CHAPITRE PREMIER
L'avons-nous assez exalté ce glorieux emblème, le matin du 4 juillet, en la fête anniversaire de l'Indépendance ! A dix heures, par un temps radieux et un calme absolu, les mille cinq cent vingt-huit passagers étant assemblés avec l'équipage sur le large pont des troisièmes classes, la fanfare attaque le Star Spangled Banner et, parmi nos applaudissements, nos acclamations, le drapeau étoile se hisse majestueusement au sommet du grand mât. Quand on le voit planer dans l'azur, l'émotion touche presque au délire, et le révérend X. , qui a mission de le célébrer, doit longtemps attendre que le calme soit revenu. Il parle enfin, et sa belle voix, qui vainc aisément le murmure très léger des flots, redit les gloires nationales et surtout celles de la guerre de l'Indépendance. Il rappelle la bonté de Dieu pour les Etats-Unis, il le prie de leur continuer sa protection dans l'avenir et de leur susciter toujours d'aussi grands chefs que Washington, Lincoln, Théodore Roosevelt. L'enthousiasme s'accroît encore, et, quand il a fini de parler, les applaudissements couvrent presque l'hymne America, dont les notes imposantes sont jetées au vent par la fanfai'o.
Le silence rétabli, le docteur H. W. gravit à son tour la plate-forme et, de sa haute stature, comme de sa voix sonore, dominant la foule et la mer, il prononce « le discours du jour ». On l'écoute, on l'entend comme dans une église; et sa grande barbe de prophète, ses citations bibliques achèvent l'impression religieuse. Il cite Moïse et la sortie d'Egypte; il montre aux émigrants, là-bas, du côté de l'Ouest, la terre promise vers laquelle s'avance notre navire et où ils deviendront, eux aussi, le peuple élu. Un moment même il parle spécialement aux Israélites, si nombreux pai'mi nous et il leur rappelle en hébreu les promesses de lahvé; mais, ordinairement, il s'adresse aux peuples de toute origine qui sont là représentés
et il glorifie devant eux « la race supérieure, faite de la moelle de toutes les autres, puissante synthèse des énergies humaines, où leur place est maintenant marquée, la neuve et bienfaisante patrie qui leur ouvre ses Bras, la grande nation, la première du monde, qui les fera ses citoyens... »
Quelques-uns comprennent le sens des paroles, tous comprennent le sens de la voix et du geste; et des rayons d'espoir, des éclairs de fierté illuminent les fronts attentifs, les regards passionnés de ces opprimés, de ces misérables qui croient à la fin de leurs maux. Quand cesse le vibrant discours, ce sont eux, cette fois, qui applaudissent le plus fort, qui tendent leurs bras avec plus d'élan vers le drapeau de la République, flottant tout seul dans le ciel au-dessus de l'océan vide, le drapeau des hommes libres, flag of the free :
Flag of the free, ail hail to thee !
Floating the fairest on océan or shore. Loud ring the cry ! ne'er let it die ; « Union and Liberty, now evermore (1). »
Après cette démonstration, la plus solennelle du jour, les passagers reprirent leurs différentes classes. Remontés sur le pont, nous entendîmes encore de belles voix de femmes chanter les hymnes nationaux ; après quoi, sauf les compliments réciproques sur les drapeaux ou les écharpes que chacun avait arborés à sa boutonnière ou à son corsage, il ne fut plus question de la fête jusqu'au milieu de l'après-midi. Mais alors commencèrent les jeux, les sauts et les courses amusantes que les jeunes gens et les jeunes filles
(1) Drapeau des libres, salut à toi!
Sur rOoéan ou le rivage tu flottes le plus beau de tous. Elevons très haut le cri qui ne doit point finir : « Union et Liberté, maintenant pour jamais! »