CHAPITRE XII
pas juger, à distance, si elles traduisaient de la réalité ou de l'auto-suggestion :
Ce soir, en prenant mes notes, je sens comme une respiration légère du sol; imperceptiblement la table vacille, et dans mon encre bleue la lumière miroite. On se croirait en mer, par un calme profond, mais en mer cependant. C'est, parmi les ruines de cette grande cité, si loin de chez soi, dans ces régions de péril et de beauté, une mélancolie un peu enivrante. Mais ce n'est rien d'eiïrayant, non, certes; juste la vision un peu plus claire de notre fragilité et un appel plus prononcé vers les choses qui demeurent,
Pour démontrer que cet état de rêverie ne se prolongea point, il suffira peut-être de dire que mon séjour à San-Francisco fut traversé de quatre conférences. La première eut lieu, comme je l'ai indiqué, le soir de ma seconde journée; j'appréciai fort l'abstention discrète des tremblements de terre et les chants parfaits qui se firent entendre avant comme après le discours. Impossible, au reste, d'imaginer auditoire plus éveillé, plus attentif, plus prompt à saisir, avant même qu'on eût fini de les exprimer, les moindres nuances de la pensée, de l'ironie ou du sentiment. Et c'est, on peut m'en croire, une agréable surprise, de rencontrer un esprit aussi parisien sur les rivages du Pacifique. ' Cette conférence — sur « la situation actuelle de l'Eglise de France » — était la seule qu'on m'eût demandée d'avance. Il fallut, de plus, traiter un sujet analogue, l'histoire de la séparation, devant les Français de San-Francisco et au profit de leur église. Dans sa cité cosmopolite, Mgr Riordan a voulu que, pour mieux conserver leur foi, les représentants de chaque nationalité trouvassent une église à eux : la paroisse de la Nativité assemble trois mille Slavoniens, Bohémiens
et Croates; les Allemands et les Italiens possèdent chacun deux églises; les Français et les Espagnols, chacun une. Sans compter le repos de m'exprimer enfin dans une langue que je connaissais, ce fut une joie de voir des compatriotes, divisés d'opinion là-bas comme partout, admettre d'un commun accord les faits loyalement exposés de notre récente histoire et s'unir à la fin, dans une même ovation, à cette France quelquefois cruelle, mais toujours aimée, qui dure au-dessus de nos querelles passagères. Du reste, c'est un fait reconnu que l'élément français, à San-Francisco, est à la fois plus nombreux et plus distingué que dans beaucoup d'autres villes des Etats-Unis. M. Jules Huret, en son style précis et alerte, a fort bien montré comment « ils ont pris à l'Amérique son génie d'organisation et ses qualités d'entreprise »; il a décrit leur hôpital, mieux disposé que ceux de Paris, et il a loué comme elle le mérite leur société de bienfaisance mutuelle, où quatre mille neuf cent membres versent chacun, effectivement, soixante francs de cotisation annuelle (1). J'ajouterai qu'ils sont reliés entre eux par un journal fort bien rédigé, et que ceux qui ont gardé ou repris la foi ancestrale trouvent la satisfaction de leurs besoins d'âme auprès de religieux excellents, les maristes, dans une église française, Notre-Dame des Victoires.
Une autre conférence non moins intéressante (pour le conférencier) fut celle où m'invitèrent les Chevaliers de Christophe Colomb, Knights of Columhus. C'était déjà sous leur patronage que j'avais parlé à Omaha, mais dans une séance publique; et, lorsque plus tard, à New- York, j'aurai l'honneur d'être reçu par le corps de leurs officiers, tout se passera comme
(1) Jules HuKBT, De San- Francisco au Canada, p. 73. (Fasquelle, éditeur. )J