CHAPITRE XI
à leurs jeux, voire même à leur en enseigner de France qui eurent leur petit succès. Pour la peine ils me chantèrent en chœur leur hymne universitaire et ce fut le point de départ d'un concert improvisé, chacun y allant de son morceau. Notre cercle s'agrandit, et le capitaine lui-même, qui s'en était approché, nous donna la complainte drolatique d'un navire égaré dans les glaces du Pôle. La chanson fictive prenait dans sa houche un air amusant de réalité, car nous savions qu'il avait maintes fois conduit des bateaux jusqu'à Nome, à l'entrée du détroit de Behring, et il n'était pas impossible de se le figurer entraîné, lui aussi, par les banquises de l'Océan arctique. Sa Compagnie a organisé des services réguliers pour les différents ports d'Alaska, et chaque été cette Norvège d'Amérique reçoit des quantités de visiteurs attirés, ainsi qu'il arrive dans l'autre Norvège, par la merveille des fjords capricieux, des montagnes encerclées de nuages multicolores, des glaciers qui baignent dans la mer, des grandes forêts de sapins, et du soleil nocturne.
Il faut bien, à ce propos, nous mettre dans l'esprit que, tout en continuant, heureusement pour nous, à demander au vieux monde les impressions d'histoire et d'art qui lui appartiennent en propre, les Américains trouveront désormais chez eux les magnifiques paysages qui contribuaient à les attirer chez nous : ils ont maintenant leurs Alpes dans les Montagnes Rocheuses ; ils ont leur Côte d'Azur dans le sud de la Californie; ils ont dans l'Arizona un désert, entouré de prodiges, qui vaut bien le nord de l'Afrique; ils ont dans l'Alaska une Scandinavie de même beauté que la nôtre et sur laquelle flotte leur pavillon ; ils peuvent, sans sortir de chez eux, se promener des régions polaires à celles des tropiques, choisir entre le pays des fleurs sans cesse renouvelées
et celui des glaces qui ne fondent jamais. Les Compagnies de voyage qui font boomer tout ce pittoresque ont de quoi justifier leur appel énergique : Europe if you like, but America first, « l'Europe, si vous voulez; mais l'Amérique d'abord ».
Parlons un peu de l'Alaska, la plus nouvellement connue de ces intéressantes contrées. Notre océan par lui-même n'offrant pas grand'chose à décrire qui ne soit connu, il faut bien se rattraper sur les environs. Les prétextes, d'ailleurs, ne nous manqueront point, et l'Alaska ne fera pas ici l'effet d'un hors-d'œuvre. Mon compagnon de cabine est un aimable artiste, qui vient d'y passer l'été et qui en rapporte de fort jolies toiles, rappelant celles de Norman par leurs couleurs de rêve et cependant réelles. J'ai, de plus, la grande chance de rencontrer sur notre Spokane, un écrivain de talent, Mme Lily Mary Norton, qui en arrive, elle aussi, et de qui j'obtiens non seulement toutes les explications orales que je peux souhaiter, mais des photographies, des brochures et même une revue, le Boston- A laskan, fondé l'an dernier par elle, en vue de faire connaître aux habitants de l'Est les « opportunités » qui s'ouvrent là-bas à l'initiative des Américains (1).
L'Alaska, qui ne vient guère que d'entrer en exploitation et qui, à ce titre aussi, trouve sa place dans ces études sur l'Amérique de demain, appartient cependant aux Etats-Unis depuis une trentaine d'années.
(1) Le Boston- Alaskan a paru à Boston d'août 1906 à octobre 1907 ; il a dû suspendre sa publication au moment de la crise financière. Tous les amis de l'expansion américaine souhaiteront qu'il renaisse; et quelqu'un d'entre eux, nous l'espérons bien, fera le nécessaire pour cela.