‹ L'Amérique de demainChapitre 109 sur 167 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sine les lampes électriques, et la télégraphie sans fil établit ses antennes près du wigwam d'un chef indien. En des ports comme Treadwell ou Skagway, on admire l 'activité des Américains qui entassent le minerai précieux sur les cargo-boats ; en une ville comme Sitka, fondée par les Russes il y a plus d'un siècle, on jouit du pittoresque des édifices et l'on visite avec recueillement l'église orthodoxe où se vénère une madone de Saint-Luc. On ne sait plus si l'on est chez les Byzantins, les Yankees ou les Esquimaux. Les siècles perdent leur perspective, et, dans l'histoire comme dans cette nature boréale, il semble que toute distinction s'efface entre l'aurore et le crépuscule.

Les lecteurs trouveront peut-être que je parle beau coup de l'Alaska, pour un homme qui n'y est pas allé. Mais, sans compter que la visite de la Norvège et de la Suède me prédisposait à le comprendre, il m'a été si bien décrit par Mme Norton, dans ses entretiens et dans sa revue, si bien montré dans les aquarelles de mon compagnon l'artiste, si bien raconté enfin par notre capitaine, qui y retourne plusieurs fois chaque été!

Laissez-moi vous présenter mon ami le capitaine N.-E. Cousins ; — car nous sommes devenus tout à fait amis. La mer est calme, le temps est clair, l'océan Pacifique est une route des moins encombrées ; le Spokane donne peu de soucis à son conducteur. Je ne le vois pas seulement à table, où il a eu l'amabilité de me placer, comme prêtre, à sa droite ; je le rencontre souvent sur le pont, et souvent aussi nous causons dans sa cabine, où il veut que je me sente chez moi; c'est là même que je prends une partie de ces notes lorsqu'il me quitte pour la surveillance. Je lui ai dit que je le portrairais; bien qu'il n'ait pas

eu l'air d'y croire, je ne le prends donc pas en traître. Il est le type idéal de la douceur dans la force. Aimable comme un enfant, il se promène partout avec un bon sourire sur sa face rasée et il trouve pour chacun une parole gracieuse. Haut, large, énorme, un vrai géant, il plaisante volontiers de sa taille ; rencontrant une dame de même style que lui, assez jeune, du reste, et assez jolie pour tout prendre en bonne part : « Mieux vaudra, lui dit-il, ne pas nous tenir tous les deux du même côté du navire, à cause de l'équilibre.» Chaque fois qu'en m'abordant il me pose la main sur l'épaule, j'éprouve une peur d'être écrasé. J'ai déjà dit que, passant un matin près du groupe où je m'amusais avec les étudiants, il nous a sans façon chanté une complainte. Il s'en faut, d'ailleurs, que cette bonhomie nuise à son prestige. A l'attitude des matelots devant lui, on sent que l'équipage est tout dans sa main. Ses hommes savent quelle confiance ils peuvent mettre en lui. Car ce grand enfant doux est en même temps un hardi capitaine et, au besoin, un héros. L'occasion a un jour réclamé de lui des qualités de premier ordre; il les a déployées, aux applaudissements de tous les marins des Etats-Unis et de l'opinion publique enthousiasmée. L'affaire mérite d'être racontée. Il ne s'agit de rien moins que d'un incendie en mer, le plus effrayant peut-être de tous les sinistres, car il ne laisse d'alternative qu'entre le feu et les vagues, deux fléaux également dédaigneux des petites forces humaines.

Le steamer Queen (la Reine), parti de San-Francisco pour Seattle, le 25 février 1904, se trouvait le 28 à quatre heures et demie du matin en face de la côte d'Oregon, à trente milles à peu près de l'embouchure du fleuve Columbia, lorsque l'officier de quart signala au capitaine, qui était notre ami Cousins : « Le feu à bord ! » En moins d'une demi-minute, le capitaine

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