CHAPITRE XII
A vrai dire, notre bateau n'aborda pas à Berkeley même ; il nous déposa auprès d'un ponton, où s'amorçait un train électrique, et nous parcourûmes ensuite trois milles de chemin de fer sur pilotis au milieu de la mer. Nous arrivâmes un peu avant le coucher du soleil ; et lorsqu'une voiture nous eut conduits chez le président de l'Université, M. Wheeler, la vue qui s'offrit à nous, de sa villa, fut une des plus belles de tous mes voyages. Devant nous, des îles bleues surgissent de la mer souriante, rappelant, dit notre hôte, qui est un fervent de la Grèce, les panoramas de la mer Egée. Par-dessus la belle étendue des eaux, où ne s'agitent que des scintillements de lumière dorée, nous entrevoyons au loin, sur la gauche, la grande cité bordée d'une armée de navires ; sur la droite, les sommets élevés du Tamalpaïs ; au milieu et ouvert sur le plus vaste des océans, le détroit magnifique de la Porte d'Or, semblable à une voie royale qu'on eût tracée là, au bout des terres habitées, pour livrer passage au soleil couchant. Le paysage, au retour, par clair de lune et dans l'air tiède, fut d'un éclat moins resplendissant; je crois bien, toutefois, que je l'aimai autant, et je me rappelle que, sous prétexte de repos, je restai seul sur le pont durant toute la traversée, tantôt regardant les lumières lointaines qui dessinaient très légèrement le cercle des villes endormies, tantôt contemplant le ciel ou la mer, aussi mystérieux l'un que l'autre en leur paix profonde.
Mais je ne dois pas quitter l'Université de Berkeley sans rappeler deux faits dont j'y fus témoin. Le premier est que pendant le dîner qui précéda la conférence, le président WTieeler eut la visite d'adieu d'un de ses étudiants sur le point de partir pour Oxford et bénéficiaire d'une des bourses fondées par Cecil Rhodes pour les jeunes gens les plus distingués des pays de langue anglaise. Et ainsi s'affirmait, comme
symboliquement, dans ce départ d'un Californien pour la plus vieille université du Royaume-Uni, grâce à un pionnier de l'Afrique du Sud, ce qui reste, malgré tout, d'unité profonde entre ceux qui participent, de près ou de loin, directement ou non, aux bienfaits de cette puissante civilisation anglo-saxonne, maîtresse aujourd'hui de la moitié de la terre.
Le second souvenir significatif de ma soirée de Berkeley fut l'invitation que le président fit, en ma présence, à un autre prêtre catholique de s'associer, désormais, d'une façon régulière à la vie de l'université. Sur deux mille étudiants qui résident à Berkeley (ceux-là seulement qui suivent les cours de lettres et de sciences), trois cents sont catholiques. La proportion n'est pas, si l'on veut, très grande ; l'archevêque de San-Francisco l'a jugée, à bon droit, suffisante pour attacher à leur service un chapelain spécial, et il a fait choix, pour ce poste délicat, d'un jeune Pauliste de grand savoir, le P. Thomas V. Moore, qui a lui-même fait des études supérieures à Washington et à Leipzig. En même temps il a demandé à ses diocésains, dans une lettre qui est un modèle de raisonnement et de précision, les 75 000 dollars nécessaires pour ériger une chapelle et une salle de conférences.
« Les catholiques, dit-il, comprennent que la religion est indispensable pour la bonne éducation de la jeunesse. Il est en même temps avéré qu'un nombre toujours croissant d'étudiants catholiques fréquentent les universités non-confessionnelles, où la religion n'occupe que peu de place ou point du tout. La conclusion s'impose. Le cercle Newmann, fondé en 1899, sous la présidence du curé de Berkeley, ne peut plus suffire. Il faut qu'un prêtre vive près des étudiants, les assiste à leur arrivée et veille à leur installation, les groupe autour de lui en cercles littéraires ou scientifiques, leur donne par lui-même et à l'aide d'autres