CHAPITRE X
Chambre de commerce elle-même, où me furent indiquées, le plus gracieusement du monde, quelquesunes des précisions qui se retrouvent aux pages précédentes. Mais, sans avoir escaladé de sommets, traversé de glaciers, ni subi de tourmentes de neige, je ne laissais pas, en rentrant le soir à Steattle, de soupirer après le repos, et j'étais bien loin de me douter que je donnerais, avant de m'endormir, la plus belle interview de tout mon voyage.
« Que pensez-vous, me demanda au débotté, un reporter du plus grand journal de la ville, le Post Intelligencer, que pensez-vous du discours de M. Roosevelt? — Quel discours? — Celui qu'il a prononcé hier à Provincetown (1). — Mais je ne l'ai pas lu. J'arrive de Tacoma. L'évêque m'attend pour dîner.
— Le journal m'a chargé de demander votre opinion; et l'évêque vous dira l'importance du Post Intelligencer. — Je ne la mets pas en doute, monsieur; mais je ne connais pas du tout ce discours, et vous comprendrez... — Le journal désire cette interview. »
Cette réponse fut donnée d'un ton tellement décidé qu'il devint clair que je n'échapperais pas. « Avez-vous le texte? demandai-je. — Je vais voir », dit tranquillement le reporter, comme s'il s'agissait d'un détail superflu; et il fouilla dans sa grande serviette. Le discours s'y trouvait; nous étions sauvés. Il me restait dix minutes; j'en passai cinq à étudier le sujet, une à me demander ce que j'en pensais, et quatre à le faire savoir à l'Amérique du Nord ! Le lendemain,
— mais je laisse les lecteurs dans la même ignorance que l'interviewé, et j'oublie de leur dire qu'il s'agissait des poursuites contre les trusts, — le lendemain, après m'avoir fait dire que je voulais rester en
(1) Vieille ville du Massachusetts, où aborda le Mayflower, le 11 novembre 1620.
dehors des questions de personnes, le reporter exposait sous mon nom, en deux cents lignes de belle tenue, l'idée générale sur laquelle je m'étais en effet replié et dont j'étais, au reste, parfaitement convaincu : à savoir que, dût le peuple des Etats-Unis souffrir matériellement de la recherche complète de la vérité et de l'exacte application des lois aux citoyens ou aux trusts même les plus puissants, ce dommage n'aurait qu'un temps et ne porterait en définitive que sur des points secondaires, tandis que ce serait un mal de bien autre conséquence, que d'abaisser par des complaisances coupables l'idéal public, et de porter atteinte, peut-être pour toujours, à la conscience de la nation. La façon dont le reporter développa cette thèse me valut, je dois le dire, plus de félicitations que la plupart des pages que j'ai eu l'imprudence d'écrire de ma propre main. Il est bien vrai que, par compensation, on m'a fait commettre en d'autres journaux plus d'erreurs que je n'en eusse jamais trouvé seul. C'est le commun lot de tout voyageur aux Etats-Unis, et peut-être ailleurs : une interview ne donne le droit de juger que le reporter.
Comme j'avais jusqu'alors l'idée de me rendre à San-Francisco en chemin de fer et de passer ainsi par Portland, j'exprimai à mon ami l'aumônier de l'hôpital le désir de faire une excursion sur le Puget- Sound, ne fût-ce que pour pouvoir dire sans trop d'inexactitude que j'avais tâté de l'océan Pacifique; — on connaîtrait de même l'Atlantique en se risquant sur le bassin d'Arcachon. Le projet ne déplut point, et il fut convenu qu'on me mènerait à Bremerton, où se trouve le Navy Yard, c'est-à-dire les chantiers maritimes des Etats-Unis sur le Pacifique. Nous nous