‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 22 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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reflètent la pure lumière qui resplendit sur leur couronne de neiges éternelles, sereines, immaculées. Les volcans, qui parfois les sillonnent du jet de leurs laves enflammées, sont au nombre de vingt, rangés en ligne presque droite, et leure colonnes de feu et de fumée ondoient comme des panaches sur les cimes hautaines. Ces volcans ont fait du tremblement de terre une sorte de mal chronique avec lequel il faut compter au Chili, comme on compte au Mexique avec la fièvre jaune. On n'en a jamais moins de quatre ou cinq accès par an. Ils entr'ouvrent le sol, secouent les édifices, les renversent parfois, et détruisent des villes tout entières. On bâtit en prévision du fléau. Les maisons, au Chili, sont peu considérables : elles ne consistent qu'en un simple re»-de-chaussée en briques et en bois. On se résigne aux ruines, mais on ne tient pas essentiellement à être écrasé par elles. Les rues sont larges, tirées au cordeau par un irréprochable alignement, et fréquemment coupées par de larges places, sur lesquelles tout le monde se réunit quand on voit commencer ces redoutables commotions, accompagnées d'un roulement souterrain qui ajoute encore à l'horreur

qu'elles inspirent.

Un climat sain, agréable, généralement tempéré, que ne désole aucune épidémie, semble aux habitants une compensation suffisante aux désastres des tremblements de terre.

On se plaint parfois d'une sécheresse fort grande ; car il y a des contrées où, pendant cinq mois, on n'aperçoit pas l'ombre d'un nuage, où l'on ne reçoit pas une goutte d'eau ; les rosées nocturnes suppléent de leur mieux à ces inconvénients. Comme toute l'Amérique espagnole, le Chili abonde en métaux précieux. On y trouve des mines d'or, d'argent, de fer, de cuivre, de plomb, d'étain, de mercure et de charbon, — sans oublier les pierreries. — Le nom de la province de Complaco sufflrait à révéler sa richesse. 11 veut dire, en langue chilienne, pépinière de

turquoises. Du reste, ce n'est pas seulement dans les mines que Ton trouve les métaux : les ruisseaux les charrient avec leurs eaux.

Le règne végétal n'est pas moins favorisé. Si, sous ce rapport, certaines parties du Chili présentent d'assez nombreuses analogies avec l'Europe, d'autres, au contraire, étalent aux yeux du voyageur toutes les splendeurs de la végétation tropicale. Nulle part peut-être les forêts ne produisent de pareils colosses. Pour donner une idée de la puissance que la nature déploie en ces contrées, qu'il nous suffise de dire que la violette, si modeste partout ailleurs, y devient un petit arbuste.

Parmi les productions animales, infiniment variées du reste, ainsi qu'il doit arriver dans un pays qui présente des conditions climatériqucs si diverses, on remarque principalement l'animal du genre chat, que les habitants du pays appellent pugnix, et que les Espagnols ontsurnommé, avec une certaine emphase castillane, le lion du Chili ; l'ocelot, qui appartient à la môme famille, véritable maraudeur nocturne dont les déprédations ne sont jamais plus à redouter que pendant les ténèbres et au milieu des désordres de la nature. Malheur à qui le rencontre dans une nuit de tempête ! il vaut mieux avoir affaire au chinchilla, inoffensif et doux, à peu près de la grosseur du lapin de garenne, et dont la charmante et soyeuse fourrure est aussi agréable à l'œil qu'à la main. Le Chili compte encore parmi ses animaux utiles le lama, ou chameau de l'Araucanie, beaucoup plus petit que le chameau d'Afrique ou d'Asie, mais qui n'en rend pas moins, comme moyen de transport, des services signalés aux habitants du pays. La vigogne ne vient qu'après lui. Le Chili possède encore le porc-épic et le guillino, espèce de castor, malheureusement trop rare, car sa peau deviendrait un véritable élément de richesse entre des mains habiles à l'employer.

Les oiseaux du Chili offrent des échantillons de bien des espèces diverses : on retrouve parmi eux beaucoup de races connues en Europe; et la plupart de celles dont le soleil des tropiques peint les plumes de si éclatantes couleurs. Mais les plus nombreuses familles de ce monde ailé appartiennent aux oiseaux de proie. Ces brigands de Tair trouvent d'inaccessibles refuges sur les cimes des Andes, d'où leur vol, rapide comme Téclair, les précipite sur une proie vainement cachée au fond des vallées, et qu'aucune distance ne saurait leur dérober. C'est là que règne le condor, ce géant des oiseaux dont l'aigle est le roi ; le condor, qui enlève un mouton comme l'aigle enlève un lièvre, qui saisit un enfant entre les bras de sa mère, et regagne son aire en se jouant de ce poids léger qui n'attarde même pas son essor aérien.

Le Chili est une de ces rares contrées de l'Amérique du Sud quel'Europfe n'a pas entièrement soumise. A côté du Chili espagnol et vaincu, il reste toujours le Chili indien et indépendant. L'Espagne n'y possède que quelques points fortifiés, les villes de Valdivia et d'Orsorno.

Les Araucans, qui dans leur langue se nomment les Molcmche$y sont aujourd'hui les maîtres d'un vaste sol qui mesure trente lieues de large sur environ cent cinquante de long. Bien différents du reste des Indiens, qui, aveuglés par une insurmontable terreur, semblaient courir d'eux-mêmes au-devant de la servitude, les Araucans, qui se regardaient comme les fils et les maîtres légitimes du sol qu'ils habitaient, opposèrent la force à la force, et résistèrent avec un invincible courage aux envahis-

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seurs de leur territoire. Ce territoire commence au Biohio, vers le trente-sixième degré de latitude, et s'étend jusqu'au quarante et unième de longitude, à la hauteur de l'archipel Chiloé. Le nom de Molouches, qu'ils se donnent, veut dire brave; celui d'Araucans, que leur donnent les Espagnols, veut dire brigands et hommes féroces. Ils rendent l'injure à leurs ennemis en les appelant assassins et mauvais soldats.

Les Araucans sont grands et forts ; leur visage aplati et leurs pommettes saillantes leur donnent une vague ressemblance avec les Mogols, dont les séparent d'ailleurs leur vigueur musculaire et leur haute stature. Leur signalement n'aurait, sur un passeport, rien de particulièrement flatteur. Ils ont le teint cuivré, le regard méfiant, le nez court, la bouche grande ; ce sont les plus habiles cavaliers de toute l'Amérique. Ils prennent et domptent les chevaux sauvages avec autant d'habileté que d'énergio. Une simple lanière de cuir leur sert de bride, et un morceau de peau leur tient lieu de selle. La lasso, cette longue lanière de cuir terminée par des boules de plomb, qu'ils lancent avec une très-grande habileté contre l'homme ou l'animal qu'ils veulent arrêter, n'est pas leur seule arme, quoiqu'elle soit terrible; ils se servent aussi de flèches et de massues. On leur a procuré quelques armes à feu ; mais ils en font peu de cas, et leur préfèrent de beaucoup la lance, que personne ne manie, du reste, avec une plus dangereuse dextérité. Le fer de cette lance n'a pas moins de deux pieds de long; elle est emmanchée à une longue tige de bambou. Ils se servent, comme armes défensives, de casques et de boucliers de cuir; ils portent aussi des cuirasses de la môme matière. Us combattent sans ordre et sans tactique, à la façon de tous les sauvages, par un effort individuel, aussi prompts à la retraite qu'à l'assaut ; parfois même, au milieu de l'action, ils sautent de leur cheval, se cachent à l'abri de ce rempart vivant, et le forcent à recevoir la mort qui leur était destinée.

Leur religion, pareille en cela à celles de bien d'autres peuples, est assise sur la base d'une sorte de dualisme : le principe du bien et le principe du mal, au-dessus desquels, pourtant, ils reconnaissent encore un autre dieu plus puissant, témoin et régulateur de leurs luttes. Ils ont, au-dessous de ce dieu supérieur, tout un Olympe de divinités qui, semblables en cela aux divinités de la Grèce, sont sujettes aux faiblesses de l'humanité. On trouve aussi chez eux une croyance qui n'est pas sans rapport avec l'idée chrétienne de l'ange gardien. Ils sont persuadés, en effet, que chaque homme a près de lui un génie tutélaire qui l'assiste depuis le premier moment de sa vie jusqu'au dernier. Ce génie spécial et privé, en quelque sorte, se nomme Ulmène. Ce n'est pas seulement un protecteur : c'est encore un conseiller et un ami. Il dit à celui dont il a reçu la garde tout ce qu'il doit faire dans les circonstances graves de son existence ; il se réjouit du bien et s'afflige du mal qui lui arrive, et ne se montre jamais indifférent à son sort, prospère ou infortuné.

Prédisposé à la superstition, l'Araucan, malgré son courage, est sujet à des accès de pusillanimité singulière : il se laissera démoraliser comme un Romain du temps de Drusus, s'il aperçoit certain oiseau volant d'une certaine façon. Ses nuits sont hantées de visions : il voit partout des fantômes ; il entend dans le silence le craquement des os des squelettes ; les grondements de la foudre sont pour lui le retentissement des batailles que se livrent entre eux les génies célestes. On comprend qu'une telle crédulité doive être la fortune des sorciers. Leur profession est, en effet, très-lucrative en Araucanie, où on les entretient sous le nom de machis ; et cependant, par une contradiction assez étrange entre les mœurs et les institutions, on les punit de mort quand ils sont convaincus d'avoir exercé la sorcellerie, ce qui les réduit à pratiquer la médecine officiellement. La science occulte passe à l'ombre de l'autre. Bien qu'ils admettent la vie future,

conséquence du grand principe de rimmortalité de Tâme, les Araucans réduisent à très-peu de chose le culte extérieur, et ils se contentent d'une muette invocation des génies dans les circonstances graves de leur existence. Parfois aussi, dans les crises politiques qui intéressent la nation tout entière, ils sacrifient dos victimes vivantes et trempent dans leur sang des branches d'arbres odoriférants. Ils offrent également aux divinités la fumée du tabac et de certaines herbes aromatiques, sous prétexte de culte et d'hommage.

Le principe du gouvernement araucanien est aristocratique et militaire. Mais si les grands emplois y sont héréditaires dans la famille, ils ne suivent point^ cependant, l'ordre de la primogéniture, et l'élection cherche dans la famille même celui qu'elle croit le plus capable et le plus digne. L'Araucanie est une télrarchie fédérative, dont les quatre divisions ont à leur tête des chefs portant le nom de toquis. Ses provinces ont une seconde division qui correspond à peu près à nos départements, lesquels sont à leur tour subdivisés en districts. Les hauts fonctionnaires de toute la tétrarchie se réunissent pour former le grand conseil de la nation. C'est lui qui décide de la paix et de la guerre. La guerre ne se déclare pas : elle se fait par surprise. Elle a souvent pour but une razzia de femmes blanches sur le territoire espagnol, femmes dont les Araucans se montrent adorateurs passionnés. Plus d'une fois les religieuses des couvents voisins de la frontière ont frémi en vovant flotter à l'ho-

rizon leur drapeau bleu à l'étoile d'argent. On ne cite pas l'exemple d'une prisonnière rendue à sa famille. Ajoutons que ce n'est pas pour les manger que les Araucans recherchent les jolies créoles. Leur législation permet la polygamie; mais, à vrai dire, la première femme est seule regardée comme légitime. Chacune, du reste, a sa cabane et son ménage à part. Leur condition sociale est assez dure : elles ne sont que les servantes de

leur mari, chargé^ de la rude besogne et de la tâche pénible.

Il n'y a qu'une seule ville sur tout le territoire des Molouches, celle que les géographes désignent sous le nom d'ÂRAUco. Elle est entourée de murs, et défendue en outre par une petite forteresse bâtie sur une colline dominant la ville. Les maisons de cette capitale sont couvertes en chaume. Partout ailleurs les Araucaniens n'ont que des cabanes misérables et des tentes en peaux de bêtes. Leur civilisation est encore dans l'enfance : ils ne connaissent pas l'écriture, et ils se servent de quipos, comme les anciens habitants du Pérou. Leur année, qui commence le 22 décembre, se divise, comme l'année égyptienne, en douze lunes de trente jours, avec addition de cinq jours complémentaires. Ils cuftivent les céréales et les plantes potagères ; mais ils font leur nourriture principalement de la chair du bœuf et du mouton. A l'occasion, celle du cheval ne leur est pas défendue. Les femmes s'occupent du tissage des étoffes, et réussissent particulièrement dans la fabrication dxxpuncho. Le puncho est une pièce de laine formant un carré long, percée au milieu d'une ouverture par laquelle on coule la tête ; l'étoffe retombe des deux côtés, couvrant la poitrine, les épaules et le haut du corps pour s'arrêter aux hanches. Manteau pendant le jour, couverture pendant la nuit, le puncho est aujourd'hui le vêtement national par excellence du Chili tout entier. Les fashionables le portent bleu turquoise.

L'Araucanie, vaste et fertile, nourrit d'immenses troupeaux de chevaux, de bœufs, de chèvres et de moutons, retournés à l'état sauvage. On les chasse comme on chasse en Europe les fauves ou la grosse bête.

En temps de paix, les Araucaniens sont des voisins assez commodes : ils font avec les habitants de la frontière chilienne un petit commerce où s'échangent les productions naturelles des deux pays.

Ces jaloux d'indépendance qui, seuls à peu près de tous les peuples de l'Amérique du Sud, ont résisté aux armes espagnoles, ont tout récemment voulu se donner un roi d'origine française, et ils ont choisi un avoué en première instance, qui s'est couronné lui-même sous le nom d'OrélieP*.Mais, à l'époque d'un récent voyage en France, Sa Majesté s'est trouvée un moment compromise sur les bancs de la police correctionnelle, et nous croyons qu'elle est retournée aujourd'hui à ses client?, oubliant ainsi ses sujets.

Le premier Européen qui aperçut le Chili fut ce célèbre navigateur, Magellan, le même qui donna son nom au passage par lui découvert entre la Patagonie et la Terre-de-Feu. Mais ce fut seulement seize ans plus tard que les Européens mirent le pied sur le sol du Chili.

Nous avons raconté, en faisant l'histoire du Pérou, comment un des compagnons de François Pizarre, don Diego d'Almagro, se trouva poussé, en quelque sorte, sur le Chili. Le pays était alors divisé en deux factions cruellement ennemies. Le prince légitime, car il paraît qu'il y a aussi un droit divin pour les sauvages, avait été chassé de son trône par un membre de sa famille. Le vaincu errait dans les bois, nourrissant sa rancune, et attendant l'occasion d'une revanche.

Almagro n'eut garde de laisser échapper une occasion aussi favorable de se créer des partisans dans la nation. Il prit sous sa protection le monarque détrôné, grossit son armée de tous ceux

qui avaient regretté la chute de ce prince, et ne tarda point à lui rendre ses États. Mais on comprend que cette restauration du roi

indigène ne pouvait pas être le but sérieux de l'expédition d'un Espagnol. La discorde éclata bientôt entre le protecteur et le protégé. Le meurtre de trois compagnons d'Almagro, si injuste qu'il fût de l'imputer au faible et malheureux souverain du Chili, devint le prétexte d'une inqualifiable cruauté. Il fut brûlé vif, avec son frère et vingt-sept des principaux personnages de son royaume. On sait comment, après des succès mêlés de revers, qui lui permettaient sans doute d'espérer la conquête définitive de cette riche contrée, sans l'autoriser toutefois à la regarder comme un fait accompli déjà, Âlmagro fut rappelé tout à coup au Pérou pour défendre des intérêts plus chers à ses yeux que ceux qu'il avait engagés au Chili. On sait aussi comment il y trouva la mort. Pizarre chargea de la suite des affaires un autre de ses lieutenants, Pierre de Valdivia. Valdivia pénétra profondément dans l'intérieur du pays, et, arrivé sur les bords du Rio-Mapocho, il y jeta les fondements de la ville qui, sous le nom de Santiago, est aujourd'hui la capitale du Chili espagnol.

Valdivia fut le véritable conquérant du Chili; mais son expédition contre l'Araucanie devait lui être fatale : il fut vaincu par les Molouches, qui le tuèrent... et le mangèrent. Pendant de longues années encore le sang des indigènes et celui de leurs agresseurs arrosa le sol du Chili. L'Espagne avait, depuis longtemps déjà, la prétention de le traiter en province soumise, de lui donner des gouverneurs, et d'y établir les institutions de la mère-patrie. D'incessantes révoltes venaient trop souvent lui prouver qu'elle avait en face d'elle une race autrement belliqueuse que les pusillanimes habitants du Mexique ou du Pérou. Ce fut un Irlandais, entré de bonne heure au service du roi d'Espagne dans les colonies américaines, Ambroise O'Higgins, qui eut l'honneur de consolider la domination de l'Espagne dans ce pays. Administrateur habile, homme de gjaerre distingué, Ambroise O'Higgins savait également combattre des en-

nemis et gouverner des sujets. Quand il quitta le Chili pour remplir le poste plus important de vice-roi du Pérou, les Espagnols pouvaient se croire vorilablement les maîtres de la première de ces deux contrées.

Voyons maintenant l'organisation que les conquérants avaient donnée à leur conquête. Le représentant le plus direct de l'autorité centrale portait le plus souvent le titre de lieutenant général. Il s'intitulait aussi président, gouverneur et capitaine du Chili. Il concentrait dans sa main le triple pouvoir militaire, judiciaire et administratif. En temps de guerre, il relevait du vice-roi du Pérou ; mais, en temps de paix, il ne dépendait que du roi d'Espagne. Le Chili était divisé en treize provinces, ayant à leurs tôles des corrégidors, que l'on pourrait assez bien assimiler à nos préfets. La constitution chilienne voulait qu'ils fussent nommés par la couronne ; mais, en fait, le gouverneur, prétextant de l'urgence et de Téloignement, pourvoyait toujours aux emplois vacants. L'autorité ecclésiastique était confiée à deux évoques, l'évoque de Santiago et celui de la Concepcion, suffragants tous deux de l'archevêché de Lima. Nous n'étonnerons personne en disant que la Sainte-Inquisition était représentée au Chili, aussi bien que dans toute l'Amérique espagnole. L'Inquisition n'était-elle point élevée à la hauteur d'un principe? ne faisait-elle point partie intégrante du gouvernement? concevrait-on bien sans elle le système politique et religieux de l'antique monarchie espagnole?

La force militaire se composait de troupes régulières, vérita-

blés soldats d'élite, ayant fait leurs preuves dans les guerres d'Europe, de milice» urbaines et d'auxiliaires indiens.

A partir du règne de Charles-Quint, dont la haute intelligence et le sens politique si juste et si profond ne pouvait se tromper sur les moyens de gouvernement employés par ses agents, et qui mit un frein à leurs exactions, le Chili, comme, du reste, la plupart des colonies espagnoles, — que ne protégeait plus le grand monarque, — fut exploité par le gouvernement métropolitain avec une avidité qui semblait n'avoir d'autre but que de justifier à l'avance l'affranchissement, même par la violence et la révolte.

Les idées libérales, qui couvaient depuis longtemps dans les âmes, éclatèrent en 1810, à l'époque où l'invasion de la France en Espagne vint fournir un prétexte à tous les ennemis de la vieille monarchie. Le Venezuela, Buenos-Ayres, le Pérou, avaient commencé le mouvement : le Chili les imita bientôt. Une sorte de transaction suivit les premiers événements. L'on convint que le Chili continuerait de faire partie intégrante de la monarchie espagnole, qu'il enverrait des députés aux cortès, tout en conservant son gouvernement distinct, et qu'il pourrait faire librement son commerce avec tous les peuples qui ne seraient point les ennemis de l'Espagne, c'est-à-dire en état de guerre déclarée contre elle. Ce traite, connu dans l'histoire sous le nom de Convention de Zirca^ ne fut point ratifié par le gouvernement central, et il y eut sur-le-champ une reprise d'hostilités. La fortune se montra d'abord favorable aux troupes royales, et pendant deux ans une réaction cruelle ensanglanta le Chili.

Cependant la cause de la monarchie était déjà perdue dans toute l'Amérique du Sud ; le drapeau des petits-fils de Louis XIV ne flottait plus qu'au Chili et au Pérou. C'est à ce moment que le gouvernement de Buenos-Ayres, voyant une menace pour sa liberté dans le seul fait du voisinage du pouvoir royal, résolut

de tout tenter pour arriver ù l'affranchissement complet de la péninsule américaine. Le gouvernement de Buenos-Ayres confia le commandement deTarmée libératrice au général don José San Martin, auquel un caprice de la fortune réservait un rôle supérieur peut-être à ses talents. Né dans le Paraguay, de parents espagnols, San Martin avait longtemps servi en Europe sous les drapeaux de la mère-patrie ; puis, irrité par les injustices et les passe-droits dont il croyait avoir à se plaindre, il avait quitté l'armée et s'était retiré dans cette Angleterre, éternel refuge des mécontents de tous les pays. Il était passé de là dans l'Amérique du Sud, et avait reçu à Buenos-Ayres le commandement d'un escadron de cavalerie indépendante. Bientôt, à la suite de quelques brillants faits d'armes, nous le retrouvons à la tête de l'armée des Andes. La victoire de Chacabuto porta un coup terrible à l'autorité royale (H février 1815). Les troupes victorieuses entrèrent le 14 à Santiago, où San Martin fut salué du nom de libérateur. Ainsi qu'il arrive presque toujours à la suite des triomphes populaires, un gouvernement électif s'éleva sur les ruines du pouvoir royal.

Bernardo O'Higgins, le fils de celui-là môme qui avait achevé la conquête du Chili pour l'Espagne, fut mis à la tête de-ce gouvernement, et consacra toute son activité, toute son intelligence et toute son énergie à chasser les Espagnols.

Mais la fierté castillane ne pouvait ainsi plier devant des révoltés, sans tenter au moins un effort pour reconquérir sa suprématie. Le vice-roi du Pérou organisa contre le Chili une expédition qui jeta partout la terreur. L'armée elle-même ne se défendit point d'un moment d'effroi. Dans ces conjonctures suprêmes, Bernardo O'Higgins eut une inspiration qui révélait tout à la fois une haute intelligence et une suprême énergie. En face de l'armée qui allait envahir le Chili, il déclara le Chili à jamais libre et indépendant. Mais des proclamations n'arrêtent point une ar-

mée. San Martin qui, après un voyagea Buenos-Ayres, était revenu se joindre aux troupes qu'il avait plus d'une fois menées à la victoire, subit un échec terrible sous les murs de Talca. Outre une perte d'hommes assez considérable, il vit presque tout son matériel tomber au pouvoir de l'ennemi. Mais les patriotes, loin de se laisser décourager par leur défaite, y puisèrent les éléments d'une nouvelle énergie et d'un courage nouveau. La journée de Maïpo fut une revanche de la nuit de Talca. L'armée royaliste fut non-seulement vaincue mais presque entièrement détruite (5 avril! 81 8).

Une capitulation, qui n.'était à vrai dire que k conséquence de ces événements, assura bientôtaux indépendants tout le Chili espagnol, à une seule exception près : l'archipel de Chiloé et la ville deValdivia, derniers refuges des royalistes.

Les succès de l'armée de terre n'avaient point absorbé toutes les ressources et toute la sève du Chili. En même temps qu'il remportait ces décisifs avantages sur la terre ferme, il s'occupait aussi de la création d'une flotte, et, sous la direction de lord Cochrane, travaillait à protéger l'indépendance de ses côtes et la liberté de sa navigation. Cochrane signala sa présence sur ta flotte du Chili par de brillants faits d'armes, que son caractère ombrageux et difficile rendit sans doute moins profitables à l'État naissant, mais qui eurent du moins ce résultat d'affirmer sa force et sa vitalité. Du reste, la coopération de lord Cochrane sur les côtes du Pérou, malgré la regrettable mésintelligence de l'amiral et du général en chef, opéra une diversion heureuse et salutaire, dont l'histoire impartiale doit nécessairement tenir

compte.

L'administration du directeur O'Higgins fut éclairée, sage et libérale dans la plus haute et la plus large acception de ce grand mot, qui a, malheureusement, servi de passe-port à tant d'idées fausses. Après avoir affermi ses conquêtes nouvelles, chancelan-

tes encore, le Chili conclut avec la Colombie un traité d'alliance, par lequel les deux États s'engagèrent à défendre réciproquement leur indépendance.

Après cinq années d'une administration véritablement digne d'éloges, O'Higgins remit entre les mains du congrès national (juillet 1822) le pouvoir qu'il avait noblement exercé. Hâtons-nous de dire que ce pouvoir lui fut immédiatement rendu, et qu'il put faire triompher quelques-unes de ses idées dans la constitution proclamée le 22 octobre de la même année *.

Un historien autorisé du Chili, M. Famin, a présenté l'analyse de la constitution de 1822 en quelques lignes aussi concises qu'elles sont exactes.

Cette constitution ne changea rien aux lois du pays; elle proclama la religion catholique et romaine religion de l'État, à l'exclusion de tous les autres cultes ; elles abolit l'esclavage, restreignit les privilèges des magistrats, priva le clergé de tout pouvoir temporel, et le déclara justiciable des lois civiles et criminelles, comme tous les autres citoyens; le gouvernement représentatif y fut consacré; lepouvoirlégislatif fut dévolue un congrès, le pouvoir exécutif à un directeur. Le congrès se composait du sénat et de la chambre des députés : ceux-ci étaient nom-

• Le nom de Bernardo O'Higgins ne se retrouvera peut-être plus sous notre plume. Au moment de nous séparer de ce grand citoyen, saluons en lui une des plus belles et des plus nobles ûgures de4'Amérique espagnole. Disons aussi, que s'il a rendu d'érainenls services à son pays, son pays a su le reconuaitre. 11 a été nommé tour à tour directeur suprême et capitaine général du Cbili ; il a reçu le titre de brigadier général de Buénos-Âyres, et de grand-maréchal du Pérou. 11 avait fait généreusement le sacrifice de sa fortune à la cause sacrée du patriotisme ; mais il a trouvé un légitime dédommagement dans Thacienda de Montalban, qui lui a été offerte comme récompense nationale. Cette belle résidence, d'un revenu considérable, est située à trente lieues de Lima, aux environs de Caîlete, dans un site charmant Elle est habitée aujourd'hui par le fils du Libérateur, dans lequel revivent les traditions de loyauté et d'honneur, transmises comme un héritage, de génération en génération, dans sa famille.

mes annuellement, à raison d'un député sur quinze mille individus. Tout citoyen âgé de plus de vingt-cinq ans, et tout militaire sans commandement, pouvaient être élus, pourvu qu'ils possédassent un fonds de terre de la valeur de deux mille dollars, ou qu'ils fussent natifs du département qui les nommait. Le sénat se composait de sept membres choisis au ballottage par les députés, et dont quatre au moins devaient appartenir au corps môme des députés ; des ex-directeurs, des ministres d'État, des évoques, d'un membre du tribunal suprême de justice, de trois officiers de l'armée, nommés par le directeur, du délégué directorial du département où le congrès s'assemblait, d'un docteur de chaque université, de deux négociants et de deux propriétaires, ayant chacun un capital de trente mille dollars au moins. Le sénat était en permanence ; ses pouvoirs, comme ceux du directeur, duraient six années. Le directeur, dont la nomination appartenait au congrès, pouvait, à l'expiration des six années d'exercice qui lui étaient accordées, être réélu pour quatre ans encore.

Cette constitution ne devait pas avoir un cours longtemps paisible. Plusieurs germes de mécontentement se glissèrent dans l'àme d'une nation mobile, et que rien n'avait encore préparée à l'exercice de ses droits. Un homme plus habile qu'honnête, plus ambitieux que patriote, résolut de les exploiter à son profit. Le général Freyre avait sans doute des talents; mais il lui manquait ce que le talent seul ne remplacera jamais, le sens moral et la probité politique. Il voulait se substituer au général O'IIiggjns. Pour arriver à ce but il trouvait que tous les moyens étaient bons. Non content d'irriter sourdement le Chili contre un homme qui lui avait rendu de si éminents services, il donna l'exemple de la désobéissance aux lois, et finit par lever devant tous l'étendard de la révolte. Il y eut un moment d'anarchie terrible. Freyre marcha contre la capitale de son pays, et les gar-

nisons de Quillota et d'Aconcagua, auxquelles O'Higgins avait donné ordre de l'arrêter, refusèrent d'obéir.

Pendant ce temps, le général Bénavente marchait aussi contre la capitale, à la tête d'une armée de mécontents. On envoya sommer O'Higgins de déposer le pouvoir : il y consentit à la condition qu'un congrès national serait convoqué de nouveau, et que, si les difficultés n'étaient pas aplanies dans les six mois, le pouvoir ferait retour au peuple. La direction suprême, si noblement résignée par lui, fut aussitôt offerte à son rival, qui l'accepta .

Une nouvelle constitution fut bientôt adoptée ; mais la créa • tion d'un conseil d'Étal, et la faculté accordée au congrès de prolonger indéfiniment le mandat des sénateurs, qui ne leur était confié jadis que pour six ans, n'étaient point des panacées qui dussent guérir en un moment les maux d'un pays si profondément atteint. L'esprit de révolte était dans le peuple ; l'esprit de rébellion dans les armées de terre et de mer. Gomme aux premiers jours de notre Révolution, de prétendus envoyés du peuple se présentaient à la barre de l'assemblée, proférant la menace contre les députés qui ne parlaient point conformément à leurs vœux. Les congrès se succédaient les uns aux autres : l'anarchie'étail partout. Les représentants de Santiago prononcèrent la déchéance de Freyre, qui de son côté prononça la dissolution de l'assemblée. Il fut le plus fort et se maintint au pouvoir. Deux partis venaient de se former dans la république : l'un, celui des vinitaires, qui voulait la forte centralisation du pouvoir; l'autre, celui des fédéra tifs, qui voulait au contraire la division de l'État en provinces indépendantes, réunies par un simple lien fédéral. Ce dernier système fut adopté par le congrès ; mais il sembla n'avoir d'autre résultat que de précipiter le pays dans de nouvelles convulsions. Sanchez succédait à Freyre, et Encalada succédait à Sanchez ; Freyre reparaissait au

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pouvoir pour être contraint de nouveau à le quitter ; Pinto essayait, à son tour, de raffermir Tordre ; — aucun d'eux n'y parvenait ; on roulait dans un éternel chaos. Les insurrections se succédaient : on arrêtait les ministres en masse, et le déficit ailait toujours croissant dans les coffres vides de l'État.

Le 24 février 1828, un nouveau congrès s'assembla à Santiago ; mais il se transporta lui-même à Valparaiso, déposa le général Pinto, et le remplaça par don José Miguel Infantes. Les tendances de ce congrès étaient fédératives. Les habitants de Santiago étaient unitaires. Ils se soulevèrent et rétablirent Pinto. Les fédéralistes, de leur côté, se placèrent sous la protection d'un

autre général, Prieto, et celui-ci arriva bientôt sous les murs de Santiago pour s'y faire battre par les troupes unitaires. A la suite de cette victoire, le pouvoir fut remis de nouveau aux mains du général Freyre.

Freyre ne conserva pas longtemps le pouvoir. Il fut renverse par une révolution. Ricto fut élu président à sa place. Celui-ci s'occupa fort peu des affaires de l'État, dont il laissa la charge à un citoyen éminent, Portalès, dont le nom, aujourd'hui encore, inspire à son pays une reconnaissance mêlée de vénération.

Riche et influent, Portalès avait été nommé d'abord gouverneur général de Valparaiso ; ses talents administratifs ne tardèrent point à le faire remarquer, et il fut appelé par le président au poste de premier ministre. A partir de ce moment, on peut dire qu'il n'eut plus qu'une pensée dans l'âme, — la grandeur de sa patrie. La constitution qui régit maintenant encore le Chili est l'œuvre de son génie politique. C'est également à lui que l'on doit la promulgation de ces lois organiques, complément de la constitution, grâce auxquelles le Chili est aujourd'hui à la tète des républiqiies du Sud.

L'alliance trop intime de la Bolivie et du Pérou apparaissait

à l'horizon comme un nuage gros de tempêtes. Portalès voulut la rompre, et il organisa contre le dernier de ces deux pays une expédition dont il s'était réservé la conduite suprême. Mais un complot se forma contre lui, ourdi dans l'ombre par ceux dont il paralysait les manœuvres, ou dont il gênait Fambi tien. Il fut assassiné dans le trajet de Santiago à Yalparaiso. 11 eut du moins la gloire de ne pas mourir tout entier et de survivre à ses œuvres. Ses plans, dont le président avait pénétré la profondeur et compris la portée, furent exécutés avec toute Texactitude et toute la ponctualité que lui-même eût pu désirer, et ils ont assuré la suprématie intellectuelle et morale que personne ne songe plus à contester au Chili. Ajoutons, pour peindre d'un trait ce caractère antique, dévoré de l'amour de son pays et digne des plus beaux jours de la Grèce et de Rome, que Portalès était entré aux affaires avec une fortune personnelle de près de trois millions, et qu'il ne laissa pas même de quoi subvenir aux frais de ses funérailles. Ces funérailles, à tous les titres, devaient être un deuil public.

L'ancienne capitainerie générale du Chili est divisée aujourd'hui en huit provinces, subdivisées elles-mêmes en districts. U division naturelle partagerait le Chili en trois grands groupes : Coquimbo au nord, Santiago au centre, Conception au sud. Malgré les efforts des villes rivales, Santiago est toujours la véritable capitale de la république chilienne.

Santiago est situé sur la rive gauche du Rio Mapocho, au milieu d'une vaste plaine, bornée à l'est par par les Cordillères, et

à Touest par la montagne du Prado. C'est peut-être le territoire le plus fertile du nouveau monde. Nous n'avons rien de particulier à dire de la ville, plutôt jolie que belle : sa régularité est par trop symétrique. Elle est divisée en cuadra$j toutes de la même grandeur, et alignées au cordeau avec une précision que rien ne fait dévier. Les larges rues, pavées de ces petits cailloux que l'on appelle cailloux de rivières, sont garnies de trottoirs courant de chaque côté des maisons^ faites de briques et peintes en blanc. Toutes ces maisons sont semblables : qui en voit une en voit mille. Leur disposition est bien entendue : une grande porte, ornée de pilastres et d'ornements, conduit au patiOy vaste cour carrée au fond de laquelle se trouve la pièce principale, qui est ordinairement une salle à manger. De chaque côté sont des chambres à coucher, des cabinets de travail ou des salons de réception. Le toit est couvert en tuiles rouges, quelquefois aussi, mais rarement, en briques. Les appartements qui se trouvent sur le devant des maisons servent assez souvent de boutiques ; on y entre alors au moyen d'une petite porte. Les fenêtres qui donnent sur la rue sont garnies de barreaux de fer peints en noir. Derrière chaque maison se trouve un jardin, et derrière chaque jardin un carra/ destiné aux chevaux et aux voi* tures. Les jardins sont disposés avec un goût charmant ; ils sont ornés de fontaines et abondent en plantes indigènes très-curieuses, surtout pour un étranger ; on y voit encore une profusion d'orangers, de citronniers, de grenadiers, de tilleuls, dé cèdres et de palmiers.

Les édifices publics, qui se trouvent groupés autour de la grande place, au centre de la ville, ne se recommandent point par leur mérite artistique. Il n'en faut pas faire de reproche aux habitants du pays : ce que l'architecture exige avant tout, c*est une base solide pour les monuments qu'elle élève. Comment bâtir sur un sol qui tremble? Un style pseudo-mauresque domino

sur cette place, où les édifices sont maintenus, par de fréquents lavages, dans un état de blancheur trop crue. Les piédestaux des pilastres, en porphyre rouge, ont cependant un certain caractère architectural qu'il ne faut pas nier. Les faubourgs sont assez gais, et la belle promenade de Tajamar, plantée de peupliers d'Italie et laissant voir dans la perspective la cime neigeuse des Andes, mérite l'attention du touriste aussi bien que la faveur des habitants de Santiago.

La population de la capitale du Chili est d'environ cent mille âmes; il n'y a point, comme chez nous, ces classes intermédiaires qui forment la bourgeoisie ; le commerce est fait par les étrangers ; les naturels du pays sont riches ou pauvres : il n'y a pas de milieu. Les riches, qui gardent comme un précieux monopole les emplois publics, possèdent tous, dans les belles vallées qui entourent la ville, des métairies ou haciendas parfaitement tenues, où leurs régisseurs vendent en détail les produits du sol.

Valparaiso est le port du Chili et son grand dépôt commercial. Son aspect ne tient pas absolument toutes les promesses de son nom, qui veut dire vallée du paradis. Nous ne retrouvons pas ici le caractère de symétrie et de régularité signalé plus haut dans les constructions de Santiago ; Valparaiso dont la population est d'environ quatre-vingt mille âmes, est, au contraire, une ville essentiellement pittoresque : elle se divise en groupes bien distincts, dont les uns se cachent au fond des ravins, tandis que les autres s'étagent sur des amphithéâtres de collines, dont les végétations rares tranchent çà et là sur le fond rougeâtre des terrains. La baie en demi-cercle, que ravagent les ouragans, s'appuie au faubourg d'A Imendras^ dont le nom veut dire amandiers; elle est dominée par le mont Allègre, d'où la vue s'étend sur la mer immense, se reporte sur la cime des Andes, ou se repose dans la profondeur des vallées.

Concepciorij que Ton appelle aussi la Mocha^ est la principale ville du Chili méridional. Elle fut jadis florissante et riche; mais le dangereux voisinage des Molouches insoumis lui a été plus d'une fois fatal : leurs attaques à main armée se sont souvent terminées par le pillage et l'incendie. Il faudrait à la ville, tant de fois malheureuse, de longs jours de paix pour relever toutes ses ruines.

Le voisinage de la mer, l'abondance des cours d'eau, l'aspect grandiose des Andes, tout contribue à faire du Chili un des pays les plus pittoresques de l'Amérique. Les terres d'alluvion déposées dans ses vallées par des cours d'eau leur donnent une fertilité dont on n'a pas encore songé à tirer tout le parti souhaitable. C'est que les habitants du Chili ont au fond de leur caractère une indolence apathique qui les éloigne de tout ce qui exige la peine et les efforts. Ils sont aimables, enjoués, spirituels, mais insouciants et paresseux. Fils de conquérants, jadis possesseurs d'esclaves, il leur est difficile de ne pas voir dans le travail une sorte de dégradation. Us ont trop oublié la parole du livre sacré, cette parole que Dieu adressa au genre humain tout entier en l'adressant à notre premier père :

« Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front! »

A part quelques haciendas, possédées par les gens riches, qui les font cultiver avec soin, la campagne offre partout un aspect de dégradation voisin de la misère. Les possesseurs d'un sol abandonné ne lui demandent que ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim ; les paysans végètent sur une natte au fond d'une hutte de bambous ou d'une masure de pierres sèches ou de terre : ils écrasent leurs grains entre deux pierres et font cuire un pain mal fait dans un four primitif, jusqu'à ce qu'U arrive à un tel état de dessiccation qu'ils puissent l'effriter en poussière par la simple pression des doigts. Humains d'ailleurs et charitables, hospitaliers comine on l'est dans tout le

nouveau inonde, ils partagent volontiers ce qu'ils ont, et regrettent de ne point posséder davantage pour être à même de donner plus. L'état de guerre perpétuel dans lequel s'est toujours trouvé le pays depuis la conquête a singulièrement trempé leur courage. Ils se rient du danger et bravent la mort avec une insouciance toute chevaleresque. Ils sont d'humeur facile et enclins aux plaisirs. Leurs femmes ont la grâce de tournure et l'éclat de beauté des Espagnoles leurs mères, avec ce je ne sais quoi de plus intime et de plus séduisant encore, que le contact d'un sol vierge et le soleil du nouveau monde semblent avoir donné partout aux créoles.

Les Chiliens des classes riches aiment le jeu avec une véritable passion, le jeu sous toutes ses formes, jeu d'adresse et de force, lutte des armes, courses de chevaux, combats d'animaux, jeu de hasard avec les cartes et les dés. Parmi leurs divertissements de prédilection, il faut citer la ciuca.

Les joueurs se divisent en deux camps, comme dans le cricket anglais, et s'arment d'un bâton recourbé à son extrémité, qui sert à pousser et à repousser la balle, dirigée vers certains points déterminés à l'avance, où l'un des deux partis veut la conduire, tandis que l'autre fait ses efforts pour l'empêcher d'y arriver. Les Chiliens ne se passionnent pas moins pour un autre jeu qu'ils appellent les portos : celui-ci se joue à deux personnes avec des fèves blanches, dont une des faces est teinte en noir. L'habileté consiste à faire tomber la fève sur la face blanche ou noire, selon la stipulation du pari, — en la faisant passer à travers un anneau adapté à un bâton planté en terre.

Les Chiliens ont aussi pour la danse un goût très-vif: ils ont emprunté à leurs voisins les Araucans la zwpatera^ dont les phases se déroulent sur un rhythme assez vif, avec accompagnement de figures bizarres et compliquées. Il y a seulement quelques années le carnaval était .signalé par un ensemble d'orgies et de

désordres qui ne se peuvent comparer qu'aux saturnales du monde antique. I^a danse est, du reste, élevée en quelque sorte à la hauteur d'une institution nationale. On danse partout et à propos de tout. La mort des enfants au-dessous de Tàge de sept ans, limite que l'Église catholique a fixée à la raison naissante, est l'occasion de fêtes et de réjouissances. La nuit funèbre, que partout ailleurs on passe dans la douleur et dans les larmes, les habitants du Chili la consacrent aux plaisirs, aux festins et aux chansons..., ainsi qu'à lazapatera. La petite victime, couronnée de fleurs, est placée sur un lit de parade, autour duquel on allume des cierges. La nuit se passe à rire, à boire, à chanter, à danser devant elle, et à féliciter les parents d'un événement qui d'un enfant fait un ange, et, en échange de la terre, lui donne le ciel. Je ne sais jusqu'à quel point le cœur des mères accepte cette consolation. Les mères aiment mieux leurs enfants que les anges.

Les gens riches ont, depuis longtemps déjà, adopté les usages de l'Europe : ils jouent le whist, dansent le quadrille, que l'on nomme aussi contredanse, parce qu'il est le contraire de la danse, et causent en prenant le maté^ cette herbe du Paraguay qui remplace le thé chinois. Les équipages, les livrées, les titres nobiliaires commencent à devenir à la mode, et l'on ne s'en prive point.

Les troupeaux sont une des principales richesses du pays, troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, d'ânes et de chevaux. Il n'est pas rare de rencontrer des agglomérations de dix à douze mille têtes. Un certain nombre de ces animaux sont retournés à l'état sauvage, et appartiennent à qui s'en empare. Presque toutes les espèces sont devenues, sous l'influence du climat, supérieures aux types importés. lien a été de même des céréales, qui, dans certaines localités, rendent jusqu'à soixante pour un. Les plantes potagères et les arbres fruitiers se sont

également acclimatés avec la plus grande facilité. Les mines continuent à être exploitées. On le voit donc, le Chili, comme la plupart des nouveaux États de l'Amérique du sud, tient entre ses mains les éléments de sa prospérité. S'il raffermit chez lui tous les grands principes qui assurent la stabilité des institutions ; s'il parvient à la ferme alliance de l'ordre et de la liberté, qui doit être le but de toutes les nations modernes, il arrivera promptement au bien-être par l'agriculture et à la richesse par l'exportation.

Le Paraguay, comme la plupart des pays de l'Amérique du sud, enclavés dans des déserts, a deux espèces de limites, — des limites acceptées par tout le monde, et des limites contestées. — Les limites contestées de cette belle région avoisinent les possessions des Indiens insoumis, dont il est difûcile de savoir où elles commencent, où elles finissent. Telles sont, pour le Paraguay, les contrées situées entre le Rio-Paraguay et le Rio-Apa ; tel est encore le Grand-Chaco, habité par des tribus indiennes, et dont une portion est réclamée par la confédération Argentine, et l'autre par le Brésil. Les limites reconnues par tout le monde sont, au nord le Rio-Apa, à l'est le Rio-Parana, qui s'infléchit vers le sud de manière à lui servir encore de frontière de ce côté ; enfin, à l'ouest, le Rio-Paraguay. La longueur totale du pays est d'environ cinq cent soixante kilomètres, sur une largeur de deux cent quarante : sa superficie mesure quatorze mille milles carrés.

Deux fleuves importants arrosent son territoire, le Paraguay et le Parana, dont les eaux se réunissent à Corrientes, et, plus

tard, parleur jonction avec rUruguay, forment le Rio de la Plata. Le Rio-Paraguay, qui donne son nom au pays, prend sa source dans les montagnes du Brésil. On a cru longtemps qu'il naissait d'un lac, — il le traverse seulement, — et c'est même cette croyance qui lui avait fait donner ce nom de Paraguay, qui veut dire le fleuve couronné. Les anciens habitants de la contrée regardaient ce lac comme la couronne du fleuve.

Le Paraguay est une des routes naturelles par où l'on remonte du sud jusqu'au Brésil. Un Français, le lieutenant de vaisseau Picard, l'a exploré jusqu'à la ville de l'Assomption, en 1855, sur l'aviso à vapeur le Flambeau. Il a trouvé, dans presque toute l'étendue de son parcours, un lit d'une égalité remarquable, large de 350 à 400 mètres, très-rarement interrompu par les îles, mais, en revanche, faisant de nombreux détours : sa profondeur varie de 15 à 20 mètres; mais, dans les passes, qui se retrouvent à des distances assez rapprochées, on n'a plus que 3 à 4 mètres de profondeur. Les principaux affluents du Paraguay sont : le Pilcomayo, ou rivière des Moineaux, qui prend sa source dans la Bolivie, et le Vermejo ou fleuve Vermeil, auquel les Indiens et même les Espagnols ont longtemps attribué les mêmes vertus qu'à la fontaine de Jouvence.

Le nom du Parana, autre grand fleuve du Paraguay, signifie Mer, et indique ainsi son étendue. Il prend sa source dans le Brésil, reçoit de nombreux affluents, entre autres le Paraguay, et par sa jonction avec l'Uruguay forme le Rio de la Plata.

Les principales villes du Paraguay sont : Assomption, capitale du pays; Conception, San-Pedro, Incarnation, Villa Rosario, Villa Franca, Villa del Pilar, Santa Rosa. A vrai dire, toutes ces villes, si l'on en excepte la capitale, ne seraient en Europe que de simples bourgades. L'église et son presbytère, un cabaret, une forge et une boutique d'épicier, forment le noyau de la prétendue cité,

dont les maisons, au lieu de se grouper tout autour, se dispersent au oin dans la campagne.

n en est autrement d'Assomption.

Cette capitale du Paraguay est une véritable ville, assez grande, régulièrement bâtie, avec de larges rues bordées de trottoirs, dont la chaussée est de sable fin, disposé par couches serrées et battues, qui valent ainsi le meilleur macadam ; les maisons, en terre ou en briques, n*ont pour la plupart qu'un simple rez-dechaussée; quelques-unes, cependant, sont élevées de deux étages. Elles ont une cour intérieure et un jardin derrière l'habitation. On compte trois églises, propres, jolies, coquettes, comme le sont partout, du reste, les églises des jésuites.

La population du Paraguay est d'environ douze cent mille habitants. Son climat est le plus délicieux du monde, un véritable Éden, fécondé par l'humidité des fleuves et la chaleur du soleil, où les fleurs et les fruits se trouvent côte à côte sur le même arbre, que l'hiver ne dépouille jamais de la verdure de son feuillage. La vapeur tiède et parfumée qui s'en exhale, toute chargée de secrètes langueurs, vous enveloppe de bien-être : nulle part plus que là on ne sent le bonheur de vivre. Les plus grandes oscillations du thermomètre ne sont que de 6 degrés : il ne descend jamais au-dessous de 24, et ne monte jamais au-dessus de 30.

Cette température n'est pas moins favorable aux animaux qu'aux hommes : les forêts et les campagnes y sont remplies d'une incroyable abondance d'espèces , appartenant à tous les ordres de la nature. Les importations européennes y prospèrent à côté delà production indigène. Les chevaux etles bœufs y sont retournés à l'état sauvage; mais, facilement pris par les chasseurs, ils fournissent à tous les besoins du pays. Malheureusement ces troupeaux sont souvent ravagés par les jaguars et les diverses variétés de cette terrible race féline, qui attaquent les bœufs de la plus grande espèce, et en viennent prompte-

ment â bout, en leur brisant les vertèbres cervicales. A côté de ces diminutifs de tigre, nous trouvons des espèces presque aussi féroces du genre chien, tels que le loup et le chacal, qui causent d'incalculables dégâts autour de leurs retraites.

Parmi les animaux originaires du Paraguay, il faut citer en première ligne le tapir, que Ton ne trouve guère ailleurs que dans les fourrés les plus épais et au milieu des sites les plus déserts et les plus sauvages. Il se distingue par la petite trompe de 7 ou 8 centimètres qu'il porte à l'extrémité du museau. Sa taille est de 2 mètres de longueur, sur une hauteur de l'^jSO. On ne le recherche point pour sa chair, dure, coriace et de mauvais goût, mais pour sa peau, plus épaisse, plus résistante et plus solide que celle d'aucun autre animal du pays. C'est encore au Paraguay que l'on trouve le fourmilier, ainsi appelé du nom de l'insecte dont il fait sa nourriture.

Plus original encore est le petit animal connu sous le nom de tatou, dont la taille varie de 2 à 3 pieds, et dont le corps est recouvert de trois boucliers, placés, le premier sur sa tête, le second sur ses épaules et le troisième sur sa croupe. Ces boucliers se composent de lames d'écaillés superposées, jouant les unes sur les autres, et recouvertes d'un tissu dermique. Cet animal, qui vit dans les terriers, rend de grands services aux habitants du pays par l'abondante destruction d'insectes à laquelle il se livre.

Passons rapidement sur la tribu des singes, où l'on distingue les trois familles des ouarines, des sais et des sakis, pour arriver tout de suite aux serpents. Le Paraguay est la vraie patrie des serpents. Nulle part, les reptiles ne sont représentés par des variétés plus nombreuses. Beaucoup appartiennent aux plus dangereuses espèce, soit à cause de leur force et de leur férocité, soit à cause de leurs propriétés venimeuses.

Le plus grand de ces reptiles est le boa-conslrictor, qui s'at-

laque aux troupeaux. Quand il enlace un taureau dans ses irrésistibles étreintes, il ne le lâche qu'après avoir broyé ses reins, disloqué ses os, et fait de ce qui tout à l'heure encore était un être plein de force et de vie, une masse inerte, qu'il va bientôt engloutir. Si le boa tue par la force, les vipères et les serpents à sonnettes tuent non moins sûrement par le poison. Le résultat est le même : c'est la mort. Tout petit, à peine de la grosseur d'un tuyau de plume, et long de 20 centimètres, le mandurié est peut-être plus terrible encore. On ne survit guère à sa morsure. La plupart des rivières du Paraguay sont peuplées de crocodiles, qui portent également dans leurs eaux et sur leurs rives la destruction et la mort.

La profonde solitude des forêts vierges, les champs cultivés, les environs mêmes des demeures de l'homme, sont animés et embellis par le vol et les chants de toutes sortes d'oiseaux, à la voix harmonieuse et au brillant plumage ; les colibris, les perroquets et les oiseaux-mouches. Toutes les espèces domestiques connues en Europe enrichissent les basses-cours de la ferme ; les éperviers, les vautours et les condors trônent sur la cime des monts, au milieu du désert aérien, tandis que le corbeau, aussi cosmopolite que l'homme lui-même, ravage les plantations de maïs ; cependant la chauve-souris, ce quadrupède ailé, fait pénétrer la terreur avec elle dans la maison de l'Indien superstitieux.

Ilfaut compter parmi les principales richesses du Paraguay les admirables productions de ses forêts, des essences d'arbres vraiment précieuses, et dont l'utilité pratique est à peu près égale, sous le triple rapport de la construction, de la médecine et de la teinturerie. Contentons-nous de citer leccmrian, très-recherclié des ébénistes pour sa fibre solide et sa belle couleur d'un brun brillant; \e palo amarillo^ dont la teinte jaunâtre est veinée de rose dans le sens de sa longueur ; Varinedey-pita^ au bois rouge

208 L'AttÉRIQUK MÉRIDIONALE.

sillonné de veines noires, tellement dur que, si Ton veut le travailler pendant qu'il est encore vert, il émousse ou ébrèche l'instrument ; le cèdre^ éternel et incorruptible ; le moronmo^ que l'on appelle aussi l'acajou du Paraguay, libre poreuse, mais aux belles teintes ; leparobia^ au grain fin et sorré, dont la cou* leur rose pâle devient éclatante sous le vernis ; le palo ianlo^ vert olive, dur et odorant ; le corupay, dont l'écorce excellente fournit à la tannerie des agents d'une rare qualité. Tous ces arbres, et d'autres encore que nous sommes contraints de passer sous silence, croissent pêle-mêle dans les grandes forêts du Paraguay, au milieu de beaucoup d'autres qu'il ne nous est pas même possible d'indiquer.

Parmi les productions végétales de cet heureux pays, il en est une que nous ne saurions oublier : c'est le maté, que l'on appelle aussi Vherbe du Paraguay ^ et que l'on trouve en abondance dans les vallées humides et les terrains marécageux. C'est une plante arborescente qui peut atteindre la taille moyenne de l'oranger, mais que, dans le pays, on coupe de trois en trois ans, sans lui laisser prendre des proportions aussi considérables. Sa feuille, longue de 10 ou 12 centimètres, large de 4 ou 5, est de forme elliptique, épaisse, luisante, dentelée, et soutenue par un pétiole assez court. Les fleurs, disposées en groupes de trente à quarante, ont quatre pétales et quatre étamines. La graine qui leur succède est d'un rouge violet; elle a la forme de la graine du poivre. Quand arrive le moment de la récolte, on prend les branches les plus minces, que l'on expose au feu, jusqu'à la complète dessiccation ; on les pulvérise alors dans un mortier, et on livre cette poudre au commerce. Quand on veut en faire usage, on la dépose au fond d'un vase d'argent; on verse dessus de l'eau bouillante, et l'on aspire l'infusion au moyen d'un chalumeau garni à son extrémité inférieure d'une boule percée de petits trous. La saveur du maté parait tout d'à-

bord âpre à celui qui n'en a pas encore l'habitude ; mais cette habitude est vite prise, et, une fois contractée, elle devient tyrannique comme celle de l'absinthe ou du tabac. L'habitant du Paraguay auquel on enlèverait sa tasse de maté serait le plus infortuné des hommes.

Le tabac du Paraguay, bien que sa culture laisse encore assez à désirer, est d'une qualité excellente. Le cotonnier, au lieu d'être, comme ailleurs, une plante annuelle, dure quatre ou cinq ans, pendant lesquels il ne cesse de produire.

Le Paraguay possède, outre le chanvre et le coton, des plantes textiles précieuses. Nous devons placer en première ligne le caraguata, long de près de trois mètres, et dont les fils, d'une admirable blancheur, conservent jusque dans leur plus extrême ténuité une force de résistance considérable.

Le nChocaya-ihi est peut-être moins long, mais il est encore plus fin et plus divisible. On en fait de magnifiques tissus et des liens d'une solidité à toute épreuve. La canne, très-riche en matière sucrée, n'attend qu'une culture intelligente pour enrichir le pays ; il est vrai qu'elle l'attend depuis longtemps.

Les plantes médicinales poussent au Paraguay avec une remarquable abondance. Nous citerons parmi les plus précieuses le quinquina fébrifuge, qui a rendu la santé à tant de malheureux, la salsepareille, le séné, la rhubarbe, le copahu, etc., etc. 11 faudrait ajouter à ces plantes beaucoup d'autres simples, connus des seuls Indiens, qui s'en réservent le secret avec un soin jaloux. Il n'est pas rare de rencontrer dans les campagnes des descendants des anciens maîtres du pays, chargés d'une petite boîte contenant toute une pharmacie primitive, s'appliquant également aux hommes et aux animaux. Les Européens ne dédaignent point d'y avoir recours dans leurs maladies, et ils s'en sont plus d'une fois trouvés mieux que des remèdes ordonnés par la Faculté

S04 LAHÉRHÎUE MÉRIDIONALE.

Les plantes tinctoriales sont également considérées comme une des principales richesses de ce beau pays si admirablement doué. Son indigo, supérieur à celui de Guatemala, vaut celui des Grandes -Indes ; le rocou est plus riche en couleurs que celui de Cayenne. L'algarobilla fournit un noir intense et brillant ; l'acanguay, plante rampante de la famille des rubiacés, fournit une écarlate supérieure à celle de la garance, et presque tous les arbres cités par nous comme bois de construction possèdent aussi de remarquables ((ualités comme bois de teinture. Parmi les essences gommeuses et résineuses dont toutes les applications ne sont pas encore trouvées, il en est une qui prend de jour en jour une importance plus grande en Europe : nous voulons parler du caoutchouc, qui se fait de jour en jour une place plus considérable dans l'industrie.

Nous ne citons même pas ces plantes d'Europe apportées au Paraguay par les Européens, et qui ont été admises avec une facilité extrême au bénéfice de la naturalisation. Celles-là, nous les retrouvons dans presque toutes les parties de l'Amérique espagnole, où elles ajoutent une richesse nouvelle aux richesses indigènes.

Il n'est point de pays au monde dont la conquête ait coûté à l'Espagne plus de sang que celle des provinces qui avoisinent les rives du Rio de la Plata. Le grand pilote de Gastille, don Juan de Solis, paya de sa vie l'honneur d'avoir pénétré le premier dans ces régions encore inexplorées.

Il fut mangé par ceux auxquels il allait rendre visite.

La seconde expédition, tentée par les Portugais cherchant un

i fl

chemin pour aller du Brésil au Pérou, ne fut pas plus heureuse : ceux-ci tombèrent entre les mains d'une tribu indienne qui les extermina.

Mais, en 1526, un Vénitien, Sébastien Cabot, au service de Charles-Quint, placé comme capitaine général à la tête d'une flottille de cinq vaisseaux, renouvela l'entreprise, et réussit là où d'autres avaient échoué. Il remonta donc le fleuve auquel Solis avait donné son nom. Il imposa aux Indiens, qui n'osèrent point l'attaquer : loin de là, ils lui offrirent de l'argent, et Sébastien, concluant de ce présent à l'existence des mines qu'il cherchait, enleva au fleuve le nom du malheureux Solis, et lui donna celui de Fleuve d'Argent, Rio de la Plata, qu'il a, depuis, toujours conservé. Il fonda sur les bords du Parana un fort auquel il donna le nom de fort du Saint-Esprit et de tour Cabot ; puis, lassé d'attendre en vain les renforts qu'il demandait sans cesse à l'Espagne, il laissa une garnison de cent vingt hommes sous le commandement de Nuno de Lara, et reprit la route de l'Europe. Les Indiens endormirent les Espagnols par une apparente tranquillité, les surprirent dans leurs forts et les massacrèrent.

Neuf ans plus tard, en 1534, don Pedro de Mendoza apparut dans ces contrées à la tête de deux mille cinq cents hommes appartenant pour la plupart aux plus grandes familles de l'Espagne. A son arrivée dans le Rio de la Plata, il fonda le long du fleuve la ville qui devait devenir célèbre sous le nom de Buenos- Ayres. Il s'avança presque aussitôt dans l'intérieur du pays, et, luttant tout à la fois contre les Indiens et contre la maladie, il remonta le Paraguay. Un. détachement, conduit par un de ses lieutenants, Juan Oyolas, bâtit sur le Parana la ville de l'Assomption, qui fut jusqu'en 1620 la capitale de la province de la Plata. Découragé, du reste, par le peu de succès qu'il obtenait, Mendoza essaya de regagner l'Espagne, comme avait fait son pré-

décesseur. Il mourut en route. Oyolas, maître de la situation sur la Plata, ne se proposa plus qu'un but : trouver une route de terre pour aller au Pérou, en évitant ainsi les lenteurs et les périls du cap Horn. Il périt dans l'entreprise. Son successeur Irata, actif, entreprenant, né pour l'aventure, fit de nouvelles découvertes, et il eût peut-être trouvé dès ce moment la roule cherchée, si l'on n'avait jugé à propos de lui envoyer d'Espagne un remplaçant. On ne put, du reste, que retarder la gloire qui lui était promise : une révolte renversa le nouveau venu et remit Irata à la tôle des affaires. La fameuse route fut trouvée par lui, et le Paraguay conquis.

Les habitants de cette vaste contrée, divisés en un très-grand nombre de tribus, présentaient des caractères trop complexes et trop disparates pour qu'il fût possible de les réduire à un seul et même type : les uns étaient doux, mais indolents ; les autres, énergiques et cruels ; ceux-ci faisaient leurs délices de la chair humaine, dont ceux-là avaient horreur. Il y en avait qui réduisaient leurs femmes à une sorte d'esclavage dégradant, tandis que leurs voisins acceptaient la domination du sexe faible ; telle peuplade avait une sorte de constitution régulière et une autorité reconnue ; telle autre vivait dans le désordre et l'anarchie. Un seul trait commun leur convenait à tous : ils étaient sous le joug de la superstition, et se livraient aux pratiques de l'idolâtrie.

La tribu connue sous le nom de tribu des Malassias, était la première entre toutes, au point de vue de l'intelligence ; c'est

. LE PARAGDAY. 307

chez elle seule que nous retrouvons une idée supérieure et rationnelle de la Divinité.

Au point de vue géographique, on pouvait diviser en trois groupes ces nouveaux vaincus de l'Espagne :

Tribu du Paraguay proprement dit ; tribu du Grand-Ghaco ; tribu des Missions.

Ces trois grandes classes étaient elles-mêmes susceptibles de subdivisions. Nous indiquerons rapidement les plus importantes.

Ce sont d'abord les Guaranis^ qu'il faut placer au premier rang des nations indiennes vivant sur le sol dont nous écrivons l'histoire. C'est de cette tribu, sur laquelle se greffa un rameau espagnol, qu'est sortie la population de ce Paraguay des jésuites, qui fit tant de bruit, non-seulement dans l'Amérique du Sud, mais dans le monde entier. La langue harmonieuse de leurs ancêtres, à laquelle les Jésuites ont donné des règles, est encore parlée aujourd'hui chez leurs descendants; langue d'un peuple jeune, pleine de poésie, de couleur et d'images, qu'il faut regretter de voir peu à peu disparaître sous le laconisme géométrique et froidement exact des idiomes modernes.

Comme la plupart des habitants de cette région, les Guanaris n'admettaient point le principe d'autorité : le seul besoin de la défense leur avait donné un chef militaire, lequel était parvenu peu à peu à faire de son pouvoir une sorte de patrimoine de famille. On cultivait ses terres ; on les ensemençait, on les récoltait pour lui ; on le suivait à la guerre : mais il n'avait aucune espèce de pouvoir civil. Les Guaranis adoraient les astres et leur sacrifiaient des victimes humaines, dont ils mangeaient les chairs dans des festins solennels. Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, mais ils faisaient de cette âme immortelle quelque chose de semblable aux dieux-mânes des anciens Romains, qui ne cessaient d'errer, ombres légères et voltigeantes, sur la tombe des

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morts. La femme était moins la compagne de Thomme que son esclave, sa propriété, sa chose. La polygamie n'était, du reste, permise qu'au chef de la tribu. Les autres Indiens n'avaient qu'une seule femme : à la mort de son mari, elle se faisait le plus souvent d'incurables blessures, et restait estropiée pour le reste de sa vie.

Un des traits communs à toutes ces tribus, c'était une gourmandise naïvement exprimée ; quand les missionnaires commençaient à s'occuper de leur conversion, ils interrompaient souvent l'exposition de la doctrine en leur disant : Donnez-nous à manger! Avant de connaître l'eau-de-vie, importée chez eux par les Européens, ils se contentaient de la chica^ boisson faite avec le maïs fermenté ; mais ils ne tardèrent point à reconnaître la supériorité de nos alcools, et, à partir de ce moment, ils s'en montrèrent singulièrement avides.

Terre féconde, dont l'agriculture peut tirer d'inépuisables trésors, le Paraguay ne possède point ces mines de métaux précieux, au fond desquelles les conquérants allaient chercher la récompense de leurs travaux, et, pour ainsi parler, le prix même de leur victoire. Déçus dans cette espérance, ils durent aviser à d'autres moyens pour tirer parti de leurs nouveaux domaines. Maîtres du territoire, ils se regardaient aussi comme les maîtres des individus qui l'habitaient, et ils voulurent les exploiter comme la terre elle-même.

Charles-Quint, toujours animé des intentions les plus généreuses à l'égard de ses nouveaux sujets, voulut au moins réglementer cette tyrannie au petit pied, et, impuissant à l'abolir tout d'un coup, il essaya du moins de la modifier. On enleva aux conquérants le droit personnel qu'ils voulaient s'arroger sur les Indiens, mais on leur fit une concession qui présentait encore trop de danger. Ces malheureux, dont on leur retirait la propriété absolue, on les leur prêtait pour un espace de deux mois,

pendant lesquels ils pouvaient en exiger un tribut en argent de cinq piastres^ et tous les travaux que l'on demande à ses serviteurs, — je me trompe, à ses esclaves. — Vainement on recommanda la modération et la douceur à ces maîtres d'un jour ; ils avaient trop de hâte de tirer de ces misérables tout le profit et toute l'utilité possible pour écouter la voix de la clémence et de la raison ; ils les épuisaient jusqu'à la mort. Le gouvernement créa bien des commissaires pour veiller à l'exécution de ces prescriptions. On les séduisit en leur faisant partager les fruits de l'extorsion, et ils se turent. Le nom espagnol fut maudit au Paraguay, comme au Mexique et au Pérou. Là encore l'extermination allait devenir une sorte de raison d'État, et le massacre en masse l'unique moyen de répression employé contre ces infortunés.

C'est alors que parut, à la date du 13 janvier 1609, une cédule de Philippe III, qui défendit de recourir à d'autres moyens que la douceur et la persuasion contre les Indiens. Les missionnaires furent chargés seuls de mener à bonne fin l'œuvre que les soldats avaient si gravement compromise.

A la suite des aventuriers qu'elle lançait à la conquête du nouveau monde, l'Espagne catholique envoyait toujours un certain nombre de religieux pour convertir les vaincus. Le roi d'Espagne ne voulait point souffrir chez ses sujets d'autre foi que la sienne. Malheureusement ces premiers missionnaires, qui appartenaient à l'ordre de Saint-François, agissaient sous l'inspiration de la plus monstrueuse institution qui ait jamais déshonoré la conscience humaine. Chacun a déjà nommé avant nous cette prétendue sainte Inquisition, qui a donné plus d'âmes à l'enfer qu'au ciel. Dans le nouveau monde comme dans l'ancien, les moines tenaient la croix d'une main et la torche de l'autre. Il fallait croire ou mourir, brûler des ardeurs mystiques de la charité, ou des flammes vives du bûcher. On n'avait que le choix.

La compagnie de Jésus professait d'autres principes et suivait d'autres errements. Les trois premiers pères qui arrivèrent au Paraguay, en 1588, se nommaient Or tega, Filds et Salonio. Ils eurent bientôt un établissement à Yillarica, et dans la capitale, Assomption. D'autres Jésuites ne tardèrent point à venir les rejoindre, et tous ensemble ils dirigèrent des missions sur divers points. Ils se trouvèrent en face de difficultés que l'on eût dû prévoir ; les Espagnols, par leur conduite, avaient singulièrement compromis l'avenir de la nouvelle doctrine. Comment parler de douceurs évangéliques à ceux qu'ils avaient si cruellement persécutés? comment leur prêcher la pureté quand leurs femmes et leurs filles avaient été victimes de la débauche des chrétiens? Les Jésuites, si puissants par leur esprit de conduite, si persévérants dans l'effort, si constants dans leur inébranlable volonté, entreprirent la lutte contre tant d'obstacles, et ils les renversèrent. A ce gouvernement fondé sur la terreur et la cruauté, éternels instruments de la tyrannie, ils substituèrent l'idéal, que l'on n'avait jamais vu, et que l'on ne reverra peutêtre jamais, d'une république chrétienne. Ne leur cherchons point un but secret pour rendre leur œuvre moins belle et moins grande : contentons-nous de voir le résultat, et, le trouvant beau, de l'admirer sans arrière-pensée.

Comme l'a dit excellemment Montesquieu : « On a voulu faire un crime à la Société de Jésus, qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la vie ; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant heureux !

« Il est glorieux pour elle d'avoir été la première qui ait montré dans ses contrées l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des grandes plaies qu'ait encore le genre humain.

« Un sentimentjexquis qu'a cette société pour tout ce qu'elle

appelle honneur, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui Técoutent que ceux qui la prêchent, lui ont fait entreprendre de grandes choses, et elle a réussi. Elle a retiré des bois des peuples dispersés ; elle leur a donné une subsistance assurée; elle les a vêtus; et, quand elle n'aurait fait par là qu'augmenter l'industrie parmi les hommes, elle aurait beaucoup fait. »

Ces habiles ouvriers ne pouvaient, du reste, souhaiter une plus magnifique occasion. Jamais leur talent n'avait été plus à même de se manifester. Les conquérants avaient si profondément irrité les vaincus, que les Indiens étaient résolus à secouer leur joug et à les fuir jusque dans la mort.

Ce fut à ce moment que les jésuites s'engagèrent à conserver au roi d'Espagne ces sujets qu'il allait perdre. Il est vrai que le roi n'aurait plus sur eux qu'un droit de suzeraineté; mais, si peu que ce fût, c'était plus encore qu'il ne pouvait maintenant espérer. D'ailleurs, ne valait-il pas mieux pour lui avoir, à côté de ses autres possessions, des alliés que des ennemis?

Renonçant aux missions ambulantes, qui n'avaient produit aucun résultat, les jésuites résolurent de grouper les tribus converties autour de clochers communs, et de faire une nation de tous ces sauvages indisciplinés. Us apportèrent à la réalisation de leur projet cette persévérance dont ils ont donné tant de preuves ailleurs. Les persécutions des conquérants, furieux de voir leurs abus dévoilés et leur cupidité trompée, les dangers d'une prédication chez des peuplades cruelles, qui détestaient l'Européen et qui prenaient les jésuites pour les émissaires des Espagnols, rien ne les rebuta : ils affrontèrent tout avec un invincible courage. Chateaubriand a tracé des premières missions un tableau remarquable :

« Les anciennes relations nous représentent les jésuites, un bréviaire sous le bras gauche, une grande croix à la main droite,

3i3 rAMÉRIQDE MÉRIDIONALE.

et sans autres provisions que leur confiance en Dieu. Elles nous les peignent se faisant jour à travers les forêts, marchant dans les terres marécageuses, où ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, gravissant des rochers escarpés, et furetant dans les antres et les précipices, au risque d'y trouver des serpents et des bêles

féroces au lieu des hommes qu'ils y cherchaient Et quand

les jésuites se furent attaché quelques Indiens, ils eurent recours à un autre moyen pour gagner des âmes. Ils savaient que les sauvages de ces bords étaient fort sensibles à la musique ; on dit même que les eaux du Paraguay rendent la voix plus belle. Les missionnaires s'embarquèrent donc sur des pirogues avec les nouveaux catéchumènes ; ils remontaient les fleuves en chantant des cantiques. Les néophytes répétaient les airs, comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur l'oiseau sauvage. Les Indiens ne manquèrent point de venir se prendre au doux piège. Us descendaient de leurs montagnes et accouraient au bord des fleuves pour mieux écouter les accents; plusieurs d'entre eux se jetaient dans les ondes et suivaient à la nage la nacelle enchantée ; l'arc et la flèche échappaient à la main du sauvage : l'avant-goùt des vertus sociales et les premières douceurs de l'humanité entraient dans son âme confuse; il voyait sa femme et son enfant pleurer d'une joie inconnue ; bientôt, subjugué par un attrait irrésistible, il tombait aux pieds de la croix et mêlait des torrents de larmes aux eaux régénératrices qui coulaient sur sa tète.

« Ainsi la religion chrétienne réalisait, dans les forêts du nouveau monde, ce que la fable raconte des Amphion et des Orphée. »

Les Jésuites donnèrent le nom de réductions aux divisions territoriales adoptées par eux. Leur première réduction s'appela Lorettôy nom que de récents miracles et le souvenir de la Vierge leur rendaient cher. Lorette se trouve, comme on sait, dans le

territoire compris entre le Parana et l'Uruguay. La gloire de cette première œuvre appartient aux deux pères Cataldino et Maceta. Un petit miracle vint corroborer avec infiniment d'àpropos Tœuvre de la conversion. Un cacique avait, à son grand regret, congédié ses femmes; un jour il les reprend; on le menace du courroux céleste; pour toute réponse, il retourne à ses dieux ; le feu prend à sa cabane si subitement qu'il ne peut se sauver, et les Indiens terrifiés s'humilient devant la main qui a frappé leur chef!

Bientôt s'élevèrent Saint-Ignace et deux autres bourgades.

Ce fut à ce moment que les révérends pères, forts de leur premiers succès, demandèrent au roi Philippe III les privilèges . qu'ils crurent nécessaires pour mener à bonne fin leur grande entreprise. Ils voulurent que les nouveaux chrétiens fussent libres, incapables d'être donnés en commande^ ne reconnaissant chez le roi que sa suzeraineté féodale, mais relevant directelement des jésuites comme seigneurs. On ne leur demanderait d'impôt qu'au moment où ils seraient parvenus à un assez haut degré de prospérité pour le payer. Que l'on veuille bien remarquer, d'ailleurs, qu'il ne s'agissait ici que de peuplades non soumises encores, et qu'ainsi la métropole ni les colons n'avaient aucune perte à supporter. Il s'agissait d'un ordre de choses à créer, non à changer. Cependant lorsque, en 1610, le roi eut accordé à la compagnie ce qu'elle demandait, les réclamations arrivèrent de tous côtés ; chacun se prétendait lésé dans ses intérêts ; de longs mémoires furent envoyés à la cour d'Espagne, pour revendiquer un droit qui n'appartenait à personne.

Sans se préoccuper de toutes ces plaintes, les jésuites, armés de la cédule royale, continuèrent leurs prédications, et fondèrent entre les provinces de Buenos-Ayres et du Paraguay, un État qui relevait en droit des gouverneurs et des évêques des .deux pays, mais qui ne reconnaissait, en fait, d'autres maîtres

su L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

que les membres de la compagnie. On a attaqué les missionnaires sur ce point : certes, si jamais conquête a été légitime, ce fut la leur, où la force n'entrait pour rien, et qui avait même pour résultat de soustraire des peuples à l'emploi de cette force. Ils développèrent principalement ce thème dans leurs prédications, où les Indiens venaient en foule; mais, fatigués bientôt de la vie réglée qu'on leur imposait, ces sauvages retournaient a leurs forêts ; il fallait les convertir trois fois pour les retenir. Les jésuiles entreprirent avec eux une lutte de ruse ; on les a vus déjà recourir aux miracles ; lorsque ceux-ci ne suffisaient pas, ils inventaient d'autres moyens. La réduction de Sainte-Marie- Majeure se trouve déserte un matin ; les nouveaux convertis ont profité de la nuit pour regagner leurs anciennes demeures; les missionnaires se mettent en campagne, se présentent aux femmes et aux enfants, en l'absence des hommes partis pour la chasse, les persuadent elles entraînent, après avoir brûlé leurs cabanes, et l'amour conjugal ou l'aiguillon de la chair ramène les déserteurs. La fin justifie les moyens !

Un dogme delà nouvelle religion contrariait vivement les Indiens, la clairvoyance du Dieu qu'on leur prêchait : « Votre Dieu a les yeux trop perçants pour nous, disaient-ils ; nous ne voulons pas avoir un censeur de toutes nos actions, un juge de notre vie privée ! »

L'introduction du christianisme blessait gravement les intérêts des ministres de l'ancien culte, qui perdaient tout à la fois et leur crédit et les tributs prélevés sur la piété des fidèles ; CCS derniers se trouvaient donc les ennemis naturels des missionnaires; quand leurs efforts avaient été inutiles une première fois, ils ne se décourageaient pas, iljs inventaient quelque divinité plus douce, plus bienfaisante, plus palpable surtout que celle des jésuites, et ils entraînaient toujours quelques Indiens, parfois toute une tribu. Dans une réduction, ils firent reconnaître

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pour Dieu un petit homme contrefait. Jamais le démon, dit P.Gharlevoix, n'avait jamais choisi une plus laide habitation. Le monstre eut du succès, et, sans la présence d'esprit d'un missionnaire qui, dépouillant le dieu, le livra en jouet aux enfants et convainquit ainsi les Indiens de son impuissance, la réduction était abandonnée.

Ces révoltes eurent quelquefois de funestes résultats, et la compagnie fît de nombreuses pertes dans les missions. Les PP. Gonzales et Rodrigucs périrent massacrés dans la réduction de Tom-les-SairUs^ qu'ils venaient de fonder, et les assassins allèrent, à la Chandeleur, faire subir un sort semblable au curé Castillo.

Dans le Chaco, où les missionnaires s'aventurèrent à diverses reprises, on cite au moins le nom de vingt martyrs. Et, cependant, fidèles à ce vœu de l'obéissance qui a fait leur compagnie si puissante, ils allaient, sur l'ordre de leurs supérieurs, affronter la mort au milieu de ces sauvages. Les jésuites calculent, comme les généraux, le nombre de soldats qu'il faut sacrifier pour obtenir une victoire; cette fois leur calcul fut trompé: il fallut renoncer au Chaco.

Les réductions eurent encore d'autres ennemis à combattre. Le voisinage de ces colons de Saint-Paul, connus sous le nom de Mameluhj et dont nous avons raconté l'histoire en faisant celle du Brésil, leur fut plus d'une fois incommode et dangereux. Vivant comme des aigles et des vautours dans une aire de rochers inaccessibles, ils n'en sortaient que pour porter en tous lieux le ravage et la dévastation. Eux, qui s'attaquaient aux Portugais et aux Espagnols, ne devaient point s'arrêter devant dés tribus indiennes, faibles encore, et dont les jésuites n'avaient pas le moins du monde la prétention d'avoir fait des héros. L'année 1631 fut marquée par une terrible et meurtrière invasion. Les Indiens effrayés s'éloignèrent de leurs villages, et, repoussés par

les Espagnols, qui leur refusèrent toute espèce de secours, ils errèrent dans les bois, exposés à tous les dangers, livrés à tous les besoins, guidés par les missionnaires qui faisaient tout pour soutenir leur courage. Ils allèrent fonder plus loin, sur un affluent duParana, la rivière Imbaburros, denouvelles réductions qu'ils appelèrent Lorette et Saint-Ignace, comme les deux premières. Cette attaque des Mameluks, qui pouvait être suivie de beaucoup d'autres, fit comprendre aux jésuites que, lorsque Ton est exposé à la violence, il faut savoir y répondre par la force. Donnant donc une preuve inattendue de leur capacité multiple, ils rendirent leurs néophytes prêts à tout braver sous leurs ordres ; un révérend Père se mit à la tête de la cavalerie. On s'adressa en même temps au roi, pour le prier d'autoriser chez les Indiens des réductions l'usage des armes à feu. Le roi consentit, à la condition, toutefois, que ces armes leur seraient retirées aussitôt le danger passé. C'était, on le voit, une organisation militaire bien imparfaite. Mais que ne peut le courage au service d'une grande idée et d'une noble cause? Les soldats des jésuites commencèrent par résister aux Mameluks, et bientôt ils purent prêter un utile secours au roi d'Espagne dans la lutte qu'il eut à soutenir contre les Portugais.

Ce ne fut pas seulement du côté des Mameluks et des Indiens infidèles que vinrent les dangers auxquels la compagnie de Jésus fut obligée de faire face. Elle avait, dans la colonie espagnole même, deux genres d'ennemis bien plus redoutables, les uns excités par l'envie, les autres par la cupidité ; les prêtres et les religieux, représentés par l'évêquc, ressentaient une peine secrète en voyant les jésuites réussir là où ils avaient eux-mêmes échoué ; tandis que les colons, représentés par le gouverneur, voyaient, dans la destruction des missions, le moyen d'obtenir des commandes importantes. La persécution, exercée contre la Compagnie, se manifestait tantôt par des actes d'hostilité

directe, tantôt par des plaintes adressées au roi d'Espagne. Nous n'entreprendrons point d'entrer ici dans un détail fastidieux et triste. Il faudrait pour cela raconter année par année l'histoire des réductions. Tantôt, c'est un évêque qui, de son autorité privée, veut remplacer les jésuites par les religieux de Tordre de Saint-François, auquel lui-même appartient, et qui lance un interdit ; tantôt c'est une excommunication fulminée contre les pauvres missionnaires ; tantôt c'est un gouverneur qui traite les réductions comme un pays rebelle, qui les livre au pillage et, malgré les ordonnances royales, distribue entre les Espagnols les élèves et les sujets des Pères. De tous côtés, les plaintes arrivaient à la cour d'Espagne, si nombreuses, si précises, si nettement articulées, que le monarque dut instituer une commission pour examiner l'état des choses et le mettre à même de prononcer en connaissance de cause. Faisons comme le roi, et tâchons d'instruire rapidement cette cause célèbre.

Il y avait à cette époque trente réductions, dont treize seulement relevaient du diocèse de l'Assomption. Ces réductions se composaient de bourgades, où se trouvaient l'établissement des Pères, l'église, l'épicerie, la pharmacie, les divers établissements d'utilité publique. Entre ces bourgades il y avait parfois des distances fort considérables ; les terrains intermédiaires étaient distribués aux familles indiennes, que les jésuites avaient peu à peu façonnées aux exigences et aux lois de la civilisation. Il serait assez difficile de déterminer le chiffre exact de la population des réductions. Le gouvernement espagnol avait tout fait,

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cependant, pour avoir un élément certain d'appréciation. Il avait soumis les mâles de dix-huit à vingt-cinq ans à une sorte décapitation d'un écUy le cinquième de ce que payaient les colons. Les gouverneurs devaient opérer, tous les cinq ans, un recensement indispensable à la perception régulière de cet impôt. Mais cette prescription du gouvernement central demeura une lettre morte. Cependant un des gouverneurs, dans son rapport au roi, évalue la population des réductions à cent cinquante mille Indiens, chiffre contesté par les jésuites comme beaucoup trop élevé. La capitation, que nous venons d'indiquer, avait surtout pour but de consacrer le droit de souveraineté du roi d'Espagne. C'était la seule marque de soumission qu'il pût espérer recevoir des missions, promptes à profiter de toute occasion pour affirmer leur indépendance. Le gouvernement appartenait exclusivement à la compagnie de Jésus, représentée dans chaque réduction par deux missionnaires, dont le premier portait le titre de curé, et le second celui de vicaire. Les curés ressor tissaient au provincial, qui lui-même relevait du supérieur de la mission.

En temps ordinaire, le pouvoir du curé était absolu : ses ordres étaient suivis à la lettre et sans discussion; l'amour des Indiens lui offrait, du reste, la garantie la plus sûre de son autorité ; il faut rendre aux Pères cette justice, que leur domination ne s'exerçait qu'avec douceur, et que la seule contrainte dont ils voulurent user était une contrainte morale. Par le euro, par le supérieur, par le provincial, le plus humble habitant de la dernière réduction se trouvait ainsi dans la main du général de l'ordre, qui réglait ses destinées pour la plus grande gloire de Dieu. Cette théocratie, qui se révélait du reste par des bienfaits, s'entourait de mystères et de majesté. Les jésuites ne se prodiguaient point, et leurs sujets, qui étaient aussi leurs pénitents, ne les apercevaient guère qu'au pied des autels ou au fond des sanctuaires, parés du vêtement sacerdotal, au milieu des nuages

mystiques de l'encens : Téloignement ne faisait ainsi qu'augmenter la vénération. Ne cherchons point la trace des lois dans cette république, absolutiste comme il n'en exista jamais d'autre au monde : il n'y avait pas de lois. D'une part, une volonté sans contrôle ; de l'autre, une soumission sans examen. La politique était aussi simple que la législation : son premier principe était la séparation complète des réductions d'avec le monde extérieur. Nulle part le ministre des affaires étrangères ne fut plus inutile : il n'y avait pas d'affaires étrangères. Les Jésuites étaient trop intelligents pour ne pas comprendre qu'un pareil système gouvernemental ne pouvait subsister que dans un état d'isolement parfait. L'accès des réductions était sévèrement fermé aux voyageurs. Les jésuites s'opposaient à tout échange d'idées, parce qu'ils y voyaient un danger ; à tout échange matériel, parce qu'ils y voyaient un préjudice. N'étaient-ils pas les seuls négociants du pays, intéressés par là à se débarrasser de toute concurrence? Les bons Pères se considéraient comme en état de siège continuel : ils faisaient garder les avenues de leurs bourgades, et ils les entouraient de fossés et de palissades. Leurs portes, qui ressemblaient à des portes de citadelle, ne s'ouvraient que sur une permission spéciale du curé. Comme si cela n'eût pas encore suffi, et pour être plus certains d'enlever à leurs sujets la possibilité et l'envie de communiquer avec les Européens, ils se gardaient bien de leur apprendre l'espagnol... Pour ne pas désobéir à la lettre des ordres royaux, ils leur enseignaient à lire et à écrire la langue de la mère-patrie ; mais ils ne leur révélaient point le sens des mots que prononçait leur bouche ou que traçait leur main. Les Pères ne se servaient avec eux que du guarani, langue des ancêtres, qu'ils avaient promptement apprise, et perfectionnée en la réglant.

Habiles à séduire, plus peut-être qu'à convaincre, sachant à merveille comment il faut parler à l'àme des femmes, à la jeu-

nesse des hommes et à l'enfance des peuples, les jésuites s'adressaient à l'imagination et même aux sens, plus qu'à la raison pure ; mais la raison pure était-elle donc ce qui dominait chez les Indiens, et ne faut-il point, avec tout le monde, s'adresser surtout à ce qui répond? Sévères pour eux-mêmes, car on n'eut jamais rien à reprocher à l'incorruptible pureté de leurs mœurs, les jésuites sont peut-être trop doux envers les autres. Ils enlèvent ses épines à la couronne du Christ ; ils aiment mieux nous montrer Jésus dans sa crèche entourée d'anges que sur le Calvaire, au milieu des bourreaux, et ils cachent complaisamment le crucifix sous des fleurs. Ils prêchent plus volontiers la foi en Marie que la foi en Dieu. C'est que Dieu représente surtout la justice, et Marie la clémence et la grâce. Lisez plutôt cette description authentique d'une procession au Paraguay, et vous comprendrez les séductions multiples dont ces habiles gouvernants enveloppaient leurs peuples :

« Toutes les beautés de la simple nature y sont ménagées avec une variété qui la représente dans tout son lustre. Elle y est même, si j'ose ainsi parler, toute vivante ; car, sur les fleurs et les branches d'arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le Saint-Sacrement passe , on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs, qui sont attachés par les pattes à des fils si longs, qu'ils paraissent avoir toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur gazouillement aux accents des musiciens et de tout le peuple, et bénir à leur manière celui dont la providence ne leur manque jamais. Toutes les rues sont tapissées de stores bien travaillés et séparés par des guirlandes, des festons et des tapis de verdure dans une très-belle symétrie. D'espace en espace, on voit «des lions et des tigres bien enchaînés afin qu'ils ne troublent pas la fête, et de très-beaux poissons qui se jouent dans de grands bassins remplis d'eau...! Partout où la procession passe, la terre

est couverte de nattes et jonchée de fleurs et d'herbes odoriférantes. Tous, jusqu'aux petits enfants, travaillent à cette décoration, dans laquelle on fait entrer aussi les chairs des animaux nouvellement tués, toutes les choses dont on se régale dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes, pour les offrir au Seigneur, et les grains qu'on doit semer, afin qu'il leur donne sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le frémissement des tigres, les voix des musiciens, le plain-chant du chœur, tout s'y fait entendre sans confusion et forme un accent qui est unique. »

De tels spectacles étaient bien faits, on en conviendra, pour séduire les Indiens naïfs. Leur plus grande ambition était d'être admis à y jouer un rôle qui les relevât à leurs propres yeux, tout en leur donnant une véritable importance aux yeux des autres. Les chantres, surtout, leur semblaient des personnages véritablement dignes d'envie.

Dans un gouvernement théocratique, le délit punissable aux yeux de la loi se confond avec le fait répréhensible aux yeux de la conscience, et que la religion condamne sous le nom de péché. Si à ces idées, passant dans les faits ets'élevant jusqu'à a hauteur d'un principe, vous ajoutez la foi sincère d'un peuple entier, vous pourrez comprendre l'importance que doit acquérir , dans de telles conditions, le tribunal de la confession. C'était, à vrai dire, le seul tribunal de la république. Les délinquants y accouraient d'eux-mêmes et venaient solliciter le châtiment de leurs fautes. Pour les péchés mortels, ce châtiment était le fouet, qu'on administrait aux coupables sur la place publique, devant la porte de l'église. Ils le recevaient- avec la contrition parfaite, après avoir revêtu l'habit spécial des pénitents.

Du reste, ainsi qu'il arriva dans la cité antique, chez les Grecs et chez les Romains, la religion se mêlait à tous les actes de la vie du peuple et leur imposait son caractère auguste et sacré.

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Le culte était yéritablement natioDal, et les jésuites avait eu l'art suprême d'en faire un divertissement et un plaisir pour leurs heureux sujets.

Nous avons dit que pour repousser les agressions des Mameluks de Saint-Paul, les missionnaires s'étaient vus dans la nécessité d'organiser une milice : ils le firent avec beaucoup d'intelligence, de décision et d'énergie. Les Indiens étaient braves : ils firent un plaisir d'une nécessité. Les jésuites mirent à la tête de leurs troupes des descendants des caciques, que leur nom et leur sang faisaient respecter, et ils leur laissèrent le litre qu'avaient porté leurs ancêtres. Ces laboureurs furent aussi des soldats. Tout citoyen, en état de porter les armes, dut le service militaire à son pays. Une fois par semaine^ le lundi, on quittait le travail pour faire l'exercice ; mais on ne gardait point les armes chez soi : on les déposait à l'arsenal. Chaque corps de milice était divisé en infanterie et en cavalerie. On avait même un peu d'artillerie ; artillerie assez simple d'ailleurs, composée de canons de bois, creusés dans des troncs d'arbresau grain serré, qui n'en faisaient pas moins leur effet, à cette seule condition que l'on ne tirât point de suite un trop grand nombre de coups : le feu aurait pris au canon.

Quoique généralement fort éclairés, les jésuites n'étaient point amis des lumières chez les autres. Ils les redoutaient, au contraire, comme une occasion prochaine et dangereuse de péché. Ils se gardaient donc bien de trop instruire leurs Indiens. A quoi bon leur donner une science qui ne serait propre qu'à les rendre plus orgueilleux et moins propres à obéir, en leur laissant croire qu'ils n'étaient point incapables décommander? ne seraient-ils point toujours assez instmits pour travailler de leurs mains et faire leur salut? D'ailleurs, les Indiens ne semblaient pointa leurs maîtres susceptibles d'une culture intellectuelle fort élevée, et il fallait déjà regarder comme un ré»

sultat merveilleux de pouvoir leur apprendre le catéchisme, le calcul, l'écriture et la lecture. Les habitants des réductions étaient presque tous organisés très-musicalement. Ils jouaient bien de divers instruments et se montraient chantres fort habiles dans les cérémonies religieuses. On les développa de ce côté. Impuissants à combattre leur penchant pour la danse, les jésuites l'avaient en quelque sorte sanctifié, en l'introduisant dans le sanctuaire : il fit bientôt partie du culte. Il y avait des danses religieuses en face de l'autel. On leur permettait aussi la danse profane, et tout simplement pour leur plaisir, les dimanches et les jours de fêtes, mais sous les yeux des surveillants, et en observant la séparation des sexes. Les enfants les pUis heureusement doués recevaient une éducation supérieure, et on les réservait comme recrues pour le clergé indigène : le reste de la nation recevait une double éducation, mi-partie professionnelle et agricole. Les connaissances relatives à l'agriculture étaient obligatoires pour tout le monde ; l'enfant pouvait choisir l'atelier selon son goût.

La république chrétienne avait ses dignitaires nominaux, ses régidors, ses corrégidors et ses alcades ; mais, à vrai dire, tout le monde n'agissait que sous l'inspiration des Pères. Môme en matière civile, la sentence du juge n'était valable que contre-signée par le curé.

L'organisation sociale du Paraguay est ce qui, dans l'histoire des hommes, se rapproche le plus de l'utopie socialiste du Phalanstère. On jouissait des choses, mais on ne les possédait pas : tout appartenait à tous. Les signes monétaires étaient inconnus.

Mais, quand une fois les besoins étaient satisfaits, quand le peuple avait le nécessaire, ce qui, partout ailleurs, eut créé le superflu ou l'épargne, appartenait à la compagnie, C'était à elle la propriété, oudu moinsl'usufruil du territoire des réductions, tne fois l'agriculteur pourvu des provisions que réclamait la

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subsistance de sa famille, tout ce qu'il avait récolté se trouvait immédiatement dévolu aux bons Pères. Ils en faisaient trois parts : la première était réservée aux semailles ; la seconde, déposée dans des greniers d'abondance; la troisième, vendue à leur profit. Une certaine portion du territoire, nommé Tupambluéj était une sorte d'ager publicus, que Ton faisait cultiver par les élèves agriculteurs, et par les hommes faits qui avaient mérité qu'on leur enlevât leur terrain. Le produit de cette récolte particulière était distribué, dans la mesure de leurs besoins, aux veuves, aux orphelins, aux infirmes, aux fonctionnaires publics, qui n'avaient point le temps de s'occuper d'agriculture. Le reste appartenait aux missionnaires, qui en disposaient suivant leur bon plaisir.

Nous avons déjà dit qu'outre l'agriculture chaque habitant des Réductions devait apprendre un métier. Les ateliere se trouvaient dans la bourgade placée au centre de chaque réduction. Les Indiens étaient industrieux, comprenaient ce qu'on leur disait et n'oubliaient plus ce qu'on leur avait une fois enseigné. Les femmes travaillaient chez elles. On leur donnait leur tache un dimanche; elles la rapportaient le dimanche suivant. C'était au curé, dans l'église, que chacun rendait compte de l'emploi de sa semaine, et recevait de lui ou l'éloge ou le blâme. Personne n'ayant rien en propre, il fallait que l'État se chargeât du vêtement comme de la nourriture. Chacun avait droit à un costume complet chaque année. Les hommes portaient des culottes, un pourpoint et un puncho. Ce puncho était généralement blanc : c'était la nuance réglementaire. Mais on donnait le puncho de couleur à ceux qui s'étaient fait remarquer par leur travail ou par leur conduite. Les Indiens prisaient fort cette distinction, d'abord parce que c'était une distinction, puis parce que le puncho de couleur n'avait pas besoin d'être aussi souvent lavé que le blanc, et que leur paresse naturelle y trouvait son compte.

A rexcoptîon des dignitaires, tout le monde allait pieds nus et jambes nues.

Le costume des femmes n'avait rien de particulièrement remarquable et n'admettait aucune recherche de coquetterie. Sa principale pièce était une longue chemise sans manches. Quand on allait en ville, on mettait par-dessus une sorte de camisole presque aussi longue que la chemise elle-même. Ce n'était pas beau, sans doute; mais les bons Pères tenaient surtout à ne point exciter la concupiscence de leurs sujets par le spectacle de la beauté, rehaussée des artifices delà toilette.

Les jésuites durent tirer de leur colonie d'assez beaux bénéfices. Comme ils n'admettaient point l'importation, comme la première loi économique du pays était qu'il .devait se suffire à lui-même, le résultat de l'exportation était un profit clair et net. Lemat^seul leur rapportait trois cent vingt mille francs par an. Ajoutez à cela les profits du tabac, du coton et du sucre, et vous arriverez aisément au million. — Le million, dans ce temps-là, était encore respectable.

Cependant, des événements d'une certaine importance s'étaient accomplis autour des missions. Dès l'année 1620, le Paraguay, dont l'immense étendue rendait l'administration difficile, avait été divisé en deux gouvernements. L'un retint le nom de Paraguay et eut Assomption pour capitale; l'autre s'appela du nom de son fleuve, la Plata, avec Buenos-Ayres pour siège de son gouvernement. Les trente Réductions furent divisées entre les deux gouvernements. Il y en eut treize dans le Paraguay, et dix-sept dans la Plata.

A peu près dans le même temps, de graves difficultés éclatèrent, à l'occasion de leurs limites, entre le Portugal et l'Espagne.

On sait comment la volonté autocratique d'Alexandre YI, prononçant au nom d'un droit divin imaginaire, avait, par un bref pontifical, partagé le nouveau monde entre ces deux États. Une ligne idéale, méridien fantastique, fut tracée à cent lieues du cap Vert, comme frontière commune aux deux nations. L'occident appartint à l'Espagne; l'orient au Portugal. La cour de Lisbonne n'était pas contente de son lot. Un traité conclu le 7 juin 1594 déplaça le méridien pontifical, en le reportant jusqu'à 570 lieues à l'ouest de la plus occidentale des îles du cap Vert. La ligne nouvelle traversait le Brésil.

Cependant le fils de Charles-Quint réunit sur sa tête les deux couronnes du Portugal et de l'Espagne, et, des deux royaumes de la Péninsule, ne fit qu'une seule monarchie. Le traité de i 594 devint donc inutile. Mais lorsque, vers le milieu du dix-septième siècle (1640), le Portugal eut recouvré son indépendance, il y eut dans le nouveau monde de longues querelles pour la détermination des frontières. Les jésuites et leurs sujets soutinrent vaillamment l'Espagne. De sa nature, la politique est ingrate. Dans cette circonstance, elle fut ingrate et cruelle. L'Espagne céda au Portugal une partie du territoire des missions. Les jésuites reçurent l'ordre brutal de s'éloigner. Les églises, les édifices publics, le sol même, tout devait être transféré à la couronne du Portugal. Les Pères crurent devoir résister, dans l'intérêt de leurs sujets, à cet acte de spoliation arbitraire et inique. Il fallut en venir à la force. Les Espagnols se joignirent aux Portugais pour faire exécuter le traité. Ils n'en vinrent pas à bout aisément; d'incessantes révoltes empêchèrent les nouveaux maîtres de s'établir sur le territoire qu'on leur abandonnait, d'une manière définitive. Le traité de cession fut annulé par Charles III en 1721.

Mais ce ne fut là qu'une trêve accordée aux jésuites. Quelques années plus tard, ils étaient chassés de France et de Portugal : Charles III, qui avait été si longtemps leur appui, signa également l'arrêt qui les expulsait de l'Espagne et des possessions espagnoles.

Nous n'avons point à examiner ici les résultais et la portée de celte révolution religieuse et morale en Europe. Disons seulemenl que le départ des Pères porta un coup morlel à la petite république qu'ils avaient si habilement fondée et gouvernée si sagement. Travaillant en vue d'un idéal théocratique, ils n'avaient pas songé le moins du monde à émanciper leurs sujets, à leur apprendre à ne compter que sur eux-mêmes, et à s'élever à cet état d'indépendance et de dignité que l'on appelle, dans le pays qui en a le premier donné l'exemple, le self-govemment — le gouvernement de soi-même par soi-même. — Persuadés qu'ils seraient toujours les maîtres des réductions, ils s'appliquèrent à les maintenir dans les liens d'une tutelle qui ne devait point finir. Il arriva donc à leurs Indiens ce qui arrive toujours aux mineurs que l'on fait passer, par une imprudente émancipation, de l'indépendance absolue à la liberté sans limites. Ils n'étaient pas méchants ; loin de là ! mais ils étaient faibles : c'est peut-être plus fâcheux encore dans la conduite de la vie. Accoutumés à n'agir que d'après les ordres et sous l'inspiration de leurs curés, ils ne surent plus que faire du moment où ils ne virent plus leurs curés autour d'eux. Il était à peu près impossible de remplacer avantageusement les jésuites, qui sont bien les plus habiles de tous les hommes dans le gouvernement des âmes par la douceur et la persuasion. On leur donna pour successeurs des franciscains, des dominicains, et des Pères de la Merci. Ceux-ci voulurent faire autre chose que ce qu'avaient fait leurs devanciers, et ils prirent presque en tout le contrepied des jésuites : ils ouvrirent leurs frontières à tout venant, et

laissèrent ainsi pénétrer parmi les Indiens les hommes et les idées dont on avait voulu les préserver comme d'une contagion mortelle. Ce fut leur ruine : une fois dénoué le lien qui retenait le faisceau, le faisceau fut promptement détruit. Bientôt la barbarie reprit à la civilisation ce que celle-ci lui avait un moment enlevé. Aujourd'hui les élèves policés des jésuites sont redevenus des sauvages : les uns errent dans la solitude des grands bois, le carquois au côté et Tare sur l'épaule ; les autres, plongés dans les entrailles de la terre, exploitent les mines en maudissant leurs nouveaux maîtres, tandis qu'ils bénissaient les anciens.

S'il nous fallait maintenant résumer d'un seul mot notre opinion sur l'œuvre des jésuites, tout en rendant justice à l'admirable habileté qu'ils ont déployée pour l'accomplir, nous dirions qu'elle apporta en naissant le germe de mort qui l'a tuée en se développant. Imitant en cela l'exemple que trop de gouvernements leur avaient donné, ils gouvernèrent pour eux et non pour leurs sujets, et, se flattant d'une durée qui n'appartient que bien rarement aux institutions huniaines, ils se conduisirent comme s'ils eussent dû rester toujours les seigneurs des réductions, comme s'ils eussent dû s'interposer à tout jamais entre le monde et ceux qu'ils s'étaient plu à façonner pour vivre loin du monde et sans lui. Eux partis, leurs élèves furent brisés au premier choc. Grande leçon donnée à ceux qui seraient tentés de voir un moyen et non un but dans la direction des peuples qui leur sont confiés.

Les jésuites disparus, tout l'intérêt de l'histoire du Paraguay s'évanouit pour un moment. Le Paraguay n'est plus qu'une in-

signifiante province de laPlata. Outre le Paraguay, ce gouvernement de la Plata comprend, on le sait, comme États séparés, Buenos-Ayres, Cordova, Salta, le Tucuman, Mendoza,Corrientes, Entre-Rios, la Banda orientale, Santa-Fé, Santiago, Juguy, Taxamarca, Rioja, San-Juan, et San Luis.

Ces États, ou provinces, avaient tous, à la fin du dix-huitième siècle, leurs gouverneurs, assistés d'un conseil; ils se divisaient en districts, administrés par des délégués. A Buenos- Ayres, près du vice-roi, se trouvait un conseil d'administration de justice, désigné sous le nom à^audienciay dont les sentences ne pouvaient être réformées que par le conseil des Indes. Ces différents pouvoirs, au lieu de se surveiller et de se contrôler les uns les autres, ne songeaient qu'à se rendre aussi indépendants que possible de la capitale, et à s'enrichir en pillant les malheureux Indiens. Ils avaient même trouvé, pour en arriver là, un raffinement assez ingénieux. Quand un indigène ne pouvait point payer sa capitation, ils l'acquittaient pour lui, se posaient en patrons, et finissaient par faire leurs esclaves de ces esclaves de la dette. Le gouverneur et l'évêque donnaient eux-mêmes trop souvent l'exemple de cette spoliation détournée de la liberté individuelle.

A vrai dire, il n'existait qu'assez peu de rapports, à cette époque, entre la Plata et la métropole. La Plata ne se rattachait guère à l'Europe que par l'impôt et le monopole commercial. L'Espagne, depuis longtemps, se conduisait à l'égard de ses possessions d'outre-mer comme les jésuites tant blâmés s'étaient conduits avec les réductions du Paraguay. Elle en fermait l'accès aux étrangers. Même dans la mère- patrie, deux ports seuls étaient admis à trafiquer avec l'Amérique espagnole : Cadix et Séville. Si, en 1789, une ordonnance royale étendit ce privilège à toutes les côtes espagnoles, le négociant étranger resta toujours exclu. C'était, comme on le voit, le système prohibitif

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dans toute sa rigueur. Ce système avait surtout pour but d'écarter des colonies espagnoles les Portugais, dont les entreprises contre elles étaient incessantes. Plus d'une fois les rives de la Plata furent ensanglantées. Les frontières n'étaient guère respectées par ces voisins peu scrupuleux, et les traités étaient aussi aisément violés que conclus.

Nous ne citerons que pour mémoire quelques tentatives des Français sur Buenos-Ayres, aux dates de 1653, 1671 et 1681. Ces tentatives restèrent sans résultat. Un coup de main mit les Anglais en possession de Buenos-Ayres, le 27 juin 1806, mais ils durent rendre la ville et se rendre eux-mêmes au capitaine Liniers, un Français au service de l'Espagne, le 12 août de la même année.

Plus d'une fois déjà, nous avons essayé de faire apprécier l'effet soudain, inattendu et profond de la chute des Bourbons d'Espagne et de l'invasion des armées françaises dans la péninsule. Dans toutes ses colonies, si mal traitées, cependant, par la métropole, il y eut une explosion généreuse de patriotisme ; un élan de loyauté et de fidélité poussa les colons vers ce trône en ruines, qu'ils croyaient pouvoir relever. Nous avons dit aussi comment, dans la plupart des colonies, la réaction tentée en faveur de l'Espagne finit par tourner contre elle. Partout, on avait pris les armes pour maintenir l'unité de la monarchie; — et, par une étrange évolution des esprits, on ne les déposa qu'après avoir assuré le triomphe des idées indépendantes et séparatistes.

Au moment OÙ fut apportée dans la Plata la nouvelle du grand fait qui allait changer la face du nouveau monde, le Paraguay était gouverné par un homme de mérite, Belardo Velasco, qui avait su se concilier l'estime et l'affection de tous. Il convoqua sur-le-champ une assemblée générale des officiers de l'armée, des corporations, des propriétaires, des lettrés et des savants de son gouvernement. Le premier acte de cette assemblée fut de déclarer le Paraguay indépendant de Buenos- Ayres, et, en attendant de plus amples nouvelles d'Espagne, de se mettre en état de défense. Le gouvernement de Buenos-Ayres voulut employer la force pour réprimer cette tentative : il rompit ainsi le dernier lien qui pouvait lui rattacher encore le Paraguay. La petite armée envoyée contre lui fut battue, et un gouvernement provisoire établi tout aussitôt sous la présidence de Velasco. Le Paraguay, qui se souvenait des anciens jours, se montra, dès ce premier moment, hostile à toute idée de fédération. Cette politique franche et hardie devait triompher. A la date du 12 octobre 1811, l'indépendance absolue du Paraguay fut reconnue par un traité solennel, et les limites qui le séparaient du gouvernement de

Buenos-Avres nettement déterminées.

Ce grand mouvement vers l'indépendance, qui n'avait pas même reculé devant l'emploi de la force, avait été conduit par un seul homme, aussi intelligent qu'énergique, le docteur José Gaspard de Francia.

José de Francia est une physionomie à part, singulièrement originale, et comme il est rare d'en rencontrer dans l'Amérique espagnole. Né d'un père portugais, il avait accepté beaucoup des idées françaises. Nourri de la lecture de Voltaire, il n'en avait pas moins un véritable culte pour Napoléon, dont il copiait le costume en l'exagérant jusqu'à la caricature. Élève des franciscains, docteur en droit canon, il passa par une chaire de théologie pour arriver à l'indépendance d'idées du libre penseur. 11

T^oi i;amërique méridionale.

quitta bientôt la théologie pour la jurisprudence, et devint célèbre comme avocat. On écoutait ses conseils comme des oracles. Le Paraguay fut heureux de remettre ses destinées en des mains pures, fortes et loyales.

Nous avons déjà vu, par l'histoire des divers États de l'Amérique du Sud, quelle était l'incertitude et la mobilité des idées à cette époque. Le Paraguay, quoique plus constant dans ses goûts, et plus attaché à son but, ne pouvait échapper compléten)ont à cette influence climalérique. Au mois d'octobre 1813, il sentit le besoin de modifier la forme de son gouvernement, et il substitua à son président deux consuls, avec le titre d'excellence et les honneurs que l'on rendait en Espagne aux brigadiere généraux. Francia fut un des deux premiers consuls du Paraguay, et il absorba l'autorité de l'autre dans la sienne. Ce ne fut point assez pour le docteur, qui supportait impatiemment le contrôle, bien inoffensif, cependant, de son collègue. x\ussi, en 1814, époque à laquelle prenait fin sa magistrature populaire, prétextant des dangers qui menaçaient l'État, il se fit nommer dictateur pour trois ans, et, au bout de ces trois ans, dictateur à vie.

Si quelque chose peut justifier des façons d'agir tant soit peu tyranniques, c'est seulement la grandeur de l'idée à laquelle le tyran lui-même obéit ; c'est la noblesse du but qu'il poursuit. Francia voulait faire du Paraguay un État puissant. Il voulait voir un jour des citoyens, là où les jésuites n'avaient voulu trouver que des serviteurs et des croyants fidèles. Mais, quoique avec des idées bien différentes, il emprunta cependani aux jésuites un de leurs movens : l'isolement. Cet isolement devint bientôt aussi sévère sous le dictateur qu'il l'avait été sous les missionnaires. Non content de refuser de faire partie de la confédération dont Buenos-Ayres était la tête et le bras, il alla jusqu'à refuser toutes relations commerciales avec cette importante cité.

Le Paraguay semblait destine à une tutelle sans fin. Bien d'autres motifs semblaient, du reste, encourager Francia dans son système; il voyait partout autour de lui la liberté enfanter l'anarchie, et il croyait que ce n'était point payer l'ordre trop cher que de l'acheter au prix même de la liberté. Les étrangers lui semblaient apporter dans l'État des éléments de désordre et de trouble; c'est pourquoi il n'en permit point l'entrée aux étrangers. Mais les hommes n'aiment point qu'on leur fasse ainsi du bien malgré eux ; ils préfèrent souvent se faire du mal à leur guise. Des complots se tramèrent contre le pouvoir du dictateur, puis contre sa vie. Francia usa de clémence envers les premiers coupables. Il se contenta d'un emprisonnement, parce qu'il croyait les mettre dans l'impossibilité de nuire. Mais il apprit que, même au fond de leur prisoii, les conjurés trouvaient encore le moyen de correspondre avec ses ennemis. 11 se crut donc contraint d'entrer dans la voie des rigueurs. Le sang appelle le sang; il n'y a que la première exécution qui coûte; celle-ci fut suivie de beaucoup d'autres. Le dictateur voyait partout des conspirateurs, et, partout où il les voyait, il les frappait. Le nombre de ses victimes est incalculable. Il nourrissait contre les Espagnols une haine et une défiance poussées jusqu'aux dernières limites. 11 les traita avec une injustice que la raison d'État, si complaisamment invoquée par les hommes politiques, ne parviendra jamais à faire excuser. En 1821, il leur donna l'ordre de se réunir sur la place publique, devant son palais; puis, quand ils furent tous rassemblés, il les fit arrêter et jeter en prison sans aucune forme de procès ; un peu plus tard, il leur rendit la liberté moyennant une énorme rançon . Cela même ne parut point lui suffire encore, et, par un décret inique, il les frappa en masse de la mort civile, les privant même des droits naturels, et les déclarant incapables de contracter mariage avec les femmes de race blanche. On le voit, c'était leur

334 LAtlEbIQUE MERIDIONALE.

extermination qu'il poursuivait ainsi par tous les moyens. Le vieux Caton n'avait pas eu pour Garthage une plus implacable haine.

Cependant le dictateur avait d'autres ennemis que les Espagnols. Fort des suffrages du peuple, et appuyé sur lui, il traitait les grands avec un dédain superbe, et ne consentit jamais à partager le pouvoir avec eux. Pour la plupart, ils s'exilèrent volontairement de la capitale. Retirés dans les campagnes, ils n'échappaient point pour cela à l'ombrageuse surveillance du maître. Aucun homme ayant occupé un poste sous le gouvernement déchu n'avait le droit d'approcher de lui. C'était au sein des classes obscures et pauvres qu'il choisissait ses fonctionnaires et ses favoris. 11 voulait que tous eussent la conscience de n'exister que par lui. La même main qui les avait tirés du néant pouvait également les y replonger. Du reste, le dictateur faisait à peu près tout par lui-même; son infatigable activité s'étendait aux détails les plus divers et les plus compliqués. Comme si l'administration ne lui eût pas suffi, il se réservait encore la haute main dans les affaires judiciaires. C'était devant lui que se portaient les appels civils ; c'était lui qui prononçait dans les matières politiques. Et cette vie, qui semblait si propre à dévorer en quelques instants toutes les forces d'un homme, Francia la mena jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Comme tous ceux qui ont l'instinct de la tyrannie, le dictateur s'appuya sur l'armée, à laquelle il laissa prendre des licences incroyables envers les autres citoyens, estimant que c'était assez qu'elle lui fût personnellement obéissante et dévouée. A vrai dire, il fit de ses soldats des prétoriens, et pas autre chose. C'était vicier tous les principes et démoraliser l'armée elle-même. Il exerça sur le clergé une égale pression; il ne voulait voir en lui qu'un instrument de domination : « Si le pape venait au Paraguay, disait-il parfois, j'en ferais mon aumônier! » Il déposa l'évêque de l'Assomption, et

le remplaça par un vicaire soumis à ses ordres. Il ne se contenta pas d'abolir l'inquisition, ce qui était un bien; mais il empêcha toute manifestation extérieure du culte, ce qui était un mal dans ce pays absolument catholique. Ennemi juré des moines, qu'il regardait comme d'inutiles paresseux, il leur défendit la confession, et les confina dans leurs couvents, dont il fit de véritables prisons. Plus tard, en 1824, il supprima les monastères, décréta la sécularisation des religieux, et fit vendre leurs biens. Le calendrier espagnol abusait des fêtes; il abolit les fêles, ne respectant que l'observance du dimanche. C'était assez, selon lui, de consacrer au repos et à la prière un jour par semaine. Cet homme instruit redoutait les lumières. S'il favorisa l'instruction primaire, celle qu'il faut bien, après tout, donner au peuple, il se montra, au contraire, très-hostile à l'enseignement supérieur, et il ferma les collèges qui la répandaient. S'il entrait dans son système d'isolement de s'opposer à toutes tentatives de commerce extérieur, il se montrait du moins protecteur zélé de l'industrie nationale et de l'agriculture, véritable principe de la fortune du Paraguay. Mais l'agriculture elle-même a besoin d'échanges : c'est ce qu'il ne voulait pas comprendre.

Peu de têtes sont assez fortes pour résister à l'enivrement et à l'infatuation du pouvoir absolu. La fin de cette existence, si pleine d'œuvres et d'années, fut marquée par de véritables actes de folie, et le pays auquel, après tout, il avait légué l'indépendance et la paix, salua sa mort comme une délivrance, et avec une joie qui n'était point sans quelque mélange d'ingratitude.

Francia mort, le Paraguay eut à se défendre contre l'avidité de voisins puissants, contenus par la terreur de son nom. Il était également convoité par le Brésil et par la république Argen* tine.

L'égoïsme de Françia^ rapportant tout a lui-même, ne lui

avait pas permis de s'occuper des destinées du Paraguay quand il n'y serait plus. Il eût dit volontiers, comme Louis XV le bieuaimé : « Après moi le déluge! »

11 n'y eut point de déluge. I^a préoccupation du bien public, le sentiment des dangers qui menaçaient l'indépendance du pays, groupa toutes ces forces vives en un faisceau compacte, qui ne se laissa pas entamer. Une junte militaire se forma, composée de quatre officiers, auxquels se joignit, comme secrétaire, Tunique ministre du dictateur, celui qui contre-signait ses actes. La nomination d'un congrès fut bientôt décidée en principe, et le soin d'en nommer les membres abandonné au suffrage universel. Ce congrès se réunit au mois de mars 1841, sous la présidence de don Carlos Antonio Ix)pez. Le congrès rétablit l'ancienne forme du gouvernement consulaire. Le président du congrès, Lopez, et un officier distingué, Mariano Roch Alonzo, furent nommés consuls.

Lopez avait quarante-cinq ans; il avait fait de brillantes études ; comme Francia, il avait été professeur, et il avait, comme lui, quitté la carrière de l'enseignement pour la jurisprudence. Sa science et sa popularité avaient porté ombrage au dictateur. Lopez avait reconnu le danger, et s'était retiré à la campagne, où les travaux de l'agriculture absorbaient son temps et son activité. On alla chercher ce consul à la charrue. Alonzo, son collègue, s'effaça derrière lui pour laisser à son intelligence plus haute la suprême direction des affaires.

Le gouvernement des consuls se montra sagement réparateur. Il ouvrit les prisons aux victimes de Francia, rendit les biens confisqués, et réorganisa l'instruction supérieure, tout en poursuivant les améliorations nécessaires dans toutes les branches du gouvernement.

Le congrès ne demandait, du reste, qu'à suivre les deux premiers magistrats de l'État dans cette voie sage et libérale. Lui-

même, à la date du 25 novembre 1842, renouvela solennellement la déclaration d'indépendance précédemment promulguée par Francia. Une copie de celte déclaration fut envoyée à Rosas, dont la main habile et ambitieuse tenait en ce moment les rênes de la république Argentine. La réponse de Rosas laissa pressentir des projets d'annexion qui imposèrent au Paraguay l'obligation de fortifier le pouvoir exécutif. Les deux consuls furent remplacés par un président, pourvu du commandement de l'armée, et chargé d'assurer la sécurité intérieure et extérieure de l'État. Le premier président nommé fut Lopez.

Cependant Rosas ne cherchait qu'une occasion d'entamer les hostilités qui pouvaient seules le conduire au résultat souhaité. Deux États avaient déjà reconnu l'existence du Paraguay, le Brésil et la Bolivie. Lopez, à ce moment, tenta un nouvel effort pour obtenir aussi la reconnaissance de la république Argentine, dont le voisinage pouvait rendre l'hostilité dangereuse. Au lieu de répondre par une franche adhésion, Rosas fit marcher un corps d'armée contre la ville de Corrientes, alliée du Paraguay, et son boulevard. Lopez déclara aussitôt la guerre à la république Argentine, et confia à son fils, don Francisco Solano, jeune homme de dix-huit ans, le commandement de la colonne expéditionnaire. La victoire couronna ses efforts, et les troupes de Rosas furent battues. Mais le dictateur de Buenos Ayres, plus heureux dans le cabinet que sur les champs de bataille, fit sa paix avec ceux de Corrientes, dont il obtint la libre annexion au gouvernement de la Plata. Don Solano fut donc contraint à rentrer au Paraguay avec ses jeunes lauriers. Le Chili, l'Druguay, le Portugal, l'Angleterre et la France, reconnaissaient déjà l'existence politique du^nouvel État. Mais on avait toujours à lutter contre le mauvais vouloir de Rosas, qui se manifestait par les façons les plus détournées et les plus déloyales, et souvent, il faut bien l'avouer, les plus habiles. On pouvait

soulever contre le Paraguay une question presque insoluble : c'était celle des limites entre lui et tous les États qui l'englobaient, le Brésil, la Bolivie, l'Uruguay et la république Argentine. La plupart de ces États, soumis jadis au même maître, et qui avaient conquis lentement, et les uns après les autres, leur indépendance, ne savaient pas toujours trop bien eux-mêmes où ils commençaient et où ils ftnissaient. La plus sérieuse difficulté avait pour objet l'ancien territoire des missions, dont une partie était réclamée avec une singulière âpreté par le gouvernement de Buenos-Ayres. Il fallut recourir aux armes. On tint la campagne sans résultat bien sérieux de part ni d'autre, et l'on eût pu s'épuiser longtemps dans une expectative qui eût coûté aux deux États moins de sang que d'argent, si une révolution intérieure, dirigée par Urquiza, son lieutenant, n'eût prononcé avec beaucoup d'à-propos la déchéance du dictateur. Le gouverneur de Corrientes se joignR à Urquiza. Tous deux sollicitèrent de Lopez son adhésion à cette ligue ; mais le président d'une république régulièrement constituée refusa de se joindre à des rebelles ambitieux. Presque en même temps, le Paraguay contracta une étroite alliance avec le Brésil, pour assurer leurs possessions à l'un et à l'autre contre ces trop turbulents ennemis, et, au besoin, imposer aux Argentins une paix devenue nécessaire à toute cette portion de l'Amérique du Sud. La défaite des partisans de Rosas, la fuite du dictateur et l'arrivée au pouvoir d'Urquiza, présentaient la question sous une nouvelle face.

Le premier soin du vainqueur de Rosas fut d'envoyer près de Lopez un diplomate chargé d'arranger les difficultés pendantes entre les deux républiques.. Un traité fut conclu, à la date du 15 juillet 1852; les limites en furent fixées d'un commun accord, et la libre navigation des fleuves admise en principe. Urquiza reconnut par acte séparé l'indépendance du

Paraguay, pour laquelle ce petit État luttait depuis si longtemps avec tant de courage et de persévérance.

La politique suivie avec tant de droiture et de fermeté par le président Lopez avait triomphé : il avait eu la gloire durable et pure de défendre son indépendance contre les entreprises d'un voisin habitué à ne rien respecter et à se servir tour à tour et sans scrupule de la ruse et de la violence pour arriver à son but ; il avait fait plus: il avait fait reconnaître cette indépendance par les plus grands États du monde, et noué avec tous des relations d'intérêt et d'amitié. Il avait, en un mot, donné à son pays une existence enviable et respectée.

Mais le bonheur saUs nuage n'est pas de ce monde : des difficultés nouvelles vinrent bientôt troubler la sécurité du Paraguay. Le gouvernement de Corrientes eut la prétention malencontreuse d'établir un droit de navigation sur les vaisseaux du Paraguay traversant ses eaux : la prudence du président Lopez eut longtemps à s'exercer avant d'arriver à la solution pacifique de ces difficultés ; mais elle finit par les résoudre.

Une question de limites depuis longtemps pendante avec le Brésil menaça également le pays d'une complication fâcheuse. L'envoyé du Brésil près du cabinet de Lopez envenima la querelle par sa conduite extra-parlementaire, et mit le président dans la nécessité de lui faire rendre ses passe-ports. Ceci se passait en 1855. A ce moment, le mandat du président Lopez expirait. Il adressa au congrès un message conçu dans les plus nobles termes, où il exposait les différents actes de son administration, et traçait avec un sens politique remarquable le programme de l'avenir. Réélu à l'unanimité par le congrès, il n'accepta le pouvoir que pour une période de trois ans. Lopez profita de cette prolongation de son pouvoir pour s'occuper des améliorations intérieures et des réformes dont l'expérience lui avait fait comprendre la nécessité. Une première tentative pour arriver à une

entente' avec le Brésil resta sans succès, et les deux États demeurèrent vis-à-vis Tun de l'autre sur le pied d'une défensive armée. Le bruit ne tarda même pas à se répandre d'un armement considérable du Brésil, qui ne tendait à rien moins qu'à l'invasion du Paraguay. Un tel état de choses ne pouvait avoir d'autres résultats que de contraindre le président à maintenir ses troupes sur le pied de guerre. Un traité de commerce conclu avec le cabinet de Rio-de-Janeiro, tout en laissant indécise l'importante question des limites, rétablit entre les deux nations des relations amicales, et permit ainsi au président, à l'expiration de la période triennale de son administration, de présenter au congrès l'exposé le plus favorable de la situation du pays, sous le double point de vue de la prospérité intérieure et des relations étrangères.

Lopez avait bien mérité le repos, et il pria ses concitoyens de le lui accorder. Le congrès reporta tout naturellement sa faveur et son choix sur son lils, don Francisco Solano Lopez, en ce moment l'homme le plus distingué de la république, général habile, diplomate plein de tact et de mesure, qui avait obtenu de véritables succès dans ses négociations avec les différentes cours d'Europe. Mais, au lieu d'accepter le pouvoir, le général pria le congrès de s'unir à lui pour vaincre les résistances de son père et lui faire reprendre, si lourd qu'il fût, ce fardeau des affaires, qu'il avait si vaillamment porté, pendant une nouvelle période de dix années.

Tandis que les difficultés pendantes avec le Brésil étaient sur le point de s'apaiser, on en vit naître de plus graves encore avec les États-Unis. Il ne s'agissait cette fois que d'une question personnelle; mais, avec les compatriotes de Franklin et de Washington, ces questions personnelles peuvent prendre parfois une singulière importance. Un Américain, du nom d'Edouard Hopkins, était venu au Paraguay au moment des premiè-

res difficultés de cet État avec le dictateur Rosas. Il offrit, soit comme négociateur, soit comme militaire, des services qui ne furent point agréés. On lui accorda cependant l'autorisation de fonder une compagnie de navigation ; on lui prêta même une somme de huit mille piastres pour rembourser un emprunt de pareille somme contracté à Buenos-Ayres : il était en ce moment accrédité prés du cabinet de l'Assomption en qualité de consul. Hopkins ne vit dans son titre qu'un moyen de se mettre au-dessus des lois et des règlements du pays auprès duquel il était chargé de représenter sa patrie, et il se permit des actes d'une illégalité flagrante. Non content d'abuser pour lui-même de l'inviolabilité de son caractère, il eut aussi la prétention d'en couvrir les autres. Enfin il se conduisit de telle façon que le président se vit obligé de lui retirer Vexequatur et de prévenir le cabinet de Washington de la nécessité où il s'était trouvé.

Une seconde cause de mésintelligence entre les deux nations ne tarda pas à se produire: un navire de guerre appartenant à la marine des États-Unis voulut remonter le Paraguay, malgré les défenses formelles du gouvernement. Les injonctions de l'officier commandant le fort qui protège le fleuve restèrent sans effet : on méprisa l'avertissement significatif d'un coup de canon tiré à poudre, et il ne fallut rien moins, pour arrêter le navire américain, qu'une volée de boulets dans ses flânas.

Sans doute les États-Unis sentirent que le droit n'était pas de leur côté, car ils ne donnèrent tout d'abord aucune suite à l'incident. Mais, en 1858, le président Buchanan crut devoir demander une double indemnité au gouvernement de Lopez, et il la fit appuyer par une escadre de seize bâtiments, portant seize mille hommes et près de deux cents bouches à feu. Le Paraguay, de son côté, ne négligea rien pour se mettre à même de repousser celte injuste agression, et les États-Unis en furent pour leur démonstration belliqueuse : une fois encore la sagesse et la mo-

(lération de Lopez avaient remporté un incontestable triomphe !

Nous nous sommes arrêtés un peu longtemps peut-être sur l'administration du président Lopez. C'est qu'elle nous présentait le spectacle rare partout, plus rare peut-être dans l'Amérique du Sud que partout ailleurs, d'une politique à la fois sage et libérale, s'avançant lentement, mais prudemment, et ne reculant jamais, attentive aux vrais besoins du peuple et n'hésitant point à lui donner la somme de liberté dont il est digne.

Le Paraguay se trouve ainsi, par un bonheur providentiel et qui n'a été accordé qu'à bien peu de pays, avoir eu, à deux époques différentes de son histoire, deux gouvernements complètement opposés de principes, de tendances, de manière de voir et de manière d'agir, et qui pourtant, chacun à son heure, a été précisément celui qui lui convenait le mieux, l'un pour le faire sortir de l'état sauvage et l'amener de l'ombre des forêts à l'aurore de la civilisation ; l'autre pour le conduire, déjà grand et robuste, mais jeune encore, dans les voies du progrès et de la liberté *.

* La plupart des détails que nous avons en la bonne fortune d'offrir au lecteur, sur le président Lopez, une des figures à la fois les plus éminentes et les plus sympathiques de l'Amérique du Sud, nous ont été communiqués avec la plus gracieuse obligeance par un homme profondément versé dans la connaissance des choses et des personnes de ce pays, auteur lui-même d'une excellente Histoire des Réductions, M. A. Laplace, le premier agent consulaire accrédité en Europe par le Paraguay.

La confédération du jRto de la P/ate, que Ton désigne aussi parfois sous le nom de république Argentine^ comprend cette vaste partie de l'Amérique du Sud qui s'étend du 55^ au 72* degré de longitude ouest, entre le 20* et le 40* de longitude sud. Sa plus grande longueur est de 525 lieues, et sa plus grande largeur de 400. Elle a pour limites la Bolivie, le Brésil, l'océan Atlantique, le Chili et la Patagonie. Ce vaste pays ne se compose guère que d'une plaine immense, couverte de hautes graminées, et que l'on désigne sous le nom de Pampas. Sur cette grande surface, longue de trois cents lieues, on ne rencontre qu'une seule ville, Riogia, et une seule rivière, Angoualasta. Il s'en faut que tous les indigènes disséminés dans les pampas aient accepté la civilisation européenne : pour beaucoup d'entre eux la conquête a été purement nominale, et plus d'une fois leur col impatient a secoué le joug de la servitude. 11 faudra bien longtemps encore pour les gagner à nos idées et les façonner à nos mœurs. On peut les contraindre, mais non les convaincre. A peine rendus à eux-

mêmes, ils retournent à la barbarie, qui est aussi la liberté. Peu de chose suffit à la satisfaction de leurs besoins, qui ne connaissent ni les exigences ni les raffinements de la civilisation. Animés d'une haine farouche contre les Européens, ils vivent avec eux dans un état d'hostilité sourde, que la terreur seule empêche d'éclater. Leurs idiomes sont nombreux, rudes et glapissants, et leurs assonances difficiles à rendre avec les lettres des alphabets de la race indo-germanique. Ils appartiennent à un autre groupe humain.

La confédération de la Plata comprend diverses provinces, que nous avons déjà désignées.

L'histoire de ces différents États, tant qu'ils appartinrent à l'Espagne, n'offre que peu d'intérêt, et ne peut se comparer à celle de leur enclave, le Paraguay, que nous avons essayé de faire connaître à nos lecteurs. Ils ne deviennent dignes de l'attention qu'à leur premier effort pour conquérir l'indépendance. Malheureusement la liberté, dont ils n'avaient pas fait l'apprentissage, a été jusqu'ici chez eux orageuse et troublée : ils ont montré plus de courage pour l'acquérir que de sagesse pour en user.

Les Portugais étaient déjà les maîtres du Brésil, quand l'Espagnol don Juan de Solis entra dans le fleuve auquel tout d'abord il donna son nom, et qui s'appelle aujourd'hui le Rio de la Plata ; traduisez fleuve d'argent. Une sorte de fatalité, que ni l'un ni l'autre des deux peuples ne dut bénir, rapprochait le Portugal de l'Espagne, dans le nouveau monde comme dans l'ancien. L'Espagne sembla se donner pour but de cerner le Portugal de tous les côtés, sur l'un et l'autre bord de l'Océan. Sa prise de possession des rives de la Plata ne pouvait que servir merveilleusement ce projet. Posséder le Rio de la Plata, n'était-ce point avoir un poste d'observation et, au besoin, un poste de combat sur la frontière méridionale du Brésil? L'Espagne ne s'y trompa point, et, sans se

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laisser rebuter par de premiers et cruels échecs, habilement prodigue et de son or et du sang de ses fils, elle persévéra jusqu'à ce qu'elle eût touché le but. Il ne fallut pas moins, du reste, que trois ou quatre expéditions pour l'atteindre. Enfin Mendoza, plus heureux que ses prédécesseurs, parvint à jeter sur la rive droite du fleuve une ville qu'il appela Notre-Dame de Bon-Aire, qui fut appelée plus tard Trinité de Bon-Aire, et enfin Bon-Air, tout simplement, en espagnol, Buenos- Ay^r es.

Bientôt les Indiens vinrent attaquer la ville nouvelle, et ils y mirent le feu. Ce ne fut qu'après des combats longs et périlleux que les Européens purent se croire les véritables maîtres du fleuve si longtemps convoité. A peine relevée de ses ruines, la ville fut de nouveau brûlée par les Indiens l'année suivante (1 539) , Trois fléaux à la fois, les sauterelles, la famine et la guerre, désolèrent les possessions espagnoles. Peu de colonies eurent des commencements plus pénibles. Comme s'ils n'eussent pas eu assez de lutter contre les Indiens, les Européens s'épuisaient dans des querelles intestines, et se montraient eux-mêmes leurs plus cruels ennemis. A cette distance de la mère-patrie, ils se crevaient affranchis de tous liens d'obéissance, et consumaient inutilement leurs forces dans une sanglante anarchie. A l'extérieur, et avec des chances diverses, la guerre continuait toujours contre les Portugais, et l'Espagne ne cueillait encore ni fleurs ni fruits sur cet arbre de la conquête arrosé de son sang. Cependant les territoires s'ajoutaient aux territoires, lentement, mais toujours. Les provinces du Rio de la Plata avaient fini par acquérir une importance qui ne permit plus de les laisser réunies au gouvernement du Pérou, dont elles avaient fait partie jusque-là.

La vice-rovauté de la Plata fut fondée en 1778 : le haut Pérou lui fut annexé, et le nouveau gouvernement eut pour capitale Buenos-Ayres.

546 L^AHÉRIQUE MÉRIDIONALE.

Moins de vingt ans s'étaient écoules lorsque, en 1796, l'Espagne monarchique se trouva entraînée dans le tourbillon de la France républicaine, et déclara fort impolitiquement la guerre à l'Angleterre. Pitt conçut dès ce moment l'idée d'émanciper les colonies espagnoles, et sa première tentative se porta sur l'Amérique du Sud. La paix, assez promptement rétablie entre les cabinets de Madrid et de Saint-James, arrêta, du moins pour un tefnps, l'exécution de ce projet, qui fut repris en 1804 et poursuivi depuis lors avec une activité plus ou moins grande, mais avec un esprit de suite et une persévérance qui devaient le conduire au succès final. La paix n'avait pas encore été troublée entre les deux gouvernements lorsqu'en 1804, sans déclaration de guerre préalable, sans motif légitime, une flotte anglaise s'empara de quatre frégates espagnoles. L'année suivante on vit, dans les eaux de Buenos-Ayres, évoluer une escadre sous pavillon britannique. Elle était commandée par sir Howe Pham ; mais content de lamenace qu'apportait sa présence, l'amiral fit voile pour le cap de Bonne-Espérance, où il s'empara du cheflieu des possessions hollandaises. On le vit bientôt revenir. Le 25 juin 1806, il mettait à terre ses troupes de débarquement, et Buenos-Ayres, sans brûler une amorce, se rendit aux Anglais, auxquels ce coup de main valut un butin d'environ cinq millions. L'année suivante (12 août 1807) les Espagnols, conduits par un Français dont l'histoire gardera le nom,^le capitaine Liniers, reprirent Buenos-Ayres. La guerre continua, et, dans les premiers mois de 1808, les Anglais s'emparèrent de Montevideo et de la colonie de Sacramento. Le premier juillet 1808, une armée anglaise, appuyée par une escadre, se trouvait sous les murs de Buenos-Ayres; mais elle s'y fit battre'si complètement qu'elle fut obligée d'évacuer la vice-royauté de la Plata, et de restituer Montevideo, qui était encore en sa possession.

La paix signée entre l'Angleterre et l'Espagne, à la date du

14 janvier 1809, fut suivie, le 22 du même mois, d'un décret royal de Ferdinand Vil, déclarant enfin les provinces de TAmérique du Sud partie intégrante de la monarchie, et leur accordant des droits égaux à ceux des provinces de la métropole.

Cette concession, que n'avaient point demandée et que n'espéraient pas les colons de la Plata, loin de les rattacher à l'Espagne par la reconnaissance, les en détacha bien plutôt par l'espoir d'une complète indépendance. Bientôt une assemblée de six cents notables déposa le vice-roi, don Balthazar de Cisnéros, et transporta son pouvoir au conseil municipal, connu sous le nom de Gabildo. Le Cabildo s'occupa sur-le-champ de la formation d'une junte qui gouvernerait jusqu'à la réunion du congrès. Liniers, celui-là même qui avait sauvé Buenos-Ayres, s'était retiré à Cordova, où il était parvenu à réunir un corps de deux mille hommes, dévoués comme lui à la royauté, et résolus à défendre ses droits : les indépendants marchèrent contre lui ; il fut vaincu, pris et passé parles armes. L'ingratitude ici le dispute à la cruauté.

Le vice-roi du Pérou comprit le danger qui menaçait toutes les possessions américaines de la couronne, et il fit marcher un corps d'armée contre ceux qui, les premiers, avaient levé le drapeau de l'indépendance. Mais la victoire se déclara pour les révoltés, qui fusillèrent sur le champ de bataille les chefs royalistes tombés en leur pouvoir. La guerre prenait ainsi, dès le début, un caractère d'implacable férocité. Le vice-roi du Pérou en fut réduit à demander une trêve aux rebelles.

Profitant de cette trêve, chacune des provinces qui avaient composé cette vice-royauté éphémère de la Plata, travailla au grand œuvre de son indépendance particulière par la nomination d'autant de juntes spéciales, envoyant des représentants au gouvernement central, dont le siège était toujours à Montevideo. C'était, comme on voit, un commencement de fédération.

548 L^ÂNËRIQUE MÉRIDIONALE,

Cependant les députés des provinces dissidentes s'étaient rendus en Espagne, où ils plaidèrent devant les cortès la cause de TAmérique, demandant l'égalité absolue des colons avec les autres sujets de la monarchie, leur admission à tous les emplois en Europe comme en Amérique, et, chose digne de remarque, le rétablissement des jésuites dans la colonie.

L'Angleterre, qu'elle fût sincère ou non, offrit sa médiation entre la couronne et ses sujets. Les pourparlers durèrent plus d'un an sans aboutira aucun résultat sérieux. Le 2 niars 181i, il y eut, sur le Parana, un engagement entre la flotte royaliste de Montevideo et l'escadre indépendante de Buenos-Ayres. Mais une marine militaire est ce qui s'improvise le moins. C'est une œuvre du temps, à laquelle il faut l'expérience et le ' travail des lentes années. Les fédéraux furent battus ; ils laissèrent à l'ennemi trois de leurs vaisseaux. Du reste, il régnait à ce moment dans les esprits une terrible anarchie, et la cause de la liberté pouvait être également compromise par l'incapacité de ses adhérents et par d'ambitieuses rivalités. Mais la vie des peuples a ses fatalités comme la vie des hommes, et il y a pour chaque cause un moment où elle doit triompher. D'ailleurs, lo parti de l'indépendance était soutenu par cette foi profonde dans le bon droit de sa cause et dans son triomphe définitif et suprême, qui est déjà comme un premier gage du succès. Nous ne suivrons point dans toutes ses péripéties, trop souvent sanglantes, la lutte acharnée des partis ; nous ne montrerons point le pouvoir passant successivement du cabildo à la junte, de la junte au congrès ; nous ne suivrons point ces tentatives d'organisation si promptement avortées, immédiatement remplacées par d'autres, qui n'avaient pas plus de succès, et le despotisme militaire succédant à la tyrannie des assemblées délibérantes. Toutes les nationalités en travail de leur enfantement ont connu ces laborieuses alternatives ; l'histoire d'un peuple est l'his-

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toire de beaucoup d'autres. Pendant une période de près de vingt années, l'ancienne vice-royauté de Buenos-Ayres fut livrée au premier occupant. Ce fut le règne de la violence dans ce qu'elle a de plus cruel et de plus odieux. On put voir un homme grossier, féroce, presque sauvage, s'élever, à force d'audace, jusqu'au pouvoir suprême, et mettre en péril l'existence même de la Confédération, pendant que les Brésiliens, qui, depuis de longues années, convoitaient la possession de la rive gauche du Rio de la Plata, ajoutaient aux horreurs de la guerre civile les périls de l'invasion étrangère. Bien d'autres auraient, à ces heures néfastes, désespéré de l'avenir de la république et demandé, avec un orateur célèbre, qu'on les ramenât aux carrières de la monarchie. Il faut rendre, du moins, cette justice aux citoyens du Rio de la Plata, qu'ils ne renoncèrent jamais à leurs rêves d'indépendance, et qu'ils ont fini, grâce à la plus indomptable énergie, au milieu des circonstances les plus pénibles, par en faire une triomphante réalité.

En 1826, les représentants de toutes les provinces unies de la Plata proclamèrent leur indépendance à la face du monde, et se constituèrent en république Argentine.

11 ne faut point conclure de ce fait que l'ère de la paix et delà tranquillité se soit, à partir de ce moment, ouverte à jamais pour la république. On dirait, en effet, que ce principe de la fédération porte en lui un germe de dissolution et de mort. Presque partout où l'on voit s'établir un gouvernement fédéral, on voit presque aussitôt éclater la lutte de deux systèmes ennemis.

350 L'AMERlUDIi MÉRIDIONALE.

Nous voyons, d*un côté, les fédéraux, jaloux de conserver dans son intégrité le pacte social ; de l'autre, les unitaires, qui croient pouvoir donner plus de force à TËtat, en ramenant toutes les parties qui le composent sous le même joug du pouvoir central; puis enfin ceux qui, jaloux surtout de liberté, trouvent que la forme primitivement adoptée fut bonne peut-être pour la première époque, celle de la faiblesse et de l'enfance, mais que l'on doit, à mesure que l'on croit en force, s'élever en intelligence, et s'affranchir du lien fédéral comme de tous les autres.

On sait tout ce que de pareilles idées, traduites dans les faits, ont coûté d'or et de sang aux États-Unis de l'Amérique du Nord. Leur antagonisme devait, pour de longues années encore, compromettre la paix intérieure de la jeune république, et menacer même son existence.

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