CHAPITRE XI
calculs plutôt réservés y reconnaissent 100 000 milles carrés de terre cultivable, et cultivable dans les mêmes conditions que la Finlande. Les deux régions sont sous la même latitude et toutes deux soumises aux influences d'un courant d'eau chaude; on cite des îles, comme celle de Middleton, où quelques hivers se passent tout entiers sans neige et l'on peut dire, en général, que le froid est très modéré sur les côtes, vif, mais supportable à une bonne distance dans l'intérieur des terres. En admettant, du reste, que l'Alaska soit beaucoup moins favorisé que la Finlande, laquelle nourrit sans peine ses trois millions d'habitants, il ne faut pas oublier, d'autre part, qu'il offre une étendue quatre fois plus considérable, que ses rivages, assez vastes pour faire largement, si on les déployait, le tour du monde à l'équateur, abondent en poissons précieux et que sa richesse en mines de toutes sortes, non pas seulement en or, lui assurerait, à elle seule, un brillant avenir. Les affaires et le travail y progressent de telle sorte que de juin 1905 à juin 1906, dans les échanges avec les Etats-Unis, l'importation s'est augmentée de 28 pour 100, tandis que l'exportation d'or et d'argent montait de 39,3 pour 100.
Ces réflexions et ces renseignements n'ont point pour but d'envoyer jusqu'en Alaska les jeunes Français anxieux de s'établir sur une terre nouvelle ; nous convenons que c'est un peu loin et qu'ils y seraient dépaysés. Mais n'y aurait-il pas lieu, pour ces mêmes motifs, de le recommander aux voyageurs en quête d'impressions rares et de paysages qui ne trament pas dans tous les albums ? Rien de plus facile que cette belle excursion sur les bateaux confortables de la Pacific Coast Company, et notre joli Spokane a fait plusieurs fois cette année le trajet de Seattle à Sitka. Le prix en est abordable, 100 dollars pour l'aller et retour ; et diverses combinaisons permettent de partir de
San Francisco ou de Los Angeles, avec trajet facultatif par mer ou par chemin de fer jusqu'à Seattle. La route, presque à partir de Victoria, est un enchantement et le charme s'en accroît à mesure qu'on monte vers le Nord. Rien à craindre des flots, puisqu'on navigue sans cesse en des fjords ou en des détroits que les agitations du large ne sauraient émouvoir. Température constamment exquise, protégée contre le chaud par la mer, contre le froid par un beau soleil qui, même disparu de l'horizon quelques h ures très courtes, y laisse assez de reflets pour marier le soir et l'aube. Paysage idéal et que sans cesse fait varier la mobile coloration des divers moments du jour ou de la nuit. Comment pourrait-il, du reste, jamais paraître monotone, allant des eaux profondes aux cimes les plus hautes et, depuis la mer jusqu'aux pics neigeux, multipliant les forêts vertes, les montagnes grises, violettes ou bleues, les rochers fantastiques en clochetons de cathédrales ou en tourelles de châteaux forts, les écharpes de nuages, les cascades si élevées qu'elles se perdent en poussière d'écume, les bons géants de glaciers qui se laissent approcher du navire lui-même ou qui détachent vers lui des flottilles de petits icebergs? Et parmi tout ce rêve, la vie : partout, dans l'eau limpide, des poissons qui se jouent, dans les arbres du rivage des oiseaux qui chantent, et quelquefois, volant d'un pic à l'autre par-dessus le profond chenal, un aigle aux ailes majestueuses, en qui les Américains saluent le symbole de leur souveraineté. La nuit, cependant, tient toutes choses endormies, malgré l'éclat persistant du jour; et l'on découvre qu'elle est faite de silence bien plus que de ténèbres. Non moins frappante ni moins variée, l'image que l'humanité a tracée d'elle-même en cette étonnante région. Le primitif y côtoie les derniers progrès, et les anciens âges y rejoignent l'avenir ; un totem pôle avoi-