‹ L'Amérique de demainChapitre 123 sur 167 · CHAPITRE XII 2S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII 2S

pas de cesse qu'ils n'eussent fait condamner les autres comme membres d'une société secrète ou entachés d'hérésie. Quant à vouloir que ceux-ci ou ceux-là s'appliquent à faire œuvre positive, à chercher leur bien personnel ou celui de l'Eglise, sans se donner pour mission première de combattre quelque chose ou quelqu'un, sans se montrer tout d'abord antin'importe quoi, ce serait une tentative qui tomberait d'elle-même, sous la raillerie des hommes d'expérience et la protestation des gens convaincus.

La quatrième conférence eut lieu à l'Université de Berkeley. Qu'on se rassure ; elle fut la dernière, car je dus, faute de temps, refuser la bienveillante invitation de Stanford. Notons, en passant, la facilité avec laquelle on invite un prêtre à prendre la parole en des universités laïques. Celle de Berkeley est, de plus, un établissement officiel, fondé par l'Etat de Californie. J'y parlai de littérature et, comme on me l'avait demandé, en anglais, ou plutôt en mon anglais ; mais il y est souvent donné des conférences françaises, et c'est un des rares endroits des Etats-Unis où l'on puisse aisément trouver un auditoire capable d'écouter notre langue. La réunion eut lieu dans le magnifique hall qui porte le nom de Hearst; la mère de ce politicien et journaliste milliardaire est une des grandes bienfaitrices de Berkeley. Mais parlons de l'excursion, autrement intéressante que ce que je pus dire.

Berkeley n'est qu'une des nombreuses villes qui bordent l'immense baie de San-Francisco. On a souvent noté que toutes les flottes du monde y pourraient évoluer à l'aise ; il n'y a point là d'exagération, et ce fut un beau spectacle d'y voir manœuvrer, au prin-

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temps de 1908, cette grande flotte américaine qui arrivait du détroit de Magellan pour se rendre à celui de Gibraltar. Derrière l'étroit goulot qui lui sert d'entrée, la baie de San-Francisco est, en réalité, une mer intérieure, de cent cinquante milles carrés d'étendue, d'une largeur qui varie entre sept et douze milles, et d'un développement de rivages qui n'atteint pas moins de quatre cents lieues, presque autant que tout le reste des côtes de Californie. La principale des cités de la baie est Oakland, qui a plus de cent mille habitants; mais il en est d'autres qui méritent aussi l'attention et ne cessent pas de s'accroître : Berkeley même, en face de San-Francisco, Alameda, San- Mateo, Richmond, San- Rafaël, où nous reviendrons. Elles sont comme la banlieue, tantôt populaire et tantôt élégante de la grande métropole, avec laquelle, du reste, elles demeurent en constante communication par sept lignes d'immenses ferry-boats, qui portent chacun deux mille passagers. L'ensemble forme une agglomération de neuf cent mille habitants, dont la prospérité se jugerait peut-être bien au chiffre des dépôts de leurs banques, voisin de quinze cent millions de francs, ou au montant de leur propriété déclarée, qui est de trois milliards et demi, exactement 672 848 462 dollars.

Mais quelle fatalité veut donc que toute description américaine s'achève en dollars? Ne serait-ce pas qu'au fond il y a du prodige et de la poésie dans cette prospérité matérielle elle-même qui, partout, mais surtout dans l'Ouest, a succédé si rapidement ou à la solitude ou à la sauvagerie? Une fois de plus j'en éprouvais la sensation nette en faisant la traversée de San-Francisco à Berkeley sur un de ces navires colosses qui, à eux seuls, et sans parler des voies ferrées ni des tramways, ramènent chaque soir cinquante mille travailleurs de la cité à leurs résidences rurales

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