‹ L'Amérique de demainChapitre 105 sur 167 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

qu'à retourner le navire comme poulet à la broche, un poulet dont les passagers eussent été les petits lardons. Cette comparaison baroque ne s'imposa pas trop longtemps à mon cerveau bouleversé ; mais constamment y reparaissait l'idée plus simple, et d'ailleurs soutenable, que notre bateau, décidément, était trop petit pour une si grande mer. Ainsi fut expié le désir qui m'avait poussé, peut-être bien, au fond, pour étonner le lecteur, à intituler un de mes chapitres : « Sur l'océan Pacifique «.

Le troisième jour fut meilleur ; et je ne me rappelle pas sans charme la matinée de convalescence que je passai sur une chaise longue au sommet du navire, à regarder avec une inquiétude décroissante les flots paisibles et monotones où seules, de loin en loin, quelques baleines mettaient de la variété, en agitant leur dos lisse et en s'appliquant, chaque fois qu'elles fermaient la bouche, à souffler, par les évents percés au-dessus de leur tête colossale, deux longs jets d'eau dans l'espace tout vide.

L'après-midi et le lendemain survinrent maintes occasions de rencontres agréables et variées. Je parle de rencontres à bord, car l'Océan s'abstint de nous en offrir d'autres ; il se montra aussi solitaire que lorsqu'il portait sur les vieux atlas le beau nom de « mer silencieuse », et que l'intrépide Magellan, après avoir contourné le premier l'Amérique du Sud, en sillonnait, sans rien découvrir, les effrayants espaces pendant quatre-vingt-dix-neuf jours.

Je me rappelle, parmi mes rencontres, celle d'un marchand de Seattle qui était allé fort souvent au Japon. Mais l'objet de nos entretiens, qui roulèrent sur les relations de ce pays avec l'Amérique, mérite qu'on le traite en chapitre séparé. J'aime mieux mentionner ici deux petits Japonais, deux frères, de seize et quatorze ans, que leur taille faisait aisément pa-

raître de quatre ans plu3 jeunes. Ils se trouvaient en Amérique depuis quinze jours et ils se rendaient à Los Angeles pour y étudier dans un collège. Ce n'est là, du reste, rien d'exceptionnel; on peut voir une dizaine de leurs compatriotes à Harvard et autant à Chicago, qui y sont venus pour suivre les cours universitaires de leur quinzième à leur vingt-deuxième année. Le plus âgé de nos deux écoliers savait déjà quelques mots d'anglais et il en faisait volontiers usage. Je l'entends encore, aussitôt que je lui eus fait connaître ma nationalité, me dire très lentement : France and Japan, et, après avoir cherché dans son dictionnaii^e, are friends : « France et Japon sont amis. » Le cadet ne pouvait s'exprimer, ou plutôt se taire, qu'en japonais. Il ne trouva même pas un mot ni un cri pour traduire son chagrin lorsqu'un léger coup de vent emporta sa casquette dans l'eau; mais il la suivit des yeux avec un sourire si triste, qu'une jeune Américaine, mêlée à notre groupe, enleva aussitôt la sienne et, d'un geste aussi ferme que gracieux, la lui planta sur la tête. Il accepta le présent sans façon, d'un air satisfait sans doute, mais étonné bien plus encore. Tout le monde se montrait, au reste, plein d'attention pour les courageux enfants. Ils disparurent trop vite, confinés peut-être dans leur cabine par le mal de mer.

La jeune fille qui avait si gentiment donné sa casquette au petit Jap appartenait à un groupe de Stanford, l'université fondée par le sénateur de ce nom aux environs de San-Francisco, en mémoire de son fils et dotée par lui et sa femme de la somme prodigieuse de cent cinquante millions de francs. Ils étaient à bord douze étudiants et quatre étudiantes qui se hâtaient pour la rentrée, ceux qui arrivent en retard n'étant plus admis. J'eus grand plaisir à causer avec eux, et, pourquoi ne le dirai-je pas ? à me mêler

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