CHAPITRE XI
SUR l'océan pacifique
Activité du port de Seattle. — Embarquement tardif. — Une mer faussement pacifique. — Rencontres à bord : petits Japonais; étudiantes et étudiants. — « L'Europe, si vous voulez; l'Amérique d'abord. » — L'Alaska, Norvège d'Amérique. — Un bon placement de l'oncle Sam. — L'excellent capitaine. — Histoire d'incendie en mer. — Cordiale simplicité des habitants de l'Ouest. — Un petit mot de la question juive. — Sur des rayons
f de lune.
Le surlendemain, 24 août, au lieu de partir pour San-Francisco par le chemin de fer, ce qui m'aurait permis de m'arrêter à Portland, et de traverser ensuite les montagnes boisées de l'Oregon, puis l'alternance de sierras neigeuses et de plaines opulentes qui rend si pittoresque le nord de la Californie, je prenais place sur un joli petit paquebot de 2 036 tonnes, le Spokane, appartenant à la Pacific Coast Steamskip Company, qui dessert toute la côte entre le Mexique et le détroit de Behring. Je n'avais à faire de ce trajet que 804 milles, dont 54 avant d'atteindre Victoria, capitale de la Colombie Britannique, dans l'île de Vancouver. Nous devions avoir deux heures d'arrêt dans cette ville au milieu de l'après-midi, et je me réjouissais de jeter un coup d'œil sur sa plage, sur ses parcs, sur ses résidences, sur son Parlement, autant de merveilles d'élégance, m'avait-on assuré, et qui renouvellent en cette lointaine colonie anglaise les
achèvements de la mère patrie. C'était compter sans les retards, les inévitables retards. Je ne murmure pas; je constate seulement que nous partîmes à onze heures du matin au lieu de neuf, que nous mouillâmes à Victoria vers huit au lieu de trois heures du soir. L'escale fut assez courte pour que nous eussions juste le temps de répondre à l'invite : cars to city, de prendre, en effet, le tramway pour la ville, d'acheter quelques cartes postales et de revenir le plus vite possible, avec la terreur de manquer le bateau et de rester là, mains dans les poches, loin de nos valises réembarquées. Un peu de lenteur encore dans la traversée, et nous serons à San-Francisco le mercredi au lieu du mardi. Comme j'y dois parler le jeudi seulement, il n'y aura point de mal. Mais il est prudent, comme on le voit, de s'accorder un peu de marge dans les petits itinéraires d'Amérique, et autant vaut-il, quand on va en Californie, ne pas télégraphier de Paris, ni même de New-York, le moment exact de son déjeuner.
Les deux heures que j'eus à attendre, dans le port de Seattle, le départ du Spokane, ne furent, du reste, pas de trop pour jouir une dernière fois de la société du bon aumônier, et peu s'en fallut que, profitant du délai, il ne me fît signer l'engagement de revenir pour l'exposition de 1909, « l'Alaska-Yukon-Pacific Exposition (1) » En même temps, comme pour com-
(1) Cette exposition, où chacun a pu se rendre compte des progrès accomplis dans cette partie neuve du monde, a duré du 1' juin au 15 octobre 1909. Ce sont les habitants del'Alaskaqui en ont pris l'initiative. L'Etat de Washington, si intéressé à la prospérité de cet immense District, a adopté très volontiers le projet et y a consacré 100 000 dollars, dont 600 000 pour des constructions qui serviront maintenant à son Université. La municipalité de Seattle a donné 750 000 dollars, et, détail des plus caractéristiques, les souscriptions privées de ses citoyens ont atteint, le jourj même où fut lancé le projet, la somme de