CHAPITRE H
Au lecteur, plus heureux que moi, j'épargnerai la visite de New-York par ces chaleurs du début de juillet. New- York a, du reste, fait partie du premier voyage et peu vous importe, n'est-ce pas, que j'y aie étouffé quatre jours, le temps de revoir des amis et d'organiser le départ pour cette école de Chautauqua, qui m'a demandé une conférence?
Chautauqua (n'avouez pas que vous ignorez ce nom si familier aux Américains), c'est la campagne, c'est deux degrés de plus au Nord, c'est une petite altitude, c'est le rivage d'un lac, autant de motifs d'espérer la fraîcheur, et cela me console d'avoir à y parler, à y pai-ler en anglais. Impatient de partir, j'ai pris, à l'Erié, un billet vendredi à midi pour lundi matin. Vendredi soir, leP. McMillan, queje n'avais pas revu encore, parce qu'il était en retraite, le P. Me Millan entre dans ma chambre, me secoue les mains, me grogne ses souhaits de bienvenue, me demande mes projets, et y substitue les siens. Il veut que je voie l'Ecole catholique d'été avant la protestante; que je parte le samedi matin pour Cliff-Haven où se font les cours, au nord du lac Champlain, près du Canada; que je redescende le lundi à la maison de campagne des Paulistes, sur le lac George; que je remonte à Buffalo le mercredi; que j'arrive à Chautauqua le jeudi soir pour y parler le vendredi; que j'en reparte le même soir pour atteindre Chicago le samedi et y prêcher le dimanche devant l'Université. Pour quatre mois de vie américaine, c'est une assez belle entrée de jeu ! Au grand émoi de mon séminariste, j'accepte cette bousculade et les huit cents kilomètres de surplus. Le P. Me Millan trouve cela très simple et ne me félicite même pas. Je crois, du reste, que j'aurais perdu mon temps si j'avais tenté de résister. On ne
résiste pas au P. Me Millan, quand il s'est mis en tête de faire du bien ou de rendre service. Il faut connaître cet Irlandais tout rond — même au sens moral — et sa façon tranquille d'arranger les choses comme il sait qu'elles seront mieux. C'est l'homme qui vous apporte les documents, qui vous donne les introductions, qui vous dit les heures, les adresses, les personnes à voir, les démarches à faire, qui vous prend en mains et vous roule avec lui quatre jours sans arrêt, de train en train, de bateau en bateau, de maison en maison, vous montrant, vous expliquant tout, d'un air à moitié bourru à moitié souriant, dans un anglais qu'on entend à peine, avec des bouts de français prononcés à la diable ; au demeurant le plus dévoué, le plus gai, le plus pittoresque des compagnons de voyage.
On suppose bien qu'un pareil homme est connu partout. J'en fais l'heureuse expérience dans le train même qui nous emmène au lac Champlain, en longeant d'abord les rives pittoresques de l'Hudson. Ravissante vue à gauche sur ce Rhin des Etats-Unis ; mais les bons sièges sont tous occupés. On sait qu'une allée partage les Pulmanns dans toute leur longueur et que de chaque côté s'alignent des canapés à deux places. Le P. Me Millan avise une enfant de sa Sunday School ou école du dimanche, l'équivalent ou presque, de ce que nous appelons, moins heureusement peut-être, catéchisme de persévérance. Il nous nomme l'un à l'autre, et Miss Msu-jorie Ellis va me servir de guide, en me cédant sa place, malgré mes refus, toutes les fois que le paysage en vaudra la peine. Elle m'intéresse bientôt plus que l'Hudson. Elle a seize ans; c'est une jeune fille, mais encore enfant, candide et raisonnable, sans nulle prétention ni soup-