‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 18 sur 33 · PÉROU · texte numérisé non relu

PÉROU

Il est difficile de s'entendre exactement sur la portée qu'il faut donner à l'expression géographique de Pérou. Cette dénomination s'est, en effet, appliquée à des territoires d'étendues bien diverses.

L'ancien Pérou des Incas, avec Cuzco pour capitale, ne comprenait guère que la province de Quito. Ce n'était vraiment pas le Pérou ! Plus tard, après la conquête, on désigna sous ce nom la totalité des possessions espagnoles au sud de l'isthme de Panama.

En 1718, un premier démembrement forma une vice-royauté distincte des provinces de terre ferme de Nouvelle-Grenade et de Quito.

En 1778, on en détacha encore les districts de la Paz, dePotosi, de Charcas, de Santa-Cruz, les provinces orientales de Rio de la Plata, de Tucuman et du Paraguay, qui furent placés sous l'autorité d'un vice-roi, résidant àBuenos-Avres.

L'Espagne avait aloi's quatre vice-royautés en Amérique : le

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Mexique, le Pérou, la Nouvelle-Grenade et le Rio-de-la-Plata. Le Guatemala, les provinces de Chili, de Caracas, deCumanas et de Venezuela n'avaient que le titre de capitaineries générales. U révolution péruvienne a changé de nouveau tout cela : nous avons maintenant le Pérou proprement dit et le Haut-Pérou ou Bolivie, dont l'histoire est si souvent mêlée à celle du Pérou, qu'il est presque impossible de séparer maintenant les deux Ktats l'un de l'autre.

Considéré dans son ensemble et indépendamment de cette division politique, le Pérou s'étend de Tombés à la rivière Macara, à l'est, jusqu'au fleuve des Amazones et aux frontières du Brésil. Il est borné au sud-est par la province du Grand-Chaco; au sud, parcelle de Salta et la montagne de Morro-Moréno, limite du Chili au nord, du côlé de la mer. Sa superficie proprement dite est de quarante-cinq mille lieues carrées, celle de la Bolivie seulement de quarante mille. La population du Pérou est de 1,246,000 âmes; celle de la Bolivie est inférieure d'environ 50,000.

La géographie naturelle, qui ne connaît point ces divisions arbitraires décorées par les hommes du nom de politiques, distingue trois parties principales dans celte grande région : le Haut et Bas-Pérou et le Pérou intérieur. Les Andes le traversent du sud au nord, en formant deux chaînes à peu près parallèles. L'une d'elles, celle que l'on appelle la grande Cordillère dos Andes, constitue le noyau central du Pérou ; l'autre, beaucoup plus basse, forme la Cordillère de la côte. Entre elle et la mer s'étend le Bas-Pérou, formant un plan incliné, dont la largeur varie de dix à vingt lieues. Cette région, dépourvue de végétation et d'habitants, ne se compose guère que de déserts sablonneux. La pluie n'y rafraîchit jamais ni l'atmosphère, ni le sol, et l'on n'y trouve un peu de fécondité que sur le bord des trop rares cours d'eau.

Le pays compris entre les deux Cordillères s'appelle du nom générique de Sierra, qui veut dire montagne. Ce ne sont en effet que des montagnes et des rochers nus, entrecoupés de quelques vallées étroites et rares, seul terrain dont la culture puisse tirer parti. Mais ces montagnes arides n'en sont pas moins la richesse' du Pérou, car elles renferment les mines d'argent les plus fécondes du monde entier. Cette sierra, qui forme le haut Pérou, jouit du climat le plus salubre du monde : nulle part la vie humaine n'atteint de plus lointaines limites.

C'est derrière la chaîne principale des Andes que se trouve le Pérou intérieur : c'est une immense plaine, inclinée à l'est, traversée elle-même par plusieurs chaînes de montagnes détachées dô la grande Cordillère. C'est la région des longues pluies et des fréquents orages, dont l'humidité entretient la verdure éternelle des forêts. En aucun lieu du monde ne pullule avec une plus effrayante fécondité la hideuse famille des serpents énormes et des insectes sans nombre. M. de Humboldt, dont les infatigables recherches semblent avoir voulu ne rien laisser en dehors de leur large cercle, a tracé en traits précis et nets la physionomie des grandes montagnes du Pérou.

Dans l'hémisphère austral, nous dit le savant voyageur, la Cordillère est partout déchirée et interrompue par des crevasses, qui ressemblent à des filons ouverts, remplis de substances hétérogènes. S'il y existe des plaines élevées de 2,700 à 5,000 mètres, comme dans le royaume de Quito, et plus au nord dans la province de Los Pastos, elles ne sont pas comparables en étendue à celles de la Nouvelle-Espagne. Ce sont plutôt des vallées longitudinales, limitées par deux branches de la grande Cordillère des Andes. Au Mexique, au contraire, c'est le dos même des montagnes qui forme le plateau ; c'est la direction du plateau qui désigne celle de toute la chaîne. Au Pérou, les cimes les plus

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élevées constituent la crête des Andes ; au Mexique, ces mêmes cimes, moins colossales il est vrai, mais toutefois hautes de 4,900 à 5,400 mètres, sont ou dispersées sur le plateau ou rangées d'après des lignes qui n'ont aucun rapport de parallélisme avec Taxe principal de la Cordillère. Le Pérou et le royaume de la Nouvelle-Grenade offrent des vallées transversales, dont la profondeur perpendiculaire est quelquefois de 1,400 mètres. C'est l'existence de ces vallées qui empêche les habitants de voyager autrement qu'achevai, à pied, ou portés sur le dos d'Indiens appelés cargadores. Dans le royaume de la Nouvelle-Espagne, au contraire, les voitures roulent depuis la capitale de Mexico jusqu'à Santa-Fé, dans la province du Nouveau-Mexique, sur une longueur de plus de 2,200 kilomètres ou 500 lieues communes. Sur toute cette route l'art n'a pas eu à surmonter de difficultés considérables.

Pour donner une idée exacte de la variété des paysages qu'offre la double Cordillère du Pérou, nous extrairons du voyage de M. Alcide d'Orbigny quelques passages qui nous paraissent rendre avec bonheur le caractère de la nature américaine dans les montagnes de l'hémisphère austral. Les fragments que l'on va lire se rapportent exclusivement au Ilaut-PéroUj ou république de Bolivie.

« Je traversai, dit le savant voyageur, trois petits affluents dti Rio-de-Ancomarca, dont les bords escarpés sont formés de trachytes, et contre lesquels s'appuient ça et là quelques huttes abandonnées, ainsi que des enceintes en pierre sèche où les Indiens renferment leurs troupeaux. Rien de plus triste au monde que cette partie du plateau ; son sol blanchâtre, sablonneux, montre à peine, de distance en distance, de rares plaques d'une verdure sombre et grisâtre. La nature semble entièrement inanimée; on n'y voit plus planer le majestueux condor; les oiseaux ont fui ; le montagnard, avec ses troupeaux, y manque entière-

ment; un morne silence n'y est interrompu que par la marche pesante des mules chargées, dont l'écho seul répète le bruit. La désolante uniformité du sol n'est pas même variée par un nuage passager qui, momentanément, jetterait un peu d'ombre sur la campagne. Un ciel d'un bleu foncé, sans la moindre petite tache, s'étend aussi loin quel'horizon... Nous étions seuls, et aucun être ne s'apercevait dans le lointain ; on ne saurait exprimer la sensation que produisent ces grandes solitudesdu nouveau monde, où l'on est desjournées entières isolé, perdu au milieu de plaines sans bornes, de forêts vierges ou de montagnes désertes... Bientôt, en marchant sur les trachytes blancs et sans végétation, j'arrivai aux bords du Rio-Mauro, le plus grand des cours d'eau de la chaîne. On s'étonne de trouver tout à coup, au milieu de ces terrains presque horizontaux, une vaste fente, profonde de quelques centaines de mètres, au fond de laquelle la rivière coule majestueusement comme dans un gouffre. Les bords en sont coupés presque à pic et forment comme deux murailles. Au premier moment, on se demande, en la mesurant de l'œil, comment on pourra parvenir jusqu'au lit de la rivière; mais bientôt le muletier vous fait découvrir un petit sentier à peine de la largeur d'une mule, et taillé dans le trachyte blanchâtre. Vous y devez entrer pour suivre ensuite mille détours, suspendu sur l'abime en dessus. »

La double Cordillère du Pérou offre un ensemble de paysages dont la magnificence ne peut se comparer qu'à sa variété. Parfois, des plans élevés de 1^, montagne, des sommets de la chaîne, on aperçoit un panorama splendide : le plateau bolivien, s'étendant à perte de vue à droite et à gauche, ne montrant, au milieu de sa vaste plaine, que quelques petites chaînes parallèles de collines, ondulant mollement comme la houle d'un océan subitement immobilisé ; çà et là, à travers les échancrures de la montagne, on voit briller, avec un reflet d'acier bleu, les eaux du

lac de Titilaca, ce mystérieux berceau des Incas, qui s'appelaient eux-mêmes modestement les fil$ du soleil : ajoutez comme cadre sévère à l'imposant tableau, le rideau des Andes, — c'est le nom particulier de la Cordillère orientale, — dont les pics aigus font saillir leurs dentelures irrégulières du milieu des forêts sombres. On distingue entre eux le Guaina de Potosi, l'Ilimani avec ses deux pointes, et l'Aneumani, ou le vieux blanchi par les ang^ comme le nomment poétiquement les indigènes, montrant un cône oblique, écrasé. Ce sont les trois géants des monts américains^ dont les éblouissantes neiges se dessinent au-dessus des nuages sur le bleu foncé du ciel, le plus beau ciel et le plus pur du monde.

La chaîne la plus rapprochée de la mer, celle-là précisément que l'on nomme la Cordillère de l'ouest, est tout à la fois moins élevée, mais aussi moins fréquemment interrompue que l'autre. L'autre, la Cordillère des Andes proprement dite, offre et de plus hauts sommets et des brèches plus nombreuses. C'est par les brèches de cette chaîne, — que les anciens Péruviens avaient nommée Rilisuyo, ou la bande de neige, — que descendent vers le bassin de l'Amazone tous les grands cours d'eau nés dans la montagne.

Entre les deux fleuves Dcayale et Xulaga s'étend une contrée hérissée de hautes montagnes dans toute son étendue. Ces montagnes sont généralement revêtues d'une opulente végétation, et recouvertes de riches pâturages. Le groupe entier mesure environ trente milles de l'est à l'ouest et vingt-quatre milles du nord au midi. Une chaîne, connue sous le nom de Cerro delSal, c'està-dire montagne du sel, le réunit au noyau des Andes.

Au nord et au nord-est de la région montagneuse et circonscrite parles trois fleuves du Xualaga, de l'Ucayale et de l'Amazone, s'étend la grande plaine désignée par les géographes sous le nom de Pampa del Sacramenlo, longue de cent vingt lieues.

sur une largeur qui varie entre vingt lieues et soixante. Les approximations qui semblent les plus justes évaluent sa superficie à quatre mille lieues carrées.

Il est peu de pays au monde où les eaux soient plus inégalement réparties qu'au Pérou. Dans toute la région comprise entre la Cordillère de l'ouest et l'océan Pacifique, les rivières sont rares, et presque toujours non navigables. A l'est de la Cordillère des Andes, les grands fleuves abondent, alimentés par de nombreux affluents, et tous ensemble développent sur la contrée leurs réseaux féconds, et font communiquer entre eux les différents points du pays par leurs chemins liquides. Parmi ces grands cours d'eau, on distingue principalement leLauricocha, le Hualaga, déjà nommé, et l'Apurimac, qui reçoit l'Ynabari, le Mantaro, le Perène et le Pachitea. L'Apurimac et toutes les rivières qui se réunissent à lui forment ce que l'on nomme \e Grand-Para ou la grande eau, ou bien encore l'Ucayale, ou confluent des eaux. Il coule à travers des plaines immenses et des forêts profondes, fières d'abriter son cours majestueux.

LeHualaga précipite, au contraire, son cours orageux entre des rochers resserrés, dont les cataractes rendent longtemps sa navigation impossible. Il devient superbe et pacifique en entrant dans la région des plaines, où ses bords continuent pourtant d'être pittoresques. Des navires sans nombre le sillonnent dans tous les sens, chargés des productions qui s'échangent d'une contrée à l'autre.

On peut encore citer parmi les cours d'eau du Pérou, à l'est, le Madeïra, au sud-est le Mamore, et la rivière de Santa-Magdalena; au sud, le Farigia et le Rio-Pilcomayo.

Toutes ces grandes artères, formant un réseau de communications qui n'a véritablement pas son égal au monde, ont donné lieu à un projet analogue à celui du percement de l'isthme de Panama et qui, s'il se réalisait, ajouterait singulièrement à la

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prospérité du Pérou : je veux dire la jonction des deux Océans, permettant de passer de TÀtlantique dans le Pacifique, sans être contraint de doubler le cap Horn. Ce projet n'a rien d'impossible. En effet, dit M. deHumboldt, sous le 10"'degrédelatitude australe, à deux ou trois journées de Lima, on arrive aux bords de le Guallaga (ou Iluallaga), par laquelle, sans doubler le cap Horn, on peut se rendre aux côtes du Grand-Para, dans le Brésil. Les sources du Rio Iluanaco, qui se jette dans le Guallaga, sont éloignées de quatre à cinq lieues des sources du Rio Huaura, qui débouche dans l'Océan Pacifique. Le Rio Xauaxa, affluent de TApurimac ou Ucayale, prend son origine près de Jauli, à peu de distance des sources du RioRimac, qui traverse la ville de Lima. La hauteur de la Cordillère péruvienne et la nature du terrain y rendent impossible l'exécution d'un canal; mais la construction d'une route commode, tracée de la capitale du Pérou au Rio Iluanaco, faciliterait le transport des marchandises en Europe. Les grandes rivières de l'Ucayale et du Guallaga porteraient en cinq ou six semaines les productions du Pérou à l'embouchure de l'Amazone et aux côtes les plus voisines de l'Europe, tandis qu'il faut un trajet de quatre mois pour faire parvenir ces mêmes marchandises au môme point, en doublant le cap Horn.

La diversité des climats et la différence sensible des températures que l'on rencontre au Pérou y font croître des végétaux des natures les plus opposées, et y permetent toutes les cultures. 11 faut ranger parmi les productions principalesdu pays, le tabac, le sucre, le café, le cacao, le blé, l'anis, la vanille, la cannelle, le piment, la cochenille, le riz, les olives, le maïs, et le coça, un arbuste dont les Indiens des montagnes mâchent la feuille : cette feuille renferme un principe si nutritif qu'elle apaise la faim et la soif, et que ceux qui en font usage peuvent se passer de tout autre aliment pendant plusieurs jours.

Le sucre se travaille au Pérou par les procédés les plus défec*

tueux. Le planteur, en suivant la vieille routine, éprouve des perles immenses qu'il ne songe même pas à éviter, parce que toute amélioration lui paraît impossible ou impraticable; mais qu'un homme intelligent et entreprenant introduise au Pérou les perfectionnements connus en Europe, et le commerce des sucres de ce pays pourra lutter avec avantage contre celui des marchés d'outre-mer, parce qu'au Pérou, sur la côte, la canne à sucre vient en quelque sorte d'elle-même, qu'elle n'a pas d'ennemi naturel, et qu'aucun insecte ne lui est préjudiciable ; il n'y a pas de sol dans la bande maritime qui ne la produise en abondance. Elle croît et mûrit avec rapidité, et donne du sucre d'une qualité supérieure en quelques endroits, et partout assez bonne. Le coton, nouvellement exploité, est destiné à prendre le premier rang parmi les productions du littoral péruvien; la qualité en est belle et comparable à celle des beaux cotons de Fernambouco. La récolte a dans ce pays quelque chose d'incroyable et âe surprenant ; aux États-Unis, ainsi que dans les colonies des Antilles, au Brésil et sur tous les autres points du continent américain, la végétation a un temps d'arrêt : la saison des pluies et ensuite la sécheresse nuisent aux plantes, et détruisent quelquefois les récoltes ; on est souvent obligé de replanter, et le produit d'un pied de coton ne s'élève qu'à 4 ou 500 grammes, tandis qu'au Pérou il est des localités où chaque plante donne de 10 à 12 kilogrammes, et que la moyenne est évaluée à 6 kilogrammes pour chacune d'elles. Les récoltes s'y succèdent sans interruption; des cotons semés dans de bonne terre, produisent au bout de 7 à 8 mois, et, dès la seconde année, les plantes ayant poussé de plus profondes racines, donnent les résultats les plus satisfaisants. C'est à la douceur de la température, c'est à cet état presque uniforme de l'atmosphère, dont les variations se renferment entre 11 et 23 degrés Réaumur, que l'on doit attribuer l'excès de fertilité du

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littoral du Pérou. La végétation ne s'y arrête jamais ; les récoltes de toute espèce sc]]suivent sans intervalle; la terre semble infatigable ; et partout où se trouve une goutte d'eau pour lui donner la vie, surgit la plante abondante, qui ne demande au cultivateur qu'un peu d'intelligence et de soin pour au centuple le payer de sa dépense et de sa peine.

On recueille dans les montagnes le quinquina, divers sortes de baumes, de gommes et de résines, et quantité de simples médicinaux; à l'est delà Cordillère, des forêts immenses sont remplies des essences de bois les plus précieuses.

Mais la véritable richesse du Pérou ce sont ses mines. Presque partout le métal se trouve mêlé au sol même. Tout le territoire péruvien n'est en quelque sorte qu'un vaste filon, où l'or et l'argent se rencontrent en des quantités hors de toute proportion connue.

Dans les huit intendances qui, à la fin du dernier siècle, composaient la vicc-royaulé du Pérou, on comptait soixante-dix mines d'or, huit cent trente-quatre mines d'argent, douze mines de plomb, (Quatre mines de cuivre et quatre mines de mercure. On peut ajouter à ces chiffres vingt-huit mines d'or et cinq cent quatre-vingt-onze mines d'argent, dont l'exploitation était abandonnée depuis longtemps. Nous n'avons fait figurer dans ce tableau ni les mines de Buenos-Ayres, ni celles de Quito, ni celles dePotosi, d'une increvable richesse.

Ilya quatre-vingts ans, dit M. Helms, dans son curieux voyage de Buenos-Ayres à Potosi, une montagne, peu éloignée de la ville de Paz, s'écroula en partie. Il s'y trouva à découvert des morceaux d'or massif de 50 livres pesant. Pas plus tard qu'en 1787, les pluies y mettaient à nu des morceaux de deux onces et au delà. Le même statisticien pense que les Cordillères fourniraient n des mineurs, même médiocrement instruits, une masse de métaux qui, mise en circulation, bouleverserait tout notre système'in-

dustriel et commercial, en rendant l'argent aussi commun que le cuivre et le fer.

Il s'en faut beaucoup que les mines du Pérou soient d'une exploitation aussi facile que celles du Brésil. Les mines d'argcMit les plus considérables, celles de Potosi, dePasco et de Chota, se trouvent à d'immenses élévations, très-près de la limite des neiges éternelles. Pour les exploiter, il faut amener de loin les hommes, les vivres et les bestiaux. Des villes, situées sur les plateaux où l'eau gèle toute l'année, et où les arbres ne peuvent végéter, ne sont pas faites pour offrir un séjour attrayant. Il n'y a que l'espoir de s'enrichir qui peut déterminer l'homme libre à abandonner le climat délicieux des vallées, pour s'isoler sur le dos des Andes du Pérou. Au Mexique, au contraire, les liions d'argent les plus riches, ceux de Guanaxùato, de Zacatecas, de Tasco et de Real del Monte, se trouvent à des hauteurs moyennes de 1,700 à 2,000 mètres. Les mines y sont entourées de champs labourés, de villes et de villages ; des forêts couronnent les cimes voisines, et tout y facilite l'exploitation des richesses souterraines.

Mais ces désavantages naturels n'empêcheront point les maîtres du Pérou de tirer de leur sol, le jour où ils le voudront sérieusement, assez de métaux précieux pour les enrichir à jamais.

Du temps des Incas, le Pérou produisait aussi des émeraudes, que l'on trouvait sur le littoral de Monta, mais ces précieux gisements sont aujourd'hui épuisés. On assure qu'il y a encore dans le pays des mines de pierreries, connues des naturels, qui se gardent bien d'en révéler le gisement aux Européens, pour ne pas se voir condamnés à en extraire les produits trop enviés.

Toul le monde sait que la découverte de la grande péninsule méridionale du nouveau monde est due au génie de Christophe Colomb. Dès la seconde année du seizième siècle, il en avait frayé la route à l'Europe à travers ces flots inconnus qui devaient garder éternellement, malgré leurs mobiles changements, la trace de son vaisseau. Il ne lui fut point donné d'y former d'établissements durables ; il ne fit qu'en longer la côte. Trois ans plus tard, Ogéida et Nicuessa, autorisés par leur gouvernement, débarquèrent dans le golfe du Darien, près de l'isthme qui unit les deux Amériques. Ils ne purent nouer aucune relation avec les naturels du pays. Décimés par la faim, la maladie, les périls de la mer, et les flèches empoisonnées des Indiens, ils se retirèrent à Sainte-Marie du Darien, où ils vécurent dans l'anarchie, dévorés par cette inextinguible soif de l'or que rien ne pouvait apaiser.

C'est alors que parut au milieu d'eux Nunez de Balboa, que ses qualités brillantes firent bientôt reconnaître par eux comme leur chef. Nunez les entraîna loin de la côte dans l'intérieur des terres, et, après une marche héroïque à travers tous les dangere des fleuves, des forêts, des montagnes et des peuplades sauvages, il arriva jusqu'au bord de l'océan Pacifique, dont il s'empara au nom de la couronne d'Espagne. Là, il apprit, de la bouche des habitants delà côte, qu'à une certaine distance vers le sud, il existait un empire riche et puissant. Balboa résolut d'en entreprendre aussitôt la conquête ; mais ce ne fut point à lui que sa cour ingrate confia le soin de l'exécution de ce projet : c'était assez

pour lui de l'avoir conçu. Son successeur, jaloux et cruel, le fit mettre à mort, commit toutes sortes de vexations arbitraires, puis, transportant la colonie de Sainte-Marie du Darien de l'autre côté de l'isthme, accomplit ainsi le premier pas qui devait conduire l'Espagne à la conquête du Pérou.

Cette conquête était réservée à trois aventuriers, dont l'un est destiné à l'immortalité de l'histoire.

Le lecteur a nommé avant nous François Pizarre. Pizarre était le fils naturel d'un gentilhomme espagnol ; il ne savait pas même lire : mais chez lui le génie naturel suppléait à l'insuffisance de l'éducation. Il avait pris part aux expéditions malheureuses et incomplètes de Nunez de Balboa. Il résolut de les conduire à bonne fin et de soumettre le Pérou. Il s'associa un soldat vieilli dans les camps, Diego d'Almagro, et un prêtre qui s'était enrichi dans le nouveau monde, Fernand de Lucques : celui-ci devait subvenir aux frais de l'expédition. L'habileté supérieure de Pizarre lui donna bientôt le premier rôle dans l'entreprise, et sa personnalité absorba complètement celle de ses deux compagnons. Pizarre est le véritable conquérant du Pérou.

L'audacieux chercheur de royaumes partit de Panama lo ii septembre 1624, se dirigeant vers le sud. Il n'avait sous ses ordres qu'un seul vaisseau, quarante-deux hommes d'équipage et quatre chevaux. Jamais l'insuffisance des moyens n'avait contrasté davantage avec la grandeur du but. Ajoutons la rigueur d'une mer et d'une saison ennemies. Pendant soixante-dix jours, le vaisseau de Pizarre fut constamment battu par les flots, en vue d'une côte immense, où il n'apercevait que des plaines inondées, des forêts impénétrables, et des tribus inhospitalières, avec le.-^quelles il fallait combattre aussitôt qu'il voulait aborder. Sa petite troupe fut décimée. Cependant, au bout de six mois, il fut rejoint par un de ses deux associés, Diego d'Almagro, qui luiame-

liait un renfort de soixante-dix hommes. Il aperçut enfin la côte do Quito, dont les habitants lui apparurent couverts de beaux vêlements de laine et de coton, et parés d'ornements d'or et d'argent. Son équipage, sensiblement diminué par la faim, la maladie et la guerre, ne lui permettait point d'attaquer ainsi une nation nombreuse et puissante. Il se retira donc dans une île du voisinage, tandis qu'Almagro retournait à Panama pour y chercher de nouveaux renforts. Le gouverneur, au lieu des soldats qu'il demandait, envoya à Pizarre Tordre de revenir.

Pizarre répondit à cet ordre par un refus formel, dortnanl ainsi sa tête pour enjeu à l'entreprise, et se condamnant, comme avait fait Cortez lors de la conquête du Mexique, à vaincre ou à mourir. La fortune aime ces audaces quand elles se rencontrent avec une habileté supérieure.

Tous ses compagnons l'abandonnèrent à ce moment critique pour retourner à Panama, et il ne resta près de lui que treize soldats, — treize héros. — Il se retira avec eux dans l'île de la fiorgone pour y attendre les secours promis secrètement parFernand de Lucques.

La Gorgone est une île effrayante comme son nom, terrible d'aspect, avec ses bords hérissés de rochers et ses montagnes couvertes de sombres forets, enveloppées d'une atmosphère humide et malsaine. Pizarre y resta cinq mois, se croyant oublié du monde entier, livré à toutes les privations comme à toutes les angoisses. Enfin il aperçut à l'horizon la voile d'un petit navire qui venait le délivrer. A peine embarqué, il tourna la proue vers le sud-est et aborda bientôt à Tumbès.

Le Pérou était découvert.

L'attention de l'intrépide aventurier fut tout de suite attirée par un temple revêtu de lames d'or, et par un palais splendide, dont tous les ustensiles étaient en or fin. Incapable à ce moment d'employer la force contre tout un peuple , Pizarre se

promettant un retour prpchain, dans de plus favorables conditions, se contenta d'établir avec les Indiens des relations de commerce et d'amitié. Il prit une certaine quantité de poudre d'or et de vases du même métal, et fit monter à soa bord trois Péruviens qu'il destinait à lui servir plus tard d'interprètes. Il retourna alors à Panama, près du gouverneur Pierre de los Rios, et, ne pouvant parvenir à vaincre son obstination, il résolut de passer en Europe et d'aller en personne plaider sa cause devant son souverain.

Ce souverain s'appelait Charles-Quint.

Le fils de Jeanne la Folle rêvait alors une sorte de monarchie universelle. Si l'Europe n'était pas soumise à son pouvoir, elle subissait du moins son influence. Le nouvel hémisphère semblait devoir lui appartenir comme l'ancien, et déjà le soleil ne se couchait jamais dans ses États. Il n'accorda point de secours à Pizarre ; mais il lui donna l'autorisation de tenter la conquête à ses risques et à ses frais, lui donnant d'avance le titre de gouverneur et de capitaine général du pays qu'il avait découvert et qu'il devait soumettre. Sa juridiction fut déclarée indépendante de celle du gouverneur de Panama. Pizarre repartit aussitôt pour l'Amérique, emmenant avec lui ses frères, Fernand, Juan et Gonzalès, et un de leurs amis, François d'Alcantara, héroïque jeunesse, insouciante des dangers et de la mort, prête à tout entreprendre et à tout oser. Pizarre, avec eux, s'embarqua de Panama pour le Pérou en 1531, à la tête de cent quarante-quatre fantassins et de trente-six cavaliers. La force des vents le fit aborder à cent lieues au nord de la rade de Tumbès, où il s'était proposé de descendre, et il prit terre dans la baie de Saint-Mathieu. Il s'avança vers le sud en suivant la côte, attaquant et dépouillant les Péruviens qu'il rencontrait sur sa roule.

Il ne trouva de résistance que chez les habitants de l'île de Puna, qui commande la baie de Guayaquil. Il lui fallut plus d'un

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mois pour les soumettre ; mais, ce premier obstacle franchi, il débarqua paisiblement à Tumbès. Un renfort de soixante hommes, arrivé à propos, remplit les vides de sa petite armée. Il se remit en marche, et arriva bientôt à l'embouchure de la Piéra, où il fonda, sans rencontrer le moindre obstacle, la colonie de Saint-Michel.

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Le Pérou était alors déchiré par la guerre civile.

Huana-Capac, douzième souverain de la dynastie desincas, avait partagé entre ses deux fils l'empire augmenté par ses conquêtes. Les deux jeunes princes guerroyaient l'un contre l'autre. Leur aveugle rivalité les empêcha de prendre garde à l'invasion qui devait avoir de si funestes conséquences sur l'avenir de leur pays. Chacun d'eux eut même la pensée falale de se servir de ces étrangers comme auxiliaires, pour mieux assurer sa victoire sur l'autre. Pizarre vit là un moyen sûr de pénétrer jusqu'au cœur du pays, et il résolut d'en user.

Quand il arriva au Pérou, le plus jeune des deux frères ennemis, Atahualpa, venait de triompher de Iluascar, son aîné. Il avait même, après sa victoire, déjà licencié une partie de son armée, quand on lui annonça l'arrivée de Pizarre. Il lui envoya des ambassadeurs pour s'informer de ses intentions. Pizarre répondit qu'il venait en ami, de la part de son maître, pour lui offrir les secours dont il pouvait avoir besoin contre ses ennemis.

On le laissa fort imprudemment approcher du camp magnifique où se trouvait alors le jeune souverain, — entassement de richesses bien fait pour enflammer la cupidité de nos aventuriers avides. Pizarre, à ce moment, forma le projet audacieux

de s'emparer de la personne du prince, et de le garder comme otage. C'était ce que FernandCortez avait fait au Mexique en se rendant maître deMontézuma. On eût dit que la deuxième conquête voulait copier la première. Pendant que l'Inca était encore dans son camp, Pizarre entra dans la ville de Gaxamarca, s'établit dans le palais du roi, l'attendant ainsi dans sa propre maison. Il avait donné à sa petite armée les fortes positions qu'indiquait la stratégie européenne.

L'empereur du Pérou parut à la vue des Espagnols vers quatre heures de l'après-midi, le 16 novembre. Il était à la tête d'un cortège magnifique, porté sur les épaules de ses principaux favoris, dans une chaise d'or, posée au milieu d'un palanquin, véritable châsse, à la fois splendide et barbare, couverte de lames d'or et d'argent, enrichie de pierreries, surmontée de plumes des plus brillantes couleurs. Le front du monarque était ceint du //ante, diadème à franges de laine teintes de pourpre ; il tenait à la main un sceptre d'or, terminé à sa partie supérieure par un soleil du même métal, orné de pierres précieuses. Les grands seigneurs du royaume venaient à sa suite, également portés dans des palanquins d'or. Des bandes de musiciens et de danseurs, couverts de riches habits, et parés de plumes éclatantes, venaient à leur suite. Quinze mille hommes de troupes fermaient la marche : l'or brillait sur leurs armes.

On rapporte que le jeune empereur, en voyant les Espagnols, se souleva de son siège et dit à ceux qui l'entouraient :

a Ces hommes sont peu nombreux; mais ils viennent au nom d'un puissant monarque ; ne les offensez point. »

A ce moment, le dominicain Yalverde, que Pizarre avait amené avec lui d'Espagne, s'avança vers Tcmpereur, tenant le crucifix dans une main et l'Évangile dans l'autre, et, comme si les conversions devaient et pouvaient s'improviser ainsi, il lui exposa les principales vérités de la religion chrétienne, en terminant

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sa harangue par ces paroles que riiisloire a conservées : « Le souverain ponlife de Rome a donné, en sa qualité de successeur de saint Pierre, tous les pays du nouveau monde en partage aux princes et aux rois chrétiens, sous la condition de les convertir. Le Pérou étant échu à l'empereur Charles-Ouint, mon maître, ce monarque envoie le gouverneur François Pizarre pour le représenter ici, et pour vous faire connaître sa volonté, qui est celle de Dieu môme. Si vous embrassez la juridiction du pape, le monarque^ chrétien qui nous envoie protégera vos États et vous laissera jouir de Tautorité souveraine; mais si vous osez résister, si vous êtes assez imprudent pour recourir à la voie des armes, le gouverneur François Pizarre vous déclare, par mon organe, qu'il vous attaquera, qu'il mettra tout à feu et à sang pour vous faire éprouver les effets de la plus juste et de la plus terrible vengeance ! »

Le monarque se fit répéter ce passage, que l'interprète avait mal rendu, et quand il l'eut bien compris, son indignation seule éjjala sa surprise. Il répondit, cependant, avec autant de calme et de dignité que de bon sens, qu'il possédait légitimement un empire légué par ses ancêtres et sur lequel il n'admettait point qu'un prêtre étranger pût avoir aucune espèce de droits. Quant à ce qui était des dieux, il aimait tout autant croire au sien, qui était immortel, qu'à celui des chrétiens, qui était mort. 11 demanda ensuite au prédicateur où il avait appris tout ce qu'il lui avait raconté.

— Dans ce livre ! répondit Valverde en lui montrant l'Kvangile.

L'Inca prit alors le volume, l'approcha de son oreille, et n'entendant rien :

— Il ne parle pas, ton livre! répliqua-t-il, et il le jeta à terre avec mépris.

A ce moment, le farouche dominicain fit un geste de menace

terrible, et se tournant vers ses compagnons : « Aux armes ! s'écria-t-il, vengeons notre foi de ces infidèles ! »

Pizarre fit un signe : les trompettes sonnèrent, le canon gronda, les décharges de la mousqueterie éclatèrent : les Péruviens se virent assaillis de tous les côtés à la fois. Un seul mot pourrait rendre la confusion et Thorreur d'un tel moment : ce fut un massacre. Quelques sujets dévoués se pressèrent autour de leur souverain pour le défendre. Mais Pizarre, jaloux dp le prendre vivant, s'était déjà élancé vers lui, renversant tout sur son passage. Les malheureux Péruviens, incapables de résister, fous de terreur, se dispersent dans toutes les directions, abandonnant leur monarque, leurs armes, leurs richesses et leurs femmes. Les compagnons de Pizarre ajournèrent quelque peu leur projet de conversion des infidèles, et cette nuit-là fut livrée tout entière au pillage et à la débauche.

Toute la famille du [prince était au pouvoir du vainqueur. Celui-ci parut du moins vouloir user de la victoire avec clémence : il fut doux et humain envers le prisonnier; il essaya de le consoler, en lui faisant toutes sortes de protestations d'estime et d'amitié. Atahualpa, devinant que la soif de l'or était la première cause de ses malheurs, offrit une rançon digne de lui. Mais ses promesses libérales ne firent qu'exciter davantage encore la cupidité des conquérants. Pizarre envoya deux de ses officiers à Cuzco, capitale de l'empire. Us étaient chargés de lui rendre compte des ressources dont le souverain pouvait disposer. Ces ressources étaient grandes ; mais bien qu'il eût en quelque sorte accablé les vainqueurs de ses trésors, ceux-ci, préférant à leur premier rôle celui de juges prévaricateurs et de bourreaux, lui intentèrent le procès le pltfs inique, et, par une sentence qui doit à tout jamais déshonorer le nom de Pizarre, ils le condamnèrent à être brûlé vif. Le malheureux prince, trompé par les promesses fallacieuses de Valverde, qui lui fit

204 L'AMÉRrtiUE MÉRIDIONALE.

espérer une commutation de peine s'il consentait à se faire chrétien, se laissa baptiser; mais sa mort suivit immédialeraonl son baptême. Il fut attaché à un poteau et on Tétrangla. Luimême, quelque temps auparavant, avait fait mettre à mort son frère Iluascar, son prisonnier ; le Pérou avait donc perdu ses deux souverains. Personne à présent n'était assez fort pour le disputer aux Espagnols. Pizarre marcha sur Cuzco, pendant que son lieutenant, Sébastien Ben Alcazar, s'emparait de Quito. Quand Pizarre se présenta devant la capitale, il y trouva un nouvel empereur, Manco, frère d'Huascar. Les habitants de la ville tentèrent une sortie contre le conquérant, mais ils furent vaincus, et les Espagnols pénétrèrent dans la cité impériale, tandis que le souverain demandait son salut à la fuite.

Bientôt, cependant, Manco revint de lui-même, avec un inconcevable aveuglement, se remettre aux mains des Espagnols, comme s'il ne pouvait trouver d'asile qu'auprès d'eux. Pizarre voulut du moins lui céder les marques du pouvoir dont l'exercice resterait entre ses mains, et, en présence du peuple entier, il ceignit son front du llanla royal. Les derniers restes de l'armée péruvienne qui tenaient encore la campagne furent bientôt vaincus et dispersés, et dans l'empire tout entier rien ne fut plus en état de résister à Pizarre. Charles-Quint, heureux des résultats de l'entreprise, envoya à l'heureux vainqueur le titre de marquis, et confirma ses pouvoirs. Tant de succès avaient excité la jalousie de l'ancien associé de Pizarre, don Diego d'Almagro, qui trouvait que celui-ci s'était fait ce que l'on peut appeler la part du lion ; il se plaignit et menaça d'une révolte.

Pizarre, à force d'habileté, de ruse et de diplomatie, l'envoya conquérir le pays connu depuis sous le nom de C/tî7i, lui promettant, s'il ne réussissait point dans cette tentative, de lui donner le gouvernement d'une portion du Pérou.

Almagro se mit en marche à la tête de six cents Espagnols,

comme lui chercheurs d'aventures, et de quinze mille Indiens, parmi lesquels se trouvaient le frère de l'empereur et le grand prêtre du soleil.

Pizarre, qui ne- voulait pas être seulement un conquérant, niais encore un fondateur d'empire, résolut de placer son gouvernement dans un lieu rapproché de la côte et capable, par sa position centrale, de lui permettre d'étendre promptement son action sur tous les points du pays.

Il posa donc dans la vallée de Rimac, le 6 janvier, la première pierre d'une ville qu'il appela d'abord la Ville des Rois, et plus tard Lima. Elle devint et elle resta la capitale et la métropole du Pérou.

Une place carrée, ornée de grands et beaux édifices, des rues larges se coupant à angles droits, de vastes palais, séparés les uns des autres par des jardins, une enceinte fortifiée de trentequatre bastions, telle fut la ville bâtie par Pizarre. Elle manquait encore d'habitants; mais elle vit bientôt venir à elle la masse de ces aventuriers en quête de la fortune, que l'Espagne versait à flots sur le nouveau monde.

Cependant Manco, le souverain légitime et reconnu du Pérou, voyant les Espagnols divisés sur plusieurs points, crut que le moment était venu de réclamer de Pizarre le rétablissement complet de son autorité, qui, du reste, lui avait été formellement promis. On l'attira dans la citadelle et on l'y retint prisonnier. Mais s'étant fait mettre en liberté par Fernand, le frère de Pizarre, il reprit la campagne à la tête de ses sujets restés fidèles, et vint lui-même attaquer Cuzco.

Mais, par suite d'une étrange mobilité d'idées, après des succès inattendus et quand le retour d'Almagro, revenu du Chili pour combattre Pizarre, et les divisions profondes des Espagnols, lui permettaient d'espérer de rentrer en possession de ses droits, pris de ce soudain découragement qui tant de fois

tiOG L'AMKUIQUE MÉRIDIONALE.

déjà s'était emparé des hommes de sa race, désespérant du triomphe, et voulant du moins épargner à ses sujets d'inutiles épreuves, il partit pour un exil volontaire, et réunissant ses ministres, ses amis, ses femmes et les princes de sa famille, il se retira sur les hauteurs de Vilcapampa, au milieu des Andes. Au moment où s'efface et disparaît pour toujours la vieille civilisation qui fut si longtemps chargée des deslins du Pérou, c'est un devoir pour l'historien de jeter sur elle un coup d'œil impartial et d'en présenter au lecteur le rapide tableau.

Les origines de la nation péruvienne se perdent dans une nuit obscure, que ne percent les lueurs d'aucune certitude inattaquable. Jusqu'à rétablissement de cette^grande dynastie des Incas, si rapidement renversée par le glaive de Pizarre, nous sommes livrés aux conjectures et aux doutes. Les ïncas euxmêmes n'ont pas laissé de monuments écrits de leur domination, et nous en sommes réduits, pour la connaître, à consulter les écrivains espagnols, racontant l'histoire de leurs ennemis, d'après des traditions souvçnt confuses et parfois mal interprétées.

S'il faut en croire les vainqueurs du Pérou, ce grand pays, jusqu'au moment où la civilisation lui fut apportée parles Incas, aurait croupi dans la plus hideuse barbarie. Nulle institution politique ou sociale; pas plus de mœurs que de lois : des instincts violents et des passions sauvages, n'acceptant aucun frein. Ils ne connaissaient pas même le mariage, cette base de la famille. Chez eux, la superstition remplaçait la religion, et elle n'adoucissait point leurs penchants féroces. Cette fois encore on eût pu

répéter cette grande formule du paganisme, suivant Bossuet : « Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même. » Leur culte slupide ne s'adressait point seulement aux astres qui brillaient sur leur tête, ou aux productions bienfaisantes de la nature ; il avait encore pour objet les animaux immondes, auxquels ils offraient le sang des victimes humaines, dévorées ensuite dans de hideux festins. Habitants d'un sol qui ne demandait en quelque sorte qu*à récompenser la plus légère culture par les productions les plus abondantes, ils erraient au hasard sur sa vaste étendue, privés de toute espèce d'industrie, et réalisant tristement l'idéal de la vie sauvage.

Pendant de^ longs siècles, ils languirent dans cette abjection misérable, sans jamais songer à une vie meilleure, et n'ayant pas même la notion du progrès.

Tout à coup parut au milieu d'eux un couple d'une intelligence supérieure, prétendant descendre du Soleil, le plus illustre et le premier de leurs dieux. Ce couple entreprit de leur imposer des lois, et de les façonner peu à peu à la vie sociale. L'homme s'appelait Manco-Capac ; la femme Marna Oello. Tous deux se présentèrent au nom du Soleil, affirmant que l'astre-dieu les envoyait vers son peuple, avec ordre de l'arracher à sa triste existence et de lui assurer un sort moins précaire.

D'où venaient Manco-Gapac et sa compagne? C'est ce qu'il serait véritablement difficile d'établir avec quelque certitude. Les traditions péruviennes leur donnent pour lieu de naissance le lac de Tilkaca^ ce qui les ferait sortir de la nation des Âymaras, qui serait aussi la souche mère de la population du Pérou. D'autres font venir Manco-Capac soit de l'ancien continent, soit de quelque lointaine contrée de l'Amérique. Quant à l'époque de l'apparition au Pérou du couple rédempteur et civilisateur, on peut la faire remonter à deux siècles et demi avant la conquête espagnole.

Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est que l'intelligence de Manco-Capac et de Mama Oello exerça sur les Péruviens l'ascendant qui appartiendra toujours aux natures supérieures. L'homme apprit aux hommes à cultiver la terre, à construire des maisons, à façonner les métaux ; la femme enseigna aux femmes les arts utiles qui conviennent à leurs mains plus délicates. Elles surent bientôt filer et tisser. Les Péruviens furent vêtus. Après que l'on eut ainsi pourvu aux nécessités premières de la vie, Manco-Capac s'occupa de consohderses premiers bienfaits par des institutions durables. Parlant au nom du Soleil, il était sûr, d'ailleurs, de se faire obéir. II détermina donc lés relations des sujets et des chefs, créa une administration, et, pour tout dire en un mot, fonda un gouvernement régulier.

La ville de Cuzco, bâtie par lui, et réunissant autour d'un centre commun des peuplades toujours prêtes à errer à l'aventure, contribua puissamment à la durée de son œuvre civilisatrice. L'empire ainsi établi par Manco-Capac s'dppela l'empire des Incas, ou seigneurs du Pérou : empire très-modeste à ses débuts, car il n'embrassait qu'une étendue de huit à dix lieues autour de la capitale. Mais Manco-Capac et ses successeurs eu reculèrent successivement les limites. Au moment de la conquête espagnole, les Incas dominaient sur un territoire immense.

Tout le système gouvernemental et social de Manco-Capac s'appuya sur les croyances religieuses. La théocratie est allée rarement plus loin. Institutions politiques et civiles,. hiérarchie, législation, tout procédait de la religion et tout y aboutissait.

Robertson, le savant auteur de Y Histoire A^Amériqtiey a trèsjudicieusement apprécié les conséquences de ce système de gouvernement, fondé sur une croyance religieuse inébranlable.

« Le gouvernement des Péruviens, nous dit-il, a cela de sin-

gulier et de frappant, qu*il doit à k religion son esprit et ses lois. Les idées religieuses font très-peu d'impression sur Tesprit d'un sauvage ; leur influence'sur ses sentiments et sur ses mœurs est à peine sensible. Parmi les Mexicains, la religion réduite en système, tenant une grande place dans leurs institutions publiques, concourait avec beaucoup de force à former le caractère national. Mais au Pérou, tout le svstème civil était basé sur la religion. L'Inca n'était pas seulement un législateur, mais un envoyé du ciel. Ses préceptes étaient reçus, non comme les ordres d'un supérieur, mais comme des oracles sortis de la bouche d'une divinité. Sa famille était sacrée, et pour la tenir séparée et sans aucun mélange impur d'un sang moins précieux, les enfants de Manco-Capac épousaient leurs propres sœurs, et aucun ne pouvait monter sur le trône, sans prouver sa descendance des seuls enfants du Soleil. C'était là le titre de tous les descendants de rinca, et le peuple les regardait avec le respect dû à des êtres d'une race meilleure et privilégiée. On croyait qu'ils étaient sous la protection immédiate de la divinité qui leur avait donné naissance, et que toutes les volontés de l'Inca étaient celles de son père le Soleil, Deux effets résultaient de cette influence de la religion sur le gouvernement. L'autorité de l'Inca était absolue et illimitée. Lorsque les décrets d'un souverain sont regardés comme les commandements de la Divinité, c'est non-seulement un acte de révolte, mais encore un acte d'impiété de s'y opposer. L'obéissance devient un devoir de religion; et comme ce serait un sacrilège de blâmer l'administration d'un monarque qui est immédiatement sous la direction du ciel, et une audace présomptueuse de lui donner des avis, il ne reste plus qu'à se soumettre avec une vénération aveugle. Tel doit être nécessairement le principe de tout gouvernement établi sur la base d'un commerce avec le ciel. De là aussi la soumission des Péruviens envers leurs souverains : les plus

puissants et les plus élevés de leurs sujets reconnaissaient en eux des êtres d'une nature supérieure ; admis en leur présence, ils ne se présentaient qu'avec un fardeau sur les épaules, comme un emblème de leur servitude, et une disposition à se soumettre à toutes les volontés de l'inca. Il ne fallait au monarque aucune force coactive pour faire exécuter ses ordres. Tout officier qui en était chargé était l'objet du respect du peuple, et, selon un observateur judicieux des mœurs des Péruviens, il pouvait traverser l'empire d'une extrémité à l'autre, sans rencontrer le moindre obstacle ; car en montrant une frange du borlaj ornement roval de l'inca, il devenait le maître de la vie et de la fortune de tous les citoyens. Il faut regarder comme une autre conséquence de cette liaison de la religion avec le gouvernement la peine de mort infligée à tous les crimes. Ce n'étaient plus des désobéissances à des lois humaines, mais des insultes à la Divinité. Les fautes les plus légères et les crimes les plus atroces appelaient la môme vengeance sur la tête du coupable, et ne pouvaient être expiés que par son sang. La peine suivait la faute inévitablement, parce qu'une offense envers le ciel ne pouvait en aucun cas être pardonnée. Parmi des nations déjà corrompues, des maximes si sévères, en conduisant les hommes à la férocité et au désespoir, sont plus capables de multiplier les crimes que d'en diminuer le nombre. Mais les Péruviens, avec des mœurs simples et une crédulité aveugle, étaient contenus dans une telle crainte, que le nombre des fautes était extrêmement petit. Leur respect pour des monarques éclairés et guidés par la divinité qu'ils adoraient, les maintenait dans le devoir, et la crainte d'une peine qu'ils étaient accoutumés à regarder comme un châtiment inévitable de l'offense faite au ciel, les éloignait de toute prévarication.

Avoir deviné tout cela, c'était déjà du génie chez Manco-Capac. Fort d'un point de départ accepté d'avance par la crédulité de la

nation, il la façonna aisément à l'obéissance et lui imposa le gouvernement du droit divin. Mais son absolutisme se justifia du moins et par son but et par ses résultats. 11 adoucit les mœurs des Péruviens et il épura leur culte. Il les détourna des sacrifices sanglants offerts à des êtres hideux, et ne leur laissant plus d'autres divinités que les astres, il ne leur permit d'offrir à la pure et sereine lumière que des fleurs et des fruits. Le premier des Incas voulut, du reste, se montrer lui-même aussi généreux que ce Soleil dont il prétendait descendre en ne se faisant connaître que par ses bienfaits. Jamais prince n'eut une influence plus heureuse.

Sa conduite à la guerre ne fut pas moins digne d'éloges. Au lieu d'armer son peuple dans un but de pillage, de rapines et d'extermination, il sembla ne combattre ses ennemis que pour les instruire et les éclairer. Grâce à lui, les Péruviens, au lieu de massacrer et de dévorer leurs prisonniers, les traitaient doucement et s'efforçaient de les gagner à leurs idées, en n'employant d'autres armes que la persuasion.

Ils admettaient l'existence d'un être supérieur qu'ils vénéraient sous le nom de Patchacamac. Ce nom veut dire «celui qui anime le monde ! » et ce nom leur était en aussi grande vénération que l'était aux Juifs celui de JéhOva. Si la nécessité les obligeait à le prononcer, ils le faisaient avec de grandes marques de respect et de soumission : ils rapprochaient leurs épaules, baissaient la tête, penchaient leurs corps en avant, et levaient les yeux au ciel; puis, tout à coup, ils abaissaient leurs regards vers la terre, portaient leurs mains ouvertes sur l'épaule droite, et donnaient des baisers à l'air.

Ce Patchacamac ne s'était pas contenté de communiquer la vie à l'univers, il la lui maintenait ; mais, cependant, les Péruviens ne lui offraient aucun sacrifice et ne lui rendaient aucun culte, par cette singulière raison qu'ils ne le voyaient pas. Ils se

2i2 L^AHÉRIQUE MÉRIDIONALE.

contentaient deTadorer dans leur cœur comme le dieu inconnu.

Comme presque tous les peuples, ils croyaient aussi au mauvais génie^ qu'ils désignaient sous le nom de Ciipey^ et quand ils prononçaient ce nom, ils crachaient à terre en signe de mépris. Ils ne croyaient pas seulement à l'immortalité de l'àme, mais iJs admettaient aussi le dogme de la résurrection des corps. Le mot dont ils se servaient pour désigner ce corps, alpacamasca, ne voulait dire autre chose que terre animée. Jaloux de se retrouver tout à fait au complet, au moment de cette résurrection, ils mettaient soigneusement de côté la rognure de leurs ongles et les cheveux qui tombaient de leur tète. Quant à la vie future, elle comprenait trois états bien distincts et qui correspondaient assez exactement au ciel, au purgatoire et à Tenfer des catholiques. De même que les chrétiens, ils étaient assez embarrassés quand il s'agissait de dépeindre les joies de l'éternité bienheureuse, et ils ne trouvaient guère, pour en rendre compte, d'autre expression que celle d'une contemplation extatique et oisive.

Leur seul culte effectif était celui qu'ils rendaient au soleil, ce dieu visible ; ils l'adoraient dans des temples magnifiques et célébraient en son honneur des fêtes dont la splendeur défie toute description. Le plus somptueux de ces temples était celui de Cuzco. Ses vastes proportions n'avaient nui en rien à la beauté et à la richesse de sa décoration. Du haut en bas, ses murailles étaient couvertes d'épaisses plaques d'or, ainsi que les nombreuses portes par lesquelles on y pénétrait. Contraste étrange! ces magnificences intérieures n'étaient abritées que par un simple toit de chaume. Les Péruviens ne connaissaient ni la tuile ni l'ardoise, et ils n'avaient point songé à des couvertures métalliques.

Le grand autel était placé du côté de l'orient et surmonté ^ d'une image du soleil en or massif, — une tète humaine entourée

LE PÉROU. 2lo

de flammes et de rayons. Cette tête était, du reste, tellement colossale qu'elle cachait presque entièrement la paroi du temple à laquelle on Tavait fixée. Quand les Espagnols se partagèrent le butin fait à Cuzco, ce monceau d'or tomba entre les mains d'un gentilhomme, joueur forcené, qui le perdit dans la nuit même. Son soleil ne put voir lever l'autre.

A droite et à gauche de l'autel on plaçait les corps des souverains défunts, en ayant soin de les ranger par ordre de date. Ils étaient, du reste, embaumés avec tant de soin qu'on les aurait crus vivants. Ils étaient attachés et maintenus sur des trônes d'or, le visage tourné vers l'entrée du temple. Un seul, le plus vénéré d'entre eux, Huayna-Capac, que ses qualités éminentes avaient rendu célèbre, possédait le privilège de fixer ses yeux morts sur la radieuse image.

Non loin du grand temple s'élevait un cloître, couronné à l'extérieur d'une plaque d'or faisant bordure et haute de près de deux mètres. Autour de ce temple on voyait cinq pavillons carrés à toiture pyramidale. Le premier était consacré à la lune, mère des Incas, de même que le soleil en était le père. La Phœbé péiiivienne était représentée par une image de femme, gravée sur une plaque d'argent. A droite et à gauche de cette divinité étaient rangés les corps des reines, tournés vers la porte. Une seule, Mama-Oello, mère de Huayna-Capac, avait, comme son glorieux fils, le privilège d'être dirigée vers l'autel.

Le deuxième pavillon était consacré aux étoiles, parmi lesquelles on honorait surtout celles qui correspondaient à notre Vénus et à nos Pléiades. Dans la cosmogonie péruvienne, les étoiles étaient considérées comme les suivantes de la lune.

Le troisième pavillon était dédié aux orages, à la foudre et aux éclairs. Les Péruviens, dans l'intention sans doute de se rendre propices les génies qui dirigeaient ces météores, avaient

embelli singulièrement leur temple. L'or y avait été prodigué avec une incroyable profusion.

L'arc-en-ciel, que les prêtres représentaient comme une émanation directe du soleil, était honoré dans le quatrième pavillon.

Le cinquième était destiné aux prêtres employés au service du temple.

Le temple du soleil était entouré de jardins plantés d'arbres artificiels, dont les feuilles et les fleurs, imitant les plus belles formes de la nature, étaient d'or ou d'argent.

Ce n'était point seulement à Cuzco que les Péruviens avaient élevé des temples magnifiques. On en rencontrait d'autres dans leurs principales villes. Nous citerons particulièrement celui qui s'élevait au milieu du lac de Titicaca, dans l'île du même nom. Cette île, qui avait servi d'asile aux premiers Incas, était révérée comme un sanctuaire par toute la nation. On y conservait la fameuse chaîne d'or, longue de sept cents pieds, que le fils de Manco-Capac et de Mama-Oello, le vertueux Huayna, avait fait fabriquer à l'occasion de la fête qu'il donna à ses sujets, lorsqu'il sevra son fils aîné. On s'en servait pour exécuter une certaine pyrrhique usitée au Mexique. Les Espagnols, qui avaient entendu parler de cette chaîne, célèbre dans tous le pays, avaient, on le conçoit, le plus vif désir de s'en emparer. Mais les Péruviens la jetèrent dans le lac, avec la plupart des trésors que renfermait le temple, et le lac ne la rendit point.

La plus grande des fêtes publiques du Pérou était celle dans laquelle on honorait le soleil, sous le nom de Rami. On y déployait une pompe solennelle. Les hommes religieux s'y préparaient comme nous le faisons à nos grandes solennités, par le jeûne et l'abstinence. Cette préparation durait trois jours, et, pendant ces trois jours, on ne mangeait que du maïs cru et quelques herbes également crues. On ne buvait que de l'eau, et l'on ne faisait de feu nulle part. Les vierges du soleil, ces vestales

du Pérou, pétrissaient pendant la nuit une certaine pâte nommée caneu^ faite de farine de froment, dont, au reste, les Péruviens ne se servaient que dans cette seule occasion, et elles en faisaient de petits pains ronds, de la grosseur d'une pomme. C'étaient elles aussi qui apprêtaient les mets mangés, à l'époque delà fête, par le souverain et sa famille. Enfin le grand jour arrivait : une procession immense se rendait au temple du Soleil : elle avait à sa tête le monarque, suivi par les gouverneurs des provinces, connus sous le nom de CaracalSj — chez les Mexicains, on eût iprononcé Caciques. — Leur costume était d'une recherche parfois un peu barbare. Si les uns portaient des robes superbes, lamées d'or et d'argent, les autres se paraient de la dépouille du jaguar, ce tigre d'Amérique, et se faisaient un casque de sa tête. Il y en avait qui attachaient à leurs épaules des ailes de condor. Quelques-uns couvraient leur visage de masques aux traits hideux, et faisaient en marchant toutes sortes de contorsions étranges. Une musique aussi criarde que discordante accompagnait et rhythmait leurs gestes. Toutes les provinces du Pérou assistaient à cette cérémonie par des représentants choisis entre leurs plus illustres personnages. Ceux-ci étaient revêtus des armes que leur tribu employait dans les combats, haches, épées, lances, flèches et javelots. S'ils avaient fait quelque noble action, ils la portaient peinte sur leur bannière.

Une fois arrivée sur la grande place de la ville, la procession s'arrêtait, et tout le monde attendait, les pieds nus et dans un respectueux silence, l'apparition du Soleil levant. Dès que l'astre du jour se montrait à l'horizon, tous se prosternaient et lui envoyaient des baisers : c'est la formule primitive de l'adoration, que nous retrouvons chez tous les peuples.

Bientôt, cependant, le monarque se levait, tenant dans ses mains deux vases d'or, pleins de la liqueur nationale en usage au Pérou. Il présentait l'une de ces coupes au Soleil, celle qu'il

316 L'AMÉRIQUE HÉHIDIONALE.

tenait de la main droite, et il l'invitait à boire, et comme le Soleil n'acceptait point du premier coup, il répandait le contenu du vase dans un réservoir qui se trouvait à ses pieds, et qui, par un petit canal pavé d'or, conduisait jusque dans l'intérieur du temple, consacré à sa divinité. Le Soleil une fois servi, le souverain buvait lui-même quelques gouttes de la liqueur contenue dans l'autre coupe, et passait le reste aux princes de sa famille.

Les Caracals qui n'étaient pas du sang royal buvaient une autre liqueur, préparée pour eux par les vierges sacrées.

La procession, après cette halte, se rendait au grand temple, où les princes et les seigneurs déposaient entre les mains des prêtres les vases dans lesquels ils avaient bu. On y ajoutait des pièces de monnaie et des modèles d'animaux de toute espèce, moulés en or et en argent. Bientôt commençaient les sacrifices : on immolait une certaine quantité d'agneaux et de brebis stériles. On choisissait dans le nombre un agneau noir que l'on éventrait tout vivant, pour lire dans ses entrailles encore chaudes les arrêts de la destinée. Pour les autres victimes, on les égorgeait selon les rites ordinaires, puis on les dépouillait de leur peau, et on offrait au Soleil leur sang et leur cœur. Le reste était réduit en cendres à l'aide d'un feu que l'on allumait aux rayons mômes du soleil, concentrés dans un vase poli et au moyen d'une lentille, sur des matières inflammables. Si le soleil avait le mauvais goût de ne point se montrer le jour de sa fête, on se procurait du feu à l'aide de deux morceaux de bois frottés Tun contre l'autre. La journée se terminait par des festins on le plus souvent les convives se livraient à tous les excès du boire et (lu manger.

Les huit jours qui suivaient étaient intégralement consacrés aux fêtes et aux divertissements de toute nature, à la danse et à la musique.

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Une autre fête, qui mérite également d'être mentionnée, c'était celle que Ton désignait sous le nom de Citu. Elle avait pour objet d'éloigner de la nation les fléaux de toute espèce et notamment les maladies. On s'y préparait par un jeûne de vingt-quatre heures, et dans la nuit qui la précédait, on faisait avec cette pâte appelée caneu de petits pains de la forme et de la grosseur que nous avons indiquées déjà ; mais cette fois on détrempait la farine avec du sang de petits garçons, que l'on se procurait soit au moyen d'une saignée pratiquée entre les deux sourcils, ou bien en provoquant une hémorrhagie nasale. Le jour même de la fête, et avant le lever du soleil, chacun faisait des ablutions complètes et soigneuses sur toutes les parties de son corps, puis se frottait la tête, le visage, l'estomac, les épaules, les bras et les cuisses avec ce pain. On était convaincu qu'en agissant ainsi l'on purifiait son corps ! On en frottait également la porte de sa maison pour la sanctifier, et même on y laissait un morceau de ce pain, pour que la purification se trouvât ainsi bien constatée aux yeux de tous.

Si chacun faisait cela chez soi, le grand prêtre se chargeait du môme soin dans le temple du Soleil.

Toute la famille du prince prenait part à la cérémonie dans l'intérieur du palais. Quand le jeûne était une fois rompu, un des Incas sortait par la ville en s'annonçant à tous comme le courrier du Soleil. Il portait une robe retroussée autour de son corps et tenait à la main la lance garnie de plumes de couleur et de cercles d'or, qui servait d'étendard à la guerre. Il rencontrait bientôt sur la principale place de la capitale quatre autres Incas vêtus et armés comme lui ; de sa lance il touchait leurs lances et leur transmettait, de la part du soleil, l'ordre de chasser au loin tous les fléaux. Ces messagers s'en allaient dans la campagne, ensuivant diverses directions, tandis que les habitants de la ville, qui les voyaient p«nsser, se mettaient à leurs

portes, et faisaient entendre de bruyantes acclamations, tout en secouant leurs robes comme s'ils eussent voulu en secouer le malheur que les hérauts eussent emporté au loin avec eux. Ceux-ci, une fois en pleine campagne, rencontraient, en de certains endroits désignés, d'autres Incas auxquels ils transmettaient les ordres qu'eux-mêmes avaient reçus. Plusieurs relais de princes se succédaient ainsi les uns aux autres jusqu'à ce que l'on eût atteint une certaine distance. Alors chacun d'eux plantait sa lance en terre, bien persuadé que le fléau ne franchirait pas cette limite. La nuit de ce jour, les Péruviens se promenaient dans leur ville en agitant des torches enflammées, faites de paille qu'ils tressaient avec beaucoup de soin. Ces feux nocturnes devaient avoir pour but de chasser plus loin encore les fléaux que, le matin même, on avait exorcisés avec le fer. On allait ensuite jeter dans le fleuve ce qui restait de ces torches, que l'on ne consumait jamais jusqu'au bout.

Les vestales du Pérou étaient au nombre d'environ quinze cents, appartenant toutes à la race des Incas. Elles étaient consacrées au culte du Soleil, et, comme les vestales romaines, chargées de la garde et de l'entretien du feu sacré. Elles vivaient dans un couvent, sévèrement cloîtrées, et ne voyant qu'un seul homme au monde, — l'empereur. Leurs vœux, dont le premier était le vœu de virginité, étaient des vœux éternels. Pour celles qui violaient cet engagament sacré, non-seulement elles étaient mises à mort avec leur complice, mais leurs parents devaient subir le môme sort, et la ville qui les avait vues naître était rasée de fond en comble. Ces prêtresses du Soleil avaient à leur service des jeunes filles appartenant aux premières familles du pays; tous les ustensiles employés dans leur maison étaient d'or fin. Il y avait dans toute l'étendue de ce vaste royaume une quantité d'autres couvents, où Ton admettait toutes les jeunes filles qui s'y présentaient, à la seule condition qu'elles fussent

belles. Celles-là n'étaient point consacrées au service du Soleil, mais bien au service de l'empereur. Ces petits Parcs-aux-Cerfs du Pérou étaient l'objet de la plus active surveillance, et la plus légère atteinte portée aux droits du seigneur et maître était punie avec la dernière rigueur.

Tous les Indiens du Pérou ne s'étaient pas laissé tellement bien convertir au culte du Soleil comme dieu unique qu'ils n'eussent point encore d'autres idolâtries. Les prêtres espagnols, en parcourant le pays, trouvèrent un certain nombre 'de temples consacrés à un dieu du nom d'Ataguju, selon les Péruviens, créateur de toutes choses. Les sanctuaires d'Ataguju étaient de grandes cours entourées de hautes murailles; au milieu de ces cours, on creusait une fosse, et dans cette fosse on plantait plusieurs mâts. Quand on voulait faire un sacrifice, on montait à ce mât, et une fois au sommet, on immolait soit un lapin, soit un mouton. Après quoi on le mangeait, en se contentant d'offrir à ce dieu facile les os et la peau. Seulement il était bon de se sentir en appétit le jour du sacrifice, car il n'était permis ni d'emporter ni de laisser quoi que ce fût de la chair de la victime. Les gros mangeurs immolaient un mouton, les autres un lapin. Les fêtes que les Péruviens célébraient dans ces temples duraient cinq jours et ces cinq jours, se passaient à bien manger et à boire mieux encore.

Presque tous les peuples se sont imaginé que la fumée montant vers le ciel caressait agréablement le nerf olfactif des divinités. Dans les pays où l'on ne brûle point d'encens, on brûle autre chose. C'est ainsi que les sectateurs d'Ataguju lui faisaient des fumigations de coca, cette plante précieuse et nutritive dont nous avons déjà parlé, et qu'il faut regarder comme une des plus remarquables productions naturelles du Pérou.

Les Péruviens avaient encore d'autres idoles : c'étaient généralement de grandes pierres sculptées. Mais ces idoles étaient

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aussi en bois. Ils faisaient pour elles de grands coussins bien travaillés sur lesquels ils les plaçaient... Ces coussins étaient richement ornés, et peints des couleurs les plus brillantes quand ils étaient destinés aux principaux dieux ; plus simples quand ils appartenaient à ceux d'un ordre inférieur. Ils plaçaient l'idole sur ce coussin, dans un panier tressé avec des baguettes blanches. Ce panier avait quatre ou cinq palmes de long, et était plus large par une extrémité que par l'autre. Quand l'idole était placée, ils la recouvraient d'un tissu de laine, et ensuite ils l'habillaient comme un seigneur, avec une tunique tissée de la plus fine laine des moutons du pays. Ils posaient par-dessus un manteau garni de bijoux, et fermé avec des agrafes d'or; ils lui empanachaient la tète, et mettaient à côté de l'idole des vases de chica, et des frondes, ou guaracas. Us lui donnaient aussi quelquefois des casques en argent ou en cuivre, des boucliers, et quantité d'autres petits objets déposés devant elle comme offrandes.

Des prêtres ventriloques faisaient rendre à ces dieux des oracles pieusement écoutés parla crédulité naïve de leurs fidèles.

Il y avait du reste des idoles particulières à chaque contrée. Toutes avaient des prêtres et des serviteurs, et toutes recevaient des présents soit des grands, soit du peuple. On voit donc que si le Soleil était le principal dieu du Pérou, ce n'était pas du moins son seul dieu.

Les mariages des Péruviens n'étaient point, comme chez d'autres peuples, l'occasion de fêtes et de réjouissances. La chose, au contraire, se passait le plus simplement du monde. Tous les ans, à une certaine époque, le souverain rassemblait tous les garçons de sa race ayant accompli leur vingt-quatrième année, et toutes les filles âgées de dix-huit ans. On les rangeait par couples. L'empereur les appelait par leurs noms, puis il mettait la main des jeunes filles dans celle des jeunes hommes,

recevait des uns et des autres leurs serments de fidélité conjugale, après quoi il les déclarait mariés, et les rendait à leurs familles. Ils se retiraient alors chez le père du jeune homme, qui faisait les frais de la noce, consistant en trois jours de festins. Le lendemain de ce mariage des princes et princesses, les fonctionnaires publics mariaient, par quartier, les habitants de la ville qui se trouvaient dans les conditions d'âge. Autant que possible on assortissait les voisins et même les parents. On ne se mariait point de district à district, de province à province. Chacun, au contraire, s'isolait dans son entourage. La femme, une fois mariée, ne sortait plus de sa maison ^ où elle s'occupait des soins intérieurs du ménage et de l'éducation des enfants.

La principale fête de la famille avait lieu à l'occasion du sevrage des enfants et principalement du premier né mâle. Ce sevrage avait lieu à deux ans; on commençait par couper la jeune chevelure, restée intacte jusque-là, et quand une fois il était rasé, on donnait un nom à l'enfant, et chacun lui offrait un présent. Les enfants étaient élevés durement, sans aucune recherche amollissante.

Les morts étaient enterrés assis, quelquefois dans des tombes de pierre sèche, ou dans une maçonnerie solide; parfois une certaine agglomération d'individus avait une sépulture commune, avec des caveaux de famille rangés par étage, ainsi que cela se pratique aujourd'hui encore dans certaines villes d'Italie, à Brescia, par exemple. D'autres fois, on déposait le défunt dans un lieu souterrain, faisant partie de sa maison, en usant de certains procédés qui le desséchaient promptement et le faisaient passer à l'état de momie. Certaines tribus donnaient à leurs tombeaux une forme pyramidale, et les plaçaient sur le sommet des montagnes, avec une petite ouverture du côté de l'oçient, pour que, au fond même de la tombe, les morts pussent se réjouir en recevant le premier rayon de l'astre du jour.

Les funérailles de l'empereur étaient entourées d'une pompe solennelle. On en faisait l'objet d'un deuil national qui durait une année entière ; c'était l'occasion de processions nombreuses de tout un peuple, de sacrifices immenses de victimes, trop souvent accompagnées de l'immolation des principaux serviteurs du souverain, et des femmes qu'il avait le plus aimées .

Les Péruviens, au moment de la conquête espagnole, ne connaissaient point l'écriture, et les signes auxquels on a voulu attacher une valeur hiéroglyphique étaient si peu nombreux et tellement insignifiants qu'il a fallu abandonner bientôt celte hypothèse. Ils n'étaient cependant point privés absolument de tout moyen de communiquer leurs pensées à distance, ou de conserver leurs souvenirs. Ils se servaient pour cela d'un système compliqué, véritablement difficile à comprendre et à mettre en pratique, de nœuds de diverses formes et de diverses grosseurs, que l'on appelait quipos.

Voici, dit un des historiens du Pérou, en quoi consistait la méthode des quipos : on prenait des fils de différentes couleurs ; chaque nuance, soit qu'elle fût simple ou mélangée, avait sa signification particulière. Trois ou quatre fils tordus formaient un cordon, gros comme de la ficelle moyenne, et long d'environ un mètre. Tous les cordons étaient suspendus par ordre à une longue ficelle, et constituaient ainsi une espèce de frange. On jugeait de la signification de chaque fil par la couleur : le jaune désignait l'or; le blanc, l'argent ; le rouge, les gens de guerre. Quand on voulait signifier des choses dont les couleurs n'étaient pas indiquées, on suivait un système particulier : on classait les objets par ordre de valeur ou d'importance. Par exemple, s'il s'agissait de blé ou de légumes, on plaçait d'abord le froment, puis le seigle, les pois, les fèves. De même, quand ils voulaient compter des armes, ils mettaient en premier lieu celles qu'ils jugeaient les plus nobles, c'est-à-dire les lances, puis les flèches,

les arcs, les javelots, les massues, les haches, les frondes, etc. Pour faire le dénombrement de la population, ils commençaient par les habitants de chaque ville, ensuite ils marquaient la population de chaque province. Ils désignaient par le premier fil les vieillards de soixante ans et au-dessus, par le second les hommes de cinquante ans, par le troisième ceux de quarante, et ainsi des autres, en descendant toujours de dix ans en dix ans jusqu'aux enfants à la mamelle. Ils comptaient les femmes de la même manière et en suivant un ordre semblable. Mais les femmes ne venaient qu'après les hommes.

Certains petits fils, très-fins et de même couleur, mêlés aux cordons, désignaient des exceptions au fait général ; par exemple, les fils de cette nature, insérés dans le cordon consacré aux hommes ou aux femmes mariés de tel ou tel âge, indiquaient ce qu'il y avait eu de veufs ou de veuves dans le courant de l'année, car les quipos ne servaient qu'à une statistique annuelle.

On observait toujours dans les quipos l'ordre de la numération décimale, c'est-à-dire que l'on procédait ainsi : unité, dizaine, centaine, mille, dizaine de mille. On dépassait rarement la centaine de mille, parce que chaque ville ayant son registre particulier, on atteignait difficilement le chiffre de cent mille. Il parait, du reste, que ce n'était pas faute de pouvoir exprimer le nombre de cent mille dans la langue péruvienne, car cette langue se prête à toutes les combinaisons d'arithmétique. On plaçait en haut le nombre le plus fort, c'est-à-dire la dizaine de mille, et l'on descendait en suivant la progression.

Tout ce qui était du domaine du chiffre pouvait s'exprimer au moyen des quipos. Les tributs perçus pour Tlnca, le nombre des gens de guerre, des naissances, des décès, des batailles, des ambassades, des ordonnances royales, formaient le contenu de ces singulières archives. Mais on comprend qu'il était difficile d'exprimer par des nœuds et par des cordons les événements hislo-

riques, la substance des édits impériaux et le but des ambassades. En un mot, tout ce qui est du ressort exclusif de la parole, ou de récriture exacte et variée, ne pouvait trouver place dans les quipos. Toutefois, les Péruviens avaient certaines marques particulières destinées à conserver jusqu'à un certain point le souvenir des actions mémorables et des décisions les plus importantes du souverain. Les gardiens des quipos étaient d'ailleurs charges d'en apprendre les détails par cœur, et d'en transmettre la tradition à leurs successeurs de père en fils. En outre, les amanta» ou philosophes, résumaient, sous forme d'apologue, les choses les plus dignes de mémoire, afin que les pères les racontassent à leurs enfants et les hauts fonctionnaires à leurs subordonnés. Enfin, les aroviens^ ou poètes, prêtaient à l'histoire le secours de la versification, pour mieux inculquer dans l'esprit des contemporains et des races futures le souvenir des faits nationaux les plus éclatants. On comprend, toutefois, combien ce moyen de propagande historique était défectueux. C'est à ce manque de traditions certaines qu'on doit attribuer l'impossibilité d'écrire complètement, ou du moins avec un haut degré de certitude, l'histoire de l'ancien empire du Pérou.

Le nombre des gardiens des quipos était proportionné à l'importance de la population de leur résidence : ils n'étaient jamais moins de quatre, et ne dépassaient jamais trente.

Les Péruviens usaient de plusieurs moyens pour communiquer au loin les nouvelles importantes, ou transmettre les ordres du souverain. Ils avaient, sur les principales routes, des relais de courriers, placés à la distance d'un quart de lieue les uns des autres, et se tenant toujours en vedette pour épier l'arrivée de celui avec lequel ils devaient correspondre. Parfois aussi ces courriers, au lieu de transmettre oralement la nouvelle qu'on leur avait confiée, étaient porteurs de quipos qu'ils faisaient ainsi passer de poste en poste, un peu comme les messagers norvé-

giens remettaient le bud-stock au gaard le plus voisin, qui le transmettait à son tour au suivant, de manière à ce qu'il eût bientôt atteint l'extrémité la plus reculée du pays. Ils se servaient aussi, en certains cas, de grands feux allumés pendant la nuit sur les montagnes, messagers muets, mais éclatants, qui faisaient voir aux yeux ce que l'oreille n'entendait point. Le même système est pratiqué aujourd'hui encore par les Druses et les Maronites, dans le Liban. Les Grecs s'en servirent, il y a bientôt quatre mille ans, pour annoncer la prise de Troie. La première scène de la grande trilogie d'Eschyle, — VOrestie, — s'ouvre par le monologue du guetteur de nuit placé sur une des tours de Sparte, épiant le signal attendu depuis dix ans.

Les Péruviens n'étaient point un peuple de navigateurs, comme les habitants de Fernambuco, par exemple ; mais leur fleuve et la mer voisine les invitaient à tenter le chemin liquide. Intrépides, ils se confiaient aux flots orageux, et bravaient même, mais toutefois non loin des côtes, les tempêtes de l'océan. Ils ne creusaient point, comme nous l'avons vu faire à d'autres sauvages, le tronc des arbres en canots ; mais ils les réunissaient de manière à former des radeaux, terminés en pointe à la proue el à la poupe, qu'ils abandonnaient au fil de l'eau, à la descente des rivières, et qu'ils faisaient remonter au moyen du halage Parfois aussi le pilote enfourchait le dernier madrier de son embarcation primitive, et la dirigeait au moyen de ses jambes, dont il se servait en guise d'avirons. Quant à ce qui est de la voile, ils n'en avaient jamais vu avant que les Espagnols eussent abordé leurs côtes. Ce radeau, fait de troncs d'arbres ainsi liés, était pour eux le bateau de transport, le lourd chaland. Mais ils avaient aussi le bateau léger, le bateau de pêche, le yacht de plaisance. Celui-là n'exigeait pas de grands frais de construction : c'était tout simplement un faisceau déjoues marins, d'un volume proportionné au poids qu'il devait porter. Ou

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faisait un trou au milieu, et le pêcheur s'y plaçait, tenant d'une main la pagaie, à l'aide de laquelle il dirigeait ce singulier navire, et de l'autre le harpon, avec lequel il s'emparait de sa proie. Une telle simplicité, une telle faiblesse de moyens, que nous retrouvons partout, dans les exercices de la guerre aussi bien que dans les travanx de la paix, ne suffit-elle point pour expliquer la facilité de la conquête et le rapide triomphe des armes espagnoles ?

Amateurs de pêche, les Péruviens avaient pour la chasse un goût plus vif encore. Ces chasses n'étaient point d'ailleurs chez eux une habitude constante : ils ne s'y livraient qu'accidentellement, à de certaines époques régulières, le pays étant aménagé de façon à ce que chaque canton ne fût chassé qu'une fois en quatre ans. Tous les habitants de la circonscription se réunissaient alors, et se livraient à une battue gigantesque, embrassant ainsi une surface immense de la plaine et de la montagne; puis, quand ils avaient traqué, enfermé dans un cercle vivant les malheureux fuyards, ils mettaient à mort tous les animaux malfaisants, puis les mâles inutiles à la reproduction, chez les cerfs, lés vigognes et les guanacos; ils tondaient ensuite les femelles, et leur rendaient la liberté. La laine et la venaison étaient immédiatement distribuées entre les familles des chasseurs ; mais la fine toison des vigognes était réservée à la famille rovale des Incas.

Les Incas se livraient aussi au plaisir de la musique et de la danse. Leur danse ne ressemblait point à celle des autres naturels de l'Amérique, qui en faisaient un assemblage de sauts grotesques et de mimique hideuse. Eux, au contraire, déroulaient leurs évolutions sur un rhythme lent et grave comme un chœur antique.

Leur principal instrument de musique était une flûte à plusieurs tuyaux juxtaposés, qui rappelait assez fidèlement la flûte

connue des Grecs et des Romains sous le nom de flûte de Pan. Us jouaient sur cette flûte des airs qui parurent si doux aux Espagnols, que le maître de chapelle de la cathédrale de Cuzco en introduisit quelques-uns dans la liturgie catholique, ce qui flatta singulièrement les indigènes, en diminuant ainsi pour eux la distance qui séparait les deux cultes.

Gomme tout pouvoir qui s'appuie sur la base inébranlable de la théocratie, acceptée également par le prince et par le peuple, Tautorité des Incas était tout à la fois despotique et paternelle. L'empire avait été divisé en quatre parties, et la population divisée en groupes de dix hommes, sous l'autorité d'une sorte de surveillant : ces groupes se réunissaient cinq par cinq, formant ainsi une compagnie de cinquante hommes, qui avaient un chef supérieur; celles-ci, réunies deux par deux, mettaient cent hommes sous le commandement d'un cai^itaine de détachement. Ginq détachements iormaient une brigade, et deux brigades un véritable corps de troupes sous les ordres d'un général. Ghaque chef devait surveiller attentivement les hommes placés sous ses ordres, et dénoncer leurs fautes à la justice. La répression ne se faisait point attendre ; elle était sévère : la peine de mort était souvent prononcée, et la sentence toujours sans appel. Tous les citoyens étaient corvéables du prince, qui pouyait les contraindre à travailler aux entreprises qu'il jugeait d'utilité publique, à l'entretien des routes et à la construction de ses palais. Une loi, que l'on appelait la loi fraternelle, enjoignait à tous les citoyens de s'entr'aider et de se secourir les uns les autres ; une loi sompluaire mettait un frein au luxe des particuliers, et s'opposait aux excès de la table et à la trop grande recherche de l'habillement; de temps en temps on appelait les pauvres à des repas publics, pour qu'ils pussent, au moins un instant, oublier leur misère. Les malades et les infirmes étaient assistés et secourus par l'État ; il y avait dans chaque ville de grands établis-»

sements où Ton donnait l'hospitalité aux étrangers et aux voyageurs. L'obligation du travail s'étendait à tout individu valide, et elle atteignait l'enfant dès sa sixième année, tant on redoutait pour l'homme l'effet de l'oisiveté, si, dès le premier âge, on ne l'habituait à la vie laborieuse. Les Péruviens devaient, à l'heure du repas, laisser leurs maisons ouvertes, pour que les inspecteurs y pussent entrer et voir comment les choses s'y passaient : ils frappaient à coups de fouet ceux qu'ils surprenaient en flagrant délit de négligence ou de malpropreté.

Une loi, que nous pourrions appeler la loi agraire, avait divisé le sol en trois parts. La première appartenait au Soleil, et ses produits subvenaient aux frais du culte. La seconde appartenait à l'empereur : il en usait pour subvenir aux besoins de son existence et aux nécessités de l'administration. La troisième part était à la nation. Personne n'avait un droit de propriété persistante sur aucune parcelle du sol : on ne possédait que pour une année, et, ce délai expiré, on procédait à un nouveau partage. On labourait en chantant, et au son des instruments de musique.

Cette sorte de communisme s'aggravait encore par une inégalité de conditions qui n'avait en elle-même rien de fraternel. La nation était divisée en castes, séparées les unes des autres par d'infranchissables barrières. A la base de l'édifice social l'on trouvait la masse servile de ceux qui étaient employés aux plus rudes travaux, dont ils n'étaient pas libres de s'affranchir. Leurs habillements avaient des formes particulières, et leurs vêtements même ne ressemblaient point à ceux des autres citoyens. Au-dessus d'eux se trouvaient ceux qui n'exerçaient aucunes fonctions publiques, et qui n'étaient revêtus d'aucune dignité héréditaire, sans être pour cela, toutefois, astreints comme les autres au travail forcé. Le troisième degré de cette hiérarchie compliquée était occupé par les nobles, remplissant en temps

de paix comme en temps de guerre les fonctions publiques les plus importantes. On les distinguait extérieurement à la richesse de leurs costumes et à la longueur de leurs oreilles, produite par des moyens artificiels. Enfin, au sommet de l'édifice, se trouvaient les Incas, fils du Soleil, famille impériale composée des parents et des alliés du souverain, singulièrement élevés audessus du reste de la nation, qu'ils dominaient de leur incontestable suprématie.

Les Péruviens avaient d'assez grandes connaisances architecturales et une pratique très-satisfaisante. Si, dans les parties de leur territoire où régnait une température douce et clémente, ils se contentaient de simples huttes mal fermées, là, au contraire, où ils avaient à lutter contre l'intempérie des saisons, ils se bâtissaient des maisons d'une construction solide et d'une irréprochable confortabilité. Les palais de leurs souverains et les temples de leurs dieux étaient parfois des œuvres véritablement remarquables. Quoique les moyens mécaniques à leur disposition fussent assez bornés, ils trouvaient le moyen d'élever à une certaine hauteur des pièces énormes, et de donner un très-grand air à leurs édifices. Ces pierres ne sont point unies entre elles par le ciment ; elles tiennent par la simple adhésion que la perfection du poli donne aux parties juxtaposées.

Sans pouvoir lutter avec ces magnifiques voies romaines, auxquelles on a eu le tort de les comparer, les routes dont les Incas avaient sillonné le Pérou ne laissaient point que d'être des travaux considérables et conduits avec une remarquable intelligence. Les routes de montagnes surtout mériteraient de servir de modèles aux ingénieurs de plus d'un pays.

Incapables de jeter des piles au milieu des fureurs de leurs torrents, ou d'imposer des ponts de pierre à leurs larges fleuves, ils les franchissaient cependant, à l'aide de constructions légères

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et solides à la fois, aériennes et résistantes, qui n'étaient autre chose qu'un système de cordes, tressées avec des osiers et des lianes, attachées sur chaque rive aux arbres et aux rochers; on réunissait plusieurs de ces tresses gigantesques, de manière à former avec elles une large natte ; on recouvrait le tout au moyen de feuilles et de branchages; on ajoutait par-dessus une couche de terre battue, qui offrait bientôt une surface lisse et plane. Le vent balançait dans l'espace ces passerelles suspendues sur l'abîme, et devant lesquelles s'arrêta plus d'une fois l'Européen effrayé, tandis que le sauvage, de son pied agile et sûr, les traversait en courant.

Trouvant, en quelque sorte, l'or et l'argent sous leurs pas, les Péruviens apprirent promptement à leur donner, par l'habileté de la mise en œuvre, une valeur supérieure à celle du métal lui-même. Avec des métiers singulièrement primitifs, et qui, pour tout autre que pour eux, eussent paru complètement insuffisants, ils fabriquaient des tissus d'une finesse merveilleuse, intercalant dans la trame, par un art ingénieux, les plus charmants dessins.

La teinture chez eux valait le tissage, et ils réussissaient si merveilleusement à fixer les couleurs éclatantes et vives, le jaune et le rouge, par exemple, que certaines portions d'étoffes aujourd'hui encore, et malgré des siècles de séjour dans la détériorante humidité des tombeaux, offrent à nos yeux surpris la fraîcheur et l'éclat des premiers jours.

Les vêtements des gens du peuple étaient d'une simplicité extrême : un caleçon et une tunique en alpaca; pour coiffure un bonnet, pour chaussures des sandales. La toilette, comme on le voit, était bientôt faite. La couleur était sombre et le tissu grossier. Les Péruviens ne coupaient point leurs cheveux, mais ils les rassemblaient en tresse.

Les femmes, par-dessous la tunique, portaient aussi une sorte

de chemise de laine. Leur tunique était sans manches et sans couture, et elles en réunissaient les deux parties sur la poitrine au moyen d'une épingle d'argent. La fente était du reste recouverte par un autre morceau d'étoffe faisant l'effet de cette partie du vêtement de nos paysannes dans certaines provinces, nommé la pièce^ et qui s'étend comme un plastron sur la poitrine.

Il y avait loin de cette simplicité tant soit peu mesquine au splendide costume des Incas, tissé par la main des vierges du Soleil, et teint des plus éclatantes couleurs.

La population du Pérou, au moment de la conquête, provenait de quatre sources bien distinctes. Le Quichuas, les Aymaras, les Atacamas et les Changos.

Les Quichuas étaient l'élément prépondérant. Ds s'étendaient, vers le nord, sur tout le plateau péruvien, et confinaient aux Aymaras sur le versant oriental de la Cordillère. Sur ie versant occidental des Andes, ils allaient jusqu'à l'endroit où s'élève aujourd'hui la ville d'Aréquipa. Ils étaient aussi les maîtres de tout le littoral du sud. C'est une race assez petite, mais bien constituée, un peu massive de formes, avec de larges épaules et une certaine profondeur de poitrine; la tête grosse, les extrémités élégantes et fines; leur teint est bronzé, leur tête oblongue, sensiblement déprimée sur les côtés, avec un front tout à la fois bombé et fuyant ; le nez se détache, par une saillie assez brusque, de la figure large et ronde ; il estiiquilin, avec une courbe assez prononcée à sa partie inférieure; les yeux sont petits, à sclérotique jaunâtre ; les cheveux sont noirs, gros et lisses. Leurs

habitudes pacifiques et douces annonçaient de grandes tendances à la sociabilité, et un caractère trop porté peut-être à se résigner au fait accompli, — ce qui est, du reste, le propre des nations ployécs sous le joug des gouvernements théocratiques. L'idiome de cette race est riche et compliqué, mais singulièrement guttural.

Les Avmaras, antérieurement à l'établissement des Incas, habitaient les environs du lac de Titicata ; ils offraient d'assez grandes ressemblances physiologiques avec les Quichuas; mais leur langue était plus riche et plus gutturale encore. Leur architecture révélait un art supérieur, et un état de civilisation plus ancien. On en trouve d'assez remarquables vestiges sur les bords du lac de Titicaca.

Ils se composent d'un tumulus, élevé de près de cent pieds, entouré de pilastres ; de temples de cent à deux cents mètres de longueur, bien orientés à l'est, ornés de péristyles, de colonnes anguleuses colossales, de portiques monolithes, que recouvrent des grecques élégantes; de reliefs d'une exécution régulière, quoique d'un dessin grossier, représentant des allégories religieuses du soleil et du condor, son messager ; de statues colossales en basalte chargées de reliefs; enfin, d'un palais formé d'énormes blocs de roche parfaitement taillés, dont les dimensions ont souvent jusqu'à sept mètres quatre-vingts centimètres de longueur, sur quatre mètres de largeur et deux d'épaisseur. Dans les temples et dans les palais, les pans des portes sont, non pas inclinés comme dans ceux des Incas, mais perpendiculaires, et leurs vastes dimensions, les masses imposantes dont ils se composent, dépassent de beaucoup, en beauté comme en grandeur, tout ce qui, postérieurement, a été bâti par les descendants de Manco-Gapac. D'ailleurs, on ne connaît aucune sculpture, aucuns reliefs dans les monuments des Quichuas de Cuzco, tandis que tous en sont ornés à Tahuanaco. La

présence de ces restes évidents d'une civilisation antique sur le point même d'où est sorti le premier Inca pour fonder celle de Cuzco n'offrirait-elle pas une preuve de plus que de là furent transportés, avec Manco-Capac, les derniers souvenirs d'une grandeur éteinte sur la terre classique des Incas?

Les deux nations n'avaient pas non plus le même système de sépulture. Les sépultures des Quichuas étaient généralement souterraines; celle des Aymaras consistaient le plus souvent en grands bâtiments carrés, dans lesquels on rangeait les morts, assis, couverts de leurs vètemenls ou d'un manteau de paille ; quelquefois aussi ces tombeaux étaient de grandes tours à plusieurs étages, peuplées de morts de haut en bas. Souvent on rapprochait ces tours les unes des autres, de façon à former des espèces de villes funèbres.

Les Atacamas, à la fois agriculteurs et pêcheurs, se distinguaient des deux peuplades précédentes par une langue à part et un autre mode de sépulture. Ils avaient, en effet, de véritables cimetières, et ils plaçaient leursmorts dans d'étroits caveaux, les jambes repliées sous eux, et entourés de tous les objets dout ils firent usage pendant leur vie.

Les Changes, vivant sous un climat sec, ne pratiquaient point l'architecture. Ils habitaient sous la tente et n'avaient autour d'eux que le strict nécessaire ; ils s'aventuraient en plein Océan sur des embarcations, composées d'une planchette et de deux outres en peaux de phoques gonflées d'air, qu'ils dirigeaient au moyen d'une pagaie. Ceux-ci couchaient leurs morts étendus de toute leur longueur dans leur tombe. Ceux de leurs descendants, que l'on peut encore observer aujourd'hui, ont le teint plus foncé que les trois autres groupes déjfi cités; la racine de leur nez est plus fine et plus droite.

Le Pérou a conservé en assez grand nombre des échantillons

des quatre races qui l'habitèrent primitivement, et Ton peut vérifier nos études sur le vif. Mais ce vaste pays renferme encore d'autres éléments de population dont il est justede tenir compte, si l'on veut arriver à une appréciation suffisamment exacte de ses différents types.

Nous trouverons tout d'abord les Yuracarès, dont le nom signifie les hommes blancs : c'est une peuplade dispersée sur les derniers contre-forts de la Cordillère orientale. Deux mille individus à peu près sont répandus sur une superficie d'environ deux cents lieues carrées. Leur teint blanc est dû probablement à l'ombre des forêts humides dans lesquelles ils vivent. Leur visage et leur corps sont couverts çà et là de taches, semées irrégulièrement et d'une couleur plus claire que le reste de leur peau. Ils sont plus grands et plus forts que les autres Indiens, et leur physionomie a une expression particulière de vivacité et de fierté. Leur langage est aussi plus euphonique. Ils présentent aujourd'hui encore un spécimen assez curieux de la vie sauvage que la civilisation n'a pas pu entamer. Leur caractère offre la réunion la plus monstrueuse de tous les défauts que puisse amener chez l'homme sans instruction, et superstitieux par naturel, une éducation affranchie du frein des réprimandes et même des plus simples conseils. Les Yuracarès sont assez gais, ont une pénétration facile, de l'esprit même, et beaucoup de finesse; ils se croient les premiers hommes du monde; hautains, insolents, hardis, entreprenants, ils ne redoutent rien. Cruels autant pour eux-mêmes que pour les autres, endurcis aux souffrances physiques, leur insensibilité est extrême, habitués qu'ils sont, dans chacune des occasions que leur offrent d'absurdes pratiques religieuses, à se couvrir de blessures, et à torturer leurs femmes et leurs enfants. Ils n'ont aucun attachement pour leurs pères, qu'ils abandonnent souvent, et ils immolent de sang-froid leurs enfants dans le seul but de se délivrer de l'embarras de les êle-

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ver et de les nourrir. Ennemis de toute espèce de société qui pourrait leur ôter un peu de leur indépendance, ils ne se groupent que par familles, et encore, dans la famille même, ne connaît-on ni les égards mutuels ni la subordination, chaque individu ne vivant que pour soi. J^es femmes partagent le caractère des hommes, et chez elles on ne trouve môme pas toujours le sentiment maternel ; les mères immolent fréquemment une partie de leurs enfants, tout en restant esclaves de ceux qu'elles élèvent.

Les mœurs des Yuracarès sont tout à fait en harmonie avec leur caractère; ils se montrent encore aujourd'hui ce qu'ils étaient avant l'arrivée des Espagnols ; ils n'ont en rien modifié leurs usages par le contact de la civilisation qui les entoure, vivant toujours au plus épais des bois, par petits groupes ambulants, qui se fuient, et cherchent plus que jamais à s'éloigner des lieux habités par les chrétiens. Marié après une orgie, un Yuracarès se sépare aussitôt de ses parents, et va s'établir avec sa femme près d'un ruisseau, au sein des plus sombres forêts. Là, aidé des siens, qu'il a invités à le joindre dans cette circonstance, il abat des arbres, construit une vaste cabane couverte de feuilles de palmier, ensemence un champ, et, en attendant la récolte, vit de chasse et de pêche. Il séjourne là quelques années, puis quitte la place pour aller se fixer à peu de distance ; la femme alors se charge de tout le bagage, renfermé dans une espèce de filet, dont le poids, quand elle marche, pèse sur son front; ses jeunes enfants trouvent place dans ses bras et sur ses épaules, tandis que son mari ne porte que son arc et ses flèches. Visiteurs infatigables, les Yuracarès n^arrivent jamais chez leurs voisins sans les prévenir de loin par des fanfares ou par des sifflements. Ils se traitent les uns les autres avec beaucoup de cérémonial, et ont des conférences prolongées sans jamais se regarder en parlant. Ces réunions amènent presque toujours des orgies de boissons fermentées et des danses monotones ; elles se

renouvellent à diverses époques de leur existence, à la nubililé d'une jeune fille, par exemple, et ne se terminent jamais sans que chacun ait arrosé la terre de son sang, en se faisant de nombriRuses blessures aux bras et aux jambes. Les femmes vont accoucher au milieu des bois, au bord d'un ruisseau, dans lequel elles se baignent immédiatement, puis elles reviennent à la maison reprendre leurs travaux ordinaires; mais souvent elles tuent leur enfant avant de revenir, soit parce qu'elles en ont un assez grand nombre déjà, soit parce que les premiers n'ont pas vécu. Les hommes pratiquent le suicide et se battent souvent en duel à coups de flèches, au moment de leurs réunions, ils mangent ensemble, et leurs repas, comme leur chasse et leur pêche, sont assujettis à une foule de superstitions. Les malades sont traités, souvent au milieu des bois, par des saignées locales ou par des cérémonies superstitieuses. A la mort de l'un d'eux, tout ce qui appartenait au défunt est anéanti ; on abandonne sa cabane et son champ, puis on l'enterre ; mais son souvenir se conserve longtemps dans sa famille. Les Yuracarès ont pour règle générale de ne Jamais réprimander leurs enfants et même de ne leur faire aucune observation. Ils se piquent d'être tous de trèsgrands orateurs, et parlent quelquefois des heures entières sans reprendre haleine, comme nos avocats et nos députés.

Les Yuracarès vivent surtout du produit de la chasse et de la pêche. Ils chargent leurs femmes des plus rudes travaux, et restent oisifs à côté d'elles, les regardant cultiver la terre ou porter de lourds fardeaux. Ils se font des tuniques en écorce d'arbres, — principalement en écorce de mûrier ; — ^u moyen de planches sculptées qu'ils enduisent de couleurs, ils impriment des dessins, généralement rouges ou violets, sur ce^ tuniques, qu'ils drapent avec une certaine coquetterie. Celles des femmes sont, au contraire, dépourvues de toute espèce d'ornements. Les hommes coupent leurs cheveux carrément sur le front et les

laissent pendre en longues tresses sur leur dos. A cette tresse ils attachent toutes sortes de choses, notamment leurs armes. Superstitieux sans religion, — ce qui se voit assez souvent, — ils ont les idées les plus contradictoires sur l'origine et la fin des choses, mîiis ils vivent sans culte et ne rendent hommage à aucune divinité.

Les Mocétenès, que les Espagnols désignent aussi sous le nom de Chancos, se divisent en petites tribus, qui habitent, comme les Yuracarès, au fond des forêts sauvages. Ils sont blancs comme eux, mais de mœurs plus sociales et plus douces. Quand ils ont assuré, par la chasse et la pêche, la subsistance de la famille, ils rentrent dans leur hutte, et vivent en paix au milieu de leurs enfants et près de leurs femmes, dont ils sont singulièrement jaloux. Une portion des Mocétenès est convertie au christianisme; l'autre est encore païenne et sauvage. Ils sont beaucoup plus petits que les Yuracarès, et aussi beaucoup plus efféminés. Ceux qui sont restés à l'état sauvage se peignent le visage de trois raies bleues, et se rendent à leurs danses la tête et les épaules ornées de plumes brillantes.

Les Tacanas, ainsi nommés d'après la langue qu'ils parlent, se sont en partie convertis au christianisme. Ceux qui sont restés rebelles à son influence civilisatrice occupent le dernier degré de l'échelle sociale. Leur industrie est absolument nulle, et ils n'ont pour tout vêtement qu'une plume de perroquet sur la tête. Us sont fiers, vaniteux, irritables; ce sont de dangereux voisins. Leur langage se compose d'une série de sons gutturaux dont l'articulation présente à l'Européen des difficultés à peu près insurmontables.

Nous pouvons citer encore parmi les éléments de population péruvienne, restes des anciennes races, les Maropas, au visage arrondi, à l'expression douce et même efféminée, au langage séduisant, aux mœurs paisibles et sociables;

Les Apolistas, au teint brun, à la petite taille, aux formes athlétiques, amis des plaisirs et des réunions joyeuses, que les missionnaires ont convertis assez aisément, cl que le christianisme a surtout pris par sa pompe extérieure et par Téclat de ses cérémonies. Du reste, les prédicateurs de TEvangile ont dû faire toute espèce de concessions à leur faiblesse et mêler à leurs rites les danses et les mascarades dont ces sauvages accompanaient jadis le culte rendu par eux à leui's idoles. Le méthodisme protestant aurait échoué infailliblement près d'eux.

Tel était le Pérou, telle sa situation politique et morale, tels les éléments de sa population, quand l'invasion espagnole s'abattit sur lui, quand Pizarre et ses compagnons en firent la facile conciuête que nous avons racontée.

Le premier soin des Romains, quand ils avaient soumis une province 'nouvelle, c'était de faire goûter à leurs vaincus les bienfaits de leur civilisation à la faveur de la paix.

Tout autre fut le souci des Espagnols.

A peine l'exil volontaire de Manco leur eut-il livré le Pérou, qu'ils en firent le champ de bataille de leur avidité, de leurs jalousies et de leurs ambitions particulières. Almagro, autrefois Tami , maintenant le rival de Pizarre, séduisit un certain nombre de ses officiers, pénétra par surprise dans Cuzco, et s'empara des deux frères du gouverneur général. C'était la guerre civile entre les vainqueurs. On en vint bientôt aux mains; on se combattit avec la fureur et l'acharnement qui signalent toujours les guerres fratricides. Almagro vaincu, fait prison*

nier, fut mis en jugement et condamné à mort par ses enne* mis. On l'étrangla dans sa prison, puis on le décapita sur la place publique, et il resta tout un jour exposé aux regards de la foule, à demi nu et baigné dans son sang.

A ce moment, Pizarre put se croire maître absolu du Pérou. Aussi, après avoir expédié son frère Fernand en Europe, pour se justifier auprès de Charles-Quint, il prit librement possession de l'empire et de ses richesses.

C'est alors qu'il envoya Pierre de Valdivia au Chili, pour y établir fermement sa domination. Son frère Gonzale, qu'il avait nommé gouverneur de la province de Quito, après en avoir dépouillé le véritable conquérant, Ben Alcazar, entreprit la découverte du pays à l'est de la Cordillère, qui, disait-on, produisait la cannelle en abondance. Le froid sur les montagnes, les pluies dans la plaine, les sauvages partout, * décimèrent son armée et nuisirent singulièrement au succès de son expédition.

Pendant ce temps-là, Fernand, arrivé en Espagne, ne parvenait point à convaincre l'empereur son maître, et se voyait jeter dans la prison où il devait languir pendant vingt-trois ans. Un commissaire royal, Vaca de Castro, fut envoyé au Pérou pour calmer les factions et rétablir l'autorité de la métropole. Il est vrai qu'on ne lui avait donné officiellement que le titre déjuge; mais ses instructions lui enjoignaient de s'emparer du pouvoir en cas de mort de François Pizarre. Une conjuration, qui avait pour âme Diego, fils naturel d'Almagro et d'une femme péruvienne, et Herada, son ami, s'empara du palais de Lima et égorgea François Pizarre. Attaqué à Timproviste, seul contre tous, le conquérant du Pérou tomba percé de coups, et le dernier geste de sa main mourante traça sur le sol, avec son sang, une image delà croix. Il mourut la bouche collée sur ce signe sacré, attestant ainsi sa foi à ce moment suprême. Trop heureux s'il

eût eu les autres vertus que le christianisme enseigne, la charité, la clémence et le pardon des injures !

Les conjurés ne jouirent pas longtemps du fruit de leur victoire. Une ligue de tous les anciens amis de Pizarre se forma contre Diego, que Herada avait fait nommer vice-roi du Pérou. De son côté, Vaca de Castro, qui représentait l'autorité du souverain, ne demeura point inactif. 11 publia le décret royal qui le nommait gouverneur du Pérou, et déclara don Diego traître et rebelle. Il mit à la tète des troupes royales un homme de guerre distingué, qui lui rendit de signalés services, François de Carvajal. La victoire de Chupas, suivie de la mort du fils d'Almagro, rendirent à la couronne le pays tout entier. C'était la neuvième année de la conquête. Les compagnons de Pizarre avaient tellement abusé de ce que l'on appelle les droits de la guerre, que la ruine du Pérou eût été consommée depuis longtemps déjà, si l'on pouvait ruiner le Pérou: en attendant, ils l'avaient à demi dépeuplé, imposant leurs caprices comme des lois, et se livrant aux plus cruelles exactions. Charles-Ouint voulut mettre un terme à ces injustices et à ces violences, en assurant aux malheureux Péruviens les mêmes droits et la même protection qu'à ses autres sujets. Il envoya au Pérou, avec des instructions précises et sévères, un vice-roi, Nufiez Vêla, chargé de le représenter et de faire rentrer les Espagnols dans le devoir. De pareilles réformes, commencées avec beaucoup de promptitude et poursuivies avec non moins d'énergie, poussèrent les conquérants à la révolte, et ils mirent à leur tète le dernier des Pizarre. Gonzales tira l'épée contre son souverain légitime et s'empara du trésor royal, de l'artillerie et de toutes les marques du pouvoir; il fit, en un mot, tous les actes de l'autorité. Il marcha contre le vice-ix)i, le poursuivit jusqu'à Quito, et, par la défaite de Diego Cinteno, qui s'était déclaré contre lui, vit son triomphe assuré, du moins pour un moment.

Cependant Tâme hautaine et inflexible de Cbarles-Quint ne pouvait plier devant la révolte d*un sujet, ni voir son autorité méconnue par un aventurier. II donna pour successeur à son premier vice-roi, vaincu par Gonzale, le licencié La Gasca, prêtre et conseiller de l'Inquisition, qu'il revêtit de pouvoirs illimités. Celui-ci se présenta en pacificateur et non pas en guerrier : son arrivée et la première victoire des troupes royales eut pour résultat de détacher du parti de Pizarre et d'exciter à une reprise d'armes la plupart de ceux qui avaient déjà lutté contre lui pour soutenir l'autorité centrale. Mais Diego, vaincu une première fois, le fut encore par Gonzale, qui put un instant croire sa victoire définitive. Celui-ci songeait déjà à mettre sur sa tête la couronne royale ; mais sa défaite dans les plaines de Xaguisagama changea complètement la face des choses. La plupart des troupes sous ses ordres l'abandonnèrent, et en moins d'une heure il put voir accomplir la ruine de ses espérances. Il fut fait prisonnier et condamné à mort, avec dix autres de ses généraux, parmi lesquels se trouvait Carvajal.Il eut la tète tranchée sur la place publique de la ville de Lima, bâtie par son frère. On rasa sa demeure, et sur ses débris s'éleva une colonne expiatoire avec cette inscription :

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