‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 28 sur 33 · LES ANTILLES · texte numérisé non relu

LES ANTILLES

L'amiral navigua plus au sud qu'à son précédent voyage, et, après vingt-cinq jours de navigation, il découvrit successivement : la Dominique, Marie-Galande et la Guadeloupe, puis Mont- Serraty Saint-Christophe, Antigoa, Sainte-Croix et Puerlo-Rico. — IvC 5 mai 1494, il abordait à la Jamaïque.

Un troisième voyage, après un second retour en Europe, lui fit découvrir, le 51 juillet 1498, Tabago, la Grenade, Sainte-Marguerite. Bientôt tout Tarchipel fut exploré, et toutes les Antilles reconnues.

Deux tribus, d'origines différentes et de mœurs bien distinctes, se partageaient inégalement le groupe de ces Sporades de l'Atlantique. La première de ces tribus se composait des Indiens, suivant l'appellation de Colomb, doux, paisibles, aimants, hospitaliers, ne demandant qu'à servir et à vivre en paix ; la seconde comprenait les Caraïbes, forts, cruels, belliqueux, vindicatifs, terreur des Indiens. Des idées religieuses communes rapprochaient les deux tribus. Ils croyaient à un premier homme père commun du genre humain ; ils adoraient des dieux bons et des dieux méchants ; mais ils n'offraient de sacrifices qu'aux mauvais esprits, pour les désarmer et se les rendre favorables.

Leur type physique aux uns et aux autres était à peu près le même : tête bien formée, toutefois avec aplatissement du front, ovale agréable, nez long, à la courbe aquiline ; bouche moyenne et lèvres minces; grand œil brun, longs cheveux noirs, lisses et brillants; teint se rapprochant du cuivre rouge.

Parmi les quarante-deux îles qui forment Tarchipel des Antilles, il n'en est pas de plus belle que Saint-Domingue, appelle par les Indiens Haïti, et par Colomb Espanola. Longue de 175 lieues, large de 30, avec 350 de tour, elle présente une superficie d'environ 400 lieues carrées. Au milieu de Tîle s'élève # le noyau central d'un système de montagnes qui semblent sesuperposeï' les unes aux autres, et s'élancer de là dans des directions diverses. Cette orographie compliquée rend très-difficiles les communications d'un point à l'autre du territoire, autrement que par mer. Ces montagnes, qui, généralement, n'atteignent pas une très-grande altitude, peuvent être cultivées jusqu'à leur sommet, et leur aspect verdoyant forme point de vue des différentes parties de l'Ile. Elles lacTécorent et l'embellissent.

Au moment où les Espagnols abordèrent à Saint-Domingue, l'île était occupée par cinq peuplades, indépendantes les unes des autres et gouvernées par des princes nommés caciques, comme dans certaines parties du continent américain, qui exer-

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çaicnt sur eux une autorité à peu près sans limites et sans contrôle.

La vue des vaisseaux de haut bord et les détonations de l'artillerie produisirent leur effet accoutumé sur ces sauvages. Les Espagnols passèrent à leurs yeux pour les fils du ciel : ijs leur présentaient des offrandes comme à des divinités, les uns par crainte, les autres par sympathie.

La mer qui baignait leurs rivages invitait les habitants d'Haïti à se confier à eux. C'est un peu l'histoire de tous les peuples navigateurs. «Chacune de ces îles, écrivait Colomb, possède une grande quantité de bateaux qui, quoique plus étroits, ressemblent volontiers, par leur longueur, à nos birèmes ; mais il les surpasse par la vitesse de leur course, qui n'est dirigée que par les rames... J'ai vu de ces bateaux, conduits par soixante-dix ou quatre-vingts rameurs. Ils parcourent les îles innombrables de ces mers, dans lesquels ils vendent leur marchandise, ayant établi entre eux une sorte de commerce. »

Colomb, inaugurant une politique constamment suivie par ses successeurs, prit parti pour une tribu contre l'autre, et protégea les Indiens contre les Caraïbes. Les premiers s'attachèrent à lui avec une sorte de reconnaissance naïvement enthotisiaste, et quand il voulut élever un fort sur la côte méridionale d'Haïti, eux-mêmes l'aidèrent de tous leurs movens. L'aniiral arma cette petite citadelle, y laissa une garnison de 39 hommes, avec des provisions pour un an, et retourna en Espagne.

A son retour, il ne trouva que des ruines et des cadavres ; l'indigne conduite des Espagnols avait soulevé contre eux la colère des Indiens, qui avaient exercédes revanches terribles, mais trop méritées.:.

Colomb essaya de pacifier les esprits et de rétablir avec les naturels des relations confiantes et pacifiques. Il ne releva point

les ruines de son premier fort, mais il se dirigea vers l'est, et fonda sur une large baie la ville d'habella.

A ce moment commencent pour le grand homme sr souvent méconnu ces tribulations qui ne devaient plus finir qu'avec sa vie, et qui l'abreuvèrent d'amertume.

Les Espagnols, ne voyant point se réaliser assez promptement les promesses qu'il leur avait faites, se révoltèrent contre lur, et il dut sévir. Mais pendant qu'il imposait aux hommes sous ses ordres l'obligation du travail, sans admettre les distinctions de la naissance et du rang, ceux-ci pressuraient les Indiens avec une cruauté inouïe. Colomb lui-même, pour satisfaire à des exigences nées de ses paroles, dut se prêter à ce système d'exactions iniques, et briser par la violence les résistances, si justes d'ailleurs, des malheureux insulaires ; beaucoup furent tués ; beaucoup faits prisonniers et envoyés en Espagne pour être vendus comme esclaves. L'humanité outragée avait rarement vu un plus grand abus delà force. On chassait les Indiens, comme chez nous on chasse le cerf, comme en Angleterre on chasse le daim rouge ou le renard. Des Espagnols, qui se disaient chrétiens, mariant une prétendue piété à une cruauté trop véritable, faisaient vœu de massacrer chaque jour douze Indiens, en souvenir des douze apôtres. A tant d'horreurs on ajouta une infamie nouvelle, en envoyant dans cette colonie, si éprouvée déjà, l'écume de l'Espagne, recueillie dans ses prisons Et c'était Christophe Colomb lui-même qui avait suggéré l'emploi de tels moyens! Tous les vices furent donc déchaînés à la fois sur cette terre infortunée.

L'Histoire se voile la face et ne raconte pas les atrocités qu'elle connaît. — La race indienne finit par disparaître à peu près tout entière d'Haïti, que l'on appelait déjà Saint-Domingue.

Les Espagnols les remplacèrent par des nègres de la côte de Guinée.

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L'expérience que Ton avait payée si cherservit à quelque chose; on se préoccupa moins des richesses minérales, et plus de la culture des terres et des plantations. On ne tarda pas à faire d'abondantes récoltes de cacao, de gingembre, de coton, de tabac et d'indigo, source de fortune pour les cultivateurs habiles. — Celte prospérité ne dura qu'un instant : déjà le Mexique et le Pérou absorbaient l'attention et les forces de l'Espagne, incapable d'étreindre tout ce qu'elle embrassait. — Saint-Domingue, au dix-septième siècle, ne fournissait même plus de quoi payer les fonctionnaires et les représentants de la métropole.... et la nature a fait de Saint-Domingue une des contrées les plus riches du monde !

Les Espagnols jouaient un peu, vis-à-vis de l'Amérique, le rôle des gardiens du sérail. Alors même qu'ils étaient impuissants à tirer parti de ses magnifiques ressources, ils ne voulaient point en laisser profiter les autres. Ils surveillaient les côtes des îles et des continents avec un soin jaloux. Les gouvernements européens étaient trop occupés, j)our la plupart, de leurs difficultés intérieures pour leur chercher querelle à ce sujet. L'Espagne n'étaitelle point d'ailleui^ protégée par la bulle d'Alexandre VI, qui lui avait accordé la propriété exclusive des deux Amériques, — moins la part réservée au Portugal ?

Cependant l'esprit d'entreprise des armateurs particuliers ne se laissa point arrêter par dételles considérations. Des vaisseaux armés pour la course se jetèrent sur ces riches contrées, pillant, incendiant, ravageant, écumantla mer, attaquant les flottes entières, et les villes mêmes.

Nous entrons dans l'ère desFLiBusTiKus.

SAIiNT-DOMINGlIK. 38.')

L'archipel des Antilles fut le principal théâtre de leurs terribles exploits; ils allaient d'une île à l'autre, se jouant du danger, bravant la mort et se gorgeant de butin. Satisfaits de ces résultats et de leurs exploits isolés, séduits peut-être par ces charmes de la vie errante, irrésistibles pour certaines organisations, ils menèrent longtemps cette existence hors la loi, sans songer à former d'établissements durables.

Ce fut un cadet de Normandie, le sieur d'Esnambuc, parti de Dieppe en 1625, qui, le premier, créa aux Antilles une sorte de

poste fixe qu'il pût rallier à la suite de ses dangereuses expéditions. Un certain nombre de Français, disséminés dans les lies, et vivant en bonne intelligence avec les Caraïbes, se groupèrent autour de lui et le reconnurent pour chef.

L'île de Saint-Christophe fut choisie par d'Esnambuc, comme le plus propre pour le but qu'il voulait atteindre. Le même jour, — étrange coïncidence — des flibustiers anglais, conduits par un corsaire fameux, du nom de Warner, abordèrent sur un autre point de la même île, et bientôt, tout en restant dans leurs quartiers séparés, ils fraternisèrent pour des expéditions communes, et après avoir repoussé les Caraïbes, qui avaient voulu les chasser de leurs bords, ils firent un voyage, l'un en France, l'autre en Angleterre, pour engager leurs gouvernements respectifs à couvrir de leur protection les établissements de Saint-Christophe.

Les deux capitaines, à leur retour, divisèrent l'ile entre eux, fixèrent les limites de leurs domaines, et formèrent une sorte

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d'alliance contre les Caraïbes et les Espagnols. — Malgré la mésintelligence qui éclata bientôt entre les deux colonies, malgi'é les désastres que leur infligèrent parfois les flottes de la Péninsule, elles prospérèrent l'une et l'autre, et, enfin réconciliées, se partagèrent leurs conquêtes. La Guadeloupe, la Martinique, la Grenade, furent considérées comme propriétés françaises ; les Anglais eurent la Barbade, Nièves, Antigoa et Mont-Serrat. Saint- (^hristophe demeura propriété commune entre les deux nations. Les Caraïbes — qui ne dépassaient plus le chiffre de 6,000 hommes,— se concentrèrent à la Dominique et à Saint-Vincent. Les métropoles acceptèrent ces conventions, et l'on vit, pendant quelque temps, les colonies anglaises et françaises se développer ))aisiblement.

Mais bientôt les colons français se sentirent opprimés par la mère patrie, qui leur faisait, trouvaient-ils, de trop sévères conditions, en les soumettant au régime des Compagnies, par lesquelles ils étaient exploités. Ils se révoltèrent, s'affranchirent, et, pour éviter les représailles du gouvernement central, passèrent à Saint-Domingue, d'où bientôt, gênés par le voisinage des Espagnols, ils émigrèrent pour aller s'établir fortement, s tralégiquement, dans la petite île de la Tortue. Là, quelques-uns s'occupèrent de la culture d'un sol fertile; d'autres continuèrent la cùurse^ qui avait été leur premier métier. — Un certain nombre se livrèrent aune profession étrange, qui n'a pas d'analogie en France ; ils firent le commerce des cuirs et de la viande des troupeaux sauvages. On les désigna sous le nom de boucaniel's.

Les Boucaniers nous présentent cet aspect curieux de l'homme jadis civilisé qui retourne à l'état sauvage. Ils vivaient, nous dit un historien, sans femmes et sans famille. Chasseurs intrépides, guerriers déterminés, tireurs d'une adresse surprenante, ils passaient leur vie au milieu des bois, où la chasse leur assurait une nourriture abondante et un commerce lucratif.

Pour tout vêtement ils avaient une chemise et un caleçon de grosse toile, souvent teints du sang des animaux qu'ils tuaient à la chasse, marchant les jambes nues et les pieds à peine enfermés dans des souliers faits d'une peau séchée au soleih Un fond de vieux chapeau ou un bonnel de drap, auquel ils adaptaient une visière, formait leur coiffure ; une courroie en forme de ceinture supportait un sabre et plusieurs couteaux, et sur leurs épaules se balançait un fusil d'excellente fabrique, qu'ils faisaient toujours venir de France, et qu'ils entretenaient avec un soin luxueux. À leurs côtés courait une meute de vingt-cinq à trente chiens.

Il faut ajouter à leur accoutrement une calebasse pleine de poudre et une petite tente de toile fine, facile à tordre et roulée autour d'eux en bandoulière ; car, une fois dans les bois, ils couchaient où ils se trouvaient.

Lorsqu'ils étaient ainsi équipés, ils s'adjoignaient un matelot, c'est-à-dire un associé, et tout devenait commun entre eux, dangers et profits. Si l'un des deux mourait, tous les biens de la communauté, poudre, balles, fusils et cuirs, appartenaient au matelot survivant.

A la suite des chasseurs marchaient un ou plusieurs valets, appelés des engagés. Ces engagés étaient des malheureux que l'on avait trompés et séduits par des promesses menteuses, et qui s'étaient engagés^ lemotledit, à exercer pendant trois ans diverses industries dans les colonies des Antilles. — Une fois arrivés là, ils étaient traités comme les plus misérables esclaves, soumis à la brutalité des colons, chargés des plus rudes corvées, et souvent, à l'expiration de leurs trois années, injustement retenus.

Les engagés au semce des boucaniers finissaient assez souvent par s'habituer à la vie errante dans les bois, et par s'abandonner aux entraînements de la chasse. Mais cu*ux qui étaient livrés

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aux planteurs étaient vraiment les plus malheureux des hommes.

Il faut entendre, à ce sujet, les récits des voyageurs : ils sont navrants.

« Voici, dit Tun d'eux, la manière dont ces misérables engagés sont traités : le matin, sitôt que le jour commence à paraître, M. le commandeur siffle, afin que tous ses gens viennent au travail, qui consiste à abattre du bois ou à cultiver le tabac, il est là avec un certain bâton, qu'on nomme une liane; si quelqu'un regarde derrière lui, ou qu'il soit un moment sans agir, le commandeur frappe dessus, ni plus ni moins qu'un maître de galère sur des forçats ; et, malades ou non, il faut qu'ils travaillent ! J'en ai vu battre à un point, qu'ils n'en sont jamais relevés. On les met dans un trou que l'on fait à un coin de l'habitation, et ou n'en parle point davantage.

« Un habitant de Saint-Christophe, nommé Belle-Tète, qui était de Dieppe, se faisait gloire d'assommer un engagé qui ne travaillait pas à son gré. J'ai entendu dire à un de ses parents mêmes que ce Belle-Tête a assommé plus de trois cents engagés et disait après qu'ils étaient worfs de paresse.

« Il y avait un autre habitant de la Guadeloupe, fort riche, dont le père, resté en France, était si pauvre, qu'il fut obligé de s'engager pour aller aux Indes, et par je ne sais quel destin s'adressa à un marchand qui avait reçu de l'argent de l'habitant dont j'ai parlé, qui était fils du bonhomme, pour lui acheter des gens. Ce bonhomme engagé partit, et étant arrivé, crut être bien, que d'être dans les mains de son propre fils ; mais il (ut bien trompe dans son attente, puisque ce fils dénaturé l'envoya travailler avec les autres, et comme il n'en faisait pas autant qu'il voulait, n'osant pas le battre, il le vendit à un autre habitant. »

Voilà ce que fait de nous la soif de l'or !

Parfois les boucaniers cumulaient, et se mêlaient aux flibustiers pour faire la course pendant des mois ou des années. Rien

ne saurait donner Tidée des audaces de cette vie aventureuse. Une poignée d'hommes à demi nus s'entassaient dans un canot, allaient croiser à l'embouchure d'une rivière, montaient à l'abordage des premiers navires qui sortaient, s'en emparaient, massacraient l'équipage, et, une fois maîtres du bateau, s'en servaient pour d'autres expéditions plus lointaines et plus fructueuses.

On a conservé les noms de quelques-uns de ces intrépides: Pierre de Dunkerque, appelé par ses compagnons Pierre le Grande qui, avec un bateau monté par vingt-huit hommes, attaque et prend le vaisseau-amiral espagnol, fort de 40 canons; Michel le Basque ; le Languedocien Mon tbars, appelé par ses ennemis l' Exterminateur ^ parce que jamais il n'accordait quartier aux Espagnols ; Alexandre Bras-de-Fer, Roc le Brésilien, et tant d'autres, dont les aventures prodigieuses ressemblent à autant de romans, — les romans de l'audace et du crime, du courage et de la férocité.

Les succès des flibustiers et des boucaniers attirèrent eniin l'attention de la métropole, et, en 1665, Bertrand d'Ogeron, seigneur de La Bruère, fut nommé gouverneur de la Tortue et de la côte septentrionale d'Espanola.

Dix années auparavant, les Anglais avaient dirigé sur Saint- Domingue une expédition commandée par Penn et Venable, qui ne réussit point contre cette île, mais qui parvint à s'emparer de la Jamaïque^ restée depuis lors la possession exclusive de la Grande-Bretagne. Grâce à l'indomptable énergie de Bertrand d'Ogeron, (jui sut s'imposer par le prestige aux flibustiers et aux boucaniers, les plus féroces et les plus indomptables de tous les hommes, un établissement français, plein de jeunesse, de vigueur et d'avenir, s'éleva rapidement à Saint-Domingue, en face la vieille colonie espagnole, qui tombait de jour en jour'en dé-

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crépitude. L'ile de la Tortue, d'abord notre chef-lieu aux Antilles, ne fut bientôt plus qu'une sorte d'annexé de Saint-Domingue, la grande-terre.

. Pouancey, le neveu de Bertrand d'Ogeron, lui succéda comme gouverneur avant qu'il eût pu expulser complètement les Espagnols de la belle possession que Colomb, en leur honneur, avait nommée Espanola. Pouancey transporta une partie notable de la population dans la plaine du cap Français, et fit de la ville du Cap le siège du gouvernement. A Pouancey succéda M. de Cussy, sous lequel s'introduisit dans la colonie une administration régulière et un système gouvernemental défini, quelque chose, en un mot, qui ressemblait à la constitution d'un peuple civilisé, et non plus au tumultueux désordre de la vie aventurière.

Les maladroites entraves apportées à la liberté du commerce, par la France, paralysaient seules l'essor de la production indigène. Rien n'est plus rare pour les colonies que de rencontrer une métropole intelligente.

Cependant la cour d'Espagne n'avait jamais reconnu le droit de la France sur ses possessions des Antilles ; toutes les occasions lui étaient bonnes pour protester, soit par des paroles, des écrits ou des faits. Pendant le cours du dix-septième siècle, lors de nos démêlés avec l'Angleterre, elle s'unit à notre vieille ennemie, et toutes deux agissant de concert réduisirent à une condition misérable des établissements que Ton avait vus si prospères.

Le traité de Ryswick, en 1697, reconnut enfin officiellement notre colonie de Saint-Domingue.

Il fallait maintenant la relever de ses ruines.

Le gouvernement français ne crut pas pouvoir mieux atteindre ce but qu'en la cédant pour trente années à une compagnie qui prit le nom de Compagnie de Saint-Louis. Cette compagnie prodigue et malhabile céda ses droits — qu'elle ne pouvait plus t»xercer — à la Compagnie des Indes, avec laquelle un nouveau

règlement fut introduit dans la colonie : le pouvoir civil et le pouvoir militaire furent séparés l'un de l'autre. Mais il y a des fléaux contre lesquels les meilleurs règlements du monde sont impuissants. En un laps de temps bien court, tous les cacaoyers moururent : c'était la principale richesse de la colonie. La faillite de Law acheva' la ruine des planteurs, dont on avait rempli les mains des titres sans valeur de la fameuse banque du Mississipi.

Le cabinet de Versailles prêta enfin l'oreille aux justes plaintes qui lui venaient d'outre-mer, et, après une révolte à main armée, il révoqua les lettres patentes accordées jadis à la compagnie. Tous les négociants français furent admis à faire le commerce avec Saint-Domingue. Les étrangers devaient rester exclus longtemps encore. On n'arrive pas du premier coup à la grande théorie du libre-échange. De tels progrès sont l'œuvre des siècles. L'affaiblissement de notre marine, sous le règne honteux de Louis XV, livra les Antilles à la flotte anglaise; elles furent bloquées, et en arrivèrent à un état de détresse que le continent n'avait jamais connu, même dans ses plus mauvais jours. Un planteur paya une paire de souliers quinze cents livres de sucre brut. Tout était dans cette proportion. Enfin, après des hésitalions sans nombre et des tâtonnements infinis, toutes les prohibitions furent levées, et bientôt Saint-Domingue, à lui seul, représenta les deux tiers du commerce extérieur de la France. Il devint le grand marché du Nouveau-Monde. Les colons, après avoir connu l'excès de la misère, connurent l'excès de l'opulence ; ils vécurent dans un faste, dont les conditions mesquines de notre existence européenne ne nous permettent pas de nous faire une juste idée. Il faut entendre à ce sujet les récits d'un voyageur contemporain.

« Chaque habitant français mène sur son bien un train de prince, dans une maison magnifique, ornée de plus beaux meubles que ceux du palais de nos gouverneurs ; ils ont une table

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plus abondante que nos seigneurs, des alcôves et chambres superbement tendues, avec des lits richement drapés, afin de recevoir leurs amis et les voyageurs. Des barbiers, des perruquiers sont à leurs ordres, et soignent leur toilette ; sans compter deux ou trois voitures, avec lesquelles ils se rendent les uns chez les autres, et vont à la comédie dans la ville de leur district, où ils se réunissent pour faire bonne chère et s'entretenir des nouvelles d'Europe. »

Mais il était dit que cette terre, pour laquelle la nature avait tant fait, serait sans cesse ravagée par l'homme, incapable de goûter paisiblement les bienfaits de Dieu. Trois révolutions, dont une seule eût suffi à la ruiner, s'abattirent sur notre colonie de Saint-Domingue. Un des plus horribles drames qui aient jamais épouvanté le monde déroula ses trois actes sanglants par une succession non interrompue de crimes. On vit éclater tour à tour la révolution des blancs, la révolution des mulâtres, et la révolution des nègres.

Ce furent tout d'abord les colons, fiers de leurs richesses et de leurs esclaves, qui, après le triomphe des États-Unis d'Amérique, et la première explosion des idées libérales en 4789, voulurent conquérir leur indépendance. Ils formèrent dans l'île trois assemblées, véritables constituantes au petit pied, délibérant sur les affaires publiques et prenant des résolutions. Aucun homme de couleur ne fut admis dans ces assemblées. On pendait et on décapitait comme des scélérats ceux qui osaient formuler le vœu téméraire de voir les mulâtres entrer en com-

raunaii té politique avec les blancs. Rien ne devait combler Tinfranchissable abîme qui séparait les deux races : quoi qu'il en fût, les créoles se virent bientôt en révolution ouverte contre le gouvernement de la métropole, tandis que les mulâtres, rejetés par les blancs, appuyaient le gouverneur et les agents qui représentaient le pouvoir royal alors à son déclin.

Le 28 mai 1790, les colons se déclarèrent indépendants. A partir de ce moment, il y eut deux gouvernements dans la colonie : le gouvernement émané de l'assemblée, et celui qui était délégué par le pouvoir central. Un tel état de choses devait amener des conflits. Bientôt le sang coula. Les mulâtres, en se soulevant à leur tour pour demander à jouir aussi des droits de l'homme — à l'exclusion des nègres — introduisirent un nouvel élément de désordre. Saint-Domingue, à cette époque, offre un douloureux spectacle. On foule aux pieds toutes les lois divines et humaines ; rien n'est sacré pour ces têtes en délire ; le crime est à l'ordre du jour ; l'assassinat devient un moyen politique. Les colons lèvent l'étendard contre la France, dont ils ne veulent plus accepter la suprématie, et les mulâtres ont eux-mêmes, à l'égard des nègres, des prétentions qui ne sont ni plus justes, ni plus humaines ; on se débauche réciproquement ses soldats à prix d'or; la désertion est dans tous les rangs ; on ne peut plus compter ni sur rien, ni sur personne ; les escadres anglaises croisent en vue de nos côtes, attendant l'occasion d'ajouter des maux à tant de maux.

Cependant les nègres, également méprisés par les deux partis, se sentirent atteints parla fermentation générale, et ils se jetèrent, eux aussi, avec leur ignorance et leur férocité, dans l'ardente mêlée des partis. Ils trouvèrent pour les guider et les conduire un homme dont le génie illumina un moment leurs masses sombres. Un esclave, un nègre comme eux, Toussaint, qui ajouta à son nom celui de Louverture^ pour indiquer, comme il le disait

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lui-même, qu'il allait ouvrir aux siens la porte d'un nouvel avenir, sut leur inspirer un courage voisin du fanatisme. Jamais chef de parti n'eut entre les mains des instruments plus dociles. Il n'avait pas seulement l'autorité: il avait le prestige.

Les services qu'en haine des créoles il avait rendus à la cause royale, combattue par eux, lui valurent, de la part du général de Laveaux, le titre de son lieutenant dans le gouvernement. Un nègre fut le second personnage de l'aristocratique Saint-Domingue! Son heureuse influence pacifia tout d'abord la révolte des esclaves, et il mérita d'être nommé général de division dans l'armée française.

Il employa toute sa puissance à faire une réalité de ce rêve d'émancipation de la race noire, dont il avait l'âme pleine. Cependant la guerre fratricide des mulâtres et des nègres se poursuivait au milieu des plus infâmes atrocités.

Toussaint, après une série de succès dus à des combats héroïques, était à peu près maître de tout le pays, quand éclata en France cette révolution du 18 brumaire qui devait avoir son contre-coup dans les deux mondes. Les nègres sont vaniteux. Toussaint, bien que confirmé par les consuls dans son poste de général en chef de Saint-Domingue, trouva mauvais que Bonaparte ne lui eût pas écrit. Les actes d'hostilité commencèrent bientôt, n crut découvrir une équivoque dans la proclamation consulaire envoyée aux colonies, et il ne la publia point. Haï des mulâtres, méprisé des blancs, il n'en suivait pas moins avec une inflexible rigueur la ligne de conduite qu'il s'était tracée. « J'ai pris mon vol dans la région des aigles, disait-il parfois, avec ce style mystique et figuré dont il avait l'habitude ; il faut que je sois prudent en regagnant la terre. Je ne puis plus être placé que sur un rocher; et ce rocher doit être IHmtitution cm- Htitvtionnelle^ qui nie garantira le pouvoir tantqueje serai parmi les hommes. »

11 triompha un moment.

Les mulâtres parurent écrasés et les blancs soumis. Le 16 janvier 4801, il fil son entrée solennelle dans la cité de San- Domingo, restée jusque-là au pouvoir des Espagnols, et fit flotter le drapeau tricolore sur les murailles de la ville vaincue. Le 2 juin suivant, il proclamait solennellement la constitution du nouvel État. Laissant à la France une souveraineté purement nominale, il déclarait Tîle indépendante, s'en faisait lui-même le gouverneur et le président, et se réservait le droit de choisir son successeur et de nommer à tous les emplois. A partir de ce moment, Toussaint gouverne avec l'autocratie la plus absolue. 11 s'arroge le droit de vie et de mort, et l'exerce sans exciter une plainte.

Le général Pamphile de Lacroix nous a transmis de curieux détails sur cette époque de la vie du Libérateur.

« La vie du vieil esclave de Brida, nous dit-il, était alors celle d'un prince, et il en remplissait le rôle non-seulement avec une haute intelligence^ mais aussi avec une grande aisance de manières.

« Il avait divisé ses audiences en grands et en petits cercles. Aux grands cercles, lorsqu'il se présentait, toutes les personnes réunies dans la salle se levaient sans distinction de sexe. Il exigeait les plus grands respects, surtout des blancs. Entouré d'un brillant état-major, il se faisait remarquer par la simplicité de son costume; mais il aimait beaucoup à voir ses officiers bien tenus, et excitait toujours les nègres à prendre exemple sur les blancs.

« Les petits cercles étaientdes audiences publiques, qui avaient lieu tous les soirs; il y portait le costume des anciens propriétaires sur leurs habitations, c'est-à-dire un pantalon et une veste blanche en toile très-fine avec un madras autour de la tête. Après avoir fait le tour de la salle et parlé à chacun, il introduisait

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dans uno pièce voisine les personnes avec lesquelles il voulait passer la soirée. L'entretien prenait alors un caractère sérieux et roulait sur les affaires administratives, la religion, Tagriculture, le commerce. Ix)i*squ'il voulait qu'on se retirât, il se levait et faisait une profonde révérence, accompagnait ses hôtes jusqu'à la porte et assignait des rendez-vous à ceux qui demandaient à rentretenir en particulier. Puis, il s'enfermait avec ses secrétaires et travaillait ordinairement fort avant dans la nuit, ne consacrant pas plus de deux heures au sommeil, car il était parvenu à dompter les besoins de son corps comme les passions de son âme. Sa sobriété était excessive, et il faisait publiquement parade d'une grande réserve dans ses mœurs, renvoyant sans façon les dames et les jeunes filles, noires ou blanches, qui se présentaient trop décolletées, « ne concevant pas, disait-il, que des femmes honnêtes pussent ainsi manquer à la décence. »

« Il se montrait de préférence empressé auprès des blanches, leur donnant toujours le titre de madame et appelant dtoyenM les femmes de couleur et les noires.

« Sa plus grande joie était de prouver aux nègres sa supériorilé sur eux. Comme Louis XIV, il était flatté de voir ses officiers l'approcher avec un trouble occasionné par le respect, et si quelque noir se présentait devant lui d'un air assuré, il se plaisait à l'humilier en lui adressant quelques questions sur le catéchisme et l'agriculture, qui démontraient l'ignorance du pauvre nègre et la capacité de son général.

« Aussi tous les noirs le considéraient comme un être extraordinaire ; les soldats le révéraient comme leur bon génie, et les cultivateurs se prosternaient devant lui comme devant la divinité de leur race. Ses officiers et ses généraux étaient en sa présence tout tremblants, et même le féroce Dessalines, dit M. de Lacroix, n'osait le regarder en face.

« Malgré la violence de ses passions intérieures, il s'était étu-

SAINT-DOMINGUE. r»9r»

die avec tant de soin à dissimuler ses pensées, qu'il était devenu impénétrable, même pour ceux qui vivaient dans son intimité. Il lui fallait cet empire sur lui-même pour cacher la haine profonde qu'il portait aux blancs, dont il avait besoin pour former l'éducation de son peuple nouveau. C'était beaucoup que de comprendre la nécessité d'employer de préférence les anciens tyrans de sa race; c'était plus encore que de commander aux souvenirs d'anciens ressentiments et de voiler sous des égards empressés les fureurs d'une âme qui aspirait à la vengeance. Quelquefois cependant son impassibilité ordinaire se démentait, lorsqu'on nommait devant lui des hommes qui dans nos assemblées publiques avaient parlé contre les noirs. Aussi, avait-il défendu qu'on prononçât leurs noms en sa présence, parce qu'il s'était aperçu que malgré lui ses yeux s'enflammaient de colère. Lorsqu'il lui arrivait par hasard de les nommer lui-même, on voyait chez lui des frémissements concentrés.

a Avec ses nègres il était quelquefois enjoué et familier, quelquefois sévère et hautain. Il aimait à les haranguer et à leur parler en paraboles qui exerçaient toujours un grand effet sur ces âmes naïves. Il employait souvent celle-ci. Dans un vase do verre plein de grains de maïs noir, il mêlait quelques grains de maïs blanc et il disait a ceux qui l'entouraient : «Vous êtes « le maïs noir, les blancs qui voudraient vous asservir sont le « maïs blanc.» Il remuait le vase, et, le présentant à leurs yeux fascinés, il s'écriait en inspiré : c< Guette blanc ci la lai y) c'est-àdire : « Voyez ce qu'est le blanc proportionnellement à vous ! »

Disons-le, toutefois, ce parvenu de génie n'était pas sans inquiétude du côté de la France. Il avait écrit au premier consul une lettre dont la suscription portait : « Le premier des Noirs au premier des Blancs. » Bonaparte n'y répondit que par l'envoi a Saint-Domingue d'une flotte sous les ordres de l'amiral Villaret- Joyeuse, et d'une armée sous les ordres du général Leclerc, son

beau-frère. Toussaint se prépara en homme de guerre consommé à soutenir l'attaque des Français. Ce n'était pas une mince besogne.

L'expédition débuta par des succès. — La ville du Cap fut emportée d'assaut, le fort Dauphin enlevé sans coup férir ; il en fut de même a San-Domingo et Santiago. Port-au-Prince ne fit qu'une ombre de résistance. Les mulâtres se joignirent en grand nombre aux envahisseurs pour accabler Toussaint. Le vieux nègre résistait toujours, faisant face au danger sur tous les yoints à la fois. Le général Leclerc le mit hors la loi. Bientôt la désertion décima les rangs de l'armée noire. Toussaint fut obligé de déposer les armes, ce qu'il fit après avoir stipulé la liberté inviolable de ses concitoyens, et le maintien dans leurs fonctions de tous les officiers civils et militaires nommés pendant son administration.

Il se retira aux Gonaïves, dans une de ses habitations, à laquelle il avait donné le nom désormais immortel de Louverture.

Un an plus tard, on l'enleva sous un prétexte qui ne parut jamais complètement justifié; on le transporta en France, et celui qui, toute sa vie, avait reçu les caresses de l'air libre et de l'ardent soleil s'éteignit dans le froid et l'ombre d'un cachot. Il méritait une meilleure fin. — La nature lui avait donné du génie : il le consacra au bonheur des siens. Peu de grands hom mes ont fait mieux.

Privés du chef dans lequel ils avaient mis toute leur confiance, les nègres, au lieu de se rendre, profitant de la connaissance parfaite qu'ils avaient du pays, se livrèrent à une guerre de

partisans. La maladie combattit pour eux ; les Français furent dcTorés par la fièvre jaune. Le général Leclerc, dans des conjonctures aussi graves, employa tous les moyens — même les plus mauvais — pour réduire ceux qu'il appelait des rebelles. Le drapeau français — ce symbole de l'honneur — abrita des atrocités ; on ne rougit pas de recourir à la trahison, et d'abuser d'une parole sacrée pour attirer les chefs noirs dans des embûches où on les faisait périr misérablement. Ceux qui échappèrent au piège conçurent de cette conduite un ressentiment amer, et la guerre prit bientôt un caractère d'effrayante férocité. Cette fois, les nègres et les mulâtres, longtemps divisés, se réunirent dans une sorte de confédération pour attaquer les Français. Les massacres des blancs s'organisèrent sur une vaste échelle; partout le sang coula ; partout l'incendie promena sa torche ; Leclerc mourut à la peine et le général Rochambeau, qui, dans toute cette campagne, avait fait preuve d'une indomptable énergie, fut obligé de se rendre à la flotte anglaise, croisant devant l'ile comme pour assister à nos malheurs et les aggraver.

Les noirs et les mulâtres restèrent maîtres de toute la portion de Saint-Domingue qui nous appartenait.

Un nègre. Dessalines, qui s'était signalé dans la guerre par ses cruautés non moins que par son courage, proclama, le 1" janvier 1804, l'acte d'indépendance de Saint-Domingue, qui reprit son ancien nom d'Haïti, et dont il fut reconnu gouverneur général à vie, avec le pouvoir de faire des lois, de décider de la paix ou de la guerre, et de nommer lui-même son successeur.

Toussaint Louverlure n'avait pas demandé davantage.

Le gouvernement de Dessalines se signala par les plus odieuses atrocités ; ce fut regorgement en masse de tout ce qui restait de Français dans l'ile.

Le 8 octobre 1804, ce bourreau se fit sacrer empereur sous le nom de Jacques T' : il adopta les costumes de la nouvelle cour

398 L'AMÉKlQUE MÉlUDlUNALli;.

(le France, que les Anglais s'empressèrent de lui envoyer, heureux de cette parodie d'outre-mer, qui semblait nous vouer au ridicule dans la personne de l'élu de la nation.

Deux ans plus tard, le premier empereur d'Haïti était assassiné à une demi-lieue de Port-au-Prince, où il accourait pour se mettre à la tète de ses troupes et réprimer la sédition d'une partie de ses sujets.

— Un autre nègre, le général Christophe, lui succéda comme chef du gouvernement. Son règne troublé ne dura que quelques années ; sa déchéance fut prononcée le 9 janvier 1807.

A partir de ce moment, deux gouvernements, l'un dans le sud, l'autre dans le nord, représentèrent chacun une des deux races qui s'étaient si longtemps disputé le pouvoir, maintenant |>artagé entre elles.

Nous n'entrerons point dans le détail de longues et fastidieuses querelles. Qu'il nous suffise de dire que la race mulâtre finit par triompher, et que le président Boyer parvint à opérer la réunion du nord et du sud sous un même gouvernement — alors républicain. — Boyer obtint un grand triomphe en faisant reconnaître par le gouvernement français l'indépendance d'Haïti, à la date du 17 avril! 825.

11 faut bien l'avouer, Boyer n'était pas à la hauteur de sa fortune. Les finances tombèrent dans un tel discrédit que le gouvernement se vit forcé de refuser son propre papier; l'État fut organisé militairement ; tous les fonctionnaires étaient des officiers ; mais l'armée sans instruction, sans discipline, n'était pour le pays qu'une charge inutile. . . A des revues de Port-au- Prince, passées par le président en personne, nous dit un témoin digne de foi, il m'a été donné de voir de mes yeux des soldats sans chakos et nu-tête, d'autres nu-pieds, d'autres en savates recousues avec du fil blanc, tous, y compris même des officiers, en pantalons de diverses couleurs, avec des habits plus

SÂlNT-DOMINGUË. 399

OU moins déchirés, et quelquefois même en guenilles. Je me rappelle un grenadier dont le pantalon n'avait qu'une jambe.... Une revue de Port-au-Prince est une mascarade, et l'armée, par sa mauvaise tenue, y donne au peuple le premier exemple du désordre. »

Aujourd'hui, il n'existe plus aucune discipline, et l'on s'étonne que, dans un pays essentiellement militaire comme Haïti, les soldats soient d'aussi détestables manœuvriers. Sauf deux ou trois régiments qui ont conservé des traditions, ils savent à peine faire l'exercice et sont tout à fait incapables de marcher de front. Courage à part, ces troupes, dans l'état où elles se trouvent, ne tiendraient pas une heure en bataille rangée contre vingt compagnies européennes.

Il nous suffira, pour donnerune idée de l'instruction publique, de dire qu'en 4841, le président du conseil de la capitale ne savait pas l'orthographe, et que c'est à peine si le secrétaire pouvait signer son nom. Le clergé, aussi peu éclairé que le reste de la population, semblait ne se proposer d'autre but que d'exploiter l'ignorance superstitieuse des hommes de couleur. L'agriculture et l'industrie languirent dans un marasme mortel, dévorés par une usure qui n'atteignit un taux aussi extravagant dans aucun pays ni à aucune époque. Nulle fonction ne pouvait faire vivre honorablement l'homme qui la remplissait; les sénateurs eux-mêmes étaient obligés de tenir boutique !

Le seul aspect d'Haïti suffisait du reste pour révéler sa dégradation profonde.

Le premier pas qu'on fait dans l'île a quelque chose d'effrayant, surtout pour un abolitioniste. Lorsqu'on aborde par le Cap^ cette colonie autrefois si puissante, on se demande où est la ville dont l'histoire coloniale a tant parlé, et que l'on appelait le Paris des Antilles. On croit pénétrer dans une place sous le coup d'un long siège. Le pavé des carrefours est remué, boule-

versé, brisé ; les larges rues sont désertes ; c'est le silence et l'immobilité qui suivent un grand désastre public, et le linge étendu par terre pour sécher au soleil dit seul que les citoyens ne se sont pas enfuis à l'approche d'un grand fléau. A peine le voyageur trouve-t-il un passant à qui demander son chemin.

Voici maintenant le tableau trop fidèle de Port-au-Prince :

« Quoi ! c'est ici la capitale ? Des places infectes, des monuments publics délabrés, des maisons de planches et de paille, des quais défoncés, des embarcadères chancelants, pas de noms aux rues, pas de numéros aux portes, pas de lumières la nuit, de pavés nulle part, un sol inégal, composé de poussière et d'ordures, où l'on ne peut marcher quand il a plu une heure. Quel désordre, quel affligeant aspect de ruine générale 1 On dirait que cette malheureuse cité, siège du gouvernement, résidence du chef de l'État, est abandonnée à elle-même, sans administration, sans police, sans édilité. Est-ce donc là le résultat de la liberté? me demandais-je à moi-même, avec douleur. 11 avait été fait de magnifiques ouvrages du temps des Français, pour arroser la ville à grandes eaux. Où sont-ils? Détruits et renversés ! il faut à cette heure de petits ponts au coin de chaque rue pour éviter les dangereuses profondeurs des marais boueux qui corrompent l'air sous le nom de ruisseaux.

«Les Haîtienssont à peu près tombés dans l'engourdissement; ils ne s'aperçoivent même plus du délabrement de leurs cités, de la misère de leurs foyers. Ils soupçonnent à peine qu'ils manquent de tout. J'ai vu des sénateurs logés dans des maisons de paille, des instituteurs et des députés sortant avec des habits troués aux coudes 1 . . .

« L'homme qui arrive des pays civilisés est frappé, en abordant l'ancienne Saint-Domingue, d'une profonde tristesse à l'aspect de cette dilatation de toutes les fibres sociales, de cette inertie politique et industrielle qui couvrent l'île d'un voile ignomi-

SÂINT-DOHINGUE. 401

nieux. La république est un corps que la dissolution gagne chaque jour.

« Il résulte de Tétat infect de la ville, d'ailleurs apte à concentrer tous les miasmes délétères par sa position au fond d'une rade, que le Port-au-Prince est le lieu le plus redoutable des Antilles, que la terrible fièvre jaune n'y a plus de saison et qu'elle y fait toute l'année d'impitoyables ravages. Les gens du pays euxmêmes n'échappent point à Tinsalubrité de la capitale de Haïti. Mais qui songerait ici à la mort 1 il semble qu'il n'existe plus d'avenir, et que le jour présent ne doive point avoir de lendemain. La nation haïtienne est une nation mal vêtue, gardée par des soldats en guenilles, habitant avec indifférence des maisons en ruines, et disputant des rues pleines de fumier aux chevaux, aux ânes, aux cochons* et aux poules qui cherchent leur pâture dans ces villes sans police. »

Détournons les yeux de ce triste spectacle et reprenons la trame du récit.

Mulâtre, le président Boyer avait réservé toute sa bienveillance pour les hommes de sa couleur. Les mulâtres, sous son administration, formaient une classe à part, à laquelle étaient dévolus tous les emplois et toutes les dignités.

Une opposition violente s'organisa bientôt contre ce détestable gouvernement. Boyer la dompta tout d'abord, et, dans l'aveuglement d'un premier succès, il forgea pour son pays un nouveau joug plus lourd que l'ancien. La chambre, mutilée, agissant sous sa pression, vota les lois les plus abusives. Le jury fut détruit et remplacé par ces expédients des mauvais jours que l'on appelle des commissions militaires et des commissions de salut public. On sait à quelles choses s'appliquent de pareils noms. Une nouvelle insurrection châtia de tels forfaits.

Le 10 mars 1845, le président fut décrété 'de haute trahison ; sa déchéance fut immédiatement prononcée, et le surlendemain

\{ii l/AMÉlilQUE MÉIIIDIONÂLE.

il s'eiiibaitiuait pour la Jamaïque, abandonnant Tile qu'il avait si tristement gouvernée.

L'ère des révolutions n'était point fermée pour Haïti.

En 1846, le président Riche fut emporté par une maladie subite, li fallut pourvoir à sa succession. L'opinion était partagée entre les deux généraux Paul et Souffran. Le Sénat, auquel appartenait l'élection, improvisa une troisième candidature, et, le i* mars 1847, il appela à la première dignité de la république un homme qui devait occuper le monde un moment de sa personnalité grotesque.

Chacun, avant nous, a nommé Soulouque.

Soulouque était un nègre. Il était né en 1789, dans le sud de Saint-Domingue, esclave d'un mulâtre. Affranchi par le décret de 1790, il prit part en 1803 au grand soulèvement des nègres contre les Français. En 1820, lors de l'avènement au pouvoir du président Boyer, il fut nommé capitaine; en 1844, nous le retrouvons colonel; en 1846, général de division.

On peut dire que Soulouque n'avait pas ambitionné le pouvoir. Une timidité naturelle presque insurmontable l'éloignait de tous les postes qui mettent un homme en vue, et ce fut avec une sorte d'effroi qu'il reçut la nouvelle de son élévation. Il était, du reste, ignorant à l'extrême ; c'était à peine s'il pouvait signer son nom. Il se montra tout d'abord l'apôtre assez fervent des idées civilisatrices. Mais bientôt il éprouva contre la bourgeoisie, qui l'avait bafoué, une implacable haine. Cette haine produisit parfois chez lui une sorte d'hallucination. Il ne voyait plus partout que des conspirateurs. Le 16 avril 1848, il fit battre la générale dans Port-au-Prince, sa capitale, assembla sa garde, et procéda au massacre des mulâtres et au pillage de leurs propriétés; il s'avança ensuite vers le sud, fit fusiller deux généraux, et sema partout la terreur.

11 rentra en triomphateur à Port-au-Prince, et les deux cham-

bres des représentants et des sénateurs parurent céder au vœu général de la nation en lui décernant le pouvoir souverain avec le titre d'empereur.

Il prit à cette occasion le titre de Faustin P', créa une famille impériale, fonda Tordre militaire de Saint-Fatistin et Tordre civil de la Légion d'honneur ^ institua les grands dignitaires de la couronne et fit quatre cents nobles, parmi lesquels on compte quatre princes, cinquante-neuf ducs et deux marquis. Il est inutile d'ajouter qu'il n'oublia pas sa liste civile — elle était même assez considérable, car elle absorba le septième du revenu public. — Mais Soulouque n'estima point que ce fût encore assez, et il trouva le moyen de se ménager un supplément de deux ou trois millions par an sur la récolte du café. Il promulgua une constitution qui n'est autre chose que Tamalgame indigeste de toutes les anciennes chartes de ses prédécesseurs. 11 eût pu, d'ailleurs, s'épargner ce petit travail, car il s'était réservé le pouvoir de substituer en toute occasion sa volonté à la loi. Le hon plaisir refleurissait, comme on le voit, sous la latitude enchantée d'Haïti.

Les opérations militaires de Soulouque lui ont causé des désagréments. C'est ainsi qu'il se fit battre honteusement, et à diverses reprises, par la très-petite armée de la république dominicaine, située à Test de son île, et que sa présomption s'était flattée de soumettre aisément.

Il ne trouva rien de mieux, pour se consoler de cet échec, que de faire fusiller un certain nombre de ses généraux, après quoi il donna des armoiries aux diverses villes de son empire, et institua deux nouveaux ordres de chevalerie, celui de Sainte- Anne et celui de Sainte-Madeleine,

Toussaint Louverture et ses successeurs s'étaient efforcés de civiliser cette race inférieure, postérité de Cham le Maudit, dont ils étaient issus. Soulouque se garda d'un tel souci. On dirait,

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au contraire, qu'il s'efforça de détruire les quelques germes d'intelligence et de moralité laissés sur le sol d'Haïti par les anciens colons, et de précipiter encore le déclin si rapide de la famille noire. Jusqu'à sa chute, arrivée en 1858, il ne se senit du sceptre que pour la ramener à la barbarie. Jamais plaidoyer antiabolitioniste ne fut plus éloquent. Nous sommes loin de l'utopie si consolante de madame Beecher-Stowe et de celle florissante cité de Libéria, où le nègre affranchi développe de si remarquables facultés et atteint un si haut degré de culture humaine qu'il n'a plus rien à envier à la race jaune ou à la race blanche. Les temps prédits par l'auteur de l'Oncle Tom ne sont pas encore arrivés...

Cuba et Puerto-Rico sont aujourd'hui à peu près tout ce qui reste aux Espagnols de ce beau groupe des Antilles, dont ils furent jadis les maîtres absolus et impitoyables.

Cuba est la plus grande de toutes ces îles. Elle mesure environ deux cent dix lieues de longueur sur trente-six de large. Une chaîne de montagnes superbes la traverse, laissant tomber des sommets près de cent cinquante rivières. On cite parmi les principales ramiûcations de la chaîne centrale les montagnes de Cuivre, de Tarquin et de Caracunas. Le sol, d'une fertilité extrême, produit en abondance le sucre, le café, le cacao, le gingembre, le coton, le poivre, le manioc, le tabac et des bois de construction admirables. Nulle part peut-être la végétation tropicale n'offre un plus merveilleux spectacle. Christophe Colomb, en la découvrant, tomba dans une sorte d'extase en face de ce spectacle enchanteur. Il était également charmé de la beauté des sites et de la douceur du climat. Les forêts occupent, du reste, de très-vastes espaces, et, sans doute, attendront toujours la main qui les défrichera. Le sous-sol est plus riche encore que

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le sol lui-même : on y trouve des mines d'or, de cuivre, de fer et d'nimant; les montagnes recèlent une abondance de pierres fines et de cristal de roche. Sous une administration intelligente, et avec des colons laborieux, Cuba serait une source d'intarissables richesses... mais Cuba appartient aux Espagnols.

Cuba fut découverte par Colomb, en 1492.

L'illustre Génois, pour lequel les Grandes-Indes étaient devenues une idée fixe, prit pour la fin du vieux monde ce qui était le commencement d'un monde nouveau. Les Espagnols étaient, du reste, à ce moment, exclusivement occupés de leurs établissements de Saint-Domingue, et plusieurs années s'écoulèrent avant qu'ils songeassent à tirer parti de leur nouvelle possession. Mais quand la population exterminée de Saint-Domingue ne fournit plus de bras aux travaux qu'ils exigeaient de leurs vaincus, il fallut bien aller tenter la fortune dans les contrées voisines.

Ce fut le malheur de Cuba.

En 1508, un certain Sébastien fit le tour de Cuba, reconnut ses côtes et découvrit deux choses : la première, que Cuba était une île, et la seconde, que cette île, était plus grande que Saint- Domingue. Cette expédition de Sébastien n'eut pas d'autre résultat.

Trois ans plus tard, en 1511, Diego Velasquez partit d'Espanola (ainsi s'appelait alors Haïti), pour faire la conquête delà perle des Antilles.

Velasquez avait sous ses ordres quatre navires et trois cents hommes-. 11 débarqua au sud-est de l'île, dans un port vaste et commode, qui lui parut — ce qu'il était en effet — un des plus beaux du monde, et auquel il donna le nom de Santiago.

Cette partie de l'île était sous la domination d'un cacique du nom de Ha tuey. Ha tuey connaissait les Espagnols : il les avait vus à l'œuvre à Saint-Domingue, et c'était pour se soustraire à leur domination qu'il avait abandonné sa patrie. Quand il aperçut du

rivage les voiles espagnoles cinglant vers Cuba, il ne put douter du sort qui attendait ses malheureux sujets. — Il les réunit autour de lui, et les engagea par d'éloquentes paroles à lutter de toutes leurs forces contre ces terribles envahisseurs. — Mais des sauvages à demi nus ne sauraient résister longtemps au fer, au feu et à la tactique des Européens. Les misérables transfuges d'Haïti furent promptement vaincus : Hatuey fut pris, et il expia dans les flammes le crime de soiv- héroïsme et de son courage. Déjà il était attaché au poteau fatal, au milieu des matières inflammables qui allaient le dévorer, quand un prêtre s'approcha de lui , jaloux d'une conversion in extremis^ et, pour l'engager à recevoir la grâce du baptême, il lui peignit les joies du ciel avec une emphase castillane.

— Tout cela sera pour toi, lui dit-il, si tu veux te faire chrétien ; une goutte d'eau t'ouvrira le paradis !

— Y trou verai-je des Espagnols?

— Mais sans doute... quelques-uns... les bons !

— Eh bien, garde ton ciel, je n'en veux pas ! Et Hatuey mourut eu maudissant ses bourreaux.

Cette exécution inique eut du moins l'effet politique que Velasquez s'en était promis : elle porta au loin la terreur de son nom, et l'île tout entière, tremblante et soumise, lui rendit hommage.

Toujours dévorés de cette inextinguible soif de l'or, que les premières découvertes avaient allumée dans leur âme, les conquérants creusèrent des mines et forcèrent les Indiens à pratiquer pour eux la pénible extraction des métaux précieux. Bientôt, cependant, s'apercevant que ces travaux n'arrivaient pas au résultat qu'ils s'en étaient promis, ils massacrèrent les ouvriers, comme on se débarrasserait d'instruments inutiles.

Ce fut un crime inutile. — Manquant de cultivateurs, et inhabiles à cultiver, les Espagnols ne purent tirer parti des

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opulents trésors de ce sol privilégié. Il devint inutile entre leurs mains. Les colons de Cuba ne lui demandèrent que ce qui était strictement nécessaire à leur existence — bien peu de chose en vérité: — ils firent un petit commerce d'échange avec les vaisseaux qui allaient et venaient d'Espagne en Amérique, et contents de cela , — contents de rien ! — s'abandonnèrent avec délices à leur paresse. Un peu plus tard, on importa dans l'île des nègres, qui s'accommodèrent de ce climat brûlant beaucoup mieux que les hommes de race blanche, périodiquement décimés par la fièvre jaune.

Ponce de Léon, se dirigeant vers la Floride en 1512, découvrit, au nord-ouest de Cuba, le passage de Bahama, qui parut bientôt aux Espagnols la route la plus avantageuse et la plus sûre pour leurs expéditions du Mexique. Ils trouvèrent dans ces parages un havre dont l'étendue égalait la sécurité, et où firent escale leurs navires venant de Carthagène ou de Porto-Bello. Bientôt ce port devint le rendez-vous de tous les navires faisant le commerce du nouveau monde. Une colonie ne pouvait trouver de meilleures conditions pour naître et se développer. Une ville s'éleva bientôt autour du port. Cette ville est aujourd'hui connue du monde entier sous le nom de la Havane. On y comptait environ trois cents familles en 1561. Aujourd'hui la ville a plus de 150,000 habitants.

Elle avait absorbé le mouvement et la vie de l'île entière. Partout ailleurs Cuba était à peu près abandonnée.

Mais son admirable situation suffit à exciter la convoitise des Anglais, qui voudraient posséder toutes les grandes stations marines de l'univers. Ils tentèrent en 1741 une première attaque qui ne réussit pas.

L'année 1762 fut plus heureuse pour eux. Ils se rendirent maîtres de la Martinique, de la Grenade, de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent et de Tabago^ et, le 5 juin, dix-neuf vaisseaux de

Il t

ligne, dix-huit autres navires de guerre d'un rang inférieur, cent cinquante transports et dix mille hommes de troupes se présentèrent devant la Havane. Lord Picocke et lord Âlbermale étaient à la tète de l'expédition. L'attaque fut vive, la résistance opiniâtre; mais l'Angleterre voulait vaincre; il arriva de nouveaux renforts, et au bout de deux mois une capitulation lui livra la Havane et toute la contrée environnante, jusqu'à cent quatre-vingts milles vers l'ouest, et tous les vaisseaux de guerre qui se trouvaient dans le port. La possession de la Havane était pour l'Angleterre un avantage inappréciable; elle dominait de là le passage des navires allant et venant d'Espagne au Mexique ; nulle sécurité pour les galions chargés des trésors du nouveau monde ; — c'était la ruinede l'Espagne. Un traité lui rendit l'année suivante ce que les armes lui avaient fait perdre. Une fois rentrée en possession de la Havane, elle y éleva des fortifications redoutables, qui semblent braver les efforts de toutes les flottes du monde.

Le système prohibitif dans lequel l'Espagne s'obstina si longtemps vis-à-vis de ses colonies pesa sur Cuba comme sur le reste du nouveau monde. La couronne se réserva le privilège du commerce. H y eut dans tous les comptoirs un facteur royal, et c'était par sa seule entremise qu'il était possible de se procurer les denrées de l'Europe. — Le monopole s'étendait jusqu'à la traite des esclaves. — Cuba, sous de tels maîtres, déclina d'année en année.

Disons, toutefois, que la législation plus libérale de 1790, qui permit le commerce des esclaves et autorisa l'établissement des étrangers dans rtle, fut le signal d'un changement aussi heureux qu'il était inattendu. L'agriculture refleurit, le commerce se ranima, et Cuba vit renaître une ère de prospérité que les colonies espagnoles ont rarement connue. — Aujourd'hui encore elle rapporte à la Péninsule un revenu considérable.... bien que l'on

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cultive à peine un demî-quarl de sa superficie. Les Anglais lui oui cependant porté un coup assez rude en entravant la traite ; la politique envahissante des États-Unis dresse devant elle un danger non moins menaçant.

Cuba, pendant la période esclavagiste, se rendit tristement célèbre par une monstruosité qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence.

Nous voulons parler de ces fameux chiens, aussi terribles et non moins féroces que des loups, dressés à la chasse des nègres marrons. Ces chiens n'étaient pas originaires des Antilles : c'était une importation de l'Espagne; ils étaient issus de ces chiens de bergers que l'on rencontre dans toutes les n^rra« delà Péninsule. Leurs éleveurs descendaient des anciens boucaniers, qui continuaient, sous le nom de chasseurs, l'existence libre et vagabonde de leurs pères. Ils n'avaient fait qu'ajouter à leur industrie le dressage des chiens. Tous les soins que l'on donnait à l'éducation de ces animaux n'avaient d'autre but que d'exciter leurs instincts de sauvagerie sanguinaire.

A peine avaient-ils quitté la mère qu'on ne leur donnait plus à manger que dans le ventre de mannequins représentant des nègres. Plus tard, quand l'animal, que l'on avait le soin détenir toujours affamé, était lâché sur un noir fugitif, il s'élançait sur lui comme sur une proie accoutumée, et allait chercher sa pâture jusqu'au fond des entrailles vivantes. Il serait difficile de dire le nombre des victimes tombées sous la dent redoutable de ces gardiens de l'esclavage.

Cuba les exportait :-c'était un article de son commerce.

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