‹ L'Amérique de demainChapitre 110 sur 167 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

avait quitté sa couchette, sonné la cloche d'alarme et commandé : « Tout le monde sur le pont ! » Le feu avait pris, sans qu'on ait pu savoir comment, dans une cabine proche du salon. La vigie d'entrepont et celle du pont avaient cependant signalé, à quatre heures, que tout allait bien, et à quatre heures cinq un officier avait encore passé là sans apercevoir ni feu ni fumée. La mer était grosse, et le vent soufflait avec violence du nord-ouest. Il activa si bien les flammes qu'au bout de quelques instants elles s'échappaient par les hublots du salon et dressaient à une hauteur de trente pieds leurs lueurs terrifiantes dans la nuit. Le capitaine donna ses ordres avec un tel calme que son sang-froid s'imposa à tous. Malgré l'envahissement de la fumée dans la chambre des machines, les mécaniciens manœuvraient les pompes avec la même régularité que s'il se fût agi d'un simple exercice. Mais il parut bientôt que l'on se perdait en vains efforts et que le navire n'offrait guère chance d'être sauvé : tout l'arrière n'était plus qu'un vaste brasier. Le capitaine alors fait distribuer les ceintures de sauvetage aux cent quarante passagers et détacher quatre des huit chaloupes ; trois matelots prennent place dans chacune à tribord sous le vent. On y descend les enfants et les femmes, qui sont une soixantaine. La quatrième chaloupe se heurte à la poupe et se brise; mais ses passagers, secourus à temps par les trois autres barques, sont tous retirés de l'eau à l'exception de deux; les autres victimes, au nombre de douze, feront toutes partie de l'équipage, tant il aura montré d'abnégation. Les mêmes sentiments, du reste, animent les passagers euxmêmes. (( Parmi ces cent quarante personnes de toute condition et de tout âge, hommes, femmes, enfants, pas un seul, me disait le capitaine, n'essaya de se sauver aux dépens d'autrui; ni ne- se laissa aller à la,

peur, à l'affolement ou à l'égoïsme. » On vit les hommes porter leurs femmes et leurs enfants à la barque de sauvetage, leur faire de suprêmes recommandations et revenir tranquillement prendre part à la lutte contre l'incendie.

Tant de courage et de sang-froid devait avoir sa récompense. Le vent ayant baissé, l'on réussit, après quatre heures d'efforts surhumains, à se rendre maîtres du fléau ; et à huit heures et demie, la sirène appelait les chaloupes à rejoindre le navire éteint. A dix heures et demie, tous les passagers, sauf les deux que nous avons dit, se retrouvaient à bord, et la Queen, ayant presque l'air d'une épave, continuait à grand'peine, mais sans autre accident, sa route vers Port-Townsend, où elle aborda le soir. Le capitaine, qui avait tenu bon jusque-là, n'eut plus que la force d'expliquer en deux mots l'événement; il tomba épuisé, mais sa volonté puissante avait maintenu deux cents êtres humains, durant près de quinze heures, au suprême degré de l'héroïsme. La Queen fut remorquée à Seattle le lendemain, puis réparée à San-Francisco ; le 8 juin de la même année elle reprenait la mer.

Inutile d'ajouter que les passagers se montrèrent unanimes dans leurs témoignages d'admiration et de reconnaissance. Quant à la commission d'enquête qui fut nommée pour juger le cas, elle décida que la conduite du capitaine Cousins et de son équipage était au-dessus de tous les éloges. Lui seul, en racontant cette journée pénible, semblait trouver très simple ce qu'il avait fait. L'émotion que son récit m'avait inspirée le toucha cependant. Voyant des larmes dans mes yeux, il me dit sans hésitation : « Regardez, au-dessus de mon bureau, le tableau qu'on m'a offert du navire sauvé. Vous allez me faire le plaisir de l'emportor en France. Il vous rappellera

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