CHAPITRE XI
pléter et rendre plus durable mon impression de l'activité de Seattle, je voyais tout autour de nous les marchandises s'entasser jusque sur le pont des navires qui encombraient le port, sans que l'on réussît à embarquer plus de la moitié de celles qui attendaient. C'était, il est vrai, le moment des départs pour le Nord, et il fallait se hâter à cause de la saison avancée déjà. Les expéditeurs de farine, de laitage, de volailles, de pommes de terre, d'oignons, de conserves, d'approvisionnements de toute sorte, se disputaient les ouvriers à gros renforts de salaires ; nuit et jour on poussait le chargement, et c'était à qui passerait des premiers. Telles étaient les demandes de l'Alaska et du Yukon en vue des besoins de l'hiver, telles étaient les offres des producteurs du Washington, que les unes comme les autres dépassaient très sensiblement la capacité des navires disponibles. Cependant on ne trouvait plus d'œufs frais, à n'importe quel prix, et l'Est en envoyait qui étaient gardés du printemps dernier. Rien ne saurait peut-être mieux que ce modeste détail expliquer la prospérité des contrées que nous venons de décrire, et où le colon trouve, au gré de ses désirs, en même temps que des terres fertiles et inexploitées, des débouchés sans cesse grandissants et faciles d'accès.
Tout le premier jour de notre voyage sur le Puget- Sound et dans le détroit Juan de Fuca, jusqu'au cap Flattery où l'on prend le large, les replis de l'océan se déroulèrent, comme un estuaire de grand fleuve.
650 000 dollars, près de 3 500 000 francs. Les constructions et emplacements consacrés à l'Exposition dans les faubourgs de Seattle ont coûté à eux seuls 10 millions de dollars.
entre des rives ou alentour d'îles verdoyantes, et cette navigation tranquille aurait pu se continuer, si c'eût été notre plan, une journée encore pour atteindre l'extrémité de la Colombie et le commencement de l'Alaska. Elle aurait même pu reprendre à nouveau, tout aussi aisée, le long des côtes sinueuses de ce territoire.
Mais que nous ne voguions plus sur des fjords tranquilles, je ne m'en aperçois que trop, le lendemain matin, lorsqu'il est question de quitter ma couchette. Je puis dire sans me vanter que j'ai passé là vingt-quatre heures dans le dédain le plus transcendant des choses où se complaisent les hommes, et tout particulièrement de leurs nourritures. Le capitaine, que je présenterai lorsque je serai en meilleure posture, et que cependant l'on appréciera déjà à cette attention, le capitaine m'apporta deux pommes ; et, •que ce fût suggestion ou propriété réelle de ce fruit, le plus anciennement célèbre, je m'en alimentai sans dommage. Mais, en dehors de cet événement heureux, la longue, la longue, et c'est bien le cas de dire, la fastidieuse journée! Je n'ai connu, de ma vie, un semblable dimanche. L'irrespectueux Mark Twain, dans son Journal d'Adam, montre que, du temps de notre premier père déjà, ce jour était plutôt difficile à passer ; il fait même prendre, un lundi soir, cette jolie note : « Découvert aujourd'hui pourquoi Dieu créa la semaine : nous reposer du dimanche. » Ce souvenir fut ma seule gaîté. Tout le reste du temps "s'écoula en mélancolie grande, et ma pauvre âme demi-inconsciente fut abandonnée aux images les plus saugrenues. J'en voulais à cet énorme océan de son nom de « Pacifique » ; je lui reprochais son hypocrisie, de garder une surface tranquille tandis qu'au dedans il se livrait aux pires agitations et nous roulait de droite à gauche, de gauche à droite, presque jus-