CHAPITRE X
embarquâmes gaîment, par une belle matinée, l'aumônier, un vicaire de Spokane et moi; on verra une fois de plus que l'habit de clergyman est, en Amérique, tout le contraire d'un obstacle pour avoir ses entrées où que ce puisse être. Des bateaux à peu près semblables à ceux qui font le tour du lac de Genève desservent régulièrement les rivages et les îles du Puget- Sound. Si l'atmosphère était très pure, on pourrait se croire au Léman; la chaîne des Olympiques remplacerait le Jura, et celle des Cascades, les Alpes ; il n'y manquerait même pas, grâce au Rainier, dont l'altitude atteint près de 5 000 mètres, les neiges éternelles du mont Blanc. Le spectacle qu'on me décrit doit être splendide par les journées claires ; celui que j'aperçois me charme infiniment. J'aime la douceur de cette brume bleuâtre qui flotte dans le ciel vague et qui estompe d'un crayon léger le contour des collines prochaines, confondant presque en une même teinte les grands arbres des forêts et l'eau profonde du Pacifique. De tout près cependant les couleurs se discernent, et dans la mer elle-même les sapins reflètent çà et là, au long du rivage, un segment de verdure plus sombre. Le spectacle ne cesse de varier ; sur les côtes, tantôt planes et tantôt abruptes, des landes succèdent quelquefois à de grasses prairies et le plus souvent à des forêts; des fermes ou d'élégantes villas émergent de la solitude; nous passons devant Luna Parle, tout entier destiné aux distractions de Seattle, comme Coney Island à celles de New-York. Et l'impression de diversité s'augmente des détours imprévus du fjord, des caprices qui le courbent soudain comme s'il voulait revenir sur ses pas, et qui tantôt le rétrécissent à l'égal d'un modeste fleuve, tantôt l'étaient en baies qui semblent appeler des escadres; c'est une sorte de compromis entre les sublimes découpures du Hardanger, en Nor-
vège, et les gracieux dédales où se joue la Baltique en avant de Stockholm.
Les chantiers maritimes de Bremerton se trouvent tout au bout d'une des plus longues enfonçures du Puget-Sound, et il ne paraît vraiment pas qu'ils aient rien à craindre d'une surprise ennemie, non plus, du reste, que les autres parties du fjord, protégées qu'elles sont et par la disposition naturelle des lieux et par des forts qui commandent les passages importants. Le P. Allain, curé de Bremerton, qui vient au débarcadère, nous a préparé dans son rectory un somptueux accueil; Canadien français de l'Acadie, et assez cultivé pour avoir lu même un peu de ce que j'ai écrit, il nous reçoit avec tout son cœur, et après nous avoir gardés le plus longtemps possible, il nous reconduira jusqu'à Seattle. Son affabilité est appréciée de quiconque l'approche; et lorsqu' après le déjeuner il nous conduit aux chantiers, toutes les portes nous sont ouvertes, toutes les mains nous sont tendues. Le contre-amiral Burwell nous reçoit dans ses bureaux et l'amiral Swinburne sur son navire comme s'ils n'avaient, l'un ni l'autre, rien de mieux à faire. Et pourtant Dieu sait si l'on travaille dur. La question japonaise est loin d'être réglée, et le gouvernement, qui a décidé l'envoi, encore douteux pour les profanes, de toutes ses flottes dans le Pacifique, se prépare aux éventualités qui pourraient surgir si le Mikado ne voulait pas comprendre les motifs désintéressés de cette petite promenade. Nous visitons deux croiseurs et un torpilleur en réparation. D'une incompétence qui pourrait me recommander comme chef de cabinet à M. Pelletan, si on le rappelle jamais à détruire notre marine quand elle sera remise sur pieds, il n'y a pas à craindre que je trahisse ici aucun secret de la défense américaine. Tout au plus pourrais-je, si Bremerton était Toulon, com-