‹ L'Amérique Centrale et MéridionaleChapitre 7 sur 33 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

tôt parcourue qu'habitée par les géants du Nouveau-Monde, et qui s'étend jusqu'à cette région des froids intenses, appelée par antiphrase la Terre-de-Feu, sans doute parce qu'il faut s'y chauffer toujours.

Après avoir esquissé la scène à larges traits, voyons maintenant les acteurs du drame.

Tout le monde sait que deux grandes races indo-européennes se partagent aujourd'hui la vaste étendue du nouveau monde. Le lecteur a nommé avant nous la race anglo-germanique^ fille du nord, et la race latine^ fille du sud.

La première, douée d'une force d'expansion supérieure, placée peut-être sous l'influence de besoins plus pressants, a exterminé les populations autochthones, à peu près aussi complètement que si elle eût mis en pratique envers elle ces sanglantes coutumes du cannibalisme qu'elle voulait abolir. Rien n'a pu subsister devant sa face.

La race latine n'a pas eu l'âme beaucoup plus tendre ; elle s'est livrée elle-même à d'horribles destructions d'hommes. Mais, soit qu'elle ait été moine avide du sol, ou que le sort l'ait placée en face de populations plus résistantes et plus denses, l'anéantissement n'a pas été aussi complet. Aujourd'hui, elle vit à côté de ses vaincus, et elle se mêle à eux par de continuelles alliances. Elle a formé ainsi, par des croisements qui l'ont rajeunie, une agglomération de populations neuves, vivaces, énergiques.

Cette race nouvelle est certes une des plus curieuses à étudier qu'il y ait aujourd'hui sur le globe, et elle mérite de fixer l'attention de tout homme qui s'occupe d'études ethnographiques

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OU anthropologiques. En effet, la population de rAmérique centrale et méridionale est aujourd'hui, après tant de guerres, de dépopulations, d'invasions, un composé de familles humaines heurtées et mélangées, un produit d'éléments aussi nombreux qu'hérétogènes: les deux facteurs prédominants sont l'Européen et l'Européen; — autrement dit, le conquérant et l'indigène. — Leurs métis dominent au milieu de cette foule bigarrée, à laquelle le nègre africain est venu apporter le tribut d'un sang barbare et violent, mais doué d'une vitalité singulière.

Unis aux blancs, ces nègres ont produit les mulâtres ; unis aux Indiens, lesZambos, qui, d'ordinaire, habitent les côtes et se livrent à la navigation. Les Indiens, fils des autochthones, puisant peut-être une force plus grande dans le sol, dont ils se disent les enfants, ont résisté par leur masse à l'adultération résultant de ces unions souvent fortuites. On rencontre aujourd'hui encore, et en. nombre considérable, des Indiens qui ont gardé pur de toute atteinte leur type originaire.

L'existence de la race composite et nouvelle qui occupe toutes les anciennes colonies espagnoles et portugaises, émancipées aujourd'hui, ne date pas de plus de quatre siècles.

Ses premières tentatives d'émancipation ne remontent guère qu'à une cinquantaine d'années, et il y en a trente à peine qu'elle est en possession de sa complète indépendance. Il serait donc inique de la juger d'après les règles applicables aux nations qui jouissent depuis longtemps des bienfaits de la civilisation, et qui, depuis longtemps aussi, se développent dans les conditions les plus favorables d'un état social avancé. Elle vient de se mettre à l'œuvre ; attendons qu'elle ait agi.

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Il y a du roman dans la découverte de rAmérique ; il y a de l'épopée dans sa conquête. Ces deux granis faits nous reportent aux âges héroïques du monde, et leurs acteurs, agrandis encore par la distance dans le temps et dans l'espace, nous apparaissent doués de propoilions surhumaines.

ÂYOuons-le toutefois, les héros ne sont ici que des aventurière; leur courage est déshonoré par leur avidité ; leur cruauté souille leurs victoires, etleur religion même, qu'il serait injuste de contester, n'est le plus souvent qu'un fanatisme intolérant. Aussi leur triomphe a-t-il la brutalité de la force : c'est du droit de la force qu'ils s'emparent du continent et des îles, détruisant les tribus guerrières, asservissant les peuplades pacifiques. Attaquant une race inoffensive avec laquelle le hasard seul les avait mis en rapport, ils ne se proposèrent point le seul but qui peut, en pareil cas, justifier la conquête : je veux dire l'initiation des vaincus aux principes d'une civilisation supérieure. C'était bien là le moindre souci des conquérants espagnols ou portugais. Ils essayèrent, je le sais bien, de convertir les idolâtres au christianisme ; mais ils employèrent pour atteindre leur but des moyens qu'aucune fin n'a jamais justifiés. Dieu lui-même, au nom duquel on prétendait agir, a horreur de ce prosélytisme farouche, qui se présente aux nations désarmées tenant la croix d'une main, la torche de l'autre, et disant au pâle néophyte : Crois ou meurs ! brûle ou adore I

Ce sont là, je le sais, des procédés familiers à la sainte Inquisition ; — mais l'Inquisition est un sanglant outrage à la con-

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science humaine, et elle a perdu plus d'àmes qu'elle n'en a

sauvé.

Disons-le hautement : le véritable but poursuivi dans le nouveau monde par l'Espagne et le Portugal, c'était l'exploitation à outrance d'une contrée fabuleusement riche, abondante en pierreries et en métaux précieux. L'espoird'une fortune immense, rapidement acquise, surexcitait jusqu'à la frénésie ces âmes misérables, pour lesquelles rien n'était sacré.

Au lieu de combattre et de réprimer efficacement ces instincts mauvais, le pouvoir central semblait trop souvent les favoriser, parce que lui-même y trouvait son avantage. Une part des produits lui était toujours dévolue. On pressurait les Indiens pour leur faire suer l'or !

Le système des concessions territoriales, si fatalement adopté par les cours d'Espagne et de Portugal, introduisit en même temps dans l'Amérique le système féodal, cet asservissement de tous à quelques-uns, sous lequel gémissait l'Europe. Grâce à cette machine perfectionnée de tyrannie individuelle, puissante pour le mal, impuissante pour le bien, la rapine, la ciiiauté, l'exaction, en un mot le désordre sous ses formes les plus odieuses ne connurent plus d'obstacles. La lie du vieux monde déborda sur ce pays vierge. Elle y promena la désolation et la mort avec elle. Livrée sous Charles-Quint à ces guerres follement ambitieuses qui bouleversèrent l'Espagne, la France, l'Allemagne et l'Italie, et, sous Philippe II, à cette diplomatie rétrospective et ténébreuse qui rêvait l'absolutisme universel, la métropole ne se tournait vers sa colonie, vingt fois plus grande qu'elle-même, que pour lui demander de l'or.

Du reste, il faut bien le reconnaître, l'Espagne, quand même elle l'eut voulu, n'aurait pas été capable de beaucoup mieux faire.

Le lerritoire con(|uis était trop considérable pour qu'il fût

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