dont les maisons de plaisance, semés dans un libre et large espace, ont un air heureux et riant qui fait plaisir à voir.

Le port, où l'on rencontre aujourd'hui des vaisseaux appartenant à tous les pavillons de la marine européenne, est aussi fréquenté par des embarcations indigènes, particulières à la côte, et: qui attirent tout d'abord l'attention du voyageur. Elles se composent de trois pièces de bois, longues de douze à quinze pieds, large de huit à dix pouces, grossièrement équarries, et que rassemblent deux traverses; la pièce de bois du milieu est percée d'un trou, destiné à recevoir le mât que portera la voile. Un pieu fiché au mât sert à suspendre le sac de manioc et la calebasse d'eau douce. Le pilote s'accroupit sur un petit banc, trop peu élevé pour le préserver de la vague, qui, du reste, embarque à chaque instant. Quand le jangadoj — c'est le nom de ce navire primitif, — vient à chavirer, ce qui lui arrive asse2 souvent, tout le monde se met à l'eau et on a vite fait d'arracher le mât et le banc du pilote, que Ton replante vivement de l'autre côté : l'avantage du jangado, c'est de n'avoir ni envers ni endroit. Ces embarcations serrent le vent de très-près, filent rapidement, rasent la côte s'il le faut, et se hasardent au besoin jusqu'à quinze ou vingt lieues en mer.

La véritable origine du Récif est due à Maurice de Nassau. C'est une création de la patience hollandaise. Avant le célèbre capitaine, ce n'était qu'une plage sablonneuse, où se trouvaient quelques misérables huttes de pêcheurs. Maurice, qui devina son importance possible, y planta des arbres tout venus, ainsi qu'on le fait maintenant dans nos grandes villes, puis quand il eut là un parc vraiment admirable, il y bâtit une maison de plaisance ; d'autres habitations s'élevèrent autour de la sienne et Femambuco fut fondé. — Cette bouche de l'enfer (c'est la signification de son nom portugais) devint une succursale terrestre du paradis.

Le Récif qui donne son autre nom à la ville, puisqu'on l'appelle aussi la Ville du Récif, s'étend le long dé la cote depuis la baie de Tous-les-Saints jusqu'au cap de San-Roe, sans jamais s'éloigner de la plage, dont il est séparé par une distance d'environ cent brasses. Sa partie supérieure présente une surface plane, à la hauteur du flot de marée, et dominant la basse mer d'environ six pieds. Cette muraille naturelle, absolument infranchissable aux navires, s'interrompt tout à coup pour leur offrir d'elle-même un passage. Derrière ce récif on trouve deux ports ; l'un intérieur et préservé, pour les navires d'un faible tirant d'eau, l'autre pour les grands bâtiments, mais qui n'est point à l'abri des tempêtes.

A une lieue de Fernambuco, vers le nord, on aperçoit la ville d'O/mda, assise sur ces coteaux pittoresques, et communiquant avec le Récif par une sorte de promontoire qui longe le rivage, et par un large cours d'eau, le Rio-Biberibe^ parallèle à ce promontoire. Placée sur le dernier chaînon d'une petite cordillère, qui se prolonge dans l'intérieur du pays, Olinda jouit d'une température modérée, et d'une atmosphère toujours pure. Les riches habitants de Fernambuco y passent la belle saison dans des maisons de plaisance. Ils appellent cela aller à la campagne.

Le sol, dans les environs de Fernambuco comme, du reste, dans tout le Brésil, est possédé par une classe de propriétaires, quasi-féodaux, que Ton appelle les senhores à'engenho. Les uns exploitent par eux-mêmes, les autres par des tenanciers, qui cultivent au moyen de cinq ou six noirs, et partagent les profits avec le propriétaire â\i terrain. Le vice du système, c'est que les tenanciers, que Ton désigne sous le nom de lavradores^ ne sont point garantis par des baux dans leur jouissance : le propriétaire peut les renvoyer quand il lui plaît. Au -dessous des lavradores, se trouvent les moradores, petits colons de moindre importance encore, auxquels on accorde la permission de se construire une case quelque part, le plus souvent dans les bois, et de cultiver un petit coin de terre. La redevance qu'ils payent au propriétaire est d'environ un dixième du produit brut, mais ils n'ont pas de bail, et dépendent absolument du bon plaisir de leur propriétaire. Les morad ores sont presque toujours des métis; les nègres, les blancs et les Indiens purs ne se rencontrent guère parmi eux. C'est aujourd'hui l'élément le plus considérable de la nation brésilienne. Les moradores sont en général fort enclins à la paresse : ils ne travaillent que pour vivre, et personne plus qu'eux ne sait vivre de peu. Une hutte en terre, quelques poteries primitives, une râpe à manioc, deux ou trois nattes, voilà ce qui constitue toute leur fortune : ils s'en contentent, et trouvent le moyen de mépriser le reste du monde. La civilisation n'a pas encore pénétré dans cette classe où le vol, l'assassinat, et tous les crimes contre la sûreté publique recrutent leurs plus dangereux adeptes. Us font souvent trembler leurs maîtres, et régnent par la terreur.

Avant que le district de Fernambuco eût été défriché pour s'accommoder aux exigences de la grande culture de la canne à sucre, du tabac, et du coton — le plus beau que les plantations du nouveau monde puissent fournir aux fabriques de l'ancien —

il était presque entièrement couvert de belles forêts de ce bois de teinture qui donnent son nom au pays, et que les indigènes apprirent très-promptement à débiter sous la direction des ouvriers portugais.

Nous avons déjà raconté l'exploration du fleuve des Amazones par une flottille portugaise sous les ordres de Pedro Texeira.

Depuis ce temps, des voyageurs de toutes les nations ont navigué sur le géant des .fleuves, et, à l'heure qu'il est, on peut le dire à peu près connu.

On sait que c'est à San-Francisco de Tabenga que l'Amazone entre dans l'empire du Brésil, pour parcourir de l'est à l'ouest cette immense province de Para, plus grande qu'un royaume. Il est formé par la réunion du Tangura-Gua avec l'Ucayali. L'Ucayali est la branche principale, et il est formé lui-même par le Paro et son tributaire l'Apurimac. Ce Paro, qui est ainsi le véritable père de l'Amazone, naît dans les montagnes de Sicasica, dépendance de la Bolivie. Il traverse cet État du sud au nord ; puis le Pérou, puis la Colombie. Il se joint au Maranon dans la province de Menas et porte le nom de Solimoês, jusqu'à son confluent avec le Rio-Negro. Il devient navigable à Villa de Gianon Bracaromès. A quelque distance de cette ville, après avoir reçu le Santiago, son lit, large de cinq cents mètres, se réduit tout à coup à cinquante ; pendant deux lieues, il coule sous une sorte de voûte que lui forment les rochers de la Cordillère.

Ses principaux affluents sont, à droite, le Javary, le Madeira, le Topayos et le Czingu; tous les quatre arrosent le Brésil. A gauche, nous citerons le Napo, l'Ica, l'Yapuru et le Rio-Negro. Après avoir reçu les eaux du Rio-Negro et du Madeira, l'Amazone mesure environ une lieue de largeur; mais les îles sans nombre doiît il est semé empêchent presque toujours d'aporcrvoir ses dcMix bords à la fois. Sa végétation est d'une

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luxuriance et d'une beauté vraiment incomparables. Son embouchure est d'environ huit lieues. L'Amazone n'a pas moins de onze cents lieues de cours navigable. Des vaisseaux de cinq cents tonneaux le remontent jusqu'à une distance considérable, et les continents qu'il arrose forment à eux seuls tout un monde. Ces terres sont la patrie des merveilles de la nature, et plus d'une fois leur réalité a dépassé les fictions enthousiastes des poètes. Il nous serait impossible de faire l'énumération des populations qui se désaltèrent à ses eaux. Les unes sont entrées franchement dans le courant de la civilisation européenne, les autres y sont restées assez indifférentes ; il en est qui s'y montrent complètement hostiles. Celles-ci continuent à vivre de chasse et de pêche, à marauder sur les terres des colons et à croupir dans l'oisiveté, quand ils ne sentent point l'aiguillon de la faim. Ils admettent l'influence des bons et des mauvais génies, des mauvais plutôt que des bons ; l'apparition des conquérants sur leurs bords ne leur permet plus de voir que des ennemis dans les dieux qui les ont si mal défendus. Dans l'intérieur des terres, entre TAra- Guaya et le fleuve desTocantins, on trouve encore des cannibales qui mangent pieusement leurs parents pour les empêcher de souffrir des maux de la vieillesse, et leur donner en même temps un tombeau digne d'eux. Là encore on rencontre parfois les restes errants du peuple presque entièrement éteint des Muru- Muru, tribu nomade, haïe et redoutée, comme ces hôtes errants de l'Espagne, de l'Allemagne et de la Hongrie, que l'on désigne sous les noms peu justifiés d'Égyptiens, ou de Bohémiens, et que l'on appelle aussi Zingaris ou Gypses. Non-seulement ils se percent les oreilles et la lèvre inférieure pour y attacher toutes sortes d'appendices, mais ils se fendent aussi les narines, et trouvent le moyen d'y fixer des dents d'animaux, pour se donner un air terrible.

Ils ont pour ennemis les Mindrucus^ que l'on a surnommés les

coupe-tétes, et qui veulent détruire les Murus. C'est parmi ces tribus que Ton retrouve les mascarades, les danses sauvages et toutes ces cérémonies bizarres qui frappèrent d'étonnement leurs premiers témoins étrangers.

Le coup d*œil rapide que nous venons de jeter sur les diverses contrées du Brésil permettra de juger suffisamment des immenses ressources de ce pays si admirablement disposé au point de vue de la géographie stratégique, si favorisé de la nature, si fécond en productions de toutes sortes, également abondantes et variées. Le gouvernement intelligent et jeune, progressif, sagement libéral, qui dirige aujourd'hui ses destinées, tente les améliorations possibles dans tous les genres. Une des plus souhaitables, et dont on peut dire que le besoin ne se fait pas sentir au Brésil seulement, mais bien dans toute l'Amérique du Sud, c'est celui de communications sûres, faciles et rapides. Ce n'est point sur le lieu même qui les produit qu'il faut consommer les richesses du sol, si l'on veut qu'elles arrivent à toute la valeur qu'elles sont susceptibles d'acquérir. Tous ceux qui eurent, aux différentes époques de l'histoire, l'idée vraie des conditions de la civilisation, ont donné à leurs routes un soin extrême. Les voies romaines, qui partaient de la borne milliaire que les conquérants du vieux monde avaient plantée au milieu même de la ville éternelle, allaient de là rayonner jusqu'aux extrémités de leur empire. Maintenant encore nous en retrouvons partout les indestructibles traces, et il semble que l'on entende sonner sur leurs chaussées inaltérables le lourd talon des légions. Aujourd'hui les découvertes modernes ont introduit un élément nouveau dans la force qui fait circuler et les hommes et les choses. La vapeur, qui a si profondément modifié l'Europe et l'Amérique du Nord, réserve au Brésil une rénovation heureuse et pacifique ; elle met-

tra en rapport les diverses parties du Brésil entre elles, et tout le Brésil en rapport avec toute l'Europe. La civilisation vit surtout d'échanges , échanges moraux et matériels , échange de choses, échange d'idées. Depuis ces vingt dernières années, la population du Brésil s'est singulièrement accrue ; il faut tâcher que s'accroissent en même temps les lumières, qui seules peuvent donner à cette population une valeur effective et réelle. Ce que nous disons là, tout ce qui, au Brésil, a le sentiment vrai des choses, le dit et le pense comme nous. Nulle partie besoin de l'instruction ne se fait plus sentir; nulle part une aspiration plus universelle ne porte toutes les classes vers ce qui peut favoriser ce noble mouvement des intelligences. Si le gouvernement peut se vanter d'être entré le premier dans la voie généreuse, il doit aussi reconnaître qu'il y a été promptement suivi, et qu'il n'a plus qu'à diriger les efforts des meilleurs esprits. Avec des intelligences plus éclairées, on aura aussi des âmes plus énergiques. Jja force est la compagne de la lumière. L'empereur actuel a reçu une éducation distinguée, complète, vraiment libérale ; il est dans son pays le représentant le plus avancé de la civilisation moderne. Il entre dans le plein épanouissement de l'énergie virile; peu de souverains sont capables de faire davantage pour leurs États. Ajoutons que chez bien peu la volonté est en aussi complet accord avec le pouvoir.

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