CHAPITRE XI
Cette facilité des relations et des entretiens favorise singulièrement la tâche du voyageur en quête d'observations instructives. Il lui en vient de partout et même quand il s'y attend le moins. Une jeune fille de Seattle, qui se rend à Stanford, me parle de sa vie de famille. J'apprends qu'il y a chez elle pour cuisinier un Japonais fort bien élevé, qui est là pour étudier à bon compte l'anglais et les usages d'Amérique; il se propose aussi de gagner l'argent nécessaire pour aller à Harvard. Il est déjà gradué de l'Université de Tokio. Il écrit pour des revues et des journaux japonais. « Est-il bon cuisinier? demandai-je. — Pas très, me répond en souriant l'interlocutrice; il lit et écrit trop.» Et ce menu fait, qui n'est pas tellement rare, en dit plus que des volumes sur l'énergie avec laquelle les petits Japs se sont hissés à la hauteur de notre civilisation.
Dans un tout autre domaine je recueille une donnée, qui n'est pas négligeable, sur le problème de l'assimilation des Juifs. Quand on pense que les Etats-Unis en reçoivent maintenant chaque année autant qu'en possède la France, on se figure aisément l'intérêt de la question. Elle serait vite résolue si tous les Israélites ressemblaient à celui que je rencontre sur le Spokane et si la preuve de patriotisme qu'il me cite pouvait être généralisée : « Pendant la guerre avec l'Espagne, me dit-il, dans un seul régiment de volontaires, à San- Francisco, les juifs se sont engagés au nombre de deux cent cinquante-sept. » Lui-même est un Badois qui a fait en 1870 la campagne de France et qui ne nous en gai'de pas rancune. Il a émigré fort peu de temps après et il est maintenant, comme toute sa famille, américanisé à fond. Rien ne m'eût donné le moindre soupçon de ses origines, s'il ne les avait racontées avec l'abandon confiant qui règne entre nous tous.
II y aurait très grande exagération à poser la question juive, dans les mêmes termes que le problème des
races noire et jaune. Bien que les fils d'Israël soient déjà huit cent mille à New-York et peut-être deux millions dans l'ensemble du pays, ils n'ont pas créé jusqu'ici de difiicultés spéciales ; et, s'il est vrai que les expériences soient trop courtes pour légitimer une opinion arrêtée, elles semblent plutôt, jusqu'ici, favoriser l'espoir d'une assimilation lente et pacifique. Un incident, toutefois, s'est produit, à la fin de 1908, d'où les juifs feront bien de conclure à la nécessité d'un peu de modestie et de modération. Se fondant sur le principe de neutralité des écoles publiques, ils n'avaient pas craint de demander et ils avaient obtenu du département de l'éducation, à New- York, la suppression des hymnes qu'on fait chanter aux enfants la veille de Noël en l'honneur de la naissance de Jésus-Christ. Tombant juste au moment où le sens religieux des Américains se trouvait blessé déjàparlarécente mesure de M. Roosevelt qui effaçait des monnaies nationales la devise : In God we trust, — mesure que la Chambre des représentants devait supprimer quelques mois plus tard, par un vote impressionnant de 255 voix contre 5 (1), — la suppression des chants de Noël excita chez les chrétiens de toute confession une indignation profonde ; elle provoqua des meetings agités, des protestations où la menace n'était pas ménagée, bref, un tel mouvement d'opinion, que le Conseil se hâta de la rapporter et que les petits Américains purent continuer, dans toutes les écoles, à chanter la naissance du Sauveur du monde. Les juifs intelligents en furent quittes pour dire qu'après tout c'était là rendre hommage à quelqu'un de leur race.
(1) « En Dieu nous nous confions. » M. Roosevelt avait, d'ailleurs, protesté qu'il n'agissait ainsi que par respect pour une formule sacrée, bien à sa place, disait-il, sur le fronton des monuments nationaux, mais point du tout sur des pièces de monnaie.