‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 24 sur 33 · L'URUGUAY · texte numérisé non relu

L'URUGUAY

du corps, — je veux dire la chasse au la$$o. On sait que le lasso, dont le nom seul équivaut à une définition, est un engin aussi simple que terrible. Imaginez une lanière de cuir, à la fois souple et résistante, longue de dix à douze mètres, portant une balle de plomb à Tune de ses extrémités, retenue et enroulée par l'autre au poignet de celui qui s'en servira — et maintenant, cramponné aux flancs, rivé aux reins d'un cheval dont la course folle ne connaît pas d'obstacles, buvant l'air, dévorant l'espace, s'enfonçant dans les halliers, pénétrant dans les marais, franchissant la barrière des rochers, voyez le Gaucho bondir à la suite des troupeaux sauvages que les traqueurs ont dépistés,— troupeaux de bœufs et de chevaux, n'importe! tout lui est bon, car tout devient sa proie. Dans la foule qui fuit en désordre devant lui, emportée par son galop éperdu, son œil d'aigle choisit une victime, il l'isole habilement du groupe, l'effraye, la poursuit, la fatigue. Puis, tout à coup le lasso s'a* bat... ranimai veut continuer sa course exaspérée... il sent une résistance, il redouble d'efforts... mais son implacable ennemi s'acharne... déjà le pauvre ani&ial éprouve une invincible lassitude... ses jambes s'engourdissent, les veines de son cou se gonflent, l'air manque à sa poitrine oppressée... il tombe. Le chasseur met pied à terre, et il ne le débarrasse du lasso que pour lui donner d'autres entraves... Déjà c'en est fait pour lui de la vie errante et libre dans les pampas... bœuf, la mort; cheval, la servitude : voilà le sort qui attend désormais le vaincu du Gaucho.

De nouveau, cependant, il vient d'enfourcher sa monture. Gomme un serpent dressé, obéissant à son charmeur, le lasso repose autour de son bras, jusqu'à ce que, pour une nouvelle proie, il déroule encore ses longs anneaux mortels...

Je le comprends : quand on a goûté une pareille vie, quand on a connu l'ivresse sauvage et les joies farouches de cette li-

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berlc dans le désert sans limite, on trouve mesquins les dons que la civilisation nous fait payer si cher, et l'on refuse de les lui acheter au prix du trésor le plus précieux pour qui sait en jouir, l'indépendance absolue sous le ciel!

Plusieurs fois déjà, dans le cours de ce récit, le nom des Gauchos est venu sous notre plume.

Essayons de préciser l'idée qu'il doit présenter à l'esprit.

Les GAUcnos sont des colons de sang espagnol, mais dont la race a subi des altérations plus ou moins profondes par suite d'alliances avec des femmes indiennes.

On se rappelle le mot d'un pasteur oriental :

— Si tu étais Dieu, lui demandait-on, que ferais-tu ?

— Je garderais mes troupeaux à cheval ! répondit-il. On eût pu mettre ce mot-là dans la bouche du Gaucho.

Les fiers Gauchos sont inséparables, en effet, de leurs belles juments et de leurs étalons favoris, et ils réalisent dans notre âge de prose la fable poétique des centaures. Le teint basané, maigres, osseux, laissant flotter autour de leur tête de longs cheveux noirs qui couvrent à demi leur visage et voilent l'éclat sombre de leurs yeux, ils offrent dans leurs caractères un singulier mélange de bonnes et de mauvaises qualités. Rudes et belliqueux, généreux et vindicatifs, fourbes et. hospitaliers, amis dévoués, dangereux ennemis, ils ont su jouer un rôle important, parfois prépondérant dans les affaires de leur pays. Un Gaucho, Fructuoso Ri voira, que nous avons déjà nommé, se mit à la tête du mouvement insurrectionnel qui affranchit l'Uruguay, et dans les querelles de sa patrie avec Buenos-Ayres, il balança le pouvoir et la fortune de Rosas.

On assure qu'il y a trente ans, la petite république de l'Uruguay ne possédait pas plus de 70,000 citoyens. Ce nombre dépasse aujourd'hui 500,000. Les émigrations européennes lui ont apporté un contingent assez considérable d'Espagnols, de

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