SAN-FRANCISCO
Invitation dans une ville détruite. — San-Francisco après le tremblement de terre. Catastrophe et résurrection. — Un religieux Californien. — Trop de conférences. — La colonie française. — Société secrète de catholiques : les « Chevaliers de Colomb ». — A l'Université Berkeley. La religion et l'enseignement public. — Environs de San-Francisco. San-Rafaël et Menlo Park. — La corruption municipale; arrestation du maire et du préfet de police. — Organisation ouvrière. Une fête du travail. — Patron et syndicat. — Le socialisme aux Etats-Unis.
De tous les lecteurs de ces notes je suis peut-être le seul à me rappeler ce qui fut dit, au premier chapitre, du double personnage que j'ai emmené de l'autre côté de l'Altantique : un séminariste d'autrefois, qui s'épouvante de l'inconnu et des grandes distances; un voyageur trop anxieux de connaître l'univers et toujours disposé à faire, s'il ne dépendait que de lui, le tour du monde pour observer un fait qui éclaii'e le progrès social ou religieux de l'humanité.
C'était bien l'âme du séminariste qui l'emportait chez moi sans contestation, par un matin d'avril 1906, où je jouissais tranquillement des vacances de Pâques chez de bons amis en Touraine, lorsque le facteur, avec un journal de Paris et une lettre de San-Francisco, vint bouleverser de fond en comble la situation au profit de l'âme voyageuse. Le journal annonçait que, la veille, un tremblement de terre, suivi d'incendies effroyables, avait détruit la plus grande partie de
San-Francisco, et que les habitants, sans faiblir, songeaient déjà à la relever de ses ruines. La lettre, partie depuis quatorze jours de la malheureuse ville, m'invitait en termes pressants à y faire une visite. Mon correspondant était de ces amis inconnus que ceux qui écrivent ont le privilège de posséder çà et là dans le monde et dont la découverte, si c'était nécessaire, les consolerait des préventions qu'ils ont pu aussi susciter sans le vouloir. Elle était signée « Henry Stark », et me venait d'un jeune Pauliste qui, ayant lu Au Pays de la Vie intense, tenait absolument à ce que le prochain récit du même auteur parlât de San- Francisco et du splendide pays de Californie. L'affectueuse confiance que respirait cette invitation était déjà tentante par elle-même. Ajoutée aux nouvelles qui venaient du désastre, chaque jour plus poignantes, elle triompha promptement de mes timidités ; il n'est pas banal de se voir invité dans une ville qui n'existe plus. Je répondis que, déjà fort incliné à retourner aux Etats-Unis l'année suivante, je me laissais décider par une démarche si amicale et inscrivais San- Francisco sur mon itinéraire. J'ajoutais que, pour la date et les autres détails, on s'arrangerait par la suite. Mais, pour s'arranger, il faut correspondre. Or il était possible que la demeure de mon nouvel ami ou même sa personne eussent disparu dans la catastrophe. Il avait, par bonheur, survécu, bien que son quartier fût supprimé. Ma lettre, cependant, ne fut pas perdue. Partie le 23 avril, elle lui fut remise le 15 octobre. Elle avait bien trouvé l'asile provisoire où les Paulistes s'étaient réfugiés; mais mon P. Stark avait entrepris une tournée de missions et de retraites dans l'Alaska, la Colombie Britannique, l'Illinois et l'Etat de New- York. Il m'écrivit en rentrant de ce petit voyage de quatre ou cinq mille lieues, et m'annonça que l'évêque des îles Hawaï lui ayant demandé des prédications,