CHAPITRE XI
Il fut acheté aux Russes en 1867 pour 7 200 000 dollars. Une pareille somme équivalait peut-être à ce qu'en savaient tirer les premiers possesseurs ; elle est sans proportion avec les bénéfices qu'y ont faits les Américains. Il leur avait déjà donné en 1903, rien qu'en fourrures et en saumons, 102 000 000 de dollars. On voit que, même sans tenir compte des mines d'or, qu'on ne pouvait prévoir si riches, mais qui ont produit en dix ans, de 1895 à 1905, le joli total de 80 650 000 dollars, l'oncle Sam a plutôt fait, en acquérant pour ses neveux à de telles conditions ce territoire égal au cinquième de son vieux domaine, une bonne petite opération. Il est, déjà en trente années, rentré trente fois dans ses débours ; ni plus ni moins, c'est du 100 pour 100. Ainsi l'on fait de bonnes maisons ! Les statistiques actuelles ne sont pas toutes au courant ; elles démontrent pourtant que, si le commerce des fourrures diminue parce que la maind'œuvre va surtout aux mines d'or et que l'arrivée des colons refoule le gibier dans la partie la moins accessible des montagnes ou des forêts, au contraire les autres profits montent dans les plus belles proportions : l'or recueilli en 1905 atteignait 14 millions et demi de dollars et la pêche du saumon en donne chaque année une dizaine de millions, sans compter que bientôt on exploitera la morue, très abondante sur les côtes. Ces résultats paraîtront plus frappants encore si on les rapproche du chiffre modeste de la population. Le recensement décennal de 1900 ne compte en Alaska que 63 592 habitants, dont à peu près la moitié d'indigènes et la moitié d'immigrants ; ces derniers ont dû s'accroître, depuis lors, d'une quinzaine de mille ; l'augmentation de 1905 était de 3 500. Ce sont, on peut le dire, de fameux pionniers. Sans doute l'Etat les aide, et c'est à lui qu'est dû le rapide développement des télégraphes, des postes, des sentiers,
des routes, de tous les moyens de communication ; mais surtout ils s'aident eux-mêmes, et, quand on pense à ce qu'était l'Alaska sous la domination russe, — une bordure de rivages presque inexplorés sur un désert dénué de toutes ressources, — on ne peut se retenir d'admirer l'initiative des Compagnies et des individus qui ont créé déjà tant de jolies petites villes, aménagé tant de ports abordables, organisé des pêches si fructueuses, développé l'art des forêts et créé celui des mines, attiré des foules de touristes, construit des centaines de lieues de chemin de fer et lancé sur des rivières comme le Yukon et le Tanana, gelées les trois quarts de l'année, jusqu'à une flottille de trente-deux steamers.
Il ne faut pas voir dans l'Alaska les seuls chercheurs d'or, encore bien qu'on puisse admirer leur héroïsme contre un froid terrible et l'esprit d'organisation qui a remplacé le désordre violent des premiers jours. La grande majorité de la colonie se compose de pêcheurs, de marchands, de forestiers, de chasseurs de fourrures, et même de cultivateurs. On a récompensé, à l'Exposition de Saint-Louis en 1884, des graines et des herbages produits dans l'Alaska; l'hiver de 1907, on mangeait, aux restaurants de Rampart, qui est située un degré au • dessous du Cercle arctique, des pommes de terre de la localité ; on s'applique maintenant à améliorer le pâturage et à développer la culture des légumes ; on a introduit du bétail écossais qui a parfaitement réussi, et qu'on a pu laisser six mois en plein air après l'avoir nourri six mois à l'étable avec des foins de la contrée. Certaines de ces expériences sont dues à l'initiative du gouvernement; mais les colons ne se laissent pas devancer et l'on en cite qui ont tiré de jolis bénéfices de la basse-cour, du maraîchage, des arbres fruitiers, de la vente du lait et du beurre. Or, il est clair que l'agriculture d'Alaska n'est qu'à ses tout premiers débuts. Des