‹ L'Amérique de demainChapitre 131 sur 167 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

que celui de ces voitures sans voyageurs essayant de circuler malgré la foule, conduites par quatre hommes, de la Compagnie armés de revolvers, sous la protection d'une police exténuée. Le bilan des échauffourées ne fut cependant pas trop cruel ; il ne se monta qu'à deux morts, sept blessures graves, et vingt-sept arrestations. Mais, encore une fois, ce n'était là que simple escarmouche d'une guerre extrêmement longue et qui connut de très violentes batailles.

San-Francisco est une des villes du monde où la solidarité ouvrière est le plus avancée. Deux grandes organisations tout à fait distinctes, mais alliées entre elles sous le nom de Labour Union et capables au besoin d'agir de concert, comme nous venons de le voir dans la double procession du 2 septembre, embrigadent presque tous les travailleurs. Ce sont les Building Trades, qui comprennent les maçons, les charpentiers, tous les ouvriers du bâtiment; et le Labour Council, ou Conseil du Travail, qui réunit jusqu'à 105 sociétés d'ouvriers de toutes sortes, imprimeurs, mécaniciens, conducteurs de tramways, et autres. Si l'une de ces corporations a une revendication à faire valoir, son président peut demander, exiger même l'appui de toutes les autres, et les patrons sont obligés de traiter avec lui.

Toujours persuadé que quelques idées nettes sur un seul point sont plus instructives que des vues larges et vagues sur un grand ensemble, je demandai à un très intelligent directeur d'imprimerie et de journal (1) quelle était l'organisation de ses ouvriers et quels rapports l'unissaient à eux :

« Les ouvriers imprimeurs, m'expliqua-t-il à peu près, ont un bureau appelé international, mais qui, malgré ce nom, ne s'étend qu'aux Etats-Unis. En

(1) Le San-Francisco Chronicle.

dehors de ce centre général, chaque Etat et chaque ville même possède d'autres bureaux, d'autres branches. Quand un différend s'élève avec un patron, on recourt au tribunal de trois arbitres, désignés l'un par le patron, l'autre par les ouvriers, le troisième par ces deux premiers. L'arbitrage échoue-t-il, c'est le bureau international qui décide et, si la sentence n'est pas acceptée du patron, on recourt à la grève. Ici, ajouta-t-il, nous avons un traité d'arbitrage, valable pour cinq ans, entre le directeur et les ouvriers. Ils en observent les clauses, et nous avons la paix. Nous sommes en quelque sorte garantis contre les grèves. Nous n'employons que des membres de l'Union. Lorsqu'un différend s'élève, ils doivent continuer le travail; s'il s'agit d'une question de salaire et que le bureau leur donne raison, le patron est obligé de payer le surplus depuis l'ouverture du litige. Du reste, ces salaires et le nombre des heures de travail sont fixés par une convention, et ils ne peuvent être changés que d'un commun accord ou par sentence arbitrale. Il y a un mois, les quatre mécaniciens et les trois chauffeurs sont venus me dire qu'ils ne suffisaient pas à leur tâche et qu'il leur fallait des aides. Devant mon refus d'accroître leur nombre, ils déclarèrent qu'ils se mettraient en grève le 15 août. Je fis quérir les registres des ingénieurs, et je m'aperçus que ni mes mécaniciens ni mes chauffeurs n'étaient fédérés. Je refusai simplement de discuter avec eux, et ils durent céder. »

Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il y avait dans ce fait un assez bon argument pour les syndicats. Mon interlocuteur, qui était jeune encore et d'esprit fort ouvert, en tomba d'accord sans difficulté ; et il admit de bonne grâce que les patrons eux-mêmes ont tout avantage à rencontrer en face d'eux, — au lieu d'un prolétariat incohérent et

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