CHAPITRE XIII
d'œuvre manque; et ils en apportent. Tandis qu'en vertu même de sa rareté et appuyé sur son syndicat, l'ouvrier blanc impose des conditions vraiment draconiennes, ils offrent, eux, au capital un travail docile et peu exigeant, qui les fait accueillir. Ecartés par le sentiment, ils se voient appelés par les intérêts ; tandis que l'idée les combat, les faits sont pour eux. Et d'autant plus ample est le résultat de cette situation qu'elle correspond, chez les Japonais, à une impulsion dans le même sens. Ce n'est point par caprice qu'ils quittent la terre gracieuse et aimée qui est celle de leurs ancêtres; c'est par nécessité, parce qu'elle est trop petite pour les nourrir tous. Ce n'est point par plaisir qu'à Formose et à la Corée plus voisines et où ils sont maîtres, ils préfèrent les lointains rivages d'Amérique, où les attendent la malveillance et l'humiliation ; c'est parce qu'ils savent que là ils trouveront moins de concurrents de leur race et feront fortune plus vite; c'est aussi parce qu'ils s'y instruisent mieux, qu'ils y acquièrent une connaissance plus complète de tout ce qui assure la prospérité des individus et de la nation.
A ce double et grandissant conflit de l'idéal et des intérêts, à cet antagonisme qui est à la fois moral et économique, n'y a-t-il vraiment aucun remède, et, s'il en existe, où peut-on le chercher ? Des nombreux problèmes qui agitent aujourd'hui le monde, il n'en est peut-être pas de plus grave, s'il est vrai que celui-là nous montre allant à l'encontre l'un de l'autre et exposés par là même à un choc formidable, les deux peuples qui représentent, chacun de son côté, la portion la plus énergique et, à maints égards, la plus avancée des races jaune et blanche, des deux espèces
d'humanité qui, après s'être jusqu'ici partagé la terre, commencent à se la disputer.
Un des héros de Wells, Japonais du vingt-deuxième siècle, suggère une solution qui serait sûrement la plus douce et la plus élégante. « Enfin, dit-il, vous. Européens, vous avez fini par reconnaître que nous aussi, nous étions des blancs ! » De nier ainsi la difficulté est une attitude qui plaît aux philosophes, aux artistes, aux sociologues en chambre, et il se peut que dans deux cents ans elle se trouve, en effet, justifiée; pour le moment, la réalité est autre, et les deux races sont irréductibles. Du moins elles se croient telles, et par le fait même elles le sont, puisque cette conviction les empêche d'associer leur travail et leur vie de famille, puisqu'elles ne veulent ni loger ensemble, ni faire partie des mêmes groupements, encore moins s'unir par mariage.
Des solutions plus précises et d'apparence pratique sont quelquefois proposées, mais qui ne résistent pas à un examen réfléchi. Telle est, par exemple, l'idée d'une conférence internationale qui soumettrait à des règles convenues les conditions de l'immigration, presque entièrement abandonnées jusqu'ici aux compagnies de transport. Croire à l'efficacité de tels règlements dans le conflit qui nous occupe, c'est oublier que les Japonais n'accepteront jamais d'autres conditions que celles qui seront faites aux Européens, et que, d'autre part, les Etats-Unis, s'ils souhaitent de réduire au minimum l'immigration jaune, éprouvent le besoin, au contraire, d'une forte immigration de blancs. En même temps que, pour une année, ils jugent excessif le chiffre de quinze ou vingt mille Japonais, ils absorbent sans peine, et même avec profit, plus d'un million d'Européens. Mais alors, va-t-on suggérer, qu'on n'emploie pas les jaunes, et ils ne viendront plus; ou qu'on les paie comme les blancs, et