CHAPITRE XII
son adresse pour quelques mois serait à Honoloulou. C'est en conversant de cette manière bien américaine que nous convînmes peu à peu de nous rencontrer à la fin du mois d'août et même de donner une conférence le 29 pour la reconstruction de l'église pauliste. Voilà pourquoi je débarquais à San- Francisco la veille de ce même jour, à une heure des plus matinales.
Immédiatement je reçus l'impression, — que tout allait confirmer, — d'une ville, si je puis dire, à l'état de résurrection. Le sommeil d'où je la voyais surgir n'était pas celui seulement de la nuit précédente, mais de la mort même. Les docks et les magasins du port n'étaient que des baraquements, des abris provisoires, d'où montaient çà et là quelques commencements de murailles nouvelles. Sorti des hangars, des magasins en bois, des amas de marchandises installés en plein air, je traversai une partie du quartier des affaires, où des champs de plâtras et de terre poussiéreuse succédaient à des ruines enfumées, à des fossés tout prêts pour les fondations, à des carcasses de fer qui s'emplissaient déjà de ciment et de briques, souvent aussi à des édifices tout neufs d'une vingtaine d'étages et sur lesquels se lisait l'audacieuse inscription : earthguake proof, « à l'épreuve des tremblements de terre». J'arrivai ensuite au pied d'une colline où je grimpai en tramway rapide par une chaussée remise à neuf, California Street, sous un ciel très clair, dans un air frais et doux, sans rien rencontrer d'abord que des terrains vagues, encore pleins de cendre, et de légères maisons de bois blanc qu'on sentait mises là pour attendre. Il n'y avait, à dominer ce mélancolique décor, que tout en haut un hôtel superbe et à peine achevé, puis à droite une tour crevassée sur un reste de murailles sans toit. C'était l'ancienne église des Pères Paulistes. Ilsavaient, à
son ombre, élevé, en bois, une pauvre chapelle et une maison plus pauvre encore, voulant garder leurs ressources pour la reconstruction définitive. Tout le luxe consistait en deux statues de marbre blanc qui étaient arrivées peu avant l'incendie et que la douane avait heureusement retenues. Cependant, une photographie de la Madone de Saint-Sixte dominait le maitre-autel, et je dois dire que, dans cette église en planches, la peu coûteuse reproduction du chefd'œuvre de Raphaël produisait un effet plus artistique et plus religieux que nombre de tableaux ou de sculptures modernes en telles basiliques ruisselantes d'or.
Ce fut là que je m'arrêtai et que je reçus l'hospitalité la plus modeste peut-être, à coup sûr la plus affectueuse de tout mon voyage, Peoria excepté. Et il est vrai que, par exemple, la splendeur légendaire des fruits de Californie fût restée pour moi un beau mythe, sans les quelques repas que j'eus à prendre en ville; mais ce n'était pas payer bien cher, on en conviendra, la joie de vivre en frère avec les trois Pauiistes de la maison comme si j'avais toujours fait partie de leur communauté (1).
Le P. Stark m'appela son ami au bout de cinq minutes et me laissa voir tout ce qu'on peut attendre de la douceur et de la modestie religieuses unies à la vigueur et à la franchise expansive des Américains de l'Ouest. Tout humble qu'il fût pour lui-même, il était d'un orgueil superbe en ce qui touchait sa ville
(1) Le supérieur, le P. Henry H. Wyman, était alors en voyage, et ce fut un regret pour moi de ne pas rencontrer ce saint missionnaire. Il est né dans le Massachusets en 1849 et a pris ses grades à l'Université Brown, de Providence. Il a écrit un bon livre d'apologétique : Certainty in Religion. Très appriécié de tous, il a été choisi, au commencement de 1909, pour chapelain du Sénat de Californie. C'est la première fois qu'un prêtre catholique est nommé à ce poste.