CHAPITRE XII
on se mit à parler, sans bien savoir, de milliers et de milliers de morts ; on annonça que New-York était submergé, que Chicago avait disparu dans le lac Michigan, qu'il ne restait plus une ville debout sur toute la côte du Pacifique. Et les heures s'ajoutaient aux heures, durant quatre mortelles journées, sans que rien annonçât la fin des épouvantements.
Le fléau s'arrêta pourtant, comme toutes choses, mauvaises ou bonnes, s'arrêtent en ce monde éphémère. Il avait détruit complètement le quartier des affaires, les magasins, les principaux temples, les clubs, les théâtres, les hôtels, tout ce qui fait le centre commun d'une ville américaine ; il avait détruit les organes matériels de la civilisation, ne laissant plus de lumière, plus d'eau, plus de téléphone, plus de moyens de transport. La moitié des quartiers de résidences eux-mêmes avaient été la proie des flammes et deux cent cinquante mille personnes se trouvaient sans asile ; quatre cent quatre-vingt-dix blocs étaient entièrement brûlés et trente-deux autres l'étaient partiellement, au total deux mille cinq cent quatrevingt-treize acres ou plus de quatre milles carrés. Alignées face à face, les maisons détruites eussent couvert la droite et la gauche d'une rue de cent soixante kilomètres. Les immeubles disparus étaient assurés pour plus d'un milliard et demi de francs et il est probable qu'ils en valaient le double. Quant à leur contenu, comment l'apprécier? comment calculer les pertes matérielles? comment, surtout, se représenter les pertes d'ordre moral? Pensons à tous les objets qui enclosent notre vie familière et lui donnent en partie son individualité, à nos meubles, nos livres^ nos lettres, nos portraits et, comme on dit si bien, nos « souvenirs n. Et représentons-nous tout cela disparu, d'un seul coup, pour jamais.
Mais encore n'était-ce rien auprès des victimes
242 L'AMERIQUE DE DEiMAIN
humaines, auprès de ces quatre à cinq mille morts, où la plupart des habitants comptaient quelques amis, quelques parents. Il en était qui demeuraient infirmes pour la vie. D'autres avaient perdu la raison.
Les premiers jours, tous souffraient de la faim, les provisions ayant brûlé avec le reste, et l'on se trouvait sans asile, presque sans vêtements. Il fallut, quand le calme revint, loger deux cent mille personnes sous la tente ou sous des baraquements; et de ces camps de réfugiés plusieurs subsistaient encore au moment de mon passage, dix-sept mois après, preuve, d'ailleurs, qu'on ne s'y trouvait point trop mal.
Chose étrange pourtant, et qui n'étonnera que ceux qui connaissent mal les Etats-Unis, la perte la plus sensible fut celle de la cité aimée ; et c'était le chagrin suprême, que de la voir ainsi profanée, humiliée, privée de sa beauté, de ses richesses, de son peuple même. Tantôt on la pleurait, tantôt on l'exaltait; pas un instant il ne pouvait être question de l'abandonner pour toujours. On la chantait en ces termes lyriques :
Si nous croyions t' aimer naguère, ce n'était qu'un rêve. J'en atteste Dieu lui-même, nous commençons de t'aimer aujourd'hui. Il te chante, notre amour, parmi les flammes qui brillent sur les tours, dans le bruit des murs qui croulent, ceint du manteau empourpré de ses douleurs, agenouillé à l'autel des deuils... Nous sommes les descendants des bâtisseurs de peuples ; par l'âme des ancêtres nous le jurons, notre mère s'asseoira encore sur son trône comme jadis, vêtue de vêtements aussi riches, couronnée de la même couronne ; elle s'asseoira aux portes du monde, où les nations s'assemblent; l'Orient et l'Occident, inclinés devant elle, attendront ses ordres.
Mais l'élégie n'est pas l'expression la plus naturelle des sentiments d'un Californien. A San-Francisco. les tempéraments sont vifs, joyeux et prêts à rire de