CHAPITRE X
promettre l'avenir d'un des deux amiraux, — Swinburne, pour consommer ma délation, — en révélant qu'il garde en vue dans sa cabine, tout à fait en vue, le propre portrait de Pie X. Il est vrai que c'est un souvenir d'un peintre de ses amis; mais certaines fautes n'admettent pas d'excuse.
On ne fait pas, du reste, au cléricalisme sa part. La même marine, qui admet sans se troubler le portrait du pape sur un vaisseau amiral, se préoccupe des besoins religieux de ses équipages. Elle entretient vifigt-quatre aumôniers de la flotte, et l'on parle d'en accroître le nombre. Cinq actuellement sont catholiques ; cinq, épiscopaliens, et les autres appartiennent aux diverses confessions. Il faut que toutes les consciences reçoivent satisfaction et chacun s'y prête de son mieux. Ici, par exemple, l'aumônier, le R. Arthur W. Stone, appartient à l'Eglise épiscopalienne ; or, non seulement il envoie les matelots catholiques à notre ami le curé de Bremerton, mais il invite celui-ci à venir les visiter sur le navire amiral, à les y confesser, bien plus encore, à y célébrer la messe pour leur faciliter la sainte communion. Le plus aimable des hommes que ce chapelain, au reste ; nous l'emmènerons au presbytère de Bremerton partager notre dîner après qu'il nous aura conduits dans tous les chantiers, montré tout ce qui offre de l'intérêt, présenté à tous les officiers que nous rencontrerons. Je n'oublierai pas le commandant qui nous reçut avec sa famille en visite ce jour-là, et chez qui un joli petit ours noir me fit la surprise de mettre ses pattes sur mes genoux en me mordillant les doigts par façon de tendresse.
Les matelots des Etats-Unis, bien que j'aie lu le contraire, ont l'air de gens heureux. On sait, d'ailleurs, que ce sont tous des volontaires. Que si l'indépendance naturelle ayy Américains peut de temps
à autre faire regretter à quelques-uns les engagements pris, ils se montrent dans l'ensemble fort satisfaits de leur sort. Et il paraîtra qu'ils peuvent l'être, si l'on veut bien réfléchir à leur condition.
Dès leur entrée comme apprentis matelots, ils reçoivent un équipement de 45 dollars, une ration de 30 sous par jour, et une paie mensuelle de 16 dollars. Au bout de six mois à un an, ils débutent comme simples matelots à 19 dollars par mois; presque toujours, l'année d'après, la paie s'élève à 24 dollars, avec des gratifications d'un, deux ou trois dollars, suivant leurs capacités. Souvent avant la fin de son premier engagement, qui est de quatre années, le matelot passe sous-officier de troisième classe avec 30 dollars ou même de seconde classe avec 35. S'il rengage, ses émoluments augmentent et peuvent atteindre, au bout d'un an, comme sousofficier de première classe, la jolie somme de 70 dollars par mois. Avec de l'intelligence et de la conduite, rien ne l'empêche de passer,au bout de sept ans de service, sous-officier breveté avec une solde annuelle qui commence à 1 200 dollars, et augmente tous les cinq ans jusqu'à concurrence de 1 800 dollars, c'est-àdire 9 000 francs. Encore n'est-ce pas là tout à fait son bâton d'amiral, puisque chaque année neuf sousofficiers brevetés reçoivent le grade d'enseignes de vaisseau. Ajoutons que tous les matelots peuvent laisser telles parties de leur paie qu'il leur convient à la caisse du navire, et que le gouvernement leur donnera là-dessus un intérêt de 4 pour 100. Leur avenir, de plus, est assuré. Après un congé de dix ans, ils trouveront aisément, s'ils le veulent, une position dans les arsenaux, les chantiers, ou comme instructeurs ; ils recevront même une pension, s'ils sont déclarés physiquement impropres au service et recommandés par leurs officiers. Après vingt ans, ils