CHAPITRE XII
dans un club ordinaire. A San-Francisco, l'on m'admit dans une séance régulière et j'y fus introduit, non sans quelque cérémonial, au milieu de batteries d'allégresse qui doivent, j'imagine, ressembler à celles des francsmaçons. Je dois dire cependant, que, malgré l'appa* reil du mystère, les quelques centaines de frères qui se trouvaient là ne différaient pas très sensiblement du reste des hommes ; et j'eus l'impression qu'en cette société secrète, comme en beaucoup d'autres sans doute, le secret fondamental, c'est qu'il n'y en a pas. Mais quelques dignitaires extrêmement haut placés sont seuls à le savoir : la fouie des adhérents doit être tenue par la révérence de ce qu'elle ignore et par l'espérance, toujours reculée, de connaître plus tard le fin du fin. Cela n'empêche pas ces diverses sociétés d'exercer, en bien ou en mal, une réelle influence.
Fondé par un prêtre et autorisé par l'Eglise, en ce sens du moins qu'elle ne défend à personne d'y entrer, pas même aux membres du clergé, l'Ordre des Chevaliers de Colomb travaille à répandre la religion et à favoriser les œuvres catholiques ; un de ses services les plus clairs est de rendre comme impossible le respect humain, en habituant des milliers d'hommes à se montrer pour ce qu'ils sont, membres d'une société nettement confessionnelle, dans toutes les fêtes et démonstrations de la vie publique. Ils ne rencontrent, d'ailleurs, aucune opposition ni du pouvoir civil, tolérant ici comme en tout, ni de l'opinion générale, habituée au respect des idées de chacun, ni même des autres sociétés, secrètes ou non secrètes, qui pullulent aux Etats-Unis. Toutes ont leurs fins spéciales, où domine généralement l'idée d'assistance mutuelle ; mais elles ne se combattent pas et leur effort est, si je puis m'exprimer ainsi, d'ordre positif; conformément à l'esprit général des Américains, chacune d'entre elles s'occupe de ce qui l'intéresse et laisse les autres en faire autant.
L'organisation des Knights of Columbus est uniforme dans tout le pays : chaque Etat a un « corps », body, formé des délégués de groupes particuliers, et qui se réunit tous les ans pour élire les membres d'un corps ïiàtional; celui-ci s'assemble de même annuellement et élit le corps des directeurs, qui détient le vrai pouvoir. A la tête se trouve un suprême grand maître. Chaque groupe a son chapelain, élu parmi les prêtres qui en font partie. Jusqu'ici les évêques n'ont exercé aucun contrôle sur ce choix; mais quelques-uns parlent de le soumettre à un droit d'agrément ou au moins de veto ; d'autres penseraient même à interdire complètement cette sorte d'aumônerie. Il est clair qu'un évêque a toujours le droit de contrôler ses prêtres en ce qui regarde l'exercice des fonctions ecclésiastiques ; mais rien ne donne lieu de croire que l'épiscopat des Etats-Unis veuille contrarier l'activité d'une association qui rend, jusqu'ici, au catholicisme des services indéniables.
« Pourquoi, me demandait-on, ne créez-vous pas en France une société analogue afin de défendre vos intérêts religieux? Vous en auriez encore plus besoin que nous. » Et je me trouvais fort embarrassé de répondre. Il eût fallu parler de nos divisions intestines et de notre mutuelle intolérance; il eût fallu expliquer cette funeste habitude, qui stérilise tous nos efforts, de ne jamais regarder, chez nos frères, les nombreux points qui les unissent à nous en matière essentielle, mais de nous attacher presque exclusivement aux différences qui nous séparent d'eux sur les matières libres. Les catholiques français, qui seraient organisés en Chevaliers de Colomb, ou en Chevaliers de Jeanne d'Arc, ne tarderaient probablement pas à entrer en lutte contre ceux de leurs coreligionnaires qui ne feraient point partie de l'Ordre. Ces derniers, pour leur compte, n'auraient certainement