‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 20 sur 33 · IX · texte numérisé non relu

IX

Trente ans plus tard, une révolution bien autrement grave soulevait le Pérou et bouleversait l'Amérique espagnole tout entière. Un souffle parti de France promena l'ouragan sur cette immense étendue de terrain du nouveau monde soumise aux races latines, qui comprend un espace de 79 degrés de latitude, égalant ainsi la longueur de l'Afrique, dépassant de moitié la superficie des États-Unis, et beaucoup plus considérable que l'im-

mense empire britannique dans Tlnde. Cette fois, par un étrange mais juste retour, l'Europe fut aussi aisément vaincue par l'Amérique que trois cents ans plus tôt l'Amérique l'avait été par l'Europe. Chose plus étrange encore ! ce fut son attachement même à la métropole qui fut la cause de l'affranchissement de la colonie.

Quand le trône des Bourbons d'Espagne s'écroula sous le canon des Français, un ordre fut expédié de Bayonne au Pérou, exigeant que tous les fonctionnaires prêtassent serment de fidélité à Joseph Bonaparte, roi d'Espagne de par les victoires de son frère. Cette nouvelle inattendue causa tout d'abord ce premier mouvement de stupeur qui suit toujours les grandes et sou daines commotions politiques. Chacun hésitait: tous attendaient. La population de Caracas, la première, prit une initiative audacieuse. Elle proclama Ferdinand Vil. Le roi est mort, vive le roi ! Le capitaine général, et la cour de justice, connue sous le nom à' Audience ^ furent contraints de céder à cet entraînement universel, et ce fut aux Bourbons et non pas aux Bonapartes que le serment fut prêté.

Un décret de Charles-Quint, confirmé par Philippe H, autorisait, dans les cas d'urgence, la convocation d'assemblées générales, désignées sous le nom de juntes ou de cortèSy dans l'Amérique espagnole. Si jamais circonstances furent urgentes, c'étaient bien celles dans lesquelles se trouvait maintenant le Pérou. Cependant les idées libérales qui avaient déjà triomphé au Chili s'étendaient de proche en proche comme une traînée de poudre, et mettaient le feu partout. Le colonel Antonio de Balcarce fut chargé d'aller s'emparer du Haut-Pérou, sous prétexte que les gouverneurs de Potosi et de Charcas s'étaient déclarés contre la révolution. La défaite des chefs royalistes sur plusieurs points rendirent Balcarce maître des provinces supérieures, jusqu'au pont de l'Inca, sur le Desaguadero, dégorgement du lac de Titi-

caca. Le républicain Gastelli vint exécuter sa jonction avec lui, après avoir fait fusiller sur la place de Potosi le gouverneur de cette province, le président de Charcas et le fils de Tamiral Cordova, lui-même officier 'de marine.

Terrifiés par ces actes de violence militaire, les royalistes ne songèrent plus qu'à leur sûreté personnelle. Ces résultats aussi heureux que rapides furent compromis par la conduite imprudente et coupable deCastelli. Les royalistes reprirent bientôt l'offensive, et battirent Gastelli et Balcarce à Hiaqui, le 20 juin 1811. Cependant, malgi^é cet avantage d'un instant, le Pérou donnait partout les preuves de l'esprit révolutionnaire qui le travaillait sourdement. Ce fut ainsi que les Indiens de Cuzco, de Guamenga et d'Arequita s'insurgèrent contre les Espagnols, avouant hautement leur but, qui n'allait à rien moins qu'à proclamer l'indépendance du pays. Un certain nombre de créoles se réunirent à eux. L'activité et les talents de l'amiral Ramirez paralysèrent leurs efforts, tandis que les sanglantes exécutions qui suivaient les victoires sur les champs de bataille jetaient partout la terreur. Mais que peut faire une armée, fût-elle la plus brave du monde, quand un pays tout entier s'insurge contre elle, quand les pierres même se çoulèvent pour la chasser? Tout le monde se fît soldat. Les Gauchos, armés de fusils, de pistolets, d'épées, de couteaux, quelques-uns même du redoutable /(W«o dont ils se servaient contre les soldats ennemis avec la même habileté que contre les buffles et les chevaux sauvages, fournirent à l'insurrection de précieux auxiliaires. C'était cette tactique des guérillas qui, bien conduite, met une armée régulière hors d'état de tenir la campagne.

Les Gauchos plaçaient des hommes au sommet des arbres les plus élevés pour épier tous les mouvements des rojalistes ou apercevoir les signaux que leur faisaient leurs amis de la ville. Lg;s Espagnols qui rôdaient dans les environs étaient infaillible-

ment surpris et massacrés. Sur d'autres arbres, ils suspendaient des cloches et en les agitant criaient aux Espagnols : « Venez, venez entendre la messe! » Dans d'autres parties de la foret, ils plaçaient des tambours sur lesquels ils battaient incessamment l'appel aux armes; enfin ils faisaient retentir nuit et jour les solitudes des bois du bruit provocateur de leurs cors de chasse. Si les royalistes approchaient, le Gaucho, qui les apercevait aussitôt, se laissait glisser du haut de son arbre comme un écureuil, sautait sur sa selle et, saisissant l'instant favorable, faisait feu sur l'ennemi, après quoi il fuyait au galop et s'enfonçait dans les profondeurs de la forêt.

Le Chili, voisin immédiat du Pérou, avait déjà recouvré son indépendance. Lord Cochrane avait été nommé commandant en chef de ses forces navales ; il tenta sur le port de Callao un audacieux coup de main qui, s'il eût réussi, affranchissait aussitôt le pays. Il eut du moins pour résultat d'inspirer aux patriotes une confiance nouvelle. Cochrane, en croisant le long des côtes, en rançonnant les propriétaires espagnols, tandis qu'il respectait les possessions des Péruviens et des créoles, jetait la terreur dans l'àme des uns et inspirait aux autres une sympathique confiance. Aussi, quand l'armée chilienne se présenta sur le territoire du Pérou, elle fut reçue en libératrice. Cette armée, commandée par le général San-Martin, ne comptait pas plus de quatre mille cinq cents hommes sous le drapeau, et n'avait que douze pièces de canon ; les troupes espagnoles cantonnées sur le territoire ne comptaient pas moins de vingt-trois mille combattants : la petite troupe embarquée à Yalparaiso et débarquée dans le voisinage de Pisco s'avança dans les terres. Chaiiue jour des adhésions de plus en plus nombreuses la grossissaient de partisans nouveaux. Bientôt elle se rembarqua à Pisco pour aller prendre terre dans la baie même de Callao. Le vice-roi, sous la pression des sentiments malveillants de la population, qui se montrait de minute

en minute plus hostile au gouvernement et plus favorable à ceux qui voulaient le renverser, sortit de la ville et lui donna pour gouverneur le marquis de Montmiré, jouissant de l'estime de tous, et seul capable, dans ce moment de crise, de remplacer Tautoriléparrinfluence.La ville, ainsi livrée à elle-même, pria le commandant des troupes du Chili devenir recevoir sa soumission; elle avait hâte de se rendre à lui. San-Martin ne céda toutefois à cette prière qu'au bout de quelques jours. Il déploya dans cette circonstance une certaine habileté de mise en scène. Ses troupes furent rangées en bataille sur la place publique, au milieu de laquelle une estrade avait été dressée. 11 y monta, ayant le gouverneur de la ville à ses côtés ; bientôt, déployant le drapeau de l'indépendance, il déclara le Pérou libre par la volonté du peuple, et grâce à la justice de sa cause, que défendait Dieu lui-même. Mille acclamations enthousiastes lui répondirent. Le lendemain un Te Deum d'actions de grâces fut chanté dans la cathédrale, et tous les habitants de la ville donnèrent par écrit leur adhésion à l'acte d'indépendance; la presse répandit leurs noms dans le pays tout entier.

San-Martin se déclara de lui-même le protecteur du Pérou et prit en main la dictature civile et militaire, tout en ajoutant qu'après avoir expulsé les derniers ennemis du sol délivré, il lui remettrait à lui-même le soin de sa destinée. Un autre décret, à la date du 12 août 1821, déclara libres les enfants nés au Pérou, même de pères et mères esclaves, depuis le 28 juillet de l'année précédente. Le tribut fut supprimé, comme flétrissant pour ceux qui le payaient, à l'égal d'une tache originelle ; il en fut de même du mita, cette conscription mortelle dans ses effets, inique dans son principe; il fut également décidé qu'on ne donnerait plus aux indigènes ce nom d'Indiem dont on avait fait contre eux une sorle d'injure morale, mais, au contraire, qu'il n'y aurait plus au Pérou que des Péruviens. Il s'en fallait pourtant que la

guerrefùtterminée. Le vice-roi, après Tévacuation de Lima, était parvenu à rejoindre le corps d'armée commandé par le général Canterac. Celui-ci, à la tête d'une force d'environ 4,000 hommes, reprit la campagne, avec l'intention de livrer bataille à San- Martin, campé à un mille de Lima, et de dégager la citadelle de Gallao, sur laquelle flottait encore le drapeau de l'Espagne. Cette tentative n'eut point le résultat que s'en étaient promis le général et le vice-roi, qui virent une partie. des troupes restées jusque-là fidèles passer à l'ennemi. Malheureusement pour la cause de l'indépendance, de graves dissensions éclatèrent entre le général San-Martin et lord Cochnine. San-Martin, auquel les défenseurs de la citadelle de Callao venaient de faire leur soumission, profondément irrité des façons d'agir de l'Anglais, dont l'humeur intraitable lui rendait la coopération singulièrement pénible, exhiba un article secret de sa commission, qui lui conférait, au nom du gouvernement chilien, le droit de disposera son gré de la flotte et de donner des ordres à lord Cochrane.

Usant de ses droits incontestables, San-Martin ordonna immédiatement à Cochrane de retourner au Chili. Mais celui-ci, au lieu d'obéir, apprenant que deux frégates espagnoles avaient paru dans les eaux de Panama, cingla vers le nord pour leur donner la chasse. Cette tentative sans succès n'eut d'autre résultat que de prouver, d'une façon plus évidente encore, l'insubordination dont se plaignait le général en chef. L'amiral ne rencontra point les navires qu'il cherchait; mais à son retour sur la côte péruvienne, trouvant dans le port de Callao une frégate espagnole qui s'était rendue aux agents du nouveau gouvernement, il osa la réclamer, comme s'il l'eût capturée. Sa demande fut repousséc, et, après des explications d'une telle violence que l'on put craindre un instant de les voir dégénérer en une prise d'armes qui pouvait avoir de si funestes conséquences pour la naissante liberté du Pérou, lord Cochrane mit

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enfin à la voile pour Valparaiso, où il arriva le 1*' septembre 1822.

Ce départ, joint à la capitulation de Callao et à la retraite du général Canterac, permettait à San-Martin de songer enfin à terminer la guerre. Mais des difficultés de plus d'une sorte devaient encore entraver la marche des affaires et arrêter le grand œuvre de Tapaisemeut des passions et des troubles. Son armée, comme celle d'Annibal, s'était amollie dans les délice? de la victoire : Lima, paralt-il, n'a pas moins de danger que Gapoue. San-Martin, de son côté, avait commis une faute qu'il est peut-être bien difficile d'éviter après un triomphe révolutionnaire. Il avait adonné les places et les emplois à des hommes qui n'avaient d'autres droits à les obtenir que leur enthousiasme pour les idées nouvelles. Ceci ne suffit pas toujours pour suppléer au talent. Il y eut de nombreux abus d'autorité, qui, en excitant des mécontentements sérieux, causèrent des embarras au gouvernement et entravèrent singulièrement sa marche. Un général improvisé par San-Martin se fit battre par Canterac, qui fit mille prisonniers aux indépendants et leur enleva quatre pièces d'artillerie et une partie de leurs bagages.

Cependant le congrès national se réunit le 20 septembre i 822. San-Martin se rendit à l'assemblée, se dépouilla des insignes du pouvoir, et résigna son autorité presque souveraine entre les mains des représentants du peuple. Un décret, voté par acclamation, lui exprima la reconnaissance du Pérou et lui conféra le titre de généralissime des armées républicaines. Il accepta le grade, mais sans jamais exercer les fonctions, et quitta surle-champ le sol qu'il avait affranchi, pour se réfugier 4ans la paix et l'obscurité de la vie privée.

Un des premiers actes du congrès fut de créer, sous le nom de junte gouvernante, un pouvoir exécutif, composé de trois membres, le général José de la Mare, Antonio Alvarado et le comte Yista Florida. Cette junte fléchit bientôt sous le poids des affaires et de sa propre incapacité, et le congrès, sous la pression de l'armée, nomma le colonel Riva Aguero président de la république. Le général Santa-Cruz prit le commandement de Tarmée; mais Canterac, profitant du désarroi du nouveau gouvernement, entreprit une fois encore de rétablir l'autorité de la métropole. 11 était en ce moment à la tète de mille hommes de troupes, aguerries et disciplinées. Il ne tarda point à paraître devant Lima, et il fit son entrée dans cette capitale le 18 juin 1825. Le colonel Riva Aguero se retira à Gallao avec le congrès, qui tint ses séances dans une petite église. Riva Aguero fut déposé, et, fuyant de Callao, comme il avait fui de Lima, il se retira à Truxillo, toujours suivi du congrès. Un général colombien, Sucre, fut investi de l'autorité suprême. Canterac quitta la capitale après l'avoir rançonnée.

La campagne de Santa-Cruz ne fut pas heureuse : il perdit six mille hommes sur sept qu'il avait, et ne revint à Lima qu'avec une poignéede soldats. De son côté, le généralissime de la république fut obligé de se renfermer à Callao.

Pressés de toutes parts, incapables de résister à vingt mille hommes de troupes royales, que l'on était parvenu à masser contre eux, les patriotes étaient à deux doigts de leur perte.

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quand Bolivar, président de la république colombienne, autorisé par le congrès de son pays, fit son entrée à Lima, le 1'' septembre 1823. Si la présence de celui qui se présentait au Pérou en libérateur fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme, les difficultés ne manquèrent point à ses débuts. Ce fut d'abord l'ex-présidcnt Riva Aguero qui, à la tête d'un certain nombre de partisans, s'insurgea contre le nouveau gouvernement central, et qu'il fallut réduire ; bientôt après, ce fut l'insurrection militaire qui s'empara de Gallao, contraignant Bolivar à évacuer Lima; presque en même temps, le ministre de la guerre, un général, des officiers de tous grades, et trois escadrons de cavalerie, passèrent à l'armée royale.

Ces fâcheux contre-temps auraient pu décourager un homme d'une trempe moins solide que Bolivar ; mais il était de ceux que la difficulté aiguillonne, et qui se redressent devant l'obstacle. Le prestige de son nom attira encore quatre mille Péruviens, qu'il joignit aux six mille Colombiens dont il pouvait déjà disposer. La sanglante bataille de Juno, dans laquelle il défit les troupes de Canterac, commença de rétablir les affaires de l'indépendance, à laquelle la belle journée d'Ayacucho devait assurer un triomphe définitif.

Un de ceux qui prirent à cotte bataille la part la plus active l'a racontée dans un stvle où se retrouve l'accent de la vérité. Mimer avait, tout à la fois, l'épée d'un capitaine et la plume d'un écrivain.

« Le village indien de Quinua est situé à l'extrémité occidentale de la plaine d'Ayacucho, grand carré d'environ une lieue de circuit, et flanqué, à droite et à gauche, de ravins profonds et escarpés. Dans le fond de la plaine, c'est-à-dire du côté de l'ouest, le terrain descend graduellement sur un espace de deux lieues, jusqu'à la grande route qui mène de Guamanga à Guanta, et qui serpente au pied d'une chaîne de montagnes sans solution de

continuité. La limite orientale de la plaine est formée par la chaîne abrupte et formidable de Condorcuanqui, boulevard gigantesque qui, courant du nord au sud, domine les champs d'Ayacucho. C'est un peu au-dessous du sommet de ces montagnes qu'était placée l'armée royale.

« L'armée libératrice était campée dans la plaine, en face et à environ un mille des Espagnols, ayant Quinua en arrière, et formée en colonnes serrées dans l'attente d'une prochaine attaque.

« Pendant la nuit du 8 décembre, un feu vif fut soutenu par les postes avancés des royalistes et des patriotes. Sucre voulait empêcher les Espagnols de descendre à la faveur de l'obscurité ; a cet effet il ordonna aux musiciens de deux bataillons d'aller, sous l'escorte d'une compagnie, se placer au pied des montagnes, et de jouer de leurs instruments, afin de faire croire à l'ennemi que la région inférieure du plateau était occupée. Les musiciens exécutèrent cet ordre périlleux, et jouèrent jusqu'à ce qu'un feu roulant fût dirigé contre eux. Cette ruse eut le résultat désiré : elle empêcha les royalistes de sortir de leurs lignes.

« A neuf heures du matin, la division Yillalobos commença à descendre ; le vice-roi la dirigeait en personne et à pied ; les soldats se mirent à courir le long des flancs escarpés du Condorcuanqui, en obliquant un peu à gauche. La division Monet, qui formait la droite des royalistes, commença en même temps à défiler directement vers la plaine, La cavalerie, pied à terre et les chevaux tenus par la bride, fit le même mouvement, mais avec plus de difficulté, et en se plaçant dans les intervalles compris entre les divisions d'infanterie. Quand l'ennemi arriva dans la plaine, il se forma immédiatement en colonnes. Ce fut un moment plein d'émotion, et pendant lequel chacun sentit battre son cœur d'anxiété et d'espérance.

« Durant cette opération, le général Sucre passa devant le front de ses troupes, et leur rappela, en termes emphatiques, le souvc-

nir de leurs exploits. Puis il se plaça au centre de Tarmée libératrice, et d'une voix inspirée il s'écria : « Cette journée doit « décider du sort de l'Amérique du Sud ; soldats ! une gloire nou- « velle va couronner vos constants efforts. » Ces quelques mots, prononcés avec feu, produisirent un effet électrique, et furent accueillis par un rirat unanime.

« Tandis que la moitié des divisions royalistes Monet et Yillalobos se formait dans la plaine, le général Sucre ordonna à la division Cordova et à deux régiments de cavalerie de charger l'ennemi. L'intrépide Cordova met pied à terre, et plongeant son épée dans la poitrine de son cheval, il dit à ses soldats : «Vous « le voyez, je n'ai plus aucun moyen de fuir; il faut que nous « combattions ensemble jusqu'au bout. » Puis il se plaça à environ quinze toises en avant de sa division formée en quatre colonnes parallèles, avec la cavalerie dans les intervalles. Agitant alors son chapeau au-dessus de sa tête, il s'écrie : « En avant ! du « i^as dont marchent les vainqueurs. » Ces mots, distinctement entendus des soldats, leur communiquent une ardeur enthousiaste ; les bataillons se précipitent sur l'ennemi avec une impétuosité formidable, mais dans le meilleur ordre. Les Espagnols reçoivent le choc avec fermeté : les baïonnettes se croisent, et, pendant quelques minutes, patriotes et royalistes luttent corps à corps, sans qu'on puisse prévoir à quel drapeau restera l'avantage. A ce moment la cavalerie colombienne, commandée par le colonel Silva, exécute une charge furieuse. Ce brave officier tombe couvert de blessures, mais l'élan de ses soldats est irrésistible. Les royalistes lâchent pied et battent en retraite, poursuivis par les indépendants, qui en font un carnage horrible. Le vice-roi est blessé et fait prisonnier. Les fuyards essayent de grimper le long des flancs du Condorcuanqui, mais les patriotes dirigent sur eux un feu meurtrier, et une multitude de ces malheureux, atteints par les balles, tombent et roulent au bas de la

montagne, où leurs corps restent suspendus aux pointes des rochers ou aux ronces du ravin.

c< Le général Miller, qui avait accompagné la di vison Cordova, voyant le succès de son attaque, rejoignit le régiment des hussards de Junin, qui fort heureusement avait été laissé en réserve.

« A la pointe du jour, la division royaliste de Valdez avait commencé à faire un détour de près d'une lieue. Descendant le Coudorcuanqui sur son côté septentrional, Valdez se plaça sur la gauche des patriotes, dont il n'était plus séparé que par un ravin étroit. Au moment où s'engagea le combat que nous venons (îo décrire, il ouvrit un feu de file appuyé par quatre pièces de campagne. Cette attaque obligea la division péruvienne de La Mar à prendre la fuite. Le bataillon colombien de Borgas, chargé de soutenir la division péruvienne, recula aussi devant l'ennemi. Deux bataillons royalistes traversèrent, sur la gauche, le ravin dont nous avons parlé, et s'élancèrent au pas de course à la poursuite des patriotes. Le moment était critique, et tout était perdu pour les indépendants, si le général Miller n'avait exécuté, à la tète des hussards de Junin, une charge brillante contre les Espagnols, qui, à leur tour, s'enfuirent épouvantés. Miller franchit le ravin et les poursuivit à outrance, aidé par les grenadiers à cheval et par la division La Mar, qui s'était reformée. L'artillerie de Valdez fut prise, sa cavalerie battit en retraite, et son infanterie se dispersa dans toutes les directions.

a La bataille était perdue pour les royalistes ; aussi gagnèrentils en toute hâte les hauteurs d'où ils étaient descendus dans la matinée avec tant de confiance. L'action avait duré une heure. La perte des Espagnols fut de 1,400 tués et 700 blessés; celle des patriotes, de 370 tués et 609 blessés.

ce Les royalistes, en arrivant sur le plateau supérieur de Gondorcuanqui, rallièrent autant de soldats que possible. Les divisions patriotes La Mar et Lara se trouvèrent, à une heure après

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midi, sur la crête de la montagne. Avant le coucher du soleil, Canlerac demanda à capituler, et, une heure après, il se rendit sous la tente du général Sucre, où la convention fut conclue et signée. Le vice-roi La Serna, les généraux Canterac, Valdez, Caratala, Monet, Villalobos-'et dix autres, seize colonels, soixantehuit lieutenants -colonels, quatre cent quatre-vingt-quatre officiers et trois mille deux cents soldats devinrent prisonniers de guerre. Le reste s'était dispersé et avait pris la fuite.

L'effet de cette bataille fut immense. Tout ce qui était ennemi de Tindépendance péruvienne dut se soumettre ou quitter le pays. Un des héros de la bataille, le général Gamara, marcha immédiatement sur Cuzco, à la tète d'un bataillon péruvien. La garnison, se conformant en cela aux conditions de la capitulation d'Ayacucho, mit bas les armes. Le général royaliste Tristan prit alors le titre de vice-roi, et tenta un dernier effort pour sauvjor une cause perdue. Cette suprême énergie fut inutile, et il dut se rendre à un colonel patriote, avec la petite garnison d'Arequipa. Un des derniers partisans qui luttaient encore pour l'Espa- ^ gne, Alaleta, tenait toujours la campagne ; mais il fut obligé de se soumettre à son tour.

Les anciens maîtres du Pérou ne possédaient plus que la citadelle de Gallao. Il est vrai que sa garnison, commandée par un soldat intrépide, l'héroïque Rodil, fit une de ces résistances désespérées qui ennoblissent encore les causes destinées à succomber. Rodil et ses compagnons supportèrent pendant treize mois toutes les horreurs de la famine et de la* guerre, jointes aux maladies, leurs compagnes ordinaires. Il se rendit enfin, le 26 février 1826, quand, depuis longtemps déjà, il n'avait plus une bouchée de pain à donner à ses hommes, réduits à la plus cruelle extrémité.

Cette fois, du moins, le Pérou était libre, et la domination espagnole à jamais détruite. Rodil lui fit, par cette niagni-

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lique défense, de splendides funérailles. Quand Theure de la chute arrive, il faut savoir tomber avec honneur.

La guerre de Tindépendance une fois terminée, la tâche des patriotes n'était pas encore accomplie. Il leur restait à la consolider, en donnant au Pérou des institutions fortes et durables.

On sait qu'avant la révolution le Haut-Pérou avait fait partie de la vice-royauté de Buenos-Ayres ; mais il y avait une différence radicale de mœurs, d'habitudes et même de langage entre les deux contrées. Aussi, la république Argentine, avec un désintéressement et un sens politique dont on ne saurait trop la louer, au lieu de réclamer le moindre droit de suzeraineté, laissa le pays nouvellement affranchi décider librement de son avenir.

Une assemblée générale de députés déclara que, conformément aux vœux du peuple, le Haut-Pérou formerait un gouvernement à part et s'appellerait le royaume de Bolivia. Ce nom seul n'étaitil point un hommage rendu au grand patriote qui avait tant fait pour la nation. On lui vota en cette [circonstance un million de doHars, comme récompense pécuniaire de ses services : il ne les accepta que pour les consacrer à des rachats d'esclaves.

Bolivar quitta bientôt le nouvel État pour aller installer le congrès du Bas-Pérou. Le libérateur avait donné à la Bolivie une constitution nouvelle, avec possibilité de désigner son successeur ; il eût voulu faire adopter ces principes au pays qui venait de l'appeler à fonder son gouvernement. Les patriotes péruviens n'y consentirent point, et, à partir de ce moment, il se forma contre Bolivar une opposition systématique.

La défiance est, dit-on, la vertu des républiques.

On supposa à Bolivar des vues ambitieuses. Il rencontra partout un mauvais vouloir dont sa fierté s'indigna. On lui dénonça un complot. Il crut devoir sévir, et il usa d'une sévérité parfois cruelle. On put craindre un instant le retour de l'anarchie. Bolivar, cédant à un mécontentement qu'il avait le droit d'éprouver, ou, peut-être, le feignant, pour essayer d'un moyen politique qu'il était à peu près certain de voir réussir, annonça son départ pour la Colombie. A l'instant môme des manifestations s'organisèrent pour le supplier de rester dans sa nouvelle patrie. On eu vint bientôt à réclamer l'adoption de la constitution bolivienne, que l'on avait si énergiquement repoussée quelques mois auparavant.

Les troubles qui éclatèrent en ce moment dans la Colombie, où le général Paez s'était mis en état de désobéissance et presque de rébellion contre l'autortté centrale, forcèrent Bolivar à quitter Lima pour Bogota. Nous devons'reconnaître qu'il suffit de sa présence et de son ascendant pour rétablir l'ordre, et que la Colombie fut pacifiée sans qu'il fût besoin de recourir à la main du bourreau. Mais la tentative de Bolivar pour faire adopter à sa patrie la constitution, objet de sa trop persévérante sollicitude demeura sans succès. Cette constitution n'était pas du reste plus aimée au Pérou que dans la Colombie, et Bolivar eut à peine quitté Lima que le peuple se souleva contre elle. Les Péruviens n'eurent plus, à partir de ce moment, qu'un seul désir : se débarrasser de la charte de Bolivar et des troupes colombiennes.

Le signal de l'insurrection fut donné par le colonel Bustamente qui, dans la nuit du 26 janvier 1827, se mettant à la tête de quelques hommes déterminés, arrêta les généraux Lara et Sanz, et les officiers étrangers dont il avait à redouter l'hostilité et l'énergie. Un vaisseau était tout prêt dans le port de Callao : il prit les Colombiens à son bord et fit voile pourGuayaquil. Les

ministres donnèrent aussitôt leur démission; mais le général Santa Cruz n'en fut pas moins maintenu à la tête du gouvernement. Cependant, on s'occupa tout aussitôt de l'évacuation du territoire parles troupes étrangères. On leur paya une partie de la solde arriérée, et, au mois de mars suivant, Bustamente put surveiller leur embarquement. II y eut alors une réaction violente contre le Bolivien ; — c'est sous ce nom que l'on désignait l'auteur de la constitution détestée. — On eut pour lui autant de malédictions que l'on avait eu d'adorations et de louanges : la modération sera toujours impossible aux peuples dans leurs mouvements révolutionnaires. Un congrès nouveau se réunit à Lima, le 24 juin suivant, et son premier acte fut la répudiation delà constitution bolivienne. Le général LaMar fut nommé président de la république, et bientôt le Pérou déclara la guerre à la Colombie, et à l'homme dont il avait reçu la liberté.

Le début de la campagne fut malheureux pour la Colombie, car elle perdit le port de Guayaquil. Au même moment, les Péruviens envahirent le territoire ennemi, mais il suffit d'une bataille perdue pour les punir de cette injuste agression. Leur armée fut presque complètement anéantie à Tarqui, dans la province de Quito. Bolivar n'abusa point de la victoire et il se • montra au contraire d'une modération extrême, dans les conditions du traité de paix qui régla les frontières des deux États, et consacra leur mutuelle indépendance.

La réaction qui s'était déclarée avec tant de force dans le Bas- Pérou, contre l'influence colombienne, ne fut que trop fidèlement imitée dans la Bolivie. Il y eut entre les deux États comme une émulation d'ingratitude.

Le général Sucre, en acceptant pour deux ans la présidence que la constitution lui décernait pour toute sa vie, avait stipulé le droit de retenir près de lui deux mille hommes des troupes colombiennes, ses compagnons de guerre. La Bolivie avait ac-

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quiescé à cotte demande; mais bientôt l'orgueil national s'irrita de ce qu'il regardait comme une honte, et il voulut obtenir l'évacuation immédiate du territoire. On réclama et on obtint l'assistance du Bas-Pérou. Les troupes du général Sucre, malgré leur intrépidité, ne purent résister au nombre, et le libérateur de la Bolivie fut obligé de la quitter en vaincu.

Depuis ce moment, le Pérou et la Bolivie sont demeurés indépendants du joug étranger, mais malheureusement livrés le plus souvent à des querelles intestines trop envenimées. Des républiques qui eussent dû se soutenir et s'appuyer mutuellement, en entrant dans une fédération commune, s'affaiblissent sans cesse par des guerres fratricides; trop souvent, à l'intérieur, des courants d'opinions contraires ont renversé le lendemain ce qui avait été établi la veille pour remettre en question les bases les plus fondamentales du pacte politique.

Callao est le port de Lima comme le Pirée est le port d'Alhè nés. On va du port à la ville par une belle avenue de saules pleureurs et de peupliers d'Italie, derrière lesquels on aperçoit de chaque côté de beaux jardins plantés d'orangers couverts en toute saison de fleurs et de fruits. Des ruisseaux qui coulent parallèlement à la route charment le voyageur par leurs frais murmures. Une porte d'une architecture grandiose et superbe vous donne accès dans la ville même de Pizarre. Les premières maisons que vous rencontrez ne répondent peut-être point à l'idée que vous vous étiez faite de la cité des rois. Elles sont généralement petites ; quelques-unes n'ont qu'un seul étage, d'au •

très ne s'élèvent pas plus haut que le rez-de-chaussée; ça et là, des ruines que Ton ne songe point à relever.* La plupart de ces maisons sont bâties autour de cours intérieures ou patios, qui leur donnent un certain aspect claustral. Mais ces patios sont décorés tout alentour de fresques qui les égayent.

La ville est située à deux lieues de la mer, à l'entrée d'une vallée profonde, mais, toutefois, au-dessus du niveau de la mer, que forment les prolongements des Andes, sur les bords du Rimac, jolie rivière parsemée d'îlots, bouquets de fleurs et de verdure, mollement caressés par ses ondes. La forme générale de la ville est celle d'un croissant ; elle est enveloppée d'une muraille, haute environ de sept mètres et percée de huit portes. Comme la plupart des villes de l'Amérique espagnole, elle est divisée en petits carrés, du nom de cuadrds, ayant cent vingt-cinq mètres de côté. On a vite fait de compter et de visiter les monuments de la ville ; les églises sont riches, plus riches que belles; le palais du président n'a rien de monumental, le théâtre aucune apparence extérieure. Les cimetières s'appellent panthéons, ce qui doit donner une haute idée de ceux qu'on y enterre. Comme les pompes funèbres ne prêtent pas plus leurs corbillards à Lima qu'à Paris^ des voyageurs ont pvétendu que les pauvres gens jetaient leurs morts par-dessus ' les murailles , et que les fossoyeurs les enterraient quand ils en avaient le temps. Cette calomnie outrageuse est démentie par les faits. Les pauvres sont mis en terre gratuitement, et les riches sont mis en pierre pour leur argent. Ceux-ci occupent les étages, et ceux-là le sous-sol du cimetière. — Tous dorment également à l'abri des injures du temps. Notons cette particularité que le cimetière de Lima, fondé par un Espagnol, est administré aujourd'hui par un Français, — et fort bien administré.

Les promenades sont jolies, bien plantées, animées par la présence de jeunes et belles créatures aux yeux noirs, aux dents

blanches, à la chevelure opulente. Elles aiment les fleurs à la passion ; elles en tiennent à la main, en mettent à leur corsage, en portent sur leur tête.

La population est naturellement mélangée, ainsi qu'il arrive toujours là où plusieurs races se sont succédé sans se détruire et sans s'absorber.

Le haut du pavé est tenu par les créoles, que Ton ne saurait mieux comparer comme tournure, comme aspect et comme esprit, qu'aux habitants de l'Andalousie.

Les métis viennent après ; fils d'un blanc et d'une Indienne, ils sont robustes, basanés, presque toujours sans barbe, se montrent doux, serviables et susceptibles d'attachement ; ils ne souhaitent qu'une chose, s'introduire dans la société des blancs, vivre près d'eux et avec eux — ce qu'on ne leur permet pas toujours,

Les mulâtres, auxquels on interdit les ordres, se livrent avec succès à l'étude des sciences et notamment de la médecine ; ils sont d'une constitution délicate, paresseux de main, actifs d'esprit, doués de facultés poétiques. Souvent les femmes de cette race sont d'une exquise beauté.

Les quarterons, produit de la race blanche et de la race mulâtre et métis, ont les traits réguliers, le teint clair, les yeux bleus et les cheveux blonds. Quelques points noirs sur diverses parties du corps sont pour eux la tache originelle, malheureusement ineffaçable.

Les zambos, nés des mulâtres et des nègres, et les chinos, mélange de sang nègre et de sang indien, sont l'élément le plus vil et à la fois le plus dangereux de la nation péruvienne et le résidu, en quelque sorte, de tous les vices de la civilisation et de la barbarie.

Les Indiens de la race pure, plus rares de jour en jour, ont le teint couleur de cuivre rouge, le front bas, avec des cheveux qui

commencent presque aux yeux, noirs, gros et lisses. Leur petite taille est promptement déformée par un embonpoint aussi exagéré qu'il est précoce.

Tous les voyageurs s'accordent pour vanter le climat de la capitale du Pérou comme le plus délicieux du monde. Pendant les trois mois d'hiver, un rideau de nuages, comme le velarium d'un théâtre romain, s'étend au-dessus de la ville, — il est rare que, môme en été, le thermomètre monte au-dessus de 50 degrés. — La température des autres saisons est d'une moyenne agréable et douce, aussi favorable à la plante humaine qu'à toute espèce de végétation. On n'y a jamais entendu un coup de tonnerre ; mais on y redoute singulièrement les tremblements de terre, — ce tonnerre d'en bas, — que l'on y ressent plusieurs fois chaque année après la saison des pluies, quand le soleil d'été commence à échauffer le sol. La secousse se fait généralement sentir après le crépuscule ou avant l'aurore. La direction de ce terrible mouvement est le plus souvent du sud au nord. On a remarqué, — la statistique s'occupe de tout, — que les tremblements de terre ne sont tout à fait violents que de cinquante en cinquante ans. Ce sont alors de véritables désastres ; en moins de vingt-quatre heures, la nature éprouve plus de deux cents attaques de cette effrayante convulsion. L'océan se retire loin de ses rivages pour revenir bientôt les assaillir avec fureur ; il engloutit les navires dans ses abîmes, ou les rejette au loin dans les terres, comme un projectile lancé par une catapulte gigantesque. Ce qui était rivage devient mer, ce qui était mer devient rivage. Au même instant, les volcans éteints et fermés se rouvrent et se rallument, lançant dans toutes les directions la flamme et la fumée. La terreur et la désolation sont partout à leur comble. On fuit dans toutes les directions, en se recommandant à Dieu et aux saints. On se promet, si l'on échappe à la catastrophe, de fuir à jamais cette région maudite et désolée.

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Mais à peine les éléments calmés ont-ils rendu aux choses leur cours ordinaire et paisible^ que Thomme à peine échappé au danger et déjà repris par le charme de la terre et du ciel retourne à ses habitudes, à ses affaires ou à ses plaisirs, aussi insouciant du lendemain qu'il est oublieux de la veille.

Callao, que nous avons déjà nommée plus d'une fois dans le cours de ce récit est le port de Lima. A vrai dire, ce n'est qu'une bourgade protégée par une citadelle. L'ancien Callao, détruit par la mer, est encore de temps en temps entrevue au fond des ondes transparentes. On découvre, de la citadelle, un des plus admirables panoramas du Pérou, l'amphithéâtre des Andes, dont les premières assises commencent au rivage, et qui, s'élevant par une succession d'étages en retraite, vont cacher leurs dernières cimes dans les nuages. C'est vers le soir surtout qu'il faut contempler ce magique spectacle. On aperçoit, à une distance assez rapprochée, les dômes des palais et les clochers des églises, dorés par le soleil oblique. Peu à peu l'ombre qui descend enveloppe la ville, la terre et la mer. Seule, la crête des Andes, toujours illuminée par l'astre du jour, qui ne l'abandonne que longtemps après tout le reste, continue de resplendir d'un indescriptible éclat.

La ville de Cuzco, l'ancienne capitale des Incas, qui fut longtemps la seule ville du Pérou, est située dans l'intérieur des terres, à cent quatre-vingts lieues de Lima, au milieu d'une vallée qu'arrose la petite rivière de Guatanay. Le nom de Cuzco est péruvien, et il signifie centre ou nombril, ce qui ne prouve pas, comme on l'a supposé quelquefois, que les Incas croyaient habiter le nombril de la terre, mais, tout simplement, qu'ils avaient donné à leur capitale le nom de l'objet auquel, par sa forme générale, elle ressemblait davantage.

Lorsque François Pizarre s'en empara, il fut frappé d'admiration à la vue de ses édifices aux proportions grandioses et aux magnifiques détails. La forteresse surtout et le temple du soleil étaient, dit-on, d'une incomparable beauté. Tout a été détruit par les guerres et les révolutions qui, pendant près de trois siècles, ont ravagé au Pérou et les villes et le pays tout entier. Aujourd'hui un couvent de dominicains s'élève sur les ruines du temple du soleil ; les chambres de ses vierges sont remplacées par les cellules des moines, et l'on adore le pâle Crucifié à la place même où l'on adora jadis le dieu rayonnant du jour. La vaste ménagerig où les souverains du Pérou avaient rassemblé des spécimens de tous les animaux de leurs États, le jardin royal, où l'on avait planté des arbres d'argent aux fleurs d'or, déchirés par le soc de la charrue européenne", nous montrent aujourd'hui des sillons couverts d'épis. Beaucoup d'habitations particulières, dans la ville, conservent des parties anciennes, remontant aux Incas, et permettent de juger de l'élévation de leur art et de la splendeur de leur civilisation. Cuzco possède deux édifices religieux d'une grande beauté, et qui peuvent être comparés à ce qu'il y a de plus beau en ce genre dans l'ancien 'monde. Je veux parler des deux couvents des Avgustins et de la Merced. On se croirait, en les voyant, dans quelque ville dévote de la catholique Espagne.

Mais nous ne faisons point le voyage du nouveau monde pour y retrouver l'ancien, et ce n'est pas la Péninsule ibérique que nous sommes venus chercher au Pérou. Nous aimons mieux conduire le lecteur aux ruines de cette ancienne ville des Incas, bâtie d'une si étrange façon, non loin du village actuel de Jésus, à cinq lieues de Caxamarca. Par un bonheur bien rare en ces régions si cruellement bouleversées, la ville a été conservée presque entière, avec ses maisons telles qu'elles étaient du temps des Péruviens. Elle est située dans une vallée, et disposée de fa-

çon à entourer un monticule ou rocher central. Cette ville n'est, à vrai dire, qu'une double rangée de chambres superposées les unes aux autres jusqu'à la hauteur de sept étages. Les étages inférieurs sont construits en blocs de pierre d'une masse énorme. A première vue, le bloc se présente avec une telle adhérence et un tel prestige de force et de solidité, que l'on est tenté^ de le croire d'une seule pièce et taillé dans le rocher. Cette ville, qui pouvait loger une population de huit ou dix mille personnes, a exercé, ainsi qu'on devait s'y attendre," la sagacité des voyageurs et des archéologues. Les uns ont prétendu que c'était une sorte de caravansérail destiné à loger les hôtes de Tlnca ; mais il faudrait alors convenir que l'Inca avait un nombre d'hôtes et d'amis vraiment bien considérable. On a également soutenu que ces chambres n'étaient autre chose que les compartiments d'un grenier d'abondance, destiné à recevoir l'excédant de récoltes que les années fécondes devaient réserver aux années stériles. Mais on trouve, dans d'autres parties du Pérou, des greniers d'abondance d'une incontestable authenticité, qui ne ressemblent en rien à celui-ci : ce sont de simples citernes avec des murs de pierre. L'hypothèse la plus probable veut donc que cette ville inconnue ait été la capitale de la province de Chicama, avant qu'elle ait été soumise par les Incas. Tout à l'entour de cette ville, inhabitée aujourd'hui, le paysage étale des splendeurs sans pareilles et toutes les merveilles d'une nature inépuisable, à la fois vierge et féconde. Tout près de là, on peut visiter, à Caxamarca, les ruines du palais des Incas et leurs établissements de bains alimentés par des sources al)ondantes d'eaux froides et d'eaux bouillantes. Quand une fois les Péruviens se virent vaincus par les Espagnols, ils jetèrent dans le cratère d'eau bouillante le trône d'or de leur souverain. On voulut détourner par un canal la source dans laquelle sa trop haute température ne permettait point de descendre ; mais il ne fut

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point possible d'arriver à Tentier épuisement, et le trône d'or est préservé pour toujours de la cupidité des envahisseurs.

Une des villes les plus célèbres du Pérou, c'est celle de Potosi, que ses mines d'argent ont fait connaître de toute l'Europe. Aujourd'hui encore, le nom de Potose est l'équivalent de richesses fantastiques, fabuleusement abondantes. C'est présentement la capitale de la province méridionale de la Bolivie. L'édifice le plus remarquable de la ville est, comme on devait s'y attendre, l'hôtel de la Monnaie, vaste, admirablement» distribué, et bâti au pied même de la montagne dont, les flancs renferment tant de richesses. Cette montagne s'appelle le Cerro ; elle a la forme d'un cône gigantesque, mesurant à sa base trois lieues de circonférence, avec environ une lieue et demie d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Des ouvertures sans nombre (il y en a plus de cinq mille), qui conduisent aux mines, donnent à la montagne l'apparence d'un gâteau d'abeilles. La partie supérieure du Cerro est tellement sillonnée, qu'on la dirait percée à jour. Le minerai que l'on vient d'extraire est broyé dans des moulins dont les roues sont mises en jeu par des cours d'«au qu'alimentent des réservoirs ménagés dans la montagne. Un usage particulier, dont l'origine date des premiers temps de la conquête et s'est prolongé jusqu'à nos jours, veut que, dans l'intervalle qui s'écoule du samedi soir au lundi matin, tout le monde puisse aller travailler aux mines pour son propre compte. Les glaneurs d'argent qui profitent de ce privilège s'appellent Caxehas. Pour la plupart^ ils vendent à leur patron ce qu'ils ont ainsi récolté dans leur journée du dimanche. 11 est inutile d'ajouter qu'ils font peu de chose le lundi.

Nous avons parlé plusieurs fois du petit lac de Titicaca ou lac de plomb ; il est situé entre les deux Cordillères, et complète-

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meut entouré de montagnes. Il mesure environ quatre-vingts lieues de circonférence et peut avoir une profondeur de cinq cents 'pieds. On ne lui connaît d'autre déchargeque celle qui le fait communiquer avec le lac Paria, d'un niveau inférieur au sien, et qui lui-môme communique avec Tocéan Pacifique pardessous la Cordillère des Andes. Les vents qui soufflent des hauts lieux bouleversent parfois l'onde amère du lac de Titicaca, et y

produisent de véritables tempêtes. A un mille environ du rivage, on trouve une île de trois lieues de long sur une lieue de large, remaitiuable par l'abondance et la beauté de sa végétation. C'est dans cette île que Manco-Capac fit sa première résidence, et que le ciel lui révéla sa vocation de civilisateur du Pérou. Il suffit de cette croyance pour rendre l'île et le lac tout entier les objets de la vénération des Péruviens : pendant de longs siècles, ils ne manquèrent jamais, jusqu'au moment delà conquête, de visiter une fois l'an ce lieu de pèlerinage, en apportant une offrande qui pût être agréable à leur dieu. Les Incas avaient construit, pour recevoir ces offrandes, un temple magnifique, revêtu de lames d'or. Les Indiens, au moment de la conquête, le détruisirent de fond en comble et jetèrent au fond du lac tous les trésors qu'il renfermait. C'était là que se trouvait cette fameuse chaîne de Huayna-Capac, toute en or fin, et si longue que dans le cercle qu'elle formait on pouvait faire danser plusieurs centaines de personnes à la fois. Il ne reste plus une pierre du temple de Titicaca ; c'est à peine si l'on peut en déterminer le véritable emplacement. On suppose cependant qu'il fut bâti à l'endroit où s'élève aujourd'hui le sanctuaire de Notre-Dame de Capac- Arana. Les divinités se détrônent comme les hommes, et, partout où il l'a pu, le christianisme a remplacé par les autels de son Dieu les autels renversés des idoles.

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