‹ L'Amérique de demainChapitre 116 sur 167 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

et son Etat : né en Californie, né à San-Francisco, il n'admettait pas qu'il y eût rien de plus beau dans le monde, et moi-même, séduit par sa personnalité autant que par le ciel bleu et le doux climat, j'étais fort éloigné de le contredire. Etre natif du pays, native born, même de parents étrangers, c'est une noblesse rare en ces contrées neuves; ceux qui en jouissent forment entre eux des sociétés, des clubs, où un « homme nouveau » ne serait pas plus admis qu'un parvenu ruiné dans les aristocratiques salons de Paris ou de Rome (1). Que si beaucoup de Californiens ressemblent, physiquement et moralement, à ce grand jeune prêtre aux cheveux noirs, aux muscles puissants, à la voix d'or, au cœur doux, à l'esprit ouvert, la race qui se forme ici du mélange de tant d'autres donnera une belle et forte humanité. Le P. Stark voulait que je fusse content, parce que, disait-il, he loved me ; parce qu'ensuite, ou avant, il fallait que mon futur livre parlât bien de San-Francisco; et, enfin, parce que la recette de la conférence servirait un peu à la reconstruction de son église. Aussi, rien ne fut-il négligé, en ce qui le concernait, pour préparer le succès de la réunion. Elle était affichée partout. On répandait à profusion des prospectus honorés des meilleurs patronages, à commencer par celui de l'archevêque. Des dames de bonne volonté et, sur remise, les marchands principaux avaient consenti à vendre des billets. Les journalistes, avertis, se succédaient dans notre minuscule parloir pour prendre la photographie du conférencier et demander ses opinions sur notre loi de séparation, sur l'Amérique, sur la crise viticole du midi de la France. Si l'on ajoute que quelques visites furent estimées indis-

(1) Il y a le club des native sons et celui des native daughters of the Golden West : fils ou filles de l'Ouest d'Or.

pensables et que je voulus aussi, malgré cette agitation, adapter mes notes à l'auditoire particulier du lendemain, on s'imaginera bien qu'au soir d'une pareille journée, il ne restait plus grand' chose, en mon système nerveux, des effets pacifiants de la traversée. La promenade qu'après dîner le P. Stark me fit faire dans notre rue de Californie, n'était point, certes, pour me calmer, et je ne m'en rappelle pas de plus impressionnante. Notre maison se trouvait au milieu de la colline et, à peine sorti, j'eus devant les yeux, à la lettre, un diagramme rigoureux de la catastrophe. Des îlots de lumière compacte marquaient les rares quartiers qu'elle avait laissés indemnes ; de grands vides noirs, les parties complètement détruites et encore en ruines; des feux épars et irréguliers, les constructions nouvelles qui sortaient des décombres. Et mon compagnon me nommait, me montrait du doigt les immenses espaces que durant quatre jours et quatre nuits l'incendie avait ravagés. Près de nous se dressaient les pans de muraille de l'église pauliste, avec deux ou trois fenêtres pleines de ciel bleu sombre, avec la tour croulante qui semblait une ruine du haut moyen âge et qui gardait sur son cadran solaire ces paroles opportunes de VEcclésiaste : « Mon fils, observe le temps et fuis le mal. » Et pourtant, la nuit, de sa lumière discrète, j'allais dire de sa main veloutée, adoucissait l'horreur du spectacle et l'enveloppait de mélancolie. Je devais le trouver bien plus dur le lendemain, au début de l'après-midi, quand nous montâmes, par des échelles, sur le toit carré de la maison et que les ruines de la cité s'étendirent devant nous, sous la lumière crue d'un ardent soleil, dans toute la vérité de leurs destructions, de leurs chantiers poussiéreux et des hardis échafaudages qui semblaient follement gagner le ciel pour fuir une terre trop dangereuse.

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