ICI FOT LA MAISON DU TRAÎTRE PIZARRE
La Gasca, après avoir châtié les principaux rebelles, s'occupa du soin de réorganiser le gouvernement et de récompenser ceux
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qui avaient servi avec zèle les intérêts de la couronne. Mais, heureux d'avoir si noblement accompli son devoir, et ne voulant pas compromettre son caractère pacifique et sacré au milieu de ces contentions avides et violentes, il reprit la route de TEspagne, pour aller rendre compte à son souverain de la façon dont il avait accompli ses ordres.
Lui parti, la cour d'audience de Lima publia immédiatement les édits relatifs à l'état des Péruviens. Il est inutile d'ajouter que ces édits inspirèrent un mécontentement profond aux Espagnols, dont ils froissaient les intérêts et les prétentions injustes. Il ne fallut, pour les contenir, rien moins que l'arrivée du nouveau vice-roi, Antonio de Mendoza. La mort prématurée de cet homme d'État leur rendit le courage avec l'espérance. Il y eut un moment de désordre et d'anarchie, comparable aux plus hideuses époques de la tyrannie soldatesque sous les plus détestables des Césars. Quand on ne se battait pas, on s'assassinait ; il n'y avait plus de sécurité pour personne : ni les individus, ni les fortunes n'étaient à l'abri des plus injustes comme des plus violentes attaques. Enfin les mécontents trouvèrent un chef. Un capitaine habile qui avait fait toutes les guerres du Mexique, Fernandez Girone, se mit à leur tête, et une fois encore le drapeau de la guerre civile et de la révolte armée flotta sur le Pérou. Bientôt pourtant, Fernandez fut vaincu, et ce fut la dernière tentative faite par les conquérants pour s'affranchir de l'autorité de la métropole.
Le génie austère, sombre et implacable de Philippe II, avait hérité de l'immense empire de Gharles-Quint. Jamais l'absolu-
tisme n'avait eu en Europe une expression plus haute ni un champion plus implacable. Philippe eut cette fortune, qu'auront toujours les causes destinées à un triomphe plus ou moins durable, de trouver dans les deux mondes les instruments les plus propres à le servir. Le Pérou eut son duc d'Albe, tout aussi bien que la Belgique et les Pays-Bas. Celui-là s'appelait le marquis de Ganetta. Ganetta posait en principe qu'il n'y avait qu'un moyen de venir à bout des révolutions: c'était de supprimer les révolutionnaires. Il pratiqua largement ses maximes. Sous prétexte de raffermir l'autorité royale, il proscrivit en masse les survivants de la conquête qui n'étaient point tombés sous le fer des bourreaux. Jamais les Péruviens n'eussent osé espérer un si énergique vengeur.
L'infortuné Manco-Gapac, le dernier prince de sa race, avait été tué dans une querelle de jeu par un Espagnol auquel il donnait l'hospitalité. Ge malheureux prince avait laissé deux jeunes Incas en bas âge. Des Péruviens dévoués les élevaient dans leur inaccessible retraite de Vilcapampa. L'aîné, Saheri-Gapac, parvint presque à sa majorité loin des conquérants de son pays. Ganetta, en apprenant son existence, mit tout en œuvre pour l'attirer près des Espagnols; il lui donna un état de maison convenable ^et l'entoura d'égards. Mais ce prince mourut d'une mort soudaine et inexpliquée, sous François de Tolède, successeur du marquis de Ganetta. Gelui-ci fut bientôt accusé de sa mort. Sa conduite envers le frère deSaheri ne donne que trop de créance au soupçon. Le nouveau vice-roi dirigea contre ce jeune prince une expédition qui alla le saisir au fond de ses déserts et le ramena à Guzco, où il eut la tête tranchée, après une sentence dérisoirement solennelle. La race sacrée des Incas était marquée du sceau delà fatalité; il était écrit qu'elle disparaîtrait du sol civilisé et fécondé par elle. Si les habitants de ce triste pays avaient eu l'idée de se révolter contre leurs oppres-
seurs, ils n'auraient pu trouver un nom autour duquel se rallier. Les deux enfants mâles du dernier des Incas moururent bientôt à Lima dans les langueurs de l'exil.
A partir de ce moment les Espagnols eurent une longue période de paix, pendant laquelle ils purent achever au Pérou l'œuvre de l'asservissement et de l'exploitation de cette malheureuse contrée. Ils y réussirent principalement à l'aide de deux moyens d'oppression également terribles dans leurs mains : nous voulons parler du mita et du repartimiento.
Le mita n'est, à vrai dire, qu'une sorte de conscription civile qui contraint les habitants de chaque district à fournir un certain nombre d'hommes pour le service des propriétaires et l'extraction des métaux dans les mines. Il est vrai de dire que les Espagnols, en pratiquant ce système, ne faisaient que suivre les errements du gouvernement qui les avait précédés. Les Incas avaient établi, en effet, un système de servage qui correspondait assez exactement au mi la. Mais les Espagnols aggravèrent singulièrement la condition de leurs sujets par la façon dont ils appliquaient le système. Ils établirent en principe que tout Indien, depuis dix-huit ans jusqu'à cinquante, devait travailler aux mines ; la corvée était de six mois, et, comme elle comprenait le septième de la population, chacun devait revenir après l'expiration d'une période de trois ans et demi. Les conditions hygiéniques de cette dure vie étaient véritablement désastreuses, et il en résultait une mortalité effrayante. C'est surtout à l'application du mita qu'il faut attribuer la dépopulation du Pérou. Beaucoup d'hommes succombaient dans leurs premiers six mois, et l'on trouvait toutes sortes de prétextes pour retenir les autres à l'expiration de leur temps.
Le repartimento était un autre genre d'abus, qui donnait au corrégidor, ou gouverneur du district, le privilège de fournir aux Indiens certains objets nécessaires à leur consommation, et qui
ne permettait point à ces malheureux de se fournir ailleurs. Si encore on les eût laissés libres de ne point acheter, le mal eût été moins grand ; mais on les contraignait d'acquérir des choses tantôt inutiles, tantôt de mauvaise qualité, et qu'il leur fallait payer au poids de Tor.
La perception des impôts donnait lieu à d'autres injustices non moins criantes. Le clei^é lui-même, entraîné par l'exemple des gouvernants, entrait à son tour dans cette voie fatale des exactions et de la cupidité, et ceux-là chez qui les victimes auraient dû trouver le secours et l'appui se joignaient à leurs indignes oppresseurs.
A la fin du dernier siècle, cette tyrannie des vainqueurs avait pris un caractère tellement odieux que, malgré leur douceur et leur patience, les Péruviens commencèrent à ne la plus pouvoir supporter.
La révolte éclata en 1780.
Elle avait à sa tète un homme remarquable par son intelligence et son énergie, qui se prétendait issu des Incas, et qui avait pris le nom du dernier d'entre eux, Amara-Tupac, celui-là même dont le sang avait coulé sous la hache de François de Tolède. A vrai dire, c'était un métis, fils d'une femme péruvienne et d'un moine espagnol : son vrai nom était José-Gabriel Condorcuanqui. 11 avait été élevé à Lima, et possédait toutes les ressources d'un esprit distingué : il était bien fait, éloquent, avait des manières nobles et dignes, et s'entourait de cette pompe et de cette magnificence qui séduisent toujours les peuples encore dans l'enfance.
Les premiers efforts des révoltés furent couronnés de succès : ils enlevèrent cinq ou six provinces aux Espagnols; mais, si grand que fût leur courage, ils ne purent résister à la tactique européenne, non plus qu'à la supériorité des moyens d'attaque dont leurs ennemis disposaient. Condorcuanqui fut fait prison-
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nier, et, après avoir été témoin du dernier supplice de sa femme et de ses enfants, il fut écartelé avec une cruauté plus digne d'une peuplade sauvage que des représentants de la civilisation chrétienne.
Mais cette mort atroce, au lieu d'imposer aux révoltés la soumission par la terreur, ne fit que les exciter davantage contre des tyrans sans pitié. Le neveu de Condorcuanqui, Andrès, se plaça hardiment à la tête de cette seconde prise d'armes, et vint mettre le siège devant Sorrata, où s'étaient réfugiés un certain nombre d'Espagnols avec leurs familles et leurs richesses ; il s'en empara, et lava dans le sang de vingt mille victimes la mort de son oncle.
Mais les Péruviens ne surent pas user de leur victoire ; ils perdirent le temps, si précieux en révolution, à parader dans leur triomphe, au lieu d'en tirer toutes les conséquences possibles. Les Espagnols, pendant ce temps, semèrent la division parmi les révoltés, et, la trahison aidant, parvinrent à se faire livrer les chefs du mouvement. L'insurrection se trouva ainsi aisément comprimée; elle avait duré deux ans.