‹ L'Amérique de demainChapitre 117 sur 167 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Mais revenons à notre premier soir. Après m'avoir lu l'inscription fatidique de la tour et dit l'émotion que l'on éprouvait en ne voyant subsister de tout un quartier de la ville, au lendemain de la catastrophe, qu'un si redoutable avertissement de la Providence, le P. Stark m'emmena, en tramway rapide, à la lointaine extrémité de California Street, et me proposa de refaire le trajet à pied. Près d'une heure nous marchâmes droit devant nous dans cette Pompéi gigantesque, foulant les dalles encore soulevées et disjointes de luxueux trottoirs, admirant quelques colonnes épargnées, ou comptant les maisons nouvelles qui rompaient la monotonie des tas de pierres et de cendres. Arrivés au sommet de la rue, mon ami me montra au bout de l'horizon la colline d'où pendant quatre jours il avait contemplé, impuissant comme les autres, la destruction de sa ville.

« Nous étions là une foule immense, disait-il, qui avions dû fuir devant l'incendie, emportant à la hâte des provisions, des souvenirs, quelques objets précieux ; nous, prêtres, les vases sacrés. Le tremblement de terre n'avait causé directement qu'une très petite partie du désastre ; mais, en plus des maisons renversées, il avait rompu les conduites d'eau, de gaz, d'électricité ; il avait en même temps mis le feu et supprimé les moyens de l'éteindre. En certains hôtels on y versa, mais inutilement, tout le vin que l'on possédait. Il fallait reculer, il fallait abandonner tout, il fallait délaisser d'immenses quartiers condamnés à mort; et c'est pourquoi cinq cent mille personnes, campées dans les cimetières ou sur les montagnes, attendaient, les unes en pleurs, les autres en prières, les autres muettes d'effroi, ce qu'elles croyaient être la fin du monde ; car nous ignorions qu'il n'en était point partout de même, et, sans relations avec le raste de la terre, nous pouvions croire qu'il s'agissait

d'une catastrophe universelle. Chacun se préparait à mourir; les prêtres ne suffisaient pas à entendre les confessions, à rassurer les âmes tremblantes. Lorsque, le soir du vendredi, qui était le troisième jour, deux colonnes d'épaisse fumée se rencontrèrent au milieu du ciel et y tracèrent, dans le rougeoiement des flammes, les quatre bras d'une immense croix noire, le peuple tomba à genoux, attendant le Souverain Juge. »

L'humanité a connu depuis lors, au sud de l'Italie, un désastre plus grand que celui dont nous parlons. Mais, si les conséquences du tremblement de terre de Reggio et Messine dépassent en horreur tout ce qu'a jamais rapporté l'histoire, elles furent tellement rapides qu'elles anéantirent en moins d'une minute presque toute la population au milieu de son sommeil et que les survivants atteignirent d'un coup l'extrême limite de l'anxiété. A San-Francisco, le mal ne se montra que peu à peu dans toute son étendue. Sauf dans une des rues les plus importantes, Market Street, les secousses qui avaient, à l'aube, chassé de leurs maisons les habitants mal éveillés, n'avaient point d'abord semblé trop redoutables et, la gaité naturelle reprenant le dessus, quelques-uns souriaient déjà du costume de certains fuyards ou raillaient les constructions municipales trop empressées à s'effriter. L'inquiétude ne devint sérieuse qu'en voyant s'allumer plusieurs incendies. On commença par croire qu'ils seraient facilement maîtrisés. Mais force fut bientôt de reconnaître qu'on manquait d'eau pour les combattre et qu'il s'en élevait de tous côtés à la fois : on en compta jusqu'à cinquante-deux foyers distincts. Quand disparurent des rues, des quartiers complets, il fallut prendre conscience de la gravité du désastre. Alors on se l'exagéra, et la réalité, déjà terrifiante, s'augmenta encore de l'effroi de l'inconnu ;

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