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CHAPITRE XI

Mais nous voguions, s'il m'en souvient, sur les eaux calmes du grand Océan. Et déjà, le soir du quatrième jour, notre navire ayant légèrement viré à la côte, nous voyons peu à peu se dégager là-bas certaines lignes de montagnes bleuâtres, pendant que derrière nous le soleil descend vers les flots. Il s'était levé sur le Far- West ; il va se coucher du côté de l'Extrême- Orient, comme s'il était vrai que les mots eussent plus de peine à se mouvoir que les choses elles-mêmes.

Sans hâte, puisqu'il sera impossible de débarquer avant demain, nous avançons vers le continent. Il est près de dix heures. Au ras de l'horizon la lune, d'abord cachée sous des nuages noirs, s'en libère insensiblement ; elle brille de plus en plus comme un feu qui monte, et quelqu'un de Stanford me dit : « Gela me rappelle la grande catastrophe. De chez nous, à seize milles de distance, nous avons vu d'abord le ciel rougeoyant, puis des nuages de fumée, puis l'élancement des flammes. » Un de mes amis, qui arrivait de Yokohama le jour même du tremblement de terre, a décrit en traits émus le spectacle d'épouvante qui s'offrit à ses yeux quand le navire approcha de la ville : le fracas des explosions, l'acre odeur des fumées, la lueur aveuglante de l'immense fournaise, et, plus terrible encore, le silence atterré des compagnons de route qui cherchaient dans ce cauchemar la place de leur maison et de leur famille (1).

Quelle différence avec la vision qui se déploie devant nous ! Tandis que nous entrons lentement dans l'harmonieuse baie, la lune est montée un peu au-

(1) Paysages et silhouettes exotiques, par Georges RoinxsAUZ, DuGAQE. (Pion, 1908, un vol. in-12, pp. 240-248.)

dessus de la ville, et de sa lumière veloutée elle commence à éclairer tout le cercle du vaste horizon. Or, comme elle se trouve juste devant nous, à l'est, il arrive réellement que son reflet, en très long sillage, traverse l'entrée de la Porte-d'Or, vient rejoindre notre navire et s'attache à nous comme un câble d'argent pour nous tirer vers la ville féerique. Oui, à la lettre, nous glissons, dans la nuit sereine, sur des rayons de lune. Autour de nous, le bleu très pâle des eaux paisibles et un cercle lointain de collines vaporeuses; devant nous, San-Francisco, si belle et si désolée, avec des taches de lumière, qui indiquent les rues conservées ou rebâties, et avec des taches d'ombre, qui marquent les traces de la mort. Enfin le navire s'arrête, comme s'il était, ainsi que nous, épuisé de tant d'impressions, et il s'endort immobile sur ses ancres.

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