‹ L'Amérique de demainChapitre 12 sur 167 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

jusqu'à ma chambre isolée d'hôtel il continue d'égrener en moi des idées timides et de couleur noirâtre. Je sais maintenant ce que je voulais savoir et combien il est dur de débarquer seul en pays lointain. Mais c'est un petit jeu que je ne recommencerai pas.

Plus de mélancolie ! Je viens d'arriver chez les Paulistes, aux bureaux du « Catholic World », où m'attendent déjà plusieurs lettres et qui me doit servir de quartier général. On me reconnaît, on me fait fête; le P. John Burke m'embrasse: « Quelle chambre avez-vous? » Je nomme mon hôtel, et cela me vaut de belles injures; fallait-il donc me redire que j'étais chez moi à Saint-Paul? Et justement un ami vient prendre le P. Burke pour une course pressée en automobile. Il m'emmène à l'hôtel pour tout dégager : « Voilà bien, lui dis-je, comme on fait fortune en votre pays. Débarqué misérable à six heures du matin, à neuf heures et demie je roule en auto. »

J'étais, peu après, sommairement installé dans les meubles, si j'ose dire, d'un Pauliste en mission, et j'allais voir le P. Searle, supérieur général. Le P. Deshon est mort, et j'étais arrivé bien juste, il y a quatre ans, pour saluer le dernier survivant des fondateurs de la société. Pauvre P. Deshon, si vénérable, si doux, si paternel ! C'est un précieux souvenir que d'avoir reçu l'une de ses suprêmes bénédictions. Son successeur n'est pas moins bon, pas moins facile à aimer, avec sa belle âme simple de grand savant et de pieux apôtre. Ce qu'on va être bien, dans cette atmosphère familiale, pour respirer quelques jours avant le long voyage !

Et la joie augmente quand, au déjeuner, je me retrouve en pays connu. Voilà le P. John J. Hughes, assistant du supérieur et recteur de la paroisse, le confesseur préféré des prêtres de New- York, avec son

grave et attachant sourire (1); voilà le P. Powers, à l'air froid et timide, mais la bonté, la complaisance même, et que le P. Searle veut me donner pour guide, afin peut-être de le dégourdir; voilà le P. Yunnan, citoyen de l'univers, né en Egypte ou en Hindoustan, parlant bien toutes les langues et gagnant toutes les âmes. En voilà de jeunes, pétillants de malice et d'intelligence, qui s'appliquent, parfois sans succès, à réprimer leurs traits d'esprit; en voilà d'âgés, à l'air indulgent, saint, désintéressé, qui vivent sur terre par simple habitude et ne pensent guère qu'au ciel. La plupart, toutefois, comme le P. Daly, le P. Gonway, sont dans la force de l'âge et de l'activité, unissant en un rare mélange la douceur et la fermeté, le recueillement intérieur et l'allure dégagée : vrais religieux, mais de New-York; vrais Yankees, mais du monastère. Et tous si francs, si droits, si détachés ! tous, dans l'équipement de confiance et d'optimisme que recommande l'Evangile aux conquérants d'âmes, sans bâton ni besace, comptant sur l'Esprit Saint et la nature humaine, exempts, je vous l'assure, de soupçons, d'inquiétudes et de préjugés. Et tels on les retrouve partout, à Washington, au lac George, à Chicago, à San-Francisco : les plus beaux types que je connaisse de foi et de sens pratique, de vie surnaturelle et de qualités humaines, l'énergie de l'Ame' ricain dans la suavité du catholicisme, le zèle apostolique avec le respect souverain des consciences humaines. Vive le vieux tronc de l'Eglise, qui pousse, après deux mille ans, des rejetons si verts et si élancés !

(1) Le P. John Hughes a été élu supérieur général au mois d'août 1909.

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