‹ L'Amérique de demainChapitre 130 sur 167 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

devant les autorités de Washington. L'administration de M. Roosevelt n'était pas pour s'effrayer d'une pareille besogne. La justice fut saisie. Elle poussa les enquêtes à fond; et les amendes, les années de prison, tombèrent dru comme grêle sur les fonctionnaires corrompus et sur leurs corrupteurs mêmes, sur les Compagnies qui avaient avancé les fonds, comme sur ceux qui les avaient reçus. En prison, le tout-puissant boss, qui avait fait chanter la ville entière ; en prison, le malandrin qui avait eu la police sous ses ordres, quand il n'aurait dû l'avoir qu'à ses trousses; en prison, le maire Schmitz, qui était, semble-t-il, mais ce n'est pas beaucoup dire, le plus innocent des trois. Le nettoyage était complet, et la leçon, de nature, on peut le croire, à servir pour bon nombre d'années. San-Francisco se relevait de ses ruines morales comme il s'était relevé de ses ruines matérielles; c'était, de toutes parts, la résurrection

Malgré l'optimisme qui domine en ces notes de voyage et que je n'ai, certes, pas l'intention de rétracter, attendu qu'il ressort tout naturellement de la rencontre des faits, je reconnais bien, comme on vient de le voir, que les Etats-Unis possèdent leurs défauts et leurs difficultés, ou, si l'on veut, leurs maladies. J'avouerai même qu'ils les poussent souvent, comme le reste, plus loin que nous ne faisons dans la vieille Europe. Mais c'est une justice aussi de convenir qu'avec leur organisme sain, leur énergie, leur confiance, leur civisme, ils triomphent du mal ou de l'obstacle chaque fois qu'ils en prennent conscience et l'estiment dangereux. Les mêmes épreuves, physiques ou morales, qui abattent, quelquefois sans remède, les vieillards et les gens affaiblis, n'atteignent

que pour très peu de temps et à la surface les tempéraments vigoureux et jeunes.

C'est ainsi que l'Amérique n'est pas plus que l'Europe à l'abri des agitations du monde ouvrier. Et ce problème encore se posa sous mes yeux, durant mon séjour à San-Francisco, de la manière la plus accentuée. Le 2 septembre, qui était le jour même où je respirais innocemment les fleurs de San- Rafaël, était aussi le Labour Day, « jour du travail », ainsi nommé parce que tout le monde s'y repose. C'est, aux Etats-Unis et dans le Canada, une institution analogue à celle de notre 1^' mai. Cinquante-cinq mille membres de l'Union Ouvrière, Labour Union, défilèrent en deux processions parfaitement disciplinées, et tout se serait sans doute passé dans l'ordre habituel, si l'un des deux cortèges n'avait rencontré, près de la station des ferry boats, une des voitures que la Compagnie des Tramways Unis réussissait à faire marcher depuis de longs mois en dépit d'une grève acharnée. La lutte avait déjà coûté des millions à la Compagnie, qui ne parvenait qu'à des prix fabuleux à embaucher des « briseurs de grève » ; et ceux-ci, bien qu'ils fissent toujours leur travail en armes, risquaient perpétuellement leur existence. Les ouvriers avaient, de plus, boycotté les tramways et organisé à leurs frais un service primitif d'omnibus, de pataches, d'invraisemblables véhicules; au risque de perdre un temps très précieux, ni eux ni leurs familles ni leurs amis ne montaient dans les voitures condamnées. Les conséquences de la rencontre que nous avons dite étaient faciles à prévoir. Lorsque l'armée des travailleurs aperçut devant elle un de ces tramways détestés, elle le cribla de briques, et, la police étant accourue, ce fut le commencement des rixes. Elles se renouvelèrent maintes fois depuis midi jusqu'à une heure du matin ; et c'était un spectacle singulier,

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