‹ L'Amérique de demainChapitre 10 sur 167 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

avaient organisés. Un comité avait poussé tout spontanément qui avait pris nom : « l'Association athlétique du milieu de l'Océan », Mid Océan Athletic Association. On avait demandé des prix aux dames et vendu des programmes aux hommes. On avait recueilli des noms de concurrents. J'avais dû m'inscrire pour plusieurs numéros sans trop savoir ce qu'ils comportaient. Mais comment résister? « Mon Père, je mets votre nom, n'est-ce pas, pour la course à trois pieds ? pour celle des pommes de terre ? pour dessiner l'œil du cochon? pour la course en sacs? — Mais, mademoiselle... — Tout le monde s'inscrit ! Every body in the world... — Inscrivons-nous donc ! » On eut la bonne grâce de ne pas me faire tenii* tous mes engagements. Le three legged race, en particulier, m'eût assez gêné. Pour tout dire, je fus de ceux qui essayèrent, les yeux bandés, de marquer à la craie l'œil du gros animal qu'on avait tracé sur le pont. Je ne gagnai pas le prix, ayant placé l'œil au milieu de l'épaule; mais je ne fus pas non plus dernier, et quelqu'un le mit beaucoup plus mal. Bref, la gaîté fut grande et un passager eut du succès en proposant comme distraction supplémentaire a Utile drive, une petite promenade en voiture. Le soir, grandissime dîner, illuminations et bal.

Décidément, le 4 juillet se célèbre mieux en mer que sur le continent, où il est la terreur des citoyens paisibles. Les coups de canon, les coups de fusil, les pièces d'artifice ne font pas qu'y couvrir les hai'angues patriotiques; ils causent tant d'accidents que les Américains d'aujourd'hui ont l'air de se venger sur eux-mêmes de leurs ennemis de jadis, et que, suivant certains calculs, la conquête de l'Indépendance coûta moins de vies humaines que n'en a coûté, depuis vingt ans, sa commémoration.

C'est ce que me raconte, avec horreur, une dame de

Chicago, qui s'est abstenue seule de prendre part à nos réjouissances. Je lui demande honnêtement si elle est malade. Elle me répond que non, mais que toutes ces sottises lui déplaisent et qu'elle est trop triste de quitter Paris, ses musées, ses théâtres et ses magasins. « Heureusement, dit-elle, qu'on peut emporter de quoi lire » et elle me montre un stock de romans. Elle gémit sur la grossièreté de ses compatriotes, sur le malheur des âmes d'élite perdues en un milieu qui ne les peut comprendre. Elle est heureuse de trouver un Français avec qui parler et elle m'entreprend sur nos arts, notre littérature, nos divertissements. Mais je ne me sens pas de force; je ne connais rien de ce qu'elle connaît, ni elle de ce que j'ai appris ou vu. Je cède alors à la tentation de me moquer d'elle ; elle ne s'en aperçoit même pas. De guerre lasse, je lui dis, en termes clairs et bien scandés, que j'aime beaucoup l'Amérique; puis je vais à mon Berlitz School, où le docteur H. W. raconte au révérend X., poliment résigné, l'histoire vraie de l'Inquisition.

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